‹ LilithChapitre 13 sur 39 · LA VALLÉE D’HÉBRON · texte numérisé non relu

LA VALLÉE D’HÉBRON

LA VALLÉE DTIÉBRON

JÉHOVAH

Mon sceptre, je le sens dans ma main; ma couronne, elle est bien d’aplomb sur ma tête- Ah! j’ai eu peur! Mais tous mes anges ont été fidèles et les Niphilim ont sombré sous la blanche avalanche. Anges, ils étaient comme les autres, des anges; leur nom à cette heure est Démons. Ils sont maudits. Maintenant que je n’ai plus à les craindre,, je les plains. Pourquoi les ai-je créés? Et pourquoi, en les créant, ai-je mis en eux le germe de la malédiction future? S’ils me faisaient un tel reproche, qu’aurais-je à leur répondre? Mais ceci : Toute créature est imparfaite,

puisqu’elle n’est qu’une émanation ; et si elle

étaitparfaite, elle seraitl'égale de soncréateur. Merci! Non, m'étant résigné à la fécondité, je ne pouvais produire un monde supérieur à ce monde. Résigné, oui, car, sans cela, ma divinité ne se serait jamais prouvée à ellemême : j'ai pensé le monde, le monde me pensera, juste réciprocité. Quand l'œuvre de mes mains sera complète, je rentrerai dans le repos et je ne sortirai du repos que pour briser, un jour, le jouet momentané de mon activité transcendante.

Où en suis-je? A l’homme. C’est à cause de lui que cette rébellion s'est soulevée... Ah ! l'homme, quelle bête à chagrin! Enfin, achevons-le. Azraël m'a dit qu'il s’ennuyait, je le savais, c'était prévu. Je l'ai doué d'un organe impérieux sans lui donner les moyens de le satisfaire, mais j’y pensais. N’ai-je pas mis de côté un peu d'argile ?

Il retrouve au pied du figuier les déchets de la glaise qui a servi à modeler l'homme,

et, se remettant au travail, il façonne avec hâte une seconde figure.

J'y pensais : il n’est pas bon que l’homme soit seul.

L’œuvre nouvelle prend rapidement la forme voulue; du creux de ses mains il arrondit avec complaisance les mamelles et les hanches; il les pétrit, les durcit, accumule la glaise, si bien qu’au moment d’achever la tête il se trouve à court. Alors il puise dans le ventre, où se creuse un trou profond, et avec cette poignée d’argile donne à la femme le cerveau qui lui manquait.

Enfin, il lui souffle dans les narines et dit:

Lève-toi. Ton nom est Lilith.

LÏLTTH

se dresse et tordant gracieusement ses lourdes hanches, pressant de ses deux mains ses plaisantes mamelles :

Donne-moi l’homme, Seigneur.

JÉHOVHA

Déjà!

Donne-moi l'homme, Seigneur, l'homme à qui tu m'as destinée .

JÉHOVAH

Tu n'as pas un regard pour moi?

Donne-moi l’homme! Seigneur, donne-moi mon maître.

JÉHOVAH

Ton maître, c'est moi.

L'homme est mon mâle et mon maître...

JÉHOVAH

Hélas! Hélas !

Et je suis sa femelle et sa maîtresse.

LA VALLÉE d’hÉBRON

JÉHOVAH

Hélas ! Hélas !

Donne-moi l’homme, Seigneur très bon!

JÉHOVAH

Hélas 1 Hélas !

Donne-moi l’homme, Seigneur très fort!

JÉHOVAH

Hélas ! Hélas !

Donne-moi l’homme, Seigneur très grand.

JÉHOVAH

la frappant de sa baguette :

Assez !

Lilith devient confuse et suppliante. Elle pleure, elle tombe à genoux, elle se lamente, elle demande pardon, mais

JÉHOVAH

reste inflexible :

Tu n’auras pas l’homme. Je ne puis te détruire, puisque tu es, mais je te maudis. Tu n’es pas la première. Va trouver Satan, je te le donne et je te donne à lui. Vous êtes les deux erreurs de ma pensée; accouplez-vous et procréez des démons : tu n’auras pas l’homme.

Seigneur, aie pitié de ta créature, aie pitié de la femme...

JÉHOVAH

Mais tu n’es pas une femme, tu es un monstre.

se regarde de la gorge aux pieds et dit :

Un monstre, un monstre?... Peut-être?

JÉHOVAH

Azraël !

LA VALLÉE d’hîIbHON

AZRAEL

descendant au commandement de Jéhovah :

Seigneur?

JÉHOVAH

Conduis cette créature vers Satan. Qu’ils soient l’un à l’autre, et...

Est-ce un homme ?

JÉHOVAH

Il t’en servira.

Alors, j’accepte, en attendant l’autre! Adieu, Seigneur !

Azraël emmène Lilith. Pendant qu’ils disparaissent,

JÉHOVAH

médite consterné :

Ou’ai-je fait? Œuvre exécrable et de mau-

vais augure ! J’aurai été disirait. C’est à recommencer. Mais, puisque les moyens naturels ne m’ont pas réussi, j’userai de la magie. Allons, car j’ai pitié d’Adam.

L’ENFER

L'ENFER

Azraël remet Lilith aux mains de Satan en lui répétant les paroles de Jéhovah.

SATAN

Salut, compagne que me donna l'inexpé- * rience de Jéhovah. Salut, beauté de hasard échappée à «es doigts vieillis. Salut, fille de joie. Salut, Luxure. Ce vice me manquait. Ha ! ceci est une pâture plus réjouissante que l'orgueil... L'orgueil est creux...

Caressant à pleines mains les seins de Lilith qui se laisse faire, les yeux fermés :

.. . Ceci est plein, ceci est chaud, ceci est

doux 1

Les salutations manuelles charment Lilith, qui se renverse, se tord et se bombe. Mais devenu, devant la Femmequ'il ignore, soudainement stupide, Satan se met à la pétrir comme une lourde pâte ; il bave, ses yeux saignent ; il se démène ainsi qu'un forcené ; il grogne, il aboie, il mord...

Alors, Lilith, d'une adroite caresse, le rend docile; elle s'agenouille, sérieuse, adorant et baisant le mâle ; puis elle se couche, entraînant dans sa chute le démon assagi, qui a compris enfin de quelles oeuvres Lilith est avide et de quelles pollutions.

SATAN

Oui, tels devaient être nos premiers baisers, à nous ! Nous avons pour jamais faussé l’amour ! Nous lui avons mis la tête en bas 1 Femelle, je t’adore !

Mâle, je t'adore 1

l’k.nfiir

SATAN

Femelle, à toi mes éjaculations du soir.

Mâle, à toi ma prière du matin.

SATAN

Je humerai ton sexe comme un bouquet de lilas.

Je donnerai la becquée à ton sexe comme à un petit oiseau.

SATAN

Mon univers est là, sous cette ombre.

Mes joies emplissent ma main.

SATAN

Nous avons communié sous les deux espèces.. .Tu ne comprends pas ? Dans quatre ou cinq mille ans cette plaisanterie aura quelque

sel. Tu verras, c’est assez blasphématoire.

O mon pain quotidien !

SATAN

O ma coupe de vin nouveau !

J’ai faim de ta chair, ô mon bouc !

SATAN

J’ai soif de ton sang*, ô ma louve !

Ils se jettent l’un sur l’autre ainsi que sur des proies et se tordent en de furieuses courbes ; puis ils s’affaissent écrasés, la bouche ouverte, les doigts comme des crocs, recourbés vers la paume.

la première, et d’une voix luxurieusement lasse qui, après chaque invocation meurt en

une caresse :

l’enfer

Iod, ô mâle, Dieu et Phallus, axe du monde et axe de l’Esprit, je te révère, \ ô mâlel

répond :

Hé, ô femelle, Matrice et Beauté, indolence spirituelle, lascivité, je te révère, n, ô femelle !

Va, ô copulation, femelle et mâle, trompe et calice, obscurité du demain, je te révère, i, ô copulation !

SATAN

n, ô femelle !

Ne n’appelle pas Hé, appelle-moi Stérilité. Ne suis-je pas l’inféconde?

SATAN

Non, ton fils sera Sodôme et ta fille Gomorrhe.

Ou’ils soient bénis, mais qu’ils soient les uniques, — et je serai la Mère heureuse entre les mères. Amen. O Père des Vices futurs

donne-moi la joie de mes lèvres.

LE PARADIS TERRESTRE

LE PARADIS TERRESTRE

Adam est endormi. Jéhovah, qui vient de lui inspirer un sommeil inhabituel, regarde sa créature d’un œil complaisant et médite en passant ses doigts divins dans sa barbe de lin.

Un léger vent parfumé de senteurs soporifiques joue avec les cheveux du patient, et la robe de Jéhovah, sa robe de pourpre violette, flotte autour de ses membres incréés comme un drapeau d’alliance.

Adam est endormi, Jéhovah s’en assure encore, et il ne cesse de passer ses doigts divins dans sa barbe de lin, car il va tenter les plus hauts mystères de la magie.

CG

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