‹ Lilith; suivi de ThéodatChapitre 15 sur 33 · Î.VE · texte numérisé non relu

Î.VE

Tu m'ennuies.

Adam a déjà levé la main sur sa femme,

LE PARADIS TERRESTRE 1 13

qui le provoque d'ailleurs avec impertinence, mais un mj'stérieux intermède suspend cette première querelle de ménage :

Les branches du pêcher sacré s'allon.^ent tout à coup en forme de vérités, et retombent violemment sur le dos des coupables. Ils fuient, les cruelles fia 'fellations les poursuivent, les conduisent jusqu'à la porte an Paradis. Là, à la tête de ses ang-es armés de g-laives flamboyants, de glaives de foudre, Ridwân les arréîe. Au même instant, Jéhovah descend, sur son nuage, où Raphaël a pris la place du Maudit.

JÉHOVAH

caressant sa barbe de lin :

Qu'avez-vous fait ?

ADAM

Rien.

EVE

Rien.

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JEHOVAH

Pourquoi ces ceintures de feuillages?

EVE

Nous avions froid.

JÉHOVAH

Tu mens, donc c'est toi la plus coupable.

EVE

Seigneur, seigneur !

JÉHOVAH

Raconte-moi tout.

EVE

Nous y avons à peine goûté, à peine, pour faire plaisir à un joli animal nommé Satan.

Assez, nous n'ignorons rien de ce qui s'est passé...

Il montre le soleil.

LE PAU \DIS It-KnE^TRË Il5

Vous avez péché : en voici la preuve, et le châtiment.,. L'astre qui scandait vos plaisirs comptera aos douleurs ; il se lèvera sur voire ennui et se couchera sur voire lassitude ; au lieu de dorer votre peau, il la brûlera. Illuminant vos turpitudes, il dévoilera vos animalités : vous n'êtes que des animaux. Vous étiez ignorants, devenez stupides; vous étiez les maîtres de la restreinte idéalité que vous pouviez supporter, soyez les esclaves de votre science. La Science est positive, elle est courte. Ah! vous avez voulu savoir! Que savezvous? Que le monde est mauvais. Je vous l'avais caché, par pitié !

Que vais-je faire de vous? La mort, voilà ce que vous méritez, mais détruire la conscience de la vie ! 0 poussière que j'avais auréolée! Ah! oui, décidément, bêtes à chagrin! ... Le sol, à cause de vous, est maudit, il ne produira que des cailloux et des ronces, à moins que vos sueurs ne l'arrosent, triste-

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ment !... Toi, Eve, lu le souviendras de moi, à l'heure de l'enfantement, et l'homme aussi tremblera dans ses entrailles, quand la chahdouloureusement se détachera de la chair. 11 y aura entre vous une sympathie; vous souffrirez moins, étant deux à souffrir, mais vous souffrirez... Pourquoi m'avez- vous désobéi ? Allez! Il faut que mes Décrets s'accomplissent. Sortez de ce paradis et prenez possession de la terre. Le monde est vaste, emplissezle de vos désolations !...

Adam et Eve obéissent, s'éloignent et maintes fois tournent la tête vers le Paradis jxirdu. Déjà, quand ils en parlent, l'inexorable mot Jadis s'entremêle à leurs discours et voilà que commence entre les exilés la légende de l'Age d'or. Ils la répètent afin de l'apprendre un jour à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants, — et ils vont, tristes et fiers du boiihc'.ir mythique dont le coloris d'aurore s'avive en leur souvenir.

LE PARADIS TEUKESrnE II^

JEHOVAH

Les voilà partis, mes oiseaux ! Que vont-ils devenir, souslevolde l'épervierqui lesg'uetle? Familiers oiseaux dont je faisais mon plaisir! Il me reste la cage : qu'elle soit brisée I

II entre dans le Jardin et son regard terrible suffit à stériliser les herbes, les arbustes, les arbres, les êtres, tout ce qui respire. A ses ordres, des anges s'adonnent à la dévastation du chef-d'œuvre des jardins.

Que l'arbre de la Science brûle comme un fagot !

Et la foudre embrase et consume l'arbre de la Science.

Que l'arbre de la Vie ait le même sort.

Et la voix de Jéhovah est obéie.

J'ai fait le désert. Surtout il importait que

le Sycomore fùl annihilé, car si avec la Science ils avaient conquis la Vie, que serais-je,nioi? Un Dieu parmi les dieux, et peut-être pas le premier. Ah ! j'ai eu peur, quand R.;'zi('l pleurant est venu m'annoncer la désobéissynce de mes créatures!... Allons, tout est l'ien, mon règne va continuer... Pourtant, si j'abdiquais, si je remettais à mon Fils le gouvernement de la Terre? Le Ciel suffit à occuj^er ma vieillesse... Tout ce que je fais, mnintenant. tourne mal : mes derniers anges se sont révoltés, Thomme a suivi le même chemin d'orgueil, et la femme, oh ! quelle conception déjdorable!... Non, j'aurai le dernier mot, et jusqu'à la fin, je le redirai aux siècles : Mon œuvre est bonne!

LES PRINCr.S CÉLESTES

Hosannah ! ton œuvre est bonne, Seigneur. Hosannah!

JÉHOVAH

Courtisans!... Ecoute, Oriphiel. Prince des

LE PARADIS TERHESTRE

Troues, Ion obédience est ainsi modifiée par l'ordre nouveau... Ecoulez, tous. J'ai résolu quelques changemenls dont vous devez être avertis. Dii Péché la Mort vient de naître : ceux qu'elle fauchera parmi les générations, — et chacun aura son heure et son agonie, — toutes ces âmes libérées des souffrances charnelles, tu me les amèneras, afin qu'elles subissent leur jugement. Celles que Satan le J^.laudit aura gagnées, je les lui donnerai ; les autres, je les octroie à mon Fils éternel. Tel est ton devoir, Oriphiel.

ORIPHIEL

Je voyagerai. Seigneur, entre ciel et terre, puisque vous me l'ordonnez et les souffles humains s'exhaleront entre mes mains, in manus.

JÉHOVAH

Prince des Dominations, Zachariel, tu régiras les formes créées, et que nulle ne sorte de sa matrice sans être conforme à ses généra-

teurs. Tu maintiendras les espèces, et que Tune n'empiète pas sur l'autre, que le tigre ne couvre pas la lionne, que l'àne ne monte pas sur la cavale, que la femme ne dorme pas avec lcdémon,que riiommenes'arj^iroche pas de la chèvre, — que le pollen des églantines n'aille pas réjouir les pistils de la pervenche, et si le goujon fraye sur les œufs de la truite, que sa semence soit stérile. Veille sur les règnes : détruis la gelée primordiale, mère commune de ce qui se meut et vit, de ce qui vit et ne se meut pas. Que la plante ne mange pas, que l'animal ne fleurisse pas, qu'il ne croisse pas au fond des mer d'inquiétantes gemmes, des animalités douteuses. Qui; tous les yeux soient doués de la vue, qu î chaque organe ait un rôle unique, que les antennes qui écoutent ne soient pas celles qui sentent, et si d'infimesbêtes élèvent des forêts sous les vagues océanes, que leur œuvre s'anéantisse, car je suis le Créateur et rien n'aura ni l'essence ni la forme qui ne sorte

LE PAR \ DIS TERRESTRE

de mes mains. Tel est ton devoir, Zacharieî.

ZACHARIEL

Il dépasse les forces ang-plïques, Seigneur, mais avec votre aide, je Faccoinpiirai.

Prince des Puissances, Samaël, prends le fouet du châtiment et que ses nœuds soient des pelotes d'épines, que la chair sai^^ne et que les érallures, les moindres, verdissent empoisonnées. Tu épargneras les forts, afin qu'ils demeurent forts et aptes à mieux écraser les faibles. Pour les débiles, ni pitié, ni trêve, sois un tyran de toutes les minutes : que le cœur haletant batte dans leur poitrine frêle une éternelle chamade. Qu'ils se traînent sur leur.<^ maigres genoux et que les pierres aiguës tétanosent leurs articulations. Qu'ils prient et qu'un grésil glacé tombe et s'enfonce dans leurs têtes nues. Qu'ils pleurent et que leurs larmes, comme un vitriol, dévorent 1h prunelle de leurs yeux. Qu'ils gémissent et que la tou.\

étrangle leurs gémissements dans leur gorge. Qu'ils lèvcMl vers moi leurs mains tremblantes de peur et que la paralysie dessèche leurs mains, qu'ils aillent en pèlerinage à mes autels et que la gangrène égrène sur le chemin leurs os cariés et leurs muscles pourris. Qu'ils demandent du pain et de l'eau et qu'on leur lave la léte dans leurs excréments. Qu'ils implorent la vie quand môme et qu'ils vivent. Oae tout cela s'accomplisse au nom de la Ju.slice, car je suis le Dieu juste. Tels sont mes impt-nélrables Décrets : j'ai mes raisons. Tel est ton devoir, Samaël,

SAMAEL

Il est cruel, Seigneur, mais je serai votre bourreau, puisque tel est votre plaisir.

JÉHOVAH

Prince des Vertus, Michel, sois le gardien de la Beauté. Je le confie la couleur de toutes les nuances, la pâleur des lys et la blancheur

LB PARAD'.S TEI\RESTnn 123

desseins. Zachariel maintiendra l'essence des formes dans le mjslère da ^erme; à loi le soin des aspects extérieurs. Ta mission est plus spéciale et plus délicate. Tu feras surgir, de loin en loin, parmi toutes les espèces, des exemplaires excellents, conformes aux types idéaux, et tu forceras les autres d'admirer cette aristocratie, qu'ils haïront au fond de leur cœur. Te mettras un sceau sur le ventre des femmes, mères choisies, et l'enfant qui sortira d'elles aura un signe au front et des flammes dans les jeux. De ces parangons, les uns seront doués d'une beauté apparente, les femelles; les autres gratifiés de la beauté intérieure, les mâles. Ceux-ci, particulièrement honnis, perpétueront, en leurs œuvres d'esprit, l'Intelligence, qui est la Beauté suprême. Quant à leur chair, elle sera stérile, et vaine leur semence, comme la graine des fleurs doubles, deux fois vaines. Ils vivront seuls, mais j'envelopperai leur solitude de nuages plus splendides que le cortège de mon soleil

à son lever, et leurs nuits seront visitées par de merveilleuses visions. Tu leur pcraietlras l'or^'ueil, afin qu'au milieu de l'ennui de vivre en un monde vil, toute joie ne leur soit point déniée. Tel est ton devoir, Michel.

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