LE SERPENT
Et toi?
SATAN
Tu ouvres la bouche, je me cache dans ton ventre... Rien n'est impossible pour toi...
Flatté, le Serpent consent au subterfuge, rampe sous la haie de cactus, attentif à tous les bruits, cherchant les coulées sombres. Bientôt, il surgit sous le paradisiaque soleil et rend à Satan sa liberté.
SATAN
Maintenant, prête-moi ta peau, ta forme et ton esprit.
Ce dernier trait séduit le Serpent qui consent à se dépouiller de ses attributs.
ga
Travesti en serpent, mais gardant sa tête angélique dont ni l'orgueil ni la luxure n'ont pu altérer la beauté, Satan s'éloigne gracieusement en qucte de ses victimes.
LE PARADIS TERRESTRE
LE PARADIS TERRESTRE
Ils ont cueilli des fruits, et, assis sur la pelouse, à l'ombre de quelques saules fleuris, ils les mang-ent en jouant et en causant.
EVE
C'est vraiment bon la vie! Dire que je serai toujours belle et jeune et reine des choses, toujours, toujours!
ADAM
Oui, nous sommes faits pour une éternité de joies, et si nous épuisions celles-ci, si nos esprits s'inclinaient vers d'autres directions, Jéliovah nous donnerait des sens nouveaux aptes à des jouissances nouvelles.
EVE
Que voudrais-tu donc de plus? Moi, je t'aime et cela me suffit.
ADAM
Je te possède, cela contient tout.
Et le désir encore une fois unit et enlace les deux amants divins.
Gomme une mer qui battrait son plein pendant toute une nuit, la volupté gonfle et roule dans leurs seins prédestinés les vagues infatigables de l'éternel amour.
A leur réveil, ils sortent vraiment de l'infini. Remplis d'un mutuel respect pour de si magnifiques dispensateurs de joie, ils échangeni des baisers sacrés et s'en vont, la main dan^ la main, au hasard des sentiers, les veux demifermés, tout frémissants d'avoir touché le ciel et satisfaits pourtant d'être revenus sur la terre, — songeant déjà aux délices prochaines.
Ils vont, et, à mesure qu ils reprennent
LE PARADIS TERRESTRE 97
conscience, la tendresse s'avive dans leurs yeux.
Ils se taisent.
Puis ils boivent l'eau des sources, ils flattent les bêtes qui viennent lécher leurs pieds, ils font des signes aux oiseaux, ils rendent un sourire aux fleurs qui leur donnent un parfum.
EVE
Ah ! Quelle jolie bête ! Adam, regarde ! Et elle a une tête couleur de soleil, comme fiaziel ! Tiens, elle s'enroule autour du pêcher de Jéhovah !
ADAM
Qui es-tu ?
SATAN
Un ami, un vrai ami.
ADAM
C'est Jéhovah qui t'envoie ?
qS
SATAN
Hé ! hé !... Enfin, je vous aime. Eles-vous heureux ! Tout cela vous appartient, les choses, les bêles, les herbes, les fruits... Les fruits, hé ! hé ! pas tous ?
EVE
Mais si, nous sommes les maîtres souverains de cet enclos.
Non, il a raison. Eve, souviens-toi que ce pêcher nous est défendu, et ce s}'comore.
SATAN
Ah ! ce n'est pas si gai que je croyais. Je suis venu contempler le bonheur parfait, l'absolue liberté, et je trouve des prisonniers. Vos mains portent des ciiaînes et vos pieds des entraves...
ADAM
Nous sommes heureux et libres.
LK PARADIS TERRESTRE (JQ
SATAN
Libres d'obéir sous peine de mort.
ADAM
Oh ! ces pêches, je n'y pense jamais. C'est joli, mais cela doit être amer.
EVE
Moijj'enaieu souvent bien envie, jel'avoue, mais je m'en prive sans souffrir... Et puis, songe, jolie bêle, songe que ce sont des fruits empoisonnés.
SATAN
Oui vous a dit cela ?
ADAM
Jéhovah. « Si vous goûtez à ces fruits, vous mourrez. »
Chers enfants ! on leur fait croire tout ce qu'on veut 1 Je pense que Jéhovah vous a
lég-cronient raillés, mes amis. C'est un excellent esprit, mais un peu enclin à la métaphore. Voyons, raisonnons un peu. Ce pêcher s'appelle l'arbre de la science du bien cl du mal. Le bien, le mal, intéressante dis'inclion qui vous est étrang^ère, etque, d'ailleurs, Jéhovali seul possède : c'est l'essence de sa divinité. Se rendre maître d'une telle science égalerait une créature à son créateur. En un mot, mang-ez et vous saurez, mangez et vous serez des Dieux, mangez et votre ignorance mourra sur l'heure. C'est votre ignorance qui mourra et non vous-mêmes. Avez- vous compris ?
ÈVE
Si nous en goûtions, Adam ?
ADAM
Non, ce serait mal... Non, non, je ne veux même plus le regarder... Cet arbre me fait peur... II me semble que ma main s'avance malgré moi vers ces fruits de joie... Non 1
LB PARADIS TEHRESrnE
11 se détourne, puis s'éloigne, s'arrête près d'un cerisier, et se met à manger des cerises: Eve, viens, et toi, va-t'en, menteur!
SATAN
Il n'est pas très brave, ton mari, et, dis-moi, tu ne t'ennuies jamais avec lui?
Jamais, je l'adore.
SATAN
Oui, mais enfin, toi qui es si fine, si blanche, si intelligente, si vive, si belle!... Une telle créature vraiment est digne de s'asseoir à côté de Dieu... Dire que si elle voulait !... Cela doit pourtant être bien agréable desavoir tout, de pouvoir se donner à soi-même les explications de tout. Y a-t-il rien de plus pénible que la curiosité qui ne peut se satisfaire ?
ÈVE
C'est vrai, et je suis si curieuse, si tu savais.
je suis si curieuse ! Comment sont-ils cesfraits, très doux, n'est-ce pas?
SATAN
Tu verras !
EVE
Dis-moi 1
SATAN
Ils en ont l'air... Quel rafraîchissement!
EVE
Rien que de les regarder, cela me fait du bien.
SATAN
Va retrouver ton mari, et n'y pense plus. C'est trop bon, c'est un régal de Dieux.
Oh 1 que j'en ai envie 1
SATAN
La petite femme est bien sage, bien obéissante et elle résistera à son envie... Elle ne
LE PARADIS TERHESTRK I03
touchera jamais aux pêches, la bonne petite fille... C'est défendu... Hél Hé!
EVE
Si, j'en veux!
Elle cueille une pêche, mord à belles dents le fruit de suavité, — et les yeux de Satan exhalent un infernal flamboiement.
Oh ! que c'est bon 1 . . . Oh ! c'est bon comme l'amour. Goûte, Adam... Il me semble que je bois delà vie. De la divinité coule en moi... Quel cordial... Adam, viens, tiens... Et toi, merci ! Gomment t'appelles-tu ?
SATAN
Satan.
EVE
G mon petit Satan, merci, je t'aime!
ADAM
Elle mange du fruit défen du et cependant elle n'est pas morte I... Donne.
EVE
Mets tes dents dans la trace de mes dents...
ADAM
Après avoir mangé :
Maintenant, je suis fort, je suis grand, je touche aisément le ciel...
Le Ciel se déchire, l'Univers se dévoile, le Soleil assène sur la Nature le fléau de ses bras ncandescents ; les herbes se teintent de soufre; les bêtes éperdues fuient vers les halliers, — mais les halliers se décolorent et pour la première fois les feuilles tombent : le Soleil rit.