‹ LilithChapitre 12 sur 39 · LIL1TII · texte numérisé non relu

LIL1TII

JÉHOVAH

Rien. Mes décrets s'accompliront. Tout est prévu. Viens, Raphaël, viens prendre à mes côtés la place du misérable. Toi, Raziel, je te confie l’Homme. Veille sur lui, enseigne-lui le nom et l’usage des choses, apprends-lui la vie, mais avec prudence et sans troubler sa liberté. Maintenant, mes Anges, laissez-moi.

Les Anges disparaissent dans les profondeurs del’air et Jéhovah, demeuré seul, plante un jardin. C’est comme un résumé du monde, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, depuis la mouche jusqu’au lion, création seconde promptement combinée, car le jardinier a tous les éléments sous la main et d’un coup de baguette les transporte à la place qui leur est assignée. A son commandement, une fontaine murmurante jaillit au milieu de la pelouse destinée aux jeux de l’après-midi; puis elle se divise en quatre charmants ruisselets, qui s’en vont vers les quatre points cardinaux,

LÀ VALLÉE d’hÉBRON

pleins d’iris et de rires, de poissons et de chansons. Il ne lui reste plus qu'à ériger les deux arbres magiques, l’arbre de la Science et l'arbre delà Vie. Après quelque hésitation, il se décide pour un pêcher et un sycomore, et, les touchant de sa verge, il les consacre.

JÉHOVAH

Toi, Pêcher, je mets en tes fruits la Science. Toi, Sycomore, je mets en tes feuilles la Vie.

Tout est prêt, sauf la clôture. Alors, il entoure le jardin d'une ceinture de cactus, meilleure que les pierres, plus sûre que les ciments. Tout est prêt.

JÉHOVAH

Adam, lève-toi. Viens, entre dans le Paradis que j'ai planté pour la joie de tes yeux et le contentement de ton âme. Marche, mange, bois, rêve, sois heureux. Tout cela t’appartient, tout, hormis ce pêcher et ce sycomore.

Ce sont mes arbres, à moi, je me les réserve : les pêches rafraîchiront ma grâce et l’ombre du sycomore rajeunira mon éternité. Va, Raziei te dira le reste.

LE PARADIS TERRESTRE

LE PARADIS TERRESTRE

ADAM

Quelle est donc cette voix qui parlait en moi et qui ne sortait pas de mes lèvres? Suis-je doué d’organes extérieurs à ma volonté ? Ce bruit de paroles m’était doux et je ne peux le reproduire. Les sons que maintenant je profère sonnent selon un autre timbre... Mais, comme je suis beau, comme je suis vaste! L’immensité de mon être évolue à l’infini : tout cela, c’est moi. Je contiens le ciel et le soleil, et les animaux qui se meuvent et les oiseaux qui volent. Oh ! je veux me connaître, je veux marcher en moi... Le soleil d’abord me tente...

Hé, si j’allais me brûler les doigts?... Non ! Puis-je me faire du mal à moi-même?

Sa main se lève vers le pâle et doux soleil, il fait un effort pour l’atteindre, puis, étonné, il regarde.

C’est contrariant, j’en avais envie... Comme je suis vaste! J’évolue vraiment dans l’infini: il y a des parties de moi-même qui m’échappent. . . Je vais jouer avec ces oiseaux . ..

Il fait le geste de happer des oiseaux qui planent et sa main retombe vide.

Comment? ni les oiseaux non plus! Ahî Ces arbres fleuris doivent être doux à l’épiderme !...

Il allonge en vain le bras vers les arbres fleuris, mais ce mouvement a entraîné tout son corps et voilà qu’il marche. Les muscles jouent si harmonieusement, fléchissent avec tant de grâce que ses jambes l’ont transporté près de l’arbre sans nulle conscience d’efibrt.

LE PARADIS TERRESTRE

C’est un cerisier tout en fleurs ettout en fruits: ies cerises rouges et les fleurs roses le fascinent un instant, puis il les touche. Comme il s’étonne d’un plaisir médiocre, Raziel vient à son secours, cueille une branche fleurie, la pii fait respirer, cueille un bouquet de cerises et une à une les lui met dans la bouche.

Adam commence à comprendre. Alors Raziel, selon l’ordre de Jéhovah, inaugure l’éducationdu premier homme. Enquelquesheures, son admirable intelligence a pénétré les mystères élémentaires. Adam ne s’étonne presque plus de rien : il sait tout ce qu’il faut pour se conduire avec aisance dans le monde. La distinction du moi et du non-moi l’a bien un peu effarouché, mais comme il est docile et que Raziel a pleins pouvoirs, il finit par admettre cette séparation humiliante.

RAZIEL

Ceci pour marcher, ceci pour prendre, ceci

pour entendre, ceci pour voir, ceci pour manger, ceci pour... Je ne sais pas...

ADAM

Tu ne sais pas?

RAZIEL

En vérité, je l’ignore, je demanderai à Jéhovah.

ADAM

Informe-toi donc, afin que je connaisse l’usage de toutes les parties de mon corps.

RAZIEL

Oui, je te lepromets. Adieu. Je reviendrai. Nous sommes en pleine guerre, là-haut, et Michel m’a donné un poste de confiance... Mais, ne sois point troublé, nous serons victorieux. Repose-toi. Dors.

Adam obéit à la sommation de Raziel ; ses paupières se ferment, il s’étend sur l’herbe et s’endort, bercé au murmure de la fontaine primitive. A son rcveil, ce n’est plus le naïf

LE PARADIS TERRESTRE

Adam du premier jour, c’est un heureux seigneur qui fait des plans, qui rêve, qui se promène en sifflotant, qui jouit de ses propriétés. Cependant, il est parfois troublé : quand il s’éveille, ou quand il se couche, ou quand il considère la pelouse épaisse et douce, une très légère sensation d’ennui se répand en sa chair. Alors il songe au mystère que l’Ange n’a pu lui expliquer, mais c’est en vain qu’il médite. Raziel est revenu presque tous les jours; ils ont familièrement causé, mais son ignorance est toujours pareille : Jéhovah a répondu par un sourire énigmatique. D’ailleurs il est si occupé : toujours en conférence avec Michel ! mais sitôt la guerre finie, sitôt que Satan sera vaincu, Raziel insistera pour savoir la vérité.

ADAM

couché mélancoliquement sur le ventre et trempant dans l’eau le bout de ses doigts :

Je m’ennuie!

RAZIEL

survenant à î’improviste, puis disparaissant aussitôt après avoir parlé :

Patience, Jéhovah pense à toi. Michel va frapper le dernier coup.

ADAM

Merci ! mais que je m'ennuie!

Il arrache des brins d'herbe et les jette dans le courant qui les emporte. Quand il a plumé tout le gazon autour de lui, il répète encore :

Je m’ennuie.

Il finit par s’endormir, et, dans la demiconscience du premier sommeil, il lui semble qu’une volonté supérieure annihile son cerveau et le replonge dans l’obscurité native.

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