‹ LimaChapitre 1 sur 75 · Lima · texte numérisé non relu

Lima

Au moment où la dernière expédition de l'escadre espagnole au Pacifique vient d'appeler l'attention de l'Europe sur le Pérou, nous croyons être agréable à nos lecteurs, en publiant ces Esquisses sur Lima, capitale de la République du Pérou.

Les mœurs et les coutumes de ce pays féerique , dont le nom est passé en proverbe, ont été constamment défigurées par les récits de certains narrateurs fantaisistes, de Y école de voyageurs tels que ceux-ci :

Un Anglais arrive à Paris En sortant de la gare du chemin de fer, la première chose qu'il aperçoit, c'est une voiture qui passe sur le corps d'une pauvre vieille femme et qui la blesse mortellement; notre Anglais écrit immédiatement sur son journal : « La cruauté des Français est poussée à un tel point que, tous les jeudis, à six heures du soir, ils font écraser les vieilles femmes qui commettent l imprudence de sortir dans la rue ; ils emploient dans ce but cruel les voitures de place, qui poursuivent ces malheureuses, les renversent et passent ensuite sur leurs corps. »

Un Allemand, le lendemain de son arrivée à Londres, demande une voiture pour parcourir la ville; en partant le cheval fait un faux pas et tombe sur le flanc. L'Allemand effrayé descend de la voiture, et consigne sur son agenda le fait suivant : « Les Anglais, qui veulent être excentriques en tout, habituent leurs chevaux à traîner les voitures, couchés

sur le côté; les nobles seuls font marcher leurs chevaux de la même manière que ceux de notre pays civilisé. »

Un Espagnol débarquait à New- York. Ayant remarqué que les hommes qui déchargeaient le navire avaient la joue gauche gonflée, sans rechercher la cause d'un pareil gonflement, qui, comme on sait, résulte du tabac mâché qu'ils conservent dans la bouche, il écrivit à sa femme : « Chica (petite), presque tous les Américains sont de beaux hommes, leur mine est superbe, mais , par malheur, ils ont une joue plus grosse que l'autre. »

Tels sont, à peu près, les récits que des voyageurs de mérite font fréquemment sur les coutumes des pays qu'ils parcourent sans les connaître. Si l'on raconte, sans sortir de l'Europe, sur les peuples européens eux-mêmes, des histoires qui ne sont que des contes grossiers, combien n'en publiet-on pas sur les nations des autres parties du monde; avec quel sans gêne ne calomnie-t-on pas les peuples éloignés, et tout particulièrement les Américains du Sud!

L'Europe, en général, ne connaît rien sur ces peuples, elle s'occupe d'eux seulement au point de vue de ses relations commerciales; quant au reste, leur politique, leurs usages et leur civilisation, sont jugés sans étude approfondie, sans réflexion, et, le plus souvent, avec une injuste témérité.

Nous sommes bien éloignés de tomber, par excès de patriotisme, dans une autre absurdité, en disant que les États américains se trouvent à la hauteur de ceux de l'ancien monde. A peine délivrés du joug delà colonisation, placés dans des circonstances et des conditions peu favorables, pour s'élever rapidement à l'état de peuples souverains, ils ont eu à lutter et ils luttent encore contre lei fureurs de l'anarchie.

Cependant, au- milieu de guerres civiles continuelles, qui

harpenl 1 1

Jmp LemeraerS CrJeSeii

arrachent du foyer domestique lagrieulteur et l'artisan pour le traîner à un combat fratricide, la civilisation a fait des progrès incroyables dans la courte période de cjuarante-deux ans.

Les rares moments de repos dont, le Pérou a pu jouir (nous disons repos, parce que jamais l'esprit inquiet des aspirants au pouvoir n'a permis au pays de jouir d'une paix véritable), ont suffi pour faire disparaître ces vieilles coutumes, qui pouvaient servir de texte aux satires de nos ennemis et de nos diffamateurs.

I,a société de Lima n'a rien à envier à celle de la capitale la plus avancée : il y a même des nations européennes où la femme, cette inestimable compagne de l'homme, l'âme et la consolation du foyer domestique, est loin d'offrir tous les attraits de la Liménienne. Vivacité, talent, beauté, amabilité, en un mot, toutes les qualités physiques, intellectuelles et morales, qui font de la femme le joyau le plus précieux de la terre ; toutes ces qualités, nous le répétons, la main de Dieu, par un don spécial, les a prodiguées à la Liménienne. N'a-t-on pas dit, plus d'une fois, delà femme de Lima, qu'elle avait l'œil et le regard d'une Italienne, la taille et la gentillesse de la Française, et l'esprit de l'Andalouse?

Il n'y a rien d'exagéré dans ce que nous venons de dire. Quant aux qualités physicjues, le lecteur peut en juger par les gravures qui accompagnent ces esquisses. Ce sont des copies exactes de photographies, copies dues aux meilleurs artistes de Paris. L'art n'a fait autre chose que de reproduire fidèlement l'œuvre de la nature.

Si la physionomie suffit pour permettre déjuger jusqu'à un certain point des bonnes ou des mauvaises qualités dont elle est le miroir, que manque-t-il à ce front large et élevé, à cet œil si beau et si éveillé, que manque-t-il enfin à cet en-

semble de traits du visage, si réguliers, si fins et si expressifs à la fois?

Les voyageurs des divers pays, qui, dans ces dernières années, ont écrit sur le Pérou, paraissent avoir eu pour but de peindre ce qui a pu exister avant la conquête. Aujourd'hui même, il se publie à Paris un recueil de voyages. Si l'on juge de la vérité des récits concernant les différents peuples du monde par les articles que ce recueil a publiés sur le Pérou, on peut dire que les auteurs n'ont eu d'autre dessein que d'écrire un roman, dont les personnages ont tous le type

grossier du sauvage.

Un de nos prêtres les plus respectables (i), travailleur infatigable dans la grande entreprise de la civilisation des tri-

I'JrH

bus ignorantes, n'était pas sans doute un modèle de beauté virile, mais il avait du moins un extérieur agréable et nue

(1) Le Révérend Père Plnza.

physionomie intelligente et pleine de modestie. Eh bien ! on n'a pas craint de le représenter dans cet ouvrage sons la figure vulgaire d'un muletier (i).

Dans ce même recueil, on nous présente, parmi beaucoup d'autres types, pins fantaisistes les uns que les autres, un séminariste du Cuzco et une Indienne rabona (a). Le premier

ressemble à une ruche, sur laquelle on aurait placé un masque coiffé d'un chapeau; la seconde a l'air d'une furie avec une tête de Méduse, portant sur son dos non-seulement sa batterie de cuisine, mais encore tout l'équipement d'un soldat. Il ne nous est guère possible d'apprécier quels avanta-

I Nous avons fait copier exactement le dessin qui existe dans ce recueil, et qu'on donne pour le portrait fidMe du Père Plazn. 2) Femme de soldat.

— viij -

ges peuvent retirer les voyageurs, en cherchant plutôt dans leurs caprices que flans la vérité les matériaux de leurs

récits. S'il existe en effet un personnage grossier ou contrefait, pourquoi vouloir le présenter comme le type d'une famille, d'une race ou d'une corporation?

L'écrivain de bonne foi ne s'occupe de ces personnages, comme il le fait dans des anecdotes plaisantes, que pour égayer sa narration; mais les donner comme les types d'une société, c'est non-seulement porter atteinte à cette société, c'est encore nuire à sa propre réputation de narrateur ou d'historien. Pour nous, dans nos esquisses des mœurs et des coutumes, nous disons ce qu'elles ont été autrefois et ce qu'elles sont aujourd'hui. Notre but a été donner une idée sommaire de notre organisation politique; de prouver que dans nos établissements d'instruction publique et de bienfaisance, branches qui démontrent exactement la civilisation d'un pays, nous

sommes aussi avancés que nous pouvons l'être; que le commerce étranger se développe sur une grande échelle, et trouve un aliment abondant dans le luxe des hommes et des femmes; que les mœurs du peuple se sont adoucies, au fur et à mesure que se sont éteintes celles que le mauvais goût et la barbarie avaient introduites; et enfin que nous ne méritons pas d'être considérés comme de barbares habitants des forêts , à demi couverts de plumes, qui accueillent à coups de flèches les étrangers qui arrivent sous leurs huttes, pour les dévorer ensuite tout crus, dans un banquet de famille.

Paris, juillet 1866.

Page 1