CHAPITRE IV L'ART EN LORRAINE AVANT LIGIER RICHIER
Le voyage de Ligier Richier en Italie est une de ces fables sans fondements qu'il faut résolument rejeter. L'invraisemblance en ressort non seulement de l'examen des sources de l'historien qui l'a raconté, mais encore et surtout de l'étude des œuvres du maître. Il y avait d'ailleurs, au début du seizième siècle, en Lorraine comme dans la plupart des provinces proprement françaises, un certain nombre d'ateliers locaux, qui continuaient les traditions du siècle précédent. Ligier Richier s'est formé dans un de ces groupements provinciaux et le point de départ de son éducation artistique est clairement indiqué par ses ouvrages.
L'artiste d'ailleurs, quels que soient sa valeur et ses moyens
personnels, n'est jamais un isolé. Il n'est pas non plus, comme on semble l'avoir trop facilement cru pour Richier, le produit d'une sorte de génération spontanée. Comme tous les artistes d'élite qui se détachent presque subitement au.\ grandes époques de l'art, l'apparition de celui que nous avons appelé et appellerons souvent encore : le Maître de Saint-Mihiel, n'a, en soi, rien d'inexplicable. Si extraordinaire qu'ait paru son talent et quel qu'ait pu être l'étonnement qu'il a causé, non seulement à ses contemporains — le passage souvent cité du manuscrit de Chatourup en est la preuve — mais encore à beaucoup de ses biographes, ce talent, en somme, n'est qu'une résultante, le terme logique d'une longue suite d'efforts collectifs dont la série se clôt avec lui. Cette série, malheureusement, est mal connue, car nous ne possédons plus que quelques rares spécimens du travail des imagiers lorrains qui furent les précurseurs du nôtre. Ligier résume en lui les tendances et les aspirations de ces artisans obscurs ; mais, conscient de Sa force et des ressources de son génie, il les a combinées, coordonnées pourrait-on dire, et leur a donné leur forme la plus parfaite. L'œuvre de notre sculpteur doit à l'élément traditionnel sa note si caractéristique, son expression la plus forte. Le principal mérite du maître est d'avoir compris la valeur et la puissance des vieux procédés et de n'avoir pas, comme le faisaient tant de ses contemporains, brusquement rompu avec le passé.
Peu de contrées turent, comme la Lorraine — et le fait tient autant à sa situation géographique qu'à son état politique — exposées aux ravages des gens de guerre, aux dévastations de tout genre ; mais c'est surtout à partir de la seconde moitié du seizième siècle que ces fléaux semblent s'être acharnés avec le plus de violence sur ce malheureux pays.