IO
Mangez, mes enfants, mangez. Hein! c’est bon?... Vous devez commencer à vous diviniser? Quel effet ressentez-vous? Contez-moi cela... Ah! c’est trop! laissez-en pour une autre fois, et puis, hé! hé! vous allez vous faire mal au ventre, mes chers dieux. . .
ADAM
Je ne sais pas ce que tu veux dire, mais j’éprouve une extrême inquiétude: la Science m’oppresse, l’Ignorance, en me quittant, a laissé dans ma tête un vide profond comme un précipice... Je sais... Que sais-je?... Je sais que je ne sais rien. Oh! rends-moi mon animalité, tentateur... Ah! qu’allons*»nous devenir?... Soleil, grâce! ma peau me fait mal...
SATAN
Déjà gourmands et lâches, bon! j’ai deux prises. Continuons...
ÈR
Moi, je ne suis pas très bien, mais la dou-
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cour de ces fruits me console un peu et voilà désormais ma nourriture préférée.
SATAN
Tiens, tiens, mais vous êtes tout nus...
C’est vrai. Oh! j’ai honte...
EVE
Toute nue... Oh! j’ai froid...
Ils se regardent et rougissent, car à la vue de la femme, l’homme s’est trouvé en proie à des mouvements nouveaux, ou du moins que jamais encore il n’avait remarqués, ni Ève non plus...
ADAM
Couvrons-nous, mettons des feuilles autour de nos hanches.
ÈVE
Laisse moi voir... Ah!... Et toucher?
LE PARADIS TERRESTRE
ADAM
Songe que nous ne sommes pas seuls.
EVE
Viens, j’ai envie de toi.
Les mamelles gonflées, le ventre ondulant d’une haletante respiration, elle se cambre, fîère de la beauté de son sexe, dont elle n’avait encore connu les attraits que voilés par l’innocence.
Couvre-toi donc !
EVE
Pourquoi? Ne suis-je pas agréable à regarder?
SATAN
Gourmandise, paresse ou lâcheté, luxure... Quand nous serons à sept, je m’en irai tranquille.
ADAM
Tiens, prends ces feuilles.
EVE
Pendant qu’Adam s’attache une ceinture de feuilles et dissimule de son mieux les inconvénients de sa nudité, elle s’arrange sur la tête une couronne de verdure, dispose des feuillages autour de son cou, comme un collier :
P*egarde.
SATAN
Tu es charmante avec ces ornements, tandis qu’Adam avec sa ceinture. . . Oh ! oh !.. .
ADAM
Ah ! tais-toi, vil entremetteur.
Gourmandise, paresse, luxure, colère.
ADAM
Ève, ôte à l’instant ces colifichets et mets une ceinture comme la mienne...
LE PAHADIS TRnnF.ST.HE
EVE
Cela te fait envie. n’esl-ce pas? Tu sens que
tu es laid...
ADAM
Envie, envie... non, mais enfin, je te vaux Lien.
SATAN
Gourmandise, paresse, luxure, colère, envie, orgueil.
EVE
Tiens, prends ma couronne, mais tu me me donneras ta ceinture. Elle est fleurie de jolies fleurs qui me plaisent...
ADAM
Non, fais-en une autre, j’y liens.
EVE
Je t’en prie!
Non, elle est à moi, tu entends, à moi, à
SATAN
Avarice, salut! Pas un grain ne manque à mon chapelet. Adieu! nous nous reverrons.
Satan disparaît.
ADAM
Ah! il est parti, le monstre!
EVE
Je ne le trouve pas si vilain.
ADAM
Tais-toi, tu ne dois regarder aucune autre
créature oue moi.
Vraiment!
Prends garde !
EVE
ADAM
Tu m’ennuies.
Adam a déjà levé la main sur sa femme,
LE PARADIS TERRESTRE
qui le provoque d’ailleurs avec impertinence, mais un mystérieux intermède suspend cette première querelle de ménage :
Les branches du pécher sacré s’allongent tout à coup en forme de verges, et retombent violemment sur le dos des coupables. Ils fuient, les cruelles flagellations les poursuivent, les conduisent jusqu’à la porte du Paradis. Là, à la tête de ses anges armés de glaives flamboyants, de glaives de foudre, Ridwân les arrête. Au même instant, Jéhovah descend, sur son nuage, où Raphaël a pris la place du Maudit.
JÉHOVAH
caressant sa barbe de lin :
Qu’avez-vous fait ?
ADAM
Rien.
Rien.
JÉHOVAH
Pourquoi ces ceintures de feuillages?
EVE
Nous avions froid.
JÉHOVAH
Tu mens, donc c'est toi la plus coupable.
EVE
Seigneur, seigneur 1
JÉHOVAH
Raconte-moi tout.
EVE
Nous y avons à peine goûté, à peine, pour faire plaisir à un joli animal nommé Satan.
JÉHOVAH
Assez, nous n'ignorons rien de ce qui s'est passé. ..
Il montre le soleil.
LE PARADIS TERRESTRE
Vous avez péché : en voici la preuve, et le châtiment... L’astre qui scandait vos plaisirs comptera vos douleurs ; il se lèvera sur votre ennui et se couchera sur votre lassitude ; au lieu de dorer votre peau, il la brûlera. Illuminant vos turpitudes, il dévoilera vos animalités : vous n’êtes que des animaux. Vous étiez ignorants, devenez stupides; vous étiez les maîtres de la restreinte idéalité que vous pouviez supporter, soyez les esclaves de votre science. La Science est positive, elle est courte. Ah! vous avez voulu savoir! Que savezvous? Que le monde est mauvais. Je vous Lavais caché, par pitié !
Que vais-je faire de vous? La mort, voilà ce que vous méritez, mais détruire la conscience de la vie ! O poussière que j’avais auréolée! Ah! oui, décidément, bêtes à chagrin!. .. Le sol, à cause de vous, est maudit, il ne produira que des cailloux et des ronces, à moins que vos sueurs ne l’arrosent, triste-
ment !... Toi, Eve, tu te souviendras de moi, à l’heure de l’enfantement, et l’homme aussi tremblera dans ses entrailles, quand la chair douloureusement se détachera de ta chair. Il y aura entre vous une sympathie; vous souffrirez moins, étant deux à souffrir, mais vous souffrirez... Pourquoi m’avez- vous désobéi ? Allez ! Il faut que mes Décrets s’accomplissent. Sortez de ce paradis et prenez possession de la terre. Le monde est vaste, emplissez le de vos désolations !...
Adam et Eve obéissent, s’éloignent et maintes fois tournent la tête vers le Paradis perdu. Déjà, quand ils en parlent, l’inexorable mot Jadis s’entrèmêle à leurs discours et voilà que commence entre les exilés la légende de P Age d’or. Ils la répètent afin de l’apprendre un jour à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants, — et ils vont, tristes et fiers du bonheur mythique dont le coloris d’aurore s’avive en leur souvenir.
LE PARADIS TERRESTRE
JÉHOVAH
Les voilà partis, mes oiseaux ! Que vont-ils devenir, sousle volde l’épervierqui lesguette? Familiers oiseaux dont je faisais mon plaisir! Il me reste la cage : qu’elle soit brisée !
II entre dans le Jardin et son regard terrible suffit à stériliser les herbes, les arbustes, les arbres, les êtres, tout ce qui respire. A ses ordres, des anges s’adonnent à la dévastation du chef-d’œuvre des jardins.
Que l’arbre de la Science brûle comme un fagot!
Et la foudre embrase et consume l’arbre de la Science.
Que l’arbre de la Vie ait le même sort.
Et la voix de Jéhovah est obéie.
J’ai fait le désert. Surtout il importait que
le Sycomore fût annihilé,, car si avec la Science ils avaient conquis la Vie, que serais-je, moi? Un Dieu parmi les dieux, et peut-être pas le premier. Ah ! j’ai eu peur, quand Raziel pleurant est venu m’annoncer la désobéissance de mes créatures!... Allons, tout est Lien, mon règne va continuer... Pourtant, si j’abdiquais, si je remettais à mon Fils le gouvernement de la Terre? Le Ciel suffit à occuper ma vieillesse... Tout ce que je fais, maintenant, tourne mal : mes derniers anges se sont révoltés, l’homme a suivi le même chemin d’orgueil, et la femme, oh! quelle conception déplorable!... Non, j’aurai le dernier mot, et jusqu’à la fin, je le redirai aux siècles : Mon œuvre est bonne !