‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 64 sur 269 · LE STYLE DE LIGIER · texte numérisé non relu

LE STYLE DE LIGIER

ambiant qui pénétrait alors partout, demeura en somme assez restreinte. La pratique, l'observation et l'étude, en développant les qualités du sculpteur, eurent aussi leur part dans la transformation de ses moyens. Lui qui, à ses débuts, avait représenté la pure tradition gothique, arrive peu à peu à une telle perfection des formes, à une telle élégance dans les draperies, qu'il eût fini, si sa période de production se fût prolongée, par tomber dans la mièvrerie et le maniérisme. Mais ce maniérisme, à notre avis, ne peut guère lui être reproché ; Ligier donna de lui-même dans ce dangereux courant, mais il y vint progressivement et ne s'émancipa que par degrés. S'il se laissa, un jour, gagner à l'esprit du siècle, ce ne fut pas à la suite de tel ou tel, mais à sa propre manière ; il erra, c'est un fait, mais dans une voie qui était bien à lui.

Malgré cette tendance marquée pour l'élégance, cette recherché de l'expression et du détail qui paraît le pousser parfois à l'exagération, le maître de Saint-Mihiel demeure toujours précis, clair et simple. Ses mouvements, ses attitudes, profondément justes et étudiées, restent en harmonie constante avec le sujet. Ses draperies, un peu trop cherchées, trop savantes quelquefois, sont cependant partaitement raisonnées. Le jeu en est logique, merveilleusement adapté aux corps qu'elles recouvrent, aux mouvements qu'elles dessinent, aux effets de lumière ou d'ombre que l'artiste en attend. Ses personnages gardent une gravité religieuse, un calme, une sérénité touchante, aussi éloignée de la convention flamande que du théâtral italien et du dramatisme allemand.

Cet art n'était pas celui qui plaisait aux Valois. Richier ne fut qu'indirectement en rapport avec Fontainebleau et la France royale. Seules, peut-être, l'extrême perfection de ses derniers travaux, leur exactitude anatomique, pourraient rappeler les figures élégantes et fines des Germain Pilon et de leurs élèves.

Armé d'une science d'observation peu commune, qui lui a, en quelque sorte, révélé la mécanique des mouvements, le maître connaît à merveille le corps humain et le fait agir à son gré. Par des attitudes qui atteignent presque le réalisme de la vie, il sait faire corroborer l'expression des sentiments tour à tour graves ou sévères, douloureux ou résignés, qui se lisent sur ses physionomies toujours très caractérisées, profondément empreintes de l'idée religieuse, du sens traditionnel et réellement chrétien. Pour lui, la vérité consiste dans la justesse du geste, dans l'intention morale exprimée par chaque groupe ou chaque personnage, bien plutôt qu'elle ne résulte des finesses de la ligne ou des caractères du modelé.

Ligier n'eût pas été cela, croyons-nous, si le grand artiste qu'on lui a trop longtemps donné comme maître avait eu une part quelconque dans sa formation première. Au contact du génie fougueux de Michel-Ange, du brillant des formules qui sont le propre de son école, l'artiste lorrain serait, comme tant d'autres, entièrement tombé dans l'abstraction et le maniérisme. La science plastique, le souci par trop exclusif de la forme, de l'arrangement, eussent étouffé son originalité native. Détourné des sources primitives de son inspiration, il n'eût pas tardé à abandonner ce naturalisme d'exécution, cette grâce un peu naïve et primesautière, toujours idéaliste d'origine, ce style un peu tendu, à l'allemande, qui fait le charme de ses œuvres. Sa vieille éducation gothique l'a maintenu fidèle à des méthodes de travail que ses contemporains français abandonnaient chaque jour davantage.

Son œuvre n'en est que plus curieuse, car elle demeure comme la manifestation dernière de notre art national expirant. Alors que la généralisation, la formule, triomphent partout, elle demeure, par sa recherche du pittoresque, la précision des détails, la familiarité

Page 1