‹ LiliaChapitre 4 sur 6 · M LIA · texte numérisé non relu

M LIA

de bourre de soie. Elle avait la peau blanche comme les pétales d'un l\-s d'eau, une bouche rose entrouverte sur des dents éblouissantes. Sa robe très ajustée permettait d"admirer la souplesse de sa taille et les parfaites rondeurs de sa poitrine virginale.

Ses cheveux ondes ruisselant sur ses épaules étaient d'une nuance rare, très fins et d'un vert argenté comme les feuilles de saule, quand le vent les retrousse. Elle releva lentement vers le nouvel arrivant ses yeux couleur d'aiguemarine, de grands yeux chatojants, caressants et si charmeurs que Mauricet en reçut une délicieuse secousse et se

sentit le cœur pris, rien qu'en les regardant :

— Bonjour, belle jeune fille ! dit-il, très ému.

— Bonjour, beau garçon, répondit la fileuse , d'où viens- tu?

— De la terre, là haut...

— Et que fais-tu chez nous?

— Tu le vois, je me promène... Comment s'appelle cette ville-ci?

— La ville des Balmettes...

Voilà des centaines et des centaines d'années qu'elle git, engloutie au fond du lac ; mon père en est le roi, par droit de naissance.

— Ton père, s'écria Mauricet émerveillé, est un heureux monarque, car il a la

plus adorable fille que j'aie jamais vue... Comment te nommes-tu, belle princesse?

— Je me nomme Lilia.

Leurs j-eux s'étaient rencontrés derechef et Mauricet sentait son cœur alangui de désir se fondre comme une pêche mûre qu'on serre dans la main.

— Princesse Lilia, murmura-t il oppressé, je ne te connais que depuis quelques minutes, et pourtant il me semble que je t'aime depuis très longtemps et que je n'ai jamais aimé que toi.

— Hélas ! mon pauvre ami, soupira la princesse, tu n'auras pas le loisir de beaucoup m';iimer, car je

vais mourir ce soir... Voilà dix ans que notre ville est au pouvoir d'une bête féroce à laquelle le roi mon père est lui-même forcé d'obéir...

Chaque année, à cette époque, on est obligé de livrer au monstre une fille de vingt ans ; c'est aujourd'hui mon tour, et sur cette place que tu aperçois d'ici, la bête doit me dévorer avant la nuit.

— Toi, mourir!... protesta Mauricet, non, je ne le souffrirai pas!... Je t'aime et je te jure que la bête ne te mangera point ; j'y mettrai bon ordre !

— Cher fou, comment t'y prendras-tu?

— C'est mon affaire . . .

Quand la bête se montrera, je serai sur la place et je lui ser\-irai un plat de mon métier...

Mauricet s'agenouilla, saisit la main de la princesse qui la lui abandonna tendrement, puis la baisa avec dévotion.

Ensuite, il se dissimula derrière les colonnes de jaspe et silencieusement aiguisa ses flèches sur le marbre humide de Tescalier...

Cependant l'heure était arrivée. La place tantôt si déserte s'emplissait peu à peu d'une foule angoissée. La fileuse, qui avait quitté le vestibule pour rentrer dans l'intérieur du palais, reparaissait bientôt toute pâle dans sa robe blanche

et donnant le bras au roi son père, dont les paupières ridées se mouillaient de larmes. En passant, elle remarqua Mauricet caché dans une encoignure et qui lui envoyait un amoureux regard de réconfort.

Une cloche lointaine sonna un glas , un frémissement d'horreur courut dans la foule; au même moment, la bête dévoratrice sortit de la nuit d'une voiîte et Mauricet, palpitant, reconnut le serpent qu'il avait attaqué la nuit précédente, dans le verger paternel. L'un des yeux de la bête saignait encore de la récente blessure. Vivement, le jeune homme tira son arbalète dans l'ombre et la flèche

sifflante atteignit l'énorme reptile, qui rampait, gueule béante, vers la princesse. Le monstre mortellement blessé retomba en se tortillant sur les dalles et expira dans une mare de sang.

Il y eut d'abord un ébahissement général , puis une joyeuse clameur de la foule salua le libérateur qui s'avançait vers la princesse.

Le vieux roi ébaubi courut au-devant de Mauricet, le serra dans ses bras et lui demanda ce qu'il désirait pour prix de l'inespéré service qu'il venait de rendre à la Ville.

— J'aime la princesse, répondit le jeune homme, donne la moi pour épousée.

Avant même que le roi eût répondu, Lilia s'était jetée au cou Je son sauveur et l'embrassait passionnément.

Le père n'eut qu'à ratifier cette volonté si spontanément exprimée et, séance tenante, les épousailles furent célébrées dans le palais , car Mauricet avait expliqué à son beau-père qu'il habitait au bord du lac et qu'il lui fallait rem.onter sur la terre avec sa jeune femme. En effet, aussitôt après la célébration, les ]eunes mariés, escortés par de nombreux porteurs de torches, se hâtèrent vers l'ouverture de la grotte où Mauricet avait posé sa corde contre la grosse pierre ; mais on eut beau

chercher, la corde avait disparu.

— Je n'y comprends rien, se lamentait Mauricet, désespéré, mon frère avait bien promis de m'attendre...

— Il aura trouvé que tu tardais trop, observa le roi.

et se sera lassé, car il faut que tu le saches, nous ne mesurons pas le temps de la même façon que les gens de la terre et une de nos journées dure autant que trente des vôtres. Sans que tu t'en doutes, il y a déjà un mois terrien que tu es descendu au fond du lac... A présent, on ne t'attend plus là-haut, et ce que tu as de mieux à faire, c'est de demeurer avec nous.

La vie ici-bas est très douce et tu connaîtras les merveilles de notre royaume : nos grottes toutes reluisantes de pierres précieuses , nos prairies de renoncules et nos forêts pétrifiées. Tout cela t'appartiendra, et tu seras mon successeur.

Reste avec nous, laisse-moi la consolation d'achever de vieillir auprès de ma fille Lilia...

Mais Mauricet continuait de se désespérer et ne voulait pas entendre parler de séjourner dans la ville souterraine. Ce que voyant, Lilia, qui adorait son nouveau maître par-dessus tout, supplia son père d'imaginer un moyen de les transporter tous deux au pays de son mari.

— Qiie ta volonté soit faite, soupira le vieux roi et veuillent les dieux que tu n'aies pas à t'en repentir...

Alors il commanda à ses poissons-volants de conduire les jeunes mariés vers la terre.

Le couple s'installa commodément au fond d'un grand coquillage auquel s'attelèrent les porteurs, et après de touchants adieux, on se sépara.

Le vieux roi regagna tristement son palais, tandis que la coquille traînée par les poissons s'élevait doucement à travers l'onde bleuâtre.

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A travers l'onde transparente où se mouvait un ronge reflet de soleil couchant, le couple des jeunes mariés montait lentement vers la terre.

Du palais du roi des Bal-

mettes à la berge d'Angon, il }' avait loin et les poissons-volants ne connaissaient qu'imparfaitement la route, mais les amoureux ne trouvaient pas le temps long. L'équipage lacustre était fée ; l'eau n'j- pouvait pénétrer et l'on s'y trouvait enveloppé d'une couche d'air respirable. Douillettement couchés au cœur de la coquille nacrée, Lilia et Mauricet entendaient, sans le voir, le bruit frais du lac ; cette musique assourdie les berçait, tandis qu'ils se prodiguaient d'infinies caresses et que Mau ricet, ébloui par la rare beauté de sa jeune femme, lui jurait de l'aimer toujours.

— Mon tendre ami, mur-

murait Lilia « toujours » est un bien gros mot... Je ne sais rien des choses de la terre, je ne suis pas de même race que les gens de ton pays et j'ai grand peur de déplaire à ta famille... Xe finiras-tu pas un jour par te lasser de moi ?...

Et comme le jeune hoçime protestait de nouveau de son inaltérable amour, elle reprenait, en l'enveloppant de ses bras souples et en le mangeant de baisers :

— Tu as raison, ne troublons pas notre bonheur en cherchant à lire dans l'avenir...

Jouissons de l'heure présente et aimons -nous de notre mieux...

Qiiand ils atteignirent enfin la berge, il faisait nuit, mais dans le ciel, entre la double corne d'une montagne, la lune se levait et jetait une pacifique clarté sur les champs. Lilia regardait avec inquiétude ce spectacle si nouveau pour elle, puis, frissonnante, se retournait vers l'équipage des poissons-volants. Après les avoir chargés d'un aBFectueux message pour son père, elles les congédiait avec un soupir. La coquille et ses conducteurs plongèrent dans l'eau sombre et disparurent, tandis que le couple, étroitement enlacé, cheminait à travers la prée.

Le village était déjà endormi ; seule, dans la demeure sei-

gneuriale, demi ferme et demi château, bâtie au bord du chemin, des lumières brillaient encore. Par-dessus les ramures du verger, on voyait le toit en auvent et les tourelles carrées, blanches au clair de lune.

— Voici, disait Mauricet, en les montrant à Lilia, voici la maison de mon père, et les fenêtres que tu aperçois entre les arbres sont celles de la salle où la famille se réunit chaque soir... Dans la tourelle, de gauche, cette vitre, où tombe un rais de lune, est la croisée de ma chambre . . .

C'est là, ma mignonne, que nous habiterons et que nous nous aimerons...

— Écoute, répondait la jeune femme, on entend à travers les fenêtres dos instruments de musique et aussi des éclats de rire...

En effet, à mesure qu'ils montaient les degrés, ils percevaient à l'intérieur des bruits de voix jojeuses, de violons qu'on accorde et de verres qu'on trinque. Mauricet ne put s'empêcber de songer qu'on avait, au logis paternel, une singulière façon de regretter son absence...

Au fond, il était vexé de trouver son monde si vite consolé ; mais il n'en fit rien voir. Serrant plus fort contre lui sa tremblante épousée, il ouvrit la porte, et tous deux,

se tenant enlacés, pénétrèrent dans la salle.

Des lampes et des chandelles de cire éclairaient profusément la pièce, dont une belle table dressée et couverte de victuailles occupait toute la longueur. De nombreux convives endimanchés étaient assis autour de la nappe blanche et, au centre, Denise, en robe de noce, se tenait à côté de Bastien, qui la mangeait des yeux. Dans le fond, un orchestre de flûtes et de violons récréait les oreilles des dîneurs. Au moment où apparurent les nouveaux venus, on buvait ferme et on trinquait en criant : « A la santé de Denise et de Bastien,

honneur aux jeunes mariés! »

Si Lilia et Mauricet furent étonnés en pénétrant dans cette salle en fête, l'assistance ne fut pas moins abasourdie, à l'aspect de ce revenant qui surgissait, entourant de ses bras une radieuse et blanche créature, aux oreilles et au cou de laquelle des diamants scintillaient mêlés à des perles.

— Mauricet! s'exclama le %-ieux seigneur, en levant les bras au ciel et en s'élançant vers son fils aine. D'où sorstu, mon pauvre garçon? Il y a un mois que nous te pleurons et nous n'espérions plus te revoir!

— Je sors du fond du lac,

répondit Mauricet, j'ai tué le serpent qui dévastait nos vergers et nos vignes ; pour prix de ma victoire, j'ai obtenu la main de la fille du roi des Balmettes et je la ramène chez nous... Mon père, voici ma femme, ma chère Lilia que j'adore et que vous aimerez comme votre fille. — Puis il ajouta d'un ton ironique :

— Je vois que vous me pleuriez ious d'une façon fort gaie et que vous ne vous ennuyiez pas trop en m'attendant. .

— Dame, reprit le vieillard un peu confus, les semaines se succédaient et tu ne revenais pas... Nous t'avons cru

perdu. Bastien, pendant ton absence a jugé à propos de consoler Denise et ils se sont mariés ce matin. C'est la raison de cette fête au milieu de laquelle tu nous surprends...

Mauricet se rappela alors que les jours, au royaume des Balmettes, avaient la durée d'un mois, et il s'étonna moins de ce qui s'était passé, pendant son voyage. Bastien, d'un air embarrassé, vint lui serrer la main, tandis que Denise , baissant les 5-eux , regardait en-dessous la femme que son ancien fiancé ramenait du fond de l'eau. En son par-dedans, elle en voulait à cette étrangère de l'avoir si

vite supplantée, et ne pouvait retenir un mouvement d'envie en admirant l'étrange beauté, en reluquant les diamants et les perles de l'intruse. Néanmoins, elle s'approcha de Lilia et daigna lui donner le baiser de bienvenue. Elle surmonta à grand'peine un frisson de répugnance, en touchant de ses lèvres les joues froides comme la neige de la jeune princesse. Dès ce moment, Lilia devina qu'elle avait une ennemie en la personne de sa belle-sœur.

— Allons, s'écria avec bonhomie le vieux gentilhomme, tout est pour le mieux, et ce soir, au lieu d'une noce, nous en célébrerons deux!...

Messieurs les musiciens, joueznous une sérénade en l'honneur de mon fils aine et de sa charmante épousée.

Il les fit asseoir près de lui et le festin continua. Néanmoins, l'apparition inattendue de ces mariés qui arrivaient du fond de l'eau avait suspendu la joie des convives.

On eût dit que Lilia- et Maurice! apportaient avec eux quelque chose de la fraîcheur du lac et leur présence jetait un froid. Lilia surtout étonnait et gênait les convives.

Ils contemplaient avec une inquiète curiosité cette princesse aux joues pâles, aux yeux pers, aux cheveux argentés et verdissants comme

des feuilles de saule, et chuchotaient entre eux d'un air de méfiance. Lilia, à son tour, se sentait dépaysée dans la maison de ces braves bourgeois et se serrait avec effroi contre son mari, qui s'efforçait de la réconforter, mais qui lui-même éprouvait un vague malaise.

Au diner, succéda un bal, et Lilia fut obligé de figurer en face de sa belle-sœur. Elle n'avait pas l'habitude de la danse et s'y prenait fort mal.

Denise faisait malignement observer à ses voisins sa gaucherie et affectait d'en rire sous cape. Elle la surveillait, soupçonneuse, et notait avec une jalouse rancime les tendres attentions que Mauricct

prodiguait à sa femme. Tout en l'épiant, elle remarquait que la traîne flottante de Lilia laissait sur le parquet des traces humides. A un certain moment, comme la jupe de la danseuse novice s'était enroulée autour des jambes de son danseur, Denise se baissa, sous prétexte de la dégager. Elle soule%'a brusquement le bord de la jupe et constata que l'ourlet en était mouillé. C'est le signe auquel on reconnaît les ondines, et bien vite, elle s'en alla murmurer à l'oreille des convives que son beau-frère avait épousé une fée du lac.

Mauricet et Lilia eurent un poids de moins sur la poitrine,

quand le bal prit fin, aux premières lueurs de l'aube, et qu'ils purent se retirer dans leur chambre. Comme l'amour console de tout, ils s'embrassèrent passionnément et oublièrent ainsi les menus désagréments, les petites piqûres de cette première soirée passée en famille.

Quand les jeunes mariés furent tous quatre installés dans le château d'Angon et y eurent pris leurs habitudes, Lilia, par affection pour Mauricet, s'efforça de gagner le

cœur de ses nouveaux parents.

Mais elle eut beau déployer sa grâce câline, multiplier les prévenances, accommoder sa délicatesse princière à la rusticité de ces gentilshommes campagnards, elle perdit sa peine. Tout bonhomme qu'il était, son beau-père très positif et très âpre au gain, ne lui pardonnait guère de n'avoir apporté en dot que sa beauté ; Bastien, qui avait l'esprit étroit et superstitieux n'abordait sa belle-sœur qu'avec une sorte de crainte méfiante; Denise la détestait et cherchait sournoisement à lui jouer de mauvais tours. A tous, elle apparaissait comme une créature bizarre et dan-

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