MAX! MIENNE
A Tours î Je n’ai jamais quitté Clermont. Je m’y suis cachée, j’ai vécu d’aumônes comme une vieille femme, j’ai revêtu des haillons, j’ai enfermé dans mon coffre les vêtements de l’épouse et j’ai tendu la main. Toi-même,
T UEO DAT
lu m’as distribué le pain et le vin à la porte de la Basilique, non pas chaque jour, mais presque chaque semaine, quand je souffrais trop, quand il me fallait absolument choisir : ou te voir, ou mourir.
Consenti ! Oui, j’essayai. J’ai eu du courage, mais je suis à bout de forces...
Elle se lève et s’avance vers Théodat.
Ah ! ne me repousse pas !
THÉODAT
se recule, mais, ému, il songe en fermant les yeux :
Pauvre Maximienne !
MAXIMIENNE
Pourquoi me faire souffrir, quand j’ai le droit d’être heureuse, — et le devoir ! Ma place est ici. Je viens te tenter? Mais je te les épargne, les tentations, je suis ta femme. Tu as changé, Théodat, tu as bien changé... Moi,
TEÉODAT
je suis toujours la même, toujours ta Maximienne ! Ecoute, tant que tu n’as été que prêtre, tu m’aimais en secret...
THEODAT
en lui-mème :
Oui, j’ai voulu paraître plus vertueux que je ne l’étais...
MAXIMIENNE
... Tu venais à moi^ vers la nuit, ou bien c’était moi... tu te souviens? Eh bien, aujourd’hui, comme jadis, je me contenterais du secret.
THEODAT
Aujourd’hui, c’est impossible. Ce qui était péché serait crime. Je dois l’exemple. Tous les yeux sont fixés sur moi. Non, non.,.
Il éclate d’un rire nerveux :
Ah î Ah ! Ah ! L’évêque et sa femme, quel bon trait pour les impies, les païens dissiinu-
TIÎÉODAT
lés qui nous épient! Ah! Ah! Ah! L’évêque et sa femme ! Ah ! Ah! Ah! L’évêque en flagrant délit de péché mortel, mortel, mortel !
MAXIMIENNE
Mes chagrins sont mortels !
THÉODAT
Veux-tu que nous ayons des enfants maudits, incapables de succéder, esclaves nés de mon église !
MAXIMIENNE
comme se parlant à elle-même.
Des enfants, des enfants... Oui, Dieu peut nous bénir encore, mais depuis dix ans !... Un enfant, un fils... Pourquoi serait-il maudit? Vos règlements, est-ce qu’on les observe? Estce que Martial, ton cher Martial, est un enfant maudit?
THÉODAT
Ne calomnie pas la mémoire de Prudence,
TIlÉODAT
Martial fut le fils de son choix, non pas le fils de sa chair»
MAXIMIENNE
Oh! Oh! Ce n’est pas ce qu’on dit. Enfin, laissons-le, ce saint évêque, et ne parlons plus de cela. Je suis assez malheureuse de n’avoir pas eu d’enfant de toi, tu m’aimerais davantage, tu ne chercherais pas, théologien, les mauvaises raisons de la discipline pour éloigner de toi ta femme. Tais-toi tiens, tu m’ennuies !
THÉODAT
Respecte l’évêque.
MAXIMIÉNNE
Je ne connais pas l’évêque, je ne connais que mon mari, toi, toi, toi !
THÉODAT
Ah ! Porte de l’Enfer ! Ah ! tu es bien celle
qui touche, en se jouant, à l’arbre défendu!
THÉO DAT
Tu es bien la fille de la première violatrice de la loi; celle dont Tertullien a dit qu’elle est plus puissante que le démon pour le mal, celle qui efface l’image de Dieu de la face de l’homme !
MAXIMIENNE
N’oublie pas que tu m’as appris l’Ecriture et les Pères; cite-moi donc tout le passage : « Femme, tu te réfugieras vers ton mari et tu seras dominée par lui. »
THÉODAT
C’est vrai, il y a cela, tu as de la mémoire, mais...
MAXIMIENNE
Tu vois ! Je me suis réfugiée vers toi et je t’apporte ma volonté.
THÉODAT
Il est écrit aussi : « Le vin et la femme font apostasier le sage. »
THÉODAT
MAXIMIENNE
li est écrit aussi : « Malheur à celui qui est seul; quand il tombe il n’a personne pour le relever. »
« Entre mille hommes, j'ai trouvé un homme; entre toutes les femmes, je n’ai pas trouvé une femme. »
MAXIMIENNE
<( La beauté de la femme épanouit le visage de son mari. »
THÉODAT
(( Et j’ai trouvé que ia femme était plus amère que la mort. »
MAXIMIENNE
s’avançant vers Théodat, avec un sourire de tendresse et de désir.
Je ne suis pas amère, je suis douce.... Souviens-toi... Goûte encore à mes baisers.
THÉODAT
THÉODAT
reculant.
Impie! Tu n’as pas honte? Tu veux donc m’arracher à Dieu? Laisse-moi, laisse-moi plutôt me rapprocher sans cesse de lui. Tremble de traverser ses voies ! Souviens-toi de Bodégésille, évêque de Nantes. Sa femme le poursuivait, ainsi qu’un péché, lorsque, témoignage accusateur de la divine protection du Christ, comme elle le dépouillait, haletante, de ses vêtement sacrés, parut sur sa poitrine un agneau d’une éclatante blancheur. Crains un pareil prodige !
MAXIMIENNE
Quel argument! Le prodige, c’est que tu ne m’aimes plus!
TIIEODAT
Pour moi, aussi, Dieu fera des miracles. Simplicius s’était voué à la chasteté, et Dieu permit cette merveille que des charbons
THÉO DAT
ardents qu’il portait dans son manteau ne brûlaient pas l’étoffe plus qu’ils n’auraient brûlé de la pierre.
MAXIMIENNE
éclate de rire, et allant tisonner le foyer d’où s’élève une flamme plus vive, elle dit :
Veux-tu essayer? Tiens, ce sera le jugement de Dieu.
TIIÉODAT
Son esprit tendu vient d’éclater en déraisons dontil sent la faiblesse, car si le Seigneur fait des miracles, il n’est pas permis à l’homme de provoquer le déploiement de sa toute-puissance; alors, il se laisse aller à la colère :
Va-t’en, sacrilège, va-t’en à Tours, va-t’en trouver Radegonde de ma part, Radegonde qui a échappé aux caresses de son mari roi. Va-t’en !
Toi, évêque, tu ne m’échapperas pas, car
THEODAT
les personnages sont renversés : le Clothaire,
ici, est une femme, plus forte que les rois.
THEODAT
Va-t’en, Eve! Va«t’en, Satan! ou j’appellerai mes clercs, les lévites de ma garde sacrée!
MAXIMIENNE
Qu’ils viennent, tes clercs, et je leur dirai: « Voici, mon mari vous a mandés pour être témoins qu’il m’avait renvoyée et qu’il m'a rappelée. » Qu’elle vienne, qu’elle vienne, la garde épiscopale !
THÉO DAT
J’ai des armes mieux trempées, j’ai des boucliers plus impénétrables que les poitrines humaines! je me réfugierai sou s l’abri de mes vêtements sacerdotaux. O mon Dieu, une fois encore, bénissez ma vèture sacrée!
Les bras étendus, la tête levée, il prononce, comme une prière, rénumération symbolique,
THÉODAT
sans se laisser distraire par les ironiques reprises de Maximienne.
Je revêtirai Lamict, brodé de la croix de mon salut;
L’aube, qui étreint mon corps de sa pureté et de sa blancheur ;
L’aumusse, qui protège ma tête consacrée ;
L’étole, symbole du joug qui me retient.
MAXIMIENNE
qui jusque-là a écouté, étonnée, s’approche :
Nous deux sous le joug de l’étole.
THÉODAT
Le manipule, entrave de mon bras, et fait pour me remémorer la fragilité des liens terrestres.
maximienne
Nos baisers les rendront plus solides qu’une barre de fer.
THÉODAT
THÉODAT
La chasuble, qui me couvre comme une petite maison, entière et fermée de toutes parts, unité et intégrité de ma foi.
Je forcerai la serrure.
THÉODAT
La chape qui défend mes épaules contre les fardeaux profanes.
MAXIMIENNE
Je suis légère comme une femme!
THÉODAT
La dalmatique, sans couture ainsi que la tunique démon Sauveur, image de la croix où il fut cloué pour les hommes.
MAXIMIENNE
Je prendrai la moitié de la croix que tu portes.
THÉODAT
THÉODAT
Les gants, par lesquels ma main gauche ignore ce que fait ma main droite.
MAXIMIENNE
Donne-la-moi, ta main droite, je serai discrète .
v THEODAT
La chaussure sacerdotale, qui dirige mes pieds dans la voie droite.
MAXIMIENNE
Je suivrai la trace de tes pas.
THÉODAT
La ceinture dont j ai ceint mes reins et mes désirs .
maximienne
Ah! j’en briserai la boucle !
THÉODAT
Ses bras tendus retombent le long de son
THKOD\T
corps, ainsi que des branches coupées. Il revient à lui :
Seigneur, vous l'entendez ? Impudique !
MAXIMIENNE
sur un ton de tristesse mêlée de colère:
Tu ne me trouvais pas impudique quand i l te glissais vers ma demeure à la chute du jour et que tu t'oubliais dans mes bras, si bien que le soleil un jour nous surprit ! Tu ne me trouvais pas impudique quand tu provoquais mes baisers par tes caresses charmantes ! Tu m’aimais !...
Maximienne se tait et lentement, l’air découragé, elle se dirige vers l’orgue. Gomme elle prélude par quelques notes semées sur le clavier, l’évêque s’inquiète et d'une voix où il y a de la colère impuissante et lassée :
THÉODAT
L’orgue saint ! L'instrument sacré des litur-
~mr\
THÉODÀT
gies, l'accompagnateur des prières ! Maximienne !
Mais elie se met à chanter, il écoute.
MAXIMIENNE
chante en s’accompagnant sur l'orgue, qui, après chaque stance, répète la mélodie sans les paroles :
.Mi £* "i
Læta quondam in amore
Ec-ce ja-cet
in mœ-ro-re. Quisnam de tan- to do-lo-re,
Quis suble-vet deplo- ra-tam?
Ubi sunt omatoria , Ubi surit adjuloria
THÉO DAT
Qui prima desideria Reuocarent ad amatam ?
Quid lumen luet ridendo?
Quis jlatus Jlabit virendo,
Quæ flamma surget fovendo In deserto derelictam ?
Pendant que Maximienne reprend, sans les paroles, sa mélodie improvisée,
THÉODAT
Elle chante et on dirait qu’elle pleure!
MAXIMIENNE
L’orgue se tait; elle descend et s’arrête
près de l’évêque :
Jadis! Faut-il dire cela encore, mon Dieu? Jadis tu m’aimais! Ah! du moins, pense à ces joies anciennes! Que le souvenir t’en soit doux, aussi doux qu’il l’est pour moi ! Tu me possédais, et je te possédais comme un
TIIÉODAT
trésor. Théodat, je n’avais que toi, je n’ai que toi I
THÉODAT
avec un effort pour contenir son émotion :
Moi, moi... Tu as Dieu.
MAXIMIENNE
Je ne l’ai plus.
THÉODAT
Il est à tous.
MAXTMIENNE
Il a quitté mon cœur. Je ne l’avais que par toi. C’était en toi seul qu’il m’était visible et sensible. En toi, intermédiaire adoré, je le trouvais, je le sentais, je l’aimais!... Non, décidément, je ne peux plus vivre... Tu es mon mari, je t’aime, tu m’appartiens!
Elle met timidement, mais avec résolution, sur le bras de Théodat, sa main qui se crispe à la chair sentie sous les étoffes.
THÉODAT
THÉODAT
d’une voix mollissante :
Voyons, aie pitié de nous ! Pense à notre salut, à l’enfer, pense à Fenferl
MAXIMIENNE
L’enfer, c’est de vivre sans toi, et le ciel, de dormir dans tes bras !
Gomme Théodat reste muet et immobile, d’un bond elle se recule :
Oh ! barbare ! barbare plus insensible que les pierres de ta basilique !... C’est bien !
Relevant ses vêtements de vieille qu’elle jette sur son dos :
...Je m’en vais... Adieu... Cette fois, tu ne me reverras plus... jamais!
Mouvement de retraite.
THÉODAT
faisant une ébauche de pas vers sa femme :
THÈODAT
Maximienne î
MAXIMIENNE
sans arrêter son très lent recul :
Tout est donc fini!... Adieu 1
THÉODAT
Tout le corps projeté en avant :
Même mouvement :
Àh ! cruel ! cruel !
Elle éclate en sanglots.
THÉODAT
s’avançant résolument :
Maximienne !
MAXIMIENNE
Allons! adieu!
THÉO DAT
Elle touche à la porte, où sa main tâtonne un instant. Enfin, la serrure cède et dans Tentre-bâillement Maximienne, comme un fantôme, peu à peu disparaît. Alors Théodat se précipite et par le pan de sa robe la retient.
TIIÉODAT
Reste, je t’aime!
Maximienne se laisse ramener, elle referme la porte dont elle assujettit très doucement la barre de sûreté, puis s’abandonne aux bras qui l’étreignent. Théodat l’emporte vers la bancelle et, s’asseyant, la couche sur ses genoux, la caresse de plus de baisers que de
Il la touche, il la contemple, il est heureux. Le vêtement de la femme le trouble presque autant que la femme elle-même. Voici les chaussures toutes brodées d’or, retenues aux jambes par des bandelettes de soie, la ceinture d’étoffe verte maintenue par une boucle
paroles
TIlÉODAT
où l’on voit, appuyés à des eolonnettes byzantines, deux soldats romains veillant sur le tombeau du Christ...
MAXIMIENNE
C’est toi qui me fias donnée... Tiens, cet anneau, c’est toi aussi qui me le donnas, tu te souviens ! J’étais ta fiancée, alors. Tant que je l’aurai au doigt, tu m’aimeras. Pourrais-je douter de sa puissance, après une telle épreuve 1
THÉODAT
se baisse, et, sous la banceîle, prend une clef accrochée.
Tu vois, c’est la clef de la petite porte, je
te la donne.
MAXIMIENNE
prenant la clef où sa main se crispe fiévreusement.
Je te retrouve donc ! Ah ! que me voilà
TliEODAT
heureuse! Si tu savais ma vie, ma tristesse, mes larmes depuis ton abandon !
THÉODAT
J’ai souffert, aussi, va! Je pensais à toi toujours, toujours, jusqu’au milieu de mes prières.
MAXIMIENNE
Le rêve qui m’a conduite ici ne m’avait pas trompée...
THÉODAT
Un rêve ? Dieu, peut-être ?... Oui, je l’espère, je le crois.
Il caresse la tunique blanche aux parements brodés de soie rouge et de galons d'or, le mammal écarlate.
Il dégrafe le collier dont lefermail est formé de deux croies unies ; il entr’ouvre les bulles d argent :dans rime il y a des fragments du manteau de saint Etienne; dans l’autre, sur
THÉODAT
du parchemin, une main habile écrivit l’Evangile selon saint Jean, qui préserve de la mort subite et de toute soudaine maîaventure. Les bulles refermées, Théodat, respectueusement, les porte à ses lèvres.
Il enlève les bracelets constellés de pierres mates, il touche au cercle d’or qui retient les
cheveux...
THÉODAT
Que tu es belle ! Ah ! je suis bien vaincu!
11 emporte vers le lit, souriante et victorieuse, — la nouvelle Ève.