‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 91 sur 269 · CHAPITRE VII LES PIE TAS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LES PIE TAS

Inspirés par les auteurs mystiques qui, dans leurs œuvres, associaient la Vierge à toutes les souffrances du Christ, mêlant à la Passio du fils, la Compassio de la mère, les artistes du quinzième siècle cherchèrent des thèmes iconographiques pouvant leur permettre d'exprimer ces sentiments. Celui dans lequel il semble qu'ils se soient complu, parce que, plus humain, plus tangible, il parlait davantage à leur imagination et à leur âme, est celui qui représente la Vierge tenant sur ses genoux son fils mort.

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Ce type, connu sous le nom de ricrgc de Pitié, de Pitié, ou de Piétà, pour employer le mot italien, apparaît, dit M. Emile Mâle('), dès la fin du quatorzième siècle. C'est là, ajoute-t-il, une silhouette toute nouvelle dans l'art.

« L'idée de ce groupe remonte aux Méditations de saint Bonaventure sur la vie de Jésus-Christ. Le livre date de la fin du treizième siècle, mais il ne devint populaire que dans le courant du quatorzième. Saint Bonaventure est le premier qui nous dise qu'après la descente de croix, la Vierge prit le cadavre de son fils sur ses genoux et le contempla longuement.

« Le sujet se rencontre pour la première fois dans les manuscrits de la fin du quatorzième siècle. Les Pitiés ont été peintes longtemps avant d'avoir été sculptées. Ce sont des miniaturistes qui, les premiers, probablement, en arrêtèrent les grandes lignes.

« Ces lignes n'ont guère varié. La Vierge, perdue dans un grand manteau sombre, est assise au pied de la croix. Le cadavre est posé sur ses genoux. Les jambes sont rigides, le bras droit pend inerte et vient effleurer la terre. La Vierge, d'une main, soutient la tête de son fils et, de l'autre, le serre contre sa poitrine.

« Au quinzième siècle, les sculpteurs n'eurent qu'à copier ce modèle désormais consacré C). Il est difficile de dire à quelle

1. L'Art français de la fin du Moyen Age. Paris, Armand Collin, 1908.

2. Les Pitiés sculptées sont généralement un peu différentes. La Vierge y est presque toujours représentée assise sur un tertre ou monticule gazonné. Ses deux bras maintiennent le corps, étendu de droite à gauche sur ses genoux. D'autres fois, la main droite soutient légèrement la tête du Christ, alors que la gauche soulève le bras du cadavre, comme si Marie voulait le porter à ses lèvres ou montrer à tous les yeux la profonde blessure dont la main est transpercée. Dans l'église de Briey (Meurthe-et-Moselle), une très remarquable Pitié, en bois peint, nous représente la Vierge assise avec le cadavre du Christ. La main droite maintient le corps sur les genoux tandis que la gauche, soulevant un des coins du voile, semble vouloir s'en servir comme pour essuyer sur le front de son fils le sang et la sueur d'agonie.

LE CULTK DK NOTRK-DAME DE PITIE 129

époque les ateliers commencèrent à sculpter le groupe de la Vierge portant son fils mort. Les Pitiés du quinzième siècle sont très nombreuses, mais je n'en connais qu'une seule qui soit datée; c'est celle de Moissac, qui est de 1476. C'est peut-être une des plus anciennes. Toutes celles que j'ai vues portent la marque de l'art du temps de Louis XII. C'est donc à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième que les ateliers de sculpture ont produit les innombrables Pitiés qui subsistent aujourd'hui en France ('). »

Le culte de Notre-Dame de Pitié, propagé principalement par l'ordre des Servîtes (') et les diverses branches de l'ordre de Saint- François, devint rapidement populaire. Il fut de bonne heure répandu en Lorraine où l'on retrouve la trace de nombreuses chapelles et confiréries érigées sous ce vocable. Malgré les dévastations subies par cette province, d'anciens groupes de la Vierge de Pitié se rencontrent encore fi-équemment dans les églises (').

Se conformant au goût de son temps et, probablement aussi, aux ordres qui lui étaient confiés, Richier dut sculpter assez souvent cette personnification de la douleur humaine pour ainsi dire

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