‹ L’IllusionChapitre 25 sur 28 · MOÏSE · texte numérisé non relu

MOÏSE

Dans le désert, un soir, Moïse étant très vieux. Seul, sur un haut rocher, se tenait soucieux, Et songeait, regardant au loin la plaine immense. Lé ciel rouge du soir s'emplissait de silence ; Le soleil descendait, dans des brumes perdu.

Et tout le camp, aux pieds du prophète étendu, Sous ses yeux lentement disparaissait dans l'ombre. Au milieu, les troupeaux formaient un cercle sombre Sur le sable, parmi des groupes de chameaux, Et les hommes jde garde auprès des animaux Allumaient de grands feux et veillaient sur leurs bêtes. — Oir le; vieillard, si fort que toutes les tempêtes Demeuraient sans effet sur son âme d'airain, Ce héros rude et fier, dont nul pouvoir humain N'eût pu faire plier jamais le front sublime, Moïse ce soir-là tremblait devant l'abîme De l'infini, devant l'infini ténébreux, Et lui, chef et pasteur et prêtre des Hébreux, Il;sentait:Succomber ses rêves grandioses Sous le doute éternel qui sort du sein des choses :

lî contempla longtemps son camp qui s'endormait, Et le ciel, où la lune ardente s'enflammait, Puis, fermant ses grands yeux d'aigle, le vieux Moïse Se dit : « Ils vont entrer dans la terre promise, Mais moi, qui dois mourir avant, où vais-je aller?

— O maître dur, pourquoi crains-tu de révéler Le secret qui se cache aux demeures funèbres? Pourquoi n'oses-tu pas éclairer ces ténèbres? Et, pareils aux troupeaux ignorants de leur sort, Il nous faut donc toujours arriver à la mort, Sans avoir pu percer l'horreur de son mystère,

Ni comprendre pourquoi nous étions sur la terre?

— Échappés au néant, nous rentrons dans la nuit. Une heure, notre oreille aura perçu le bruit

Des choses; nous aurons, entrouvrant la paupière,

Contemplé l'océan profond de ta lumière;

Nos regards auront vu les abîmes des cieux

Se dérouler avec leurs flots mystérieux,

Et, comme en un grand fleuve où se bercent des îles,

Se bercer dans liéther lés étoiles tranquilles,

Et le mirage éteint, dans le tombeau béant,

Ne connaîtrons-nous plus que les vers du néant?

Ohl qu'est-elle, la Mort? Et pourquoi, criminelle,

Sans pudeur, sans pitié, si souvent frappe-t-elle

Des enfants qu'ici-bas tu forçais de venir?

Pourquoi sépares-tu ceux que tu viens d'unir?

Par quel caprice un jour nous as-tu donné l'être?

Quand rien n'était créé, qui demandait à naître?

Si nous sommes tes fils, comment nous as-tu faits

Sans vertu ni vigueur, impuissants et mauvais?

Quel orgueil gardes-tu, quand, contemplant la terre,

Tu la vois promener sa honte et sa misère

De ciel en ciel, sans fin, à travers tous les temps,

Et n'enfanter que pour créer des mécontents*

Tu ne sens donc jamais se troubler tes pensées,

Quand pleurent à la fois tant de choses blessées ?

Quel besoin avais-tu des bêtes et de nous,

De lâches à tes pieds se courbant à genoux,

Ou, stupides, baisant des idoles de pierre,

Quand ta foudre éblouit leur débile paupière ?

— Cache-moi leur laideur 1 Oh! cache-moi ton mal! L'homme n'est pas ton fils : l'homme est un animal Né des autres, qui marche à travers la nature, Comme eux tous, ne songeant qu'à trouver sa pâture. Et le ventre content, qu'à se coucher en paix.

J'ai voulu l'éveiller de son sommeil épais :

Mais ces volontés-là resteront longtemps vaines,

Car le vieux sang toujours coulera dans ses veines,

Ce vieux sang de la bête: au fond de l'être humain ;

Et tout cela pourtant est l'œuvre de ta main 1

Oh! je voudrais dresser mon front jusqu'aux étoiles,

M'élever jusqu'à toi, pour déchirer les voiles

Qui te couvrent, frapper à tes portes d'azur,

Et, tête haute, entrant dans le palais obscur

Où tu vis, Rappeler, te forcer d'apparaître,

Et savoir à la fin, ô Roi, qui tu peux être ! »

— Et Moïse, disant ces mots, se releva.

Qui pourrait révéler ce qu'ensuite il rêva ?

2f4 l'illusion

Et le vieillard debout, rappelant la stature Des animaux premiers de l'antique nature.

Apparaissait si grand alors sous le ciel bleu, Qu'il semblait de puissance à lutter avec Dieu. — Cependant la nuit pâle enveloppait le monde De ses fraîcheurs, la nuit versait sa paix profonde Sur les êtres; la lune aimante dans les cieux Brûlait, e t J e d es erTdb rm aîFsTTe"ncîe ïïi icT "' Moïse le matin descendit dans la plaine, Et, malgré les dégoûts dont son âme était pleine, Il rendit tout le jour la justice aux Hébreux, Il bénit les mourants, il toucha les lépreux, Et prêcha la pitié pour la misère humaine ; Et Moïse mourut, après une semaine.

L<A TITIÊ VU TOUVDHoé

Prends un peu de repos dans la maison d'été De mes seins, pleins de senteurs douces ; Mes cheveux te feront un tapis velouté.

Aussi frais que celui des mousses,

« Arrête-toi; ta joue est si pâle, tes yeux

Laissent voir que ton esprit souffre;

Pourquoi sans mouvement regardes-tu les cieux. Comme effrayé devant leur gouffre > »

Le Bouddha répondit : « Femme, retire-toi ;

; Toutes lès voluptés sont vaines, Et rien n'existe plus de commun entre moi Et les apparences humaines.

« La fraîcheur et la paix, elles sont dans la mort.

Vous, femmes, dont la beauté règne Sur les mondes, il faut que le sage au cœur fort

Toujours vous évite et dédaigne;

2f6 L ILLUSION

« Car c'est votre beauté qui transmet le néant, C'est par son attrait que nous sommes,

Et c'est pitié qu'ainsi du désir d'un moment Naissent les misères des hommes! »

Et, triste, le Bouddha poursuivit son chemin.

Or, après de longues années, Il revit, mendiante et qui tendait la main,

La courtisane aux chairs fanées.

Il aborda à le coeur aimant comme toujours,

Et les yeux bons, cet être immonde,

Et lui dit : « O ma sœur, où sont donc tes amours > Comprends-tu le néant du monde?

« Autrefois, je t'ai fuie, alors que la splendeur De ta forme attirait les âmes;

Je reviens aujourd'hui que l'on craint ta laideur, A; l'égal des choses infâmes.

« Et maintenant, ma soeur, sais-tu que tout est vain. Que toute forme n'est qu'un songe,

Et que le monde entier, comme le corps humain, N'est rien qu'un douloureux mensonge?

« Mais puisque tu gémis désormais sans beauté,

Viens prendre, ô toi que l'on repousse,

Un peu de paix, que t'offre en sa maison d'été Mon âme aux âmes toujours douce. »

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Après le jour la nuit, et de nouveau l'aurore ; Ce monde naît, vieillit, meurt, et renaît encore... J'ai longtemps médire sous les grands figuiers verts. Et suis las d'avoir vu passer tant d'univers. 11 m'est donc apparu le néant de ce monde I Pourquoi s'agite-t-il, comme, en la mer profonde, Ces vagues, dont le flux et le reflux sont vains?..,. J'ai vu le vide au fond de tous les noms divins, Et c'est, le vide aussi que je trouve en moi-même... L'homme au ver conquérant livre tout ce qu'il aime : Que rèste-t-il, ô Mort, en tes éternités, Des visions que nous nommons réalités?

Pourtant; bien qu'à: jamais l'existence soit vaine, Lorsque je songe, hélas! à cette foule humaine. Qui gémit et chancelle, et s'avance au hasard, En regardant la tombe avec cet œil hasard Qu'ont les noyés, alors qu'ils roulent dans un gouffre, Triste et pris de pitié devant ce qu'elle souffre,

t ILLUSION

Pour relever son âme, et soulager un peu

Sa misère et sa mort, je voudrais être un Dieu,

Et l'aimer, la bercer de sublimes mensonges

Qui lui rendraient les grands espoirs et de beaux songes..

— Or le Bouddha, très pur et très bon, fut un jour

Ce Dieu qu'il rêvait d'être en son immense amour!

HEURES SOMBRES 2ÇQ

LE ScAGE

Le vieux Viçvamitra dans les austérités Avait vécu cent ans, et le farouche ascète Assombrissait parfois de regards irrités Le ciel clair, où les Dieux anciens menaient leur fête.

Le peuple entier du ciel redoutait ce géant 3 Car le vieillard pouvait d'une seule parole, S'il les dédaignait trop, renvoyer au néant Tous ces amants divins dont la terre était folle.

Il avait si longtemps, du fond de ses forêts. Pesé la vanité du ciel et de la terre; Il avait pénétré d'effroyables secrets; Mais comme il était bon, il préférait les taire.

11 savait qu'eux aussi les Dieux devaient périr,

Que tous étaient encor plus vains que nous ne sommes.

Et qu'un mot suffirait pour faire évanouir

Ces fantômes créés par le songe des hommes.

2ÔO

11 était devenu très vieux; il dit un jour :

« Ces ombres, ma pitié les a trop laissés vivre; J'élargirai le cœur des hommes par l'amour; Mais il est temps qu'enfin leur esprit se délivre! »

Alors il aperçut, sanglotante, étouffant, S'afFaissant sous le poids trop lourd de sa souffrance, Une femme qui, près du cercueil d'un enfant^ Les yeux au ciel, cherchait sa dernière espérance.

■ — Et le vieillard pensa : « Le silence vaut mieux... Quel mot consolerait cette âme qui succombe? » Et, n'osant pas encor faire écrouler les cieux, Les deux doigts sur la bouche, il entra dans sa to;nbe.

VERS STOÏCIENS

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