‹ LilithChapitre 17 sur 39 · LE LION · texte numérisé non relu

LE LION

s’avance majestueux et doux, s’arrêtant devant Eve, remuant la queue, implorant des caresses.

EVE

Oh! le joli beau lion! Viens, mon frère lion, viens jouer avec moi!

Elle le flatte, lui tapote les flancs, passe ses doigts roses dans la lourde crinière, et le lion fait le beau, rugit doucement, se frotte à ses hanches.

Mon beau lion !

Elle s’éloigne en courant, le lion la suit, la rejoint et les jeux recommencent.

76 LILITEI

ADAM

les regarde avec un sourire amusé :

Est-elle assez folle! Est-elle assez enfant!

RAZIEL

survenant sans qu’Adam l’ait aperçu :

Eh bien, tu es heureux?

ADAM

avec un geste de surprise :

Oui.

RAZIEL

Tu connais maintenant tous les secrets de ton corps?

ADAM

Oui.

RAZIEL

Vous êtes si heureux que des jaloux méditent votre perte,

ADAM

Est-ce que Dieu n’est pas avec moi?

LE PARADIS TERRESTRE

RAZIEL

Dieu est avec toi, mais n'oublie pas ses commandements. Souviens-toi de ce qu'il t'a ordonné, souviens-toi de ce qu'il t'a défendu. Veille sur ta femme...

Pendant ces derniers mots, Eve est revenue, montée sur le lion qui la porte avec complaisance. D’une branche de cèdre, elle lui frappe la croupe en riant; le lion bondit, elle s’accroche à la crinière, puis devant Raziel saute à terre légèrement. Le lion se couche à ses pieds, fermant les yeux, content.

EVE

Vous parliez de moi? Tu es Raziel?

RAZIEL

Je suis Raziel. Sois saluée entre toutes les créatures, radieuse beauté.

EVE

Pourquoi mes yeux sont-ils bleus ? Adam ne le sait pas.

RAZIEL

Dieu, pour les faire, prit deux parcelles du firmament, et dans chaque parcelle, il y avait une étoile.

EVE

Je suis contente, merci. Dis-moi encore. Adam m'a conté qu’avant lui il n’y avait rien que la pensée de Dieu.

RAZIEL

Pourquoi me questionnes-tu ? Ce que l’homme ne sait pas, nul ne doit l'apprendre à sa femme.

11 n’y a pas de honte pour moi à ignorer ce qui s’est passé dans le monde avant ma formation. La Vie et la Conscience étaientelles nées quand je suis né ?

RAZIEL

La vie oui, l’animai et la plante; la Con-

LE PARADIS TERRESTRE

science, non. Et tu disais vrai, Adam: avant ta formation, le monde terrestre n’était qu’un fantôme. Mais le Ciel existait avec ses peuplades éthérées, et avant le Ciel, Jéhovah, avant Jéhovah, la Loi, et la Loi fut de toute éternité. La première chose que Dieu créa, ce fut le Roseau, et tout ce qu’il voulutcréer, il dit au Roseau de l’écrire. Le Roseau écrivit et Dieu créa selon ce que le Roseau avait écrit: il fît la terre, le soleil, la lune, les astres. Alors, la sphère céleste se mit à tourner. A la cinquième heure dusixième jour, le Vendredi, Jéhovah commença à modeler l’homme: voilà tout ce qu’il m’est permis de vous dire.

ADAM

Nous remercions Jéhovah de nous avoir donné l’existence.

EVE

La vie est charmante. C’est vrai, je m’amuse beaucoup... N’est-ce pas, mon beau lion? Adieu, Raziel.

RAZIEL

Innocente amoureuse 1 Elle me renvoie.

Allons, aimez-vous ! Je m’en vais.

Dès que Raziel a disparu, les yeux d’Ève flamboient divinement, ses bras s’entr’ouvrent vers Adam, et l’œuvre de chair pour la seconde fois s’accomplit.

Les joies renouvelées ne sont pas moindres que les joies premières et chaque jour amène la cueillaison du plaisir.

Us mangent des fruits et des herbes acides, ils boivent dans le creux de leur main ou couchés sur le ventre, à même l’eau delà fontaine. Plusieurs fois, Eve a été tentée par les opales du pêcher défendu, mais Adam lui a répété les parolesde Jéhovah, et elle ne veut pas déplaire à Celui qui a créé l’amour.

L’ENFER

L'ENFER

Ils sont heureux !

SATAN

Oui, ils ignorent la satiété.

Ce n’est pas juste.

SATAN

Oh! nous nous vengerons.

Tes baisers sont inefficaces, pourquoi? Ni les attouchements de ta main, ni les morsures de tes dents, ni les diaboliques inventions de

nos imaginations damnées, rien ne gonfle le désir crevé.

La jouissance fuit comme de beau par un trou, mes sens sont morts ainsi que des feuilles mortes, ma nature est plus insensible que la glaise dont Jéhovah Ta pétrie... Déchire-moi, que le sang coule sur mes cuisses... Faisons de sanglants repas d'amour... Et loi, rigide Satan de la première heure, toi qui surgissais comme un Dieu sous mes yeux ensorcelés, toi que je croyais pouvoir dévorer éternellement... où es-tu? Le fruit coriace tombe de ma bouche affamée... Ah! si j’avais eu l’homme... Il m’appartenait... Je le veux...

SATAN

Prends-le.

Tu railles? '

SATAN

Non, je te le donnerai, et moi, je prendrai la femme.

l’enfer

Comment ?

SATAN

J’y pense depuis longtemps. Oui, je te le donnerai... Pauvre Dieu ! Situ l’avais entendu répéter : « Mon œuvre est bonne ! Décidément mon œuvre est bonne ! » Pauvre Dieu 1 tu as travaillé pour moi... Oui, Lilith, je te donnerai l’homme, je le mettrai en ton pouvoir, afin que tu l’avilisses, afin que ses larmes soient ridicules, afin que ses joies soient des hontes, afin que sa maison soit un hôpital et son lit un lupanar ! Quant à la femme, j’en ferai ce que tu es... Elle criera après le plaisir comme une mère après son petit qu’une louve emporte dans sa gueule... In vulvâ infer num... Et l’Euphrate y passerait sans en éteindre les charbons...

SOUS LES CACTUS

SOUS LES CACTUS

s’est changé en escarbot. Il s’amuse à roule de petites boules d’excréments :

Hé ! j’ai la forme et l’occupation d’un Dieu futur. Je ne déroge pas. Serpent, écoute !

LE SERPENT

s’approche. Ses yeux sont deux émeraudes, sa langue est une flèche de diamant, son corps un collier d’argent tout incrusté d’améthystes, et un rubis s’amincit à l’extrémité de sa queue. Comme il déroule ses anneaux, des feux s’irradient selon la spirale des ondulations. Il regarde dédaigneusement l’escarbot: Que me veux-tu ?

SATAN

Te voir de près. Tu es si beau !

Le serpent se redresse, se balance sur sa queue, fait avec complaisance étinceler sa joaillerie.

Puis, j’ai un conseil à te demander. Tu es si prudent !

Le serpent hoche la tête, se rengorge.

Entrons dans le Paradis, nous serons tranquilles.

LE SERPENT

Mais c’est défendu et Ridwân, qui veille à la porte, me couperait en deux, net !... Merci !

SATAN

Oh ! tu es si subtil que tu passerais par un trou devermisseau. Tu te glisseras entre deux

SOUS LES CACTUS

pieds de cactus et tu fileras comme un éclair. Tu es si rusé.

LE SERPENT

Et toi?

SATAN

Tu ouvres la bouche, je me cache dans ton ventre... Rien n’est impossible pour toi...

Flatté, le Serpent consent au subterfuge, rampe sous la haie de cactus, attentif à tous les bruits, cherchant les coulées sombres. Bientôt, il surgit sous le paradisiaque soleil et rend à Satan sa liberté.

SATAN

Maintenant, prête-moi ta peau, ta forme et ton esprit.

Ce dernier trait séduit le Serpent qui consent à se dépouiller de ses attributs.

Travesti en serpent, mais gardant sa tête angélique dont ni l'orgueil ni la luxure n'ont pu altérer la beauté, Salan s'éloigne gracieusement en quête de ses victimes.

LE PARADIS TERRESTRE

LE PARADIS TERRESTRE

Ils ont cueilli des fruits, et, assis sur la pelouse, à l’ombre de quelques saules fleuris, ils les mangent en jouant et en causant.

EVE

C’est vraiment bon la vie! Dire que je serai toujours belle et jeune et reine des choses, toujours, toujours!

ADAM

Oui, nous sommes faits pour une éternité de joies, et si nous épuisions celles-ci, si nos esprits s’inclinaient vers d’autres directions, Jéhovah nous donnerait des sens nouveaux aptes à des jouissances nouvelles.

Que youdrais-tu donc de plus? Moi, je t'aime et cela me suffit.

ADAM

Je te possède, cela contient tout.

Et le désir encore une fois unit et enlace les deux amants divins.

Gomme une mer qui battrait son plein pendant toute une nuit, la volupté gonfle et roule dans leurs seins prédestinés les vagues infatigables de l’éternel amour.

A leur réveil, ils sortent vraiment de l’infini. Remplis d’un mutuel respect pour de si magnifiques dispensateurs de joie, ils échangent des baisers sacrés et s’en vont, la main dans la main, au hasard des sentiers, les yeux demifermés, tout frémissants d’avoir touché le ciel et satisfaits pourtant d’être revenus sur la terre, — songeant déjà aux délices prochaines.

Ils vont, et, à mesure qu ils reprennent

LE PARADIS TERRESTRE

conscience, la tendresse s’avive dans leurs yeux.

Ils se taisent.

Puis ils boivent l’eau des sources, ils flattent les bêles qui viennent lécher leurs pieds, ils font des signes aux oiseaux, ils rendent un sourire aux fleurs qui leur donnent un parfum,

Àh î Quelle jolie bête ! Adam, regarde ! Et elle a une tête couleur de soleil, comme Raziel ! Tiens, elle s’enroule autour du pêcher de Jéhovah I

ADAM

Qui es-tu ?

SATAN

Un ami, un vrai ami.

ADAM

C’est Jéhovah qui t’envoie ?

LILItn

SATAN

Hé ! hé !... Enfin, je vous aime. Etes-vous heureux ! Tout cela vous appartient, les choses, les bêtes, les herbes, les fruits... Les fruits, hé ! hé ! pas tous ?

EVE

Mais si, nous sommes les maîtres souverains de cet enclos.

ADAM

Non, il a raison. Ève, souviens-toi que ce pêcher nous est défendu, et ce sycomore.

Ah ! ce n'est pas si gai que je croyais. Je suis venu contempler le bonheur parfait, l’absolue liberté, et je trouve des prisonniers. Vos mains portent des chaînes et vos pieds des entraves...

ADAM

Nous sommes heureux et libres.

LE PARADIS TERRESTRE

SATAN

Libres d’obéir sous peine de mort.

ADAM

Oh ! ces pêches, je n’y pense jamais. C’est joli, mais cela doit être amer.

EVE

Moi,j’ en ai eu souvent bien envie, je l’avoue, mais je m’en prive sans souffrir... Et puis, songe, jolie bête, songe que ce sont des fruits empoisonnés.

SATAN

Qui vous a dit cela ?

ADAM

Jéhovah. « Si vous goûtez à ces fruits, vous mourrez. »

Chers enfants ! on leur fait croire tout ce qu’on veut 1 Je pense que Jéhovah vous a

LILITII

légèrement raillés, mes amis. C’est un excellent esprit, mais un peu enclin à la métaphore. Voyons, raisonnons un peu. Ce pêcher s’appelle l’arbre de la science du bien et du mal. Le bien, le mal, intéressante distinction qui vous est étrangère, et que, d’ailleurs, Jéhovah seul possède : c’est l’essence de sa divinité. Se rendre maître d’une telle science égalerait une créature à son créateur. En un mot, mangez et vous saurez, mangez et vous serez des Dieux, mangez et votre Ignorance mourra sur l’heure. C’est votre ignorance qui mourra et non vous-mêmes. Avez- vous compris ?

EVE

Si nous en goûtions, Adam ?

ADAM

Non, ce serait mal... Non, non, je ne veux même plus le regarder... Cet arbre me fait peur... il me semble que ma main s’avance malgré moi vers ces fruits de joie... Non !

LE PARADIS TERRESTRE

ys rf*** ;

11 se détourne, puis s’éloigne, s’arrête près d’un cerisier, et se met à manger des cerises: Eve, viens, et toi, va-t’en, menteur !

SATAN

Il n’est pas très brave, ton mari, et, dis-moi, tu ne t’ennuies jamais avec lui?

EVE

Jamais, je l’adore.

SATAN

Oui, mais enfin, toi qui es si fine, si blanche, si intelligente, si vive, si belle!... Une telle créature vraiment est digne de s’asseoir à côté de Dieu... Dire que si elle voulait !... Cela doit pourtant être bien agréable desavoir tout, de pouvoir se donner à soi-même les explications de tout. Y a-t-il rien de plus pénible que la curiosité qui ne peut se satisfaire ?

ève

C’est vrai, et je suis si curieuse, si tu savais.

je suis si curieuse ! Comment sont-ils cesfruits, très doux, n’est-ce pas?

SATAN

Tu verras !

Dis-moi !

SATAN

Ils en ont l’air... Quel rafraîchissement I

EVE

Rien que de les regarder, cela me fait du bien.

SATAN

Va retrouver ton mari, et n’y pense plus. C’est trop bon, c’est un régal de Dieux.

EVE

Oh ! que j’en ai envie !

SATAN

La petite femme est bien sage, bien obéissante et elle résistera à son envie... Elle ne

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touchera jamais aux pêches, la bonne petite fille... C'est défendu... Hé 1 Hé!

EVE

Si, j'en veux !

Elle cueille une pêche, mord à belles dents le fruit de suavité, — et les yeux de Satan exhalent un infernal flamboiement.

Oh ! que c'est bon !... Oh ! c’est bon comme l'amour. Goûte, Adam... Il me semble que je bois de la vie. De la divinité coule en moi. . . Quel cordial... Adam, viens, tiens... Et toi, merci ! Comment t'appelles-tu ?

Satan.

satan

EVE

O mon petit Satan, merci, je t'aime!

ADAM

Elle mange du fruit défendu et cependant elle n’est pas morte !... Donne.

LILITfl

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EVE

Mets tes dents dans la trace de mes dents...

ADAM

Après avoir mangé :

Maintenant, je suis fort, je suis grand, je touche aisément le ciel...

Le Ciel se déchire, l'Univers se dévoile, le Soleil assène sur la Nature le fléau de ses bras ncandescents ; les herbes se teintent de soufre; les bêtes éperdues fuient vers les halliers, — mais les halliers se décolorent et pour la première fois les feuilles tombent : le Soleil rit.

LE SOLEIL

Autrefois je souriais au-dessus de la discrète joie des choses et l’Innocence, comme en bois de myrtes, amadouait les implacables uffluves de mon cœur. Calme pénombre où

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rêvait le monde originel, le Péché t’a vaincue, — et maintenant je ris, j’éclate de rire. Soudain

ADAM

tombe accablé :

Oh! comme il fait clair! j’ai les yeux brûlés.

EVE

Adam, quel est ce vent qui souffle sur moi! Il est chaud et il est froid. J ai peur, j’ai peur...

SATAN

qui s'est dissimulé dans les feuilles de l’arbre profané, chante sa victoire:

Ah ! mon Maître là-haut, ton règne est accompli. A moi la terre, à moi les corps, à moi lésâmes! Je suis roi, je domine et j’écrase les rois fragiles : la femelle, fuyant le lit du mâle, viendra baiser, — confuse et toute pleine d’amour, — mes adorables fesses.

Et ies insignes de mon sexe iront dans son

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Lir.ITH

ventre gravide baptiser à mon signe les fruits des noces humaines.

Le chimérique orgueil de leur chétivité empuantira leur âme pareille à la mienne, comme la mienne rongée par l’envie, hyène aux dents rouges.

Ils dormiront leur vie sous les poussiéreux rideaux de la paresse,clouésparla peur, drapés par la lâcheté, — pendant que leur Conscience, telle qu’un excrément, nagera parmi leurs intestins gavés et noyés.

La vénéneusecolère,dans leurs joues bleuies, tordra comme un sarment leurs langues desséchées et sous leur mamelle gauche, fendue par leurs ongles sanglants, une boursedifforme palpitera comme un cœur.

Enfin, — et ceci sera très amusant, — je veillerai comme un ange sur leur enfance polluée, et quand la lignée de Lilith aura dévirilisé la puberté des mâles, je leur donnerai des vierges qui n’auront ouvert qu’en rêve et symboliquement leurs jambes pures...

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