LE PORTIER DE LA BASILIQUE
un flambeau à la main :
Père, une femme demande à te voir.
THÉODAT
Les femmes, ont pour me voir, un lieu, le confessionnal ; une heure, la troisième.
Et en lui-même, il se dit, avec une joie et un frisson :
THÉODAT
Si c’était elle !
LE PORTIER
Père, c’est une vieille femme.
Et en lui-même, avec un frisson et une joie l’évêque se dit :
Ce n’est pas elle !
THÉODAT
Quel est son âge, crois-tu?
Et en lui même, il se dit avec une tristesse et un remords :
Si le chagrin, pourtant, l’avait vieillie? A ma quarantième année, moi j’ai bien quelques cheveux gris.
LE PORTIER
Père, soixante et dix ans, à peu près, autant que la lueur de mon flambeau m’a permis d’en juger.
THÉODAT
PAULIN
Oh ! alors !
Les clercs, et même Martial et même le vieux portier se laissent aller à des sourires qui s’éteignirent aussitôt sous le sévère regard de
THÉO DAT
La jeune suit la vieille. — Retourne, et demande-lui ce qu’elle veut, si c’est l’aumône, ou des aliments ou des vêtements. Ou’elle reçoive ce qui est dû à un pauvre du Christ : ou plutôt, reviens me le dire, je le lui porterai moi-même.
LE PORTIER
sort en disant :
Je vais l’interroger, père.
THÉO DAT
Faites l'aumône de vos propres mains. Les pauvres sont les incessants messagers du
THÉO DAT
Christ, leur frère. Agenouillez-vous, mes fils.
Les clercs se mettent à genoux et sur les têtes baissées tombent les paroles sacrées, que le bras du Pontife, traçant dans l’air des croix multipliées, semble, comme un puissant semeur, semer sur chaque conscience :
Beneclictio Deiomnipotentis Patris etFilii et Spiritus sancti . descendat super vos , ut sitis benedicti^dilectissimi filii . Amen .
TOUS LES CLERCS
Amen t
THÉODAT
Allez, maintenant, et que la paix du Seigneur soit avec vous.
TOUS LES CLERCS
Et avec toi, père.
Quand le dernier clerc a franchi la porte, rentre, toujours son flambeau à la main,
THÉO DAT
LE PORTIER
Elle ne demande pus l’aumône, père. C'est une grande pécheresse, elle tremble, elle supplie, elle dit que l'évêque seul... quelque sacrilège, père ! car elle parle du fardeau qui écrase ses vieilles épaules...
TflÉODAT
Tu trembles toi-même ! Allons, qu'elle vienne ! Les péchés de mes ouailles sont mes péchés. Qu’elle vienne ! Toi, va et prie.
Le portier sort pour revenir l’instant d’après avec la vieille pécheresse. Pendant ces minutes, l’évêque à mi-voix murmure :
Mon Dieu, je vous rends grâce que ce ne soit pas elle. La tentation eut été au-dessus de mes forces, sans doute. Vous me l'avez épargnée, soyez béni.
Humble et courbée sur le bâton qui la soutient, une vieille femme s’avance. Son pluvial, comme une chape ronde, l'enveloppe tout
TUKODAT
entière des plis lourds d’une étoffe grise. Le capuchon, avec un effet de cagoule, dérobe entièrement le visage.
Elle se jette à genoux, et baise, l’un après l’autre, les deux pieds de l’évêque.
THÉODAT
Pielève-toi, femme, et parle.
Le bâton reste sur les dalles, les haillons tombent, et devant Théodat qui recule, belle dans la blancheur de sa robe de laine, statue romaine, beauté païenne en la maison de Dieu,
MAXIMIENNE
se dresse :
C’est moi î
L’évêque, les joues soudain pâlies, une angoisse dans le regard, s’est retiré pas à pas jusque vers le fond de la salle. Lentement Maximienne s’avance, puis s’arrête, et ils demeurent muets, quelques secondes, l’un devant l’autre.
THÉODAT
TIIEODAT
Démon, tu viens me tenter !
MAXIMIENNE
Eh ! je l’espère.
THEODAT
Ne compte pas que je succombe à tes embûches !
MAXIMIENNE
Oh ! Embûches ! Permets, je suis ta femme, après tout.
THÉODAT
Tu ne l’es plus.
MAXIM f EN NE
C’est toi, un évêque, qui profères une telle parole ! Ce que Dieu a fait, les hommes ne le déferont point.
THÉODAT
Ce que Dieu a fait, Dieu l’a défait.
THÉODAT
MAXIMIENNE
Je suis ta femme !
THÉODAT
Avec une violente ironie, l’expression d’un amour qui se déchire lui-même :
Ma sœur. Je t’aime, ma sœur !
MAXIMIENNE
D’une voix où la colère se fait suppliante : Tais-toi, barbare !
THÉODAT
revenu à un calme sombre :
« Qu’à l’évêque son épouse soit une sœur. » Les conciles ont parlé, je ne te connais plus.
MAXIMIENNE
reprenant son ironie et l’air dégagé d’une femme qui fait une scène chez elle :
Mais si, puisque tu me crains.
TIIÈODAT
TIIÈODAT
Je crains Dieu, je crains l’Eglise el ses commandements : « Si l’évêque n’est pas marié, qu’il fuie la femme et s’il est marié, qu’il fuie d’abord la sienne. »
MAXIMIENNE
Ces commandements sont impies, voilà tout.
TIIEODAT
Blasphématrice !
MAXIMIENNE
Oh ! parles-en de blasphème, toi qui méprises le sacrement qui nous a unis pour jamais...
Elle fait un geste horizontal :
ici bas.. .
Elle lève le bras au-dessus de la tête:
et là-haut
THÉODAT
simplement, et avec la conscience d’accumuler des arguments inutiles :
Tu connais le règlement du pape Grégoire ?
MAXIMIENNE
Non, mais s’il concerne les évêques, femme d’évêque, il m'intéressera.
THÉODAT
Ne raille pas, il est terrible : pour avoir gardé leur femme dans leur maison, pour les avoir revues seulement, tu entends ? une seule fois revues, « que ces évêques soient déposés ». Veux-tu me condamner à cette ignominie ?
MAXIMIENNE
Nous serions bien plus tranquilles! L’ignominie? Le Christ en endura de bien plus poignantes. Courbe le front, comme lui, pontife superbe! Ah! tu as plus d’orgueil, humble évêque, que de cœur, bon pasteur.
TIIÉODAT
Une colère, en éclairs, passe dans les yeux de l’évêque ; mais il se contient jusqu’aux dernières paroles de
MAXIMIENNE
qui continue :
Voyons, donne-moi une bonne raison, une seule. Dis-moi que tu ne m’aimes pas, que tu ne m’aimes plus, que tu ne m’as jamais aimée ?
TIIÉODAT
Je te hais î
MAXIMIENNE
Souriante d’un intérieur contentement :
Ce n’est pas la meme chose.
TIIÉODAT
Effrayé de son mot violent, ressent une joie vive à voir que Maximienne n’en a pas été blessée» au contraire; mais il n’abandonne
TI?ÉODAT
Ul'J
pas la douloureuse lutte. Il murmure, à part lui:
Ce n’est pas la même chose, hélas ! je le sais, de haïr ou de ne pas aimer. Pourtant si je m’emplissais le cœur à pleins bords de haine, l’amour en sortirait comme les bouillons qui viennent crever à la surface d’un vase étroit vile rempli d’eau! Hélas! Hélas!
Pendant qu’il songe, les yeux baissés, Maximienne a détaché l’agrafe qui retenait sur l’épaule droite son manteau blanc, de la même blancheur que la tunique; elle le jette sur le dossier de labancelle, et apparaît les bras nus et couverts de bracelets, le cou un peu dévêtu et ceint d’un collier, d’où pendent sur sa poitrine deux petites bulles d’argent, pareilles à des grelots. Toute riante, les mains en avant, elle s’approche de Théodat, qui sursaute, lui échappe et vient s’appuyer contre la bancelle, où elle le rejoint, suppliante.
TÏ1É0 DAT
MAXIMIENNE
Théodat ! mon cher Théodat, comme je t’aime !
THÉODAT
Subjugué, murmure en lui-même :
Elle est belle, vraiment !
Mais son trouble même l’avertit du danger:
Elle est belle comme l’enfer! Ah! que je la liais, elle est trop belle !
Et tout haut, il crie:
Ya-t’en! va-t’en! Je te ferai mettre dans un monastère.
MAXIMIENNE
Avec assurance, mais sans insister:
Oh ! que non! Je reste ici, je suis chez moi.
Elle plie son manteau comme un coussin, le dispose près du feu et s’accroupit, disant :
THEODAT
Là,, je suis très Lieu.
Théodat, agile, marche de long en large dans la salle et, après quelques tours, s’arrête vers le milieu, les bras croisés :
THÉO DAT
Pourtant, tu avais consenti à vivre dans un monastère. On y est si à l’aise, on y vit d’une si douce et calme vie : quelque travail manuel: des livres, comme il n’v en a plus nulle part; des provisions de ce parchemin si rare et si cher ; des repas simples, mais assurés et pris en gaîté de cœur: « Va de ergo et comedein lœtitia pane ni iuum etbibe cum g audio vinum tuum. » Je te crovais à Tours.