LE LION
s'avance majestueux et doux, s'arrêtant devant Eve, remuant la queue, implorant des caiesses.
EVE
Oh! le joli beau lion! Viens, mon frère lion, viens jouer avec moi!
Elle le tlalle, lui tapote les flancs, passe ses doigts roses dans la lourde crinière, et le lion fait le beau, rugit doucement, se frotte à ses hanches.
Mon beau lion !
Elle s'éloigne en courant, le lion la suit, la rejoint et les jeux recommencent.
ADAM
les regarde avec un sourire amusé :
Est-elle assez folle! Est-elle assez enfant I
survenant sans qu'Adam l'ait aperçu :
Eh bien, tu es heureux ?
ADAM
avec un geste de surprise :
Oui.
RAZIEL
Tu connais maintenant tous les secrets de ton corps?
ADAM
Oui.
RAZIEL
Vous êtes si heureux que des jaloux méditent votre perte.
ADAM
Est-ce que Dieu n'est pas avec moi?
LE PARADIS TERKESTPiE ^y
RAZIEL
Dieu est avec toi, mais n'oublie pas ses commandements. Souviens-toi de ce qu'il t'a ordonné, souviens-toi de ce qu'il t'a défendu. Veille sur ta femme...
Pendant ces derniers mots, Eve est revenue, montée sur le lion qui la porte avec complaisance. D'une branche de cèdre, elle lui frappe la croupe en riant; le Hoii bondît, elle s'accroche à la crinière, puis devant Raziel saute à terre légèrement. Le lion se couche à ses pieds, fermant les yeux, content.
EVE
Vous parliez de moi? Tu es Raziel?
RAZIEL
Je suis Raziel. Sois saluée entre toutes les créatures, radieuse beauté.
EVE
Pourquoi mes yeux sont-ils bleus ? Adam ne le sait pas.
RAZIEL
Dieu, pour les faire, prit deux parcelles du firmament, et dans chaque parcelle, il y avait une étoile.
EVE
Je suis contente, merci. Dis-moi encore. Adam m'a conté qu'avant lui il n'y avait rien que la pensée de Dieu.
RAZIEL
Pourquoi me questionnes-tu ? Ce que l'homme ne sait pas, nul ne doit l'apprendre à sa femme.
ADAM
Il n'y a pas de honte pour moi à ig-norer ce qui s'est passé dans le monde avant ma formation. La Vie et la Conscience étaientelles nées quand je suis né ?
La vie oui, l'animal et la plante; la Con-
LE PARADIS TEHRESTRS
science, non. Et tu disais vrai, Adam: avant ta formation, le monde terrestre n'était qu'un fantôme. Mais le Ciel existait avec ses peuplades éthérées, et avant le Ciel, Jéhovah, avant Jéhovah, la Loi, et la Loi fut de toute éternité. La première chose que Dieu créa, ce fut le Roseau, et tout ce qu'il voulutcréer, il dit au Roseau de l'écrire. Le Roseau écrivit et Dieu créa selon ce que le Roseau avait écrit: il fît la terre, le soleil, la lune, les astres. Alors, la sphère céleste se mit à tourner. A la cinquième heure du sixième jour, le Vendredi, Jéhovah commença à modeler l'homme: voilà tout ce qu'il m'est permis de vous dire.
AUAM
Nous remercions Jéhovah de nous avoir donné l'existence.
EVE
La vie est charmante. C'est vrai, je m'amuse beaucoup... N'est-ce pas, mon beau lion? Adieu, Raziel.
RAZIEL
Innocente amoureuse ! Elle me renvoie.
Allons, aimez-vous ! Je m'en vais.
Dès que Raziel a disparu, les yeux d'Eve fîamboientdivinement, ses bras s'entr'oiivrent vers Adam, et l'œuvre de chairpour la seconde fois s'accomplit.
Les joies renouvelées ne sont pas moindres que les joies premières et chaque jour amène la cneiilaison du plaisir.
Ils mans^entdes fruits et des herbes acides, ils boivent dans le creux de leur main ou couchés sur le ventre, à même l'eau delà fontaine. Plusieurs fois, Eve a été tentée par les opales du pêcher défendu, mais Adam lui a répété les parolesde Jéhovah, et elle ne veut pas déplaire à Celui qui a créé l'amour.
TENFER
L'ENFER
Ils sont heureux 1
SATAN
Oui, ils ignorent la satiété.
Ce n'est pas juste.
SATAN
Ohl nous nous vengerons.
ULITH
Tes baisers sont inefficaces, pourquoi? Ni les attouchements de ta main, ni les morsures de tes dents, ni les diaboliques inventions de
nos imagi nations damnées, rien ne j^onfle le désir crevé.
La jouissance fuit comme de l'eau par un trou, mes sens sont morts ainsi que des feuilles mortes, ma nature est plus insensible que la glaise dont Jéhovah l'a pétrie... Déchire-moi, que le sang- coule sur mes cuisses... Faisons de sang^lants repas d'amour... Et loi, rii^ide Satan de la première heure, toi qui surgissais comme un Dieu sous mes yeux ensorcelés, toi que je croyais pouvoir dévorer éternellement... où es-tu? Le fruit coriace tombe de ma bouche affamée... Ah! si j'avais eu l'homme... II m'appartenait... Je le veux...
SATAN
Prends-le.
Tu railles ?
SATAN
Non, je te le donnerai, et moi, je prendrai la femme.
Comment ?
J'y pense depuis longtemps. Oui, je te le donnerai... Pauvre Dieu ! Situ l'avais entendu répéter : « Mon œuvre est bonne ! Décidément mon œuvre est bonne ! » Pauvre Dieu ! lu as travaillé pour moi... Oui, Lilith, je te donnerai l'homme, je le mettrai en ton pouvoir, afin que tu l'avilisses, afin que ses larmes soient ridicules, afin que ses joies soient des hontes, afin que sa maison soit un hôpital et son lit un lupanar ! Quant à la femme, j'en ferai ce que tu es... Elle criera après le plaisir comme une mère après son petit qu'une louve emporte dans sa gueule... In viiluâ infernum... Et l'Euphrate y passerait sans en éteindre les charbons...
sous LES CACTUS
sous LES CACTUS
SATAN
s'est chang-é en escarboL. Il s'amuse à roule de petites boules d'excréments :
Hé ! j'ai la forme et l'occupation d'un Dieu futur. Je ne déroge pas. Serpent, écoute !
LE SKHPENT
s'approche. Ses yeux sont deux émeraudes, sa langue est une flèche de diamant, son corps un collier d'argent tout incrusté d'améthystes, etun rubis s'amincit à l'extrémité de sa queue. Comme il déroule ses anneaux, des feux s'irradient selon la spirale des ondulations. Il regarde dédaigneusement l'escarbot:
Que meveux-lu ?
SATAN
Te voir de près. Tu es si beau 1
Le serpent se redresse, se balance sur sa queue, fait avec complaisance élincelcr sa joaillerie.
Puis, j'ai un conseil à le demander. Tu es si prudent 1
Le serpent hoche la tête, se reng-orge.
Entrons dans le Paradis, nous serons tranquilles,