FÊTES RELIGIEUSES
Depuis quelques années , le nombre des fêtes et des processions a diminué beaucoup ; mais, ce qui a disparu surtout, c'est la magnificence, la splendeur de ces dernières. Les cérémonies de la Semaine sainte ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles ont été , et c'est à peine s'il reste des souvenirs du luxe éblouissant que déployaient les Pères de la Merci , le Vendredi Saint, jour où la procession del Saulo Sepulcro sortait de leur 'église.
Puisque nous avons entamé ce chapitre, disons ce que ces cérémonies étaient autrefois et ce qu'elles sont aujourd'hui.
Autrefois comme aujourd'hui, pendant la semaine de la Passion, on voyait sortir des églises des prêtres accompagnés de deux pages en livrée , dont l'un portait un énorme parasol et l'autre un grand plateau, autrefois d'argent, mais aujourd'hui d'un métal quelconque moins coûteux. Les prêtres allaient de maison en maison en demandant l'aumône pour le Sanlo Monumento. Le dimanche des
Ufi
Rameaux on faisait dans les églises la bénédiction des Palmes, et le soir sortait de la Chapelle du Baratillo la Procesion del borriquito (de l'ânon), en souvenir de l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem. La procession sort bien encore , mais sans la suite nombreuse et la splendeur des autres époques. Le borriquito (petit àne), ou, pour mieux dire, la borriquito, (petite ânesse) qui sert à Lima, est en bois;
/Para el Santo Monumental (Pour le Saint-Monument!)
mais, dans quelques villages, le Seigneur sort sur une àuesse bien vivante. L'histoire de las Burras delSenor (des ânesses du Seigneur), à Chorrillos, est très-connue. La première qui fut destinée, il y a déjà longtemps, à servir à la procession . devint naturellement un objet de vénération pour les Indiens, qui, non-seulement la laissaient en pleine liberté et dans l'oisiveté la plus complète, mais encore la régalaient de leur mieux. Le repos et la bonne nourriture avaient rendu l'ânesse excessivement grasse. Cette bête se promenait en liberté par le village, les propriétés et les vallées voisines ;
lima. m
mais le jour des Rameaux elle se présentait spontanément à l'église, accompagnée d'un jeune poulain. La race de cette ânesse intelligente n'est pas éteinte; ses descendantes rendent aujourd'hui les mêmes services et jouissent des mêmes prérogatives et des mêmes soins que leurs ancêtres. Jusqu'à présent il n'y a pas eu d'exemple que l'ânesse ait manqué une seule fois au rendez-vous, ni qu'elle se soit présentée sans son petit.
Le Jeudi Saint et le Vendredi Saint, le matin, avait lieu, dans toutes les églises, l'office de la passion. La foule qui se portait alors dans les églises de La Merced (la Merci ) et à San Àgustin , et le soir dans cette dernière à l'office des Ténèbres, était vraiment extraordinaire. Le Jeudi Saint, on découvrait les monuments de la Passion dans toutes les églises. Le plus beau et le plus renommé était celui de l'église de SanFrancisco, représentant la Cène. Ce monument attirait de préférence les visiteurs, non pas tant par dévotion que pour voir l'apôtre Judas Iscariote avec une figure plus enflammée qu'un charbon ardent, et un aj'i (1) rouge dans la bouche. A juger par leur mine de la santé des apôtres, Judas, d'un tempérament sanguin, paraissait se porter mieux que ses compagnons.
La procession qui sortait le Jeudi Saint de l'église de Sun Agustin était plus riche en statues que toutes celles des autres paroisses de Lima. Chaque groupe rappelait une station de la passion de Jésus-Christ. Les Juifs étaient représentés par des manequins en bois, de grandeur naturelle, auxquels le zèle religieux prétendait donner l'aspect le plus repoussant et le plus ridicule possible. Les fabricants d'images ne pouvaient admettre qu'un Juif fût pâle, ni qu'il eût une figure humaine : aussi tous ces mannequins avaient-ils des visages diaboliques. — Le peuple s'extasiait devant les groupes de statues, et, dans son enthousiasme, il apostrophait les mannequins comme s'ils étaient les bourreaux en chair et en os , qui maltraitèrent et crucifièrent le divin Sauveur.
Le Vendredi Saint, sortait de l'église de la Merci la procession du San Sepulcro. Rien ne peut se comparer au luxe de ces Pères en
(1) Aji, espèce de piment qui sert à faire une sauce d'Amérique.
chasubles, manteaux de chœur et autres ornements. Cette procession, que l'on pouvait appeler celle de l'aristocratie, était suivie des plus belles senoras et des plus riches cabalkros de Lima.
L'église de San Pedro avait aussi son jour. Le Samedi Saint l'église se remplissait d'une foule brillante pour assister à la messe du Gloria. La nuit du Samedi Saint était noche buena (une bonne nuit) : les épiciers brûlaient Judas à minuit, heure des soupers somptueux qui annonçaient la fin du Carême et le commencement de la joyeuse fête de Pâques. — Toutes ces fêtes , sauf les processions du Jeudi Saint et du Vendredi Saint, se célèbrent encore, quoique avec moins de solennité et de splendeur.
Les processions les plus solennelles sont aujo urd'hui celles de Nuestra Senora de las Mercedes (de la Merci), patronne des armes de la République; celle de sainte Rose, patronne de Lima; celle de Notre-Dame du Rosaire; celles de la Fête-Dieu ; celle de Quasimodo et celle de el Senor de los Milagros (Notre-Seigneur des Miracles).
Il y a peu de saints ou de saintes qui comptent à Lima plus de dévots et de dévotes que Nuestra Senora del Rosario. Il y avait plusieurs hermandades (confréries) de ce nom, dévouées à son culte , de sorte que l'on connaissait à Lima une Nuestra Senora del Rosario de los Negros (des Nègres), une autre de los Pardos (des Mulâtres), une troisième de los lndios (des Indiens) et une quatrième de los Blancos (des Rlancs). Chaque caste ornait à l'envi sa Vierge, pour le jour de la procession, qui avait lieu annuellement dans chaque confrérie. Aujourd'hui, toutes ces processions sont réduites à une seule. Nous ignorons si les confrères de différentes couleurs se sont convaincus, depuis, qu'il n'y a qu'une seule Vierge et un seul Dieu pour toutes les races; ou bien, si les Mulâtres et les Indiens sont devenus moins dévots. Nous ne parlons pas des Nègres, car, leur race étant aujourd'hui éteinte , leur confrérie a naturellement cessé d'exister. — A la procession de Notre-Dame des Nègres et aux processions de la Fête-Dieu , les troupes de diables , dont nous avons parlé plus haut (1), suivaient le cortège.
(1) Voir page SO.
Le dimanche de Quasimodo, la procession de Nuestro Amo (Notre- Seigneur) sort de toutes les paroisses et succursales. En aucun jour les rues de Lima ne présentent un aspect plus joyeux. La procession du Sagrario (Ostensoir) sort avant six heures du matin, et les rues par où elle passe sont arrosées et couvertes de fleurs. Les dames sont déjà à leurs balcons, d'où elles répandent des parfums au moment où passe le Bon Dieu. Les processions durent jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi et sortent de chaque église paroissiale à une heure différente. Nuestro Amo visite ce jour-là les malades et les convalescents qui veulent se procurer la consolation de le recevoir.
Il y a peu d'années que les processions de la Quasimodo étaient suivies, ainsi que celles de la Fête-Dieu, par des troupes de dia-
Géants et Papa-huevos.
blotins et d'autres bandes, non moins repoussantes et ridicules, de Géants et de Papa-hnevos; les premiers représentaient des statues colossales , portées par un nègre , les seconds étaient des enfants qui se mettaient des têtes plus grandes que leur corps.
Cependant, à l'époque du gouvernement colonial, quelques personnes élevèrent la voix contre ces exhibitions, qui, sous prétexte de rendre un culte à la divinité, offensaient la morale publique et faisaient tourner la religion elle-même en ridicule; mais l'abus était toléré, et nous pouvons dire autorisé par les vice-rois, qui, de ce côté, ne firent rien pour abolir les coutumes barbares introduites par leurs prédécesseurs. — Parmi les documents curieux de ce bon vieux temps nous trouvons une requête adressée au gouvernement de Lima, par le curé d'une paroisse de la capitale, réclamant contre un arrêt de 1817 qui défendait la sortie de géants dans les processions de Quasimodo. Cette requête, dont il est impossible de donner une traduction littérale en français, contient à peu près ce qui suit :
» Excellence, — Le prêtre N. N. Docteur en Théologie Sacrée de « la très-illustre Université Royale et Pontificale de San Marcos, curé « de la paroisse... a l'honneur d'exposer respectueusement à Votre « Excellence : que c'est une offense notoire et une atteinte évidente « à la Majesté du divin Pasteur, Rédempteur et Sauveur des géné- « rations, d'avoir défendu cette année, par une autorité incontes- « table (sic) et non compétente, la sortie des diables et des géants , « dans les processions publiques de Quasimodo (dimanche prochain). «La mesure est étrange et intempestive, 1° parce que ces diables « fournissent une escorte innocente à la Majesté divine, et le peuple « voit avec joie qu'ils se prosternent devant Dieu ; et 2° parce que « les géants , sans effrayer les enfants , attirent une foule plus nom- « breuse pour suivre le Bon Dieu , sans quoi la sainte procession « serait complètement déserte.
« Il s'ensuit donc : que le postulant réclame de V. E. et de son « cœur pieux que de mon église de... sortent, dimanche prochain, « mes fidèles paroissiens déguisés en diables et en géants; j'attends « cette faveur de son pieux cœur de chrétien 7 » .
Dr. N. N., Curé de
« Je demande en outre qu'il y ait des Papa-hueoos. »
Le vice-roi, touché de tant d'éloquence et convaincu par les raisons du curé théologien, ordonna ce qui suit :
«Vu la pétition, il est permis au vénérable curé de... de faire
sortir quatre géants, pour accompagner la Majesté divine, le dimanche de Quasimodo prochain; je permets en outre qu'il y ait des Papa-huevos. — (Signature.) »
La procession du Seiïor de los Mi lagros (Seigneur des Miracles), appelée Rodeo de las Yiejas (Procession des vieilles femmes), quoiqu'il s'y rende un grand nombre de jeunes filles, sort de l'église des Nazaréennes le 18 octobre , en commémoration de l'un des tremblements de terre qui détruisirent la capitale. On a fait le Seiïor de los Milagros patron des tremblements de terre, à cause des faits que raconte la légende populaire suivante :
« Dans un endroit de Lima appelé Pachacamilla , existait, entre autres édifices, une salle de réunion de nègres angolas; l'un d'eux peignit sur la muraille une image du Christ sur la Croix. Le 13 novembre 1055 , un violent tremblement de terre, qui détruisit un grand nombre de maisons, renversa celles de Pachacamilla et les murailles de la salle de la confrérie, moins celle où se trouvait peint le crucifix. On conserva la muraille qui était en bon état, on releva les autres, et la salle cessa d'appartenir à une confrérie de nègres. Malgré les efforts qu'on fit pour effacer l'image, elle paraissait toujours plus fraîche et plus visible, malgré les couches de chaux et de peinture, dont on prétendait la couvrir. Un miracle aussi frappant engagea une personne appelée Andrés Léon à faire construire, en 1670, un petit abri de chaume pour prier devant l'image; plus tard le capitaine D. Sébastian de Antunano acheta cet emplacement et les terrains qui l'avoisinaient. C'est là qu'on a construit l'église et le monastère des Nazaréennes. L'image du Seigneur des Miracles se voit encore sur la muraille placée derrière le maître-autel. »
Le Seiïor de los Milagros a pour l'accompagner, les jours de sa procession, des individus qui s'appellent pénitents, et qui ne le sont guère que par le déguisement ridicule qu'ils prennent. Les pénitents demandent l'aumône au public, en disant à haute voix: Aideznous à payer les cierges de Nuestro A/no et du Seiïor de los Milagros. — Où sont les dévots et les dévotes de l'année passée ?
Cette procession dure deux jours, et les vieilles femmes, en racontant dans quelles églises elle doit entrer, disent : El Seiïor mange le
Pénitent.
Misturera.
jour qu'il sort dans l'église de la Conception, et couche dans celle des Descabas (Déchaussées) ; le second jour, il mange à Santa Catalina et couche chez lui.
11 n'y a pas de procession en règle sans deux sortes de suivantes : les mistureras et les zahumadoras (1) . Les senoras pareni les jeunes négresses et les zambas à leur service, avec toute l'élégance possible et un grand luxe; celles qui doivent accompagner la procession sont magnifiques ces jours-là avec leurs riches écharpes , leurs anneaux de prix, leurs agrafes et leurs boucles d'oreilles en brillants.
Les mistureras portent sur la tête de grands plateaux remplis de fleurs, et les zahumadoras portent des réchauds d'argent dans les-
Zahumadora.
quels elles versent sans cesse, sur des charbons allumés, une résine très-aromatique appelée zahumerio.
Aux vêpres de quelques fêtes principales , comme celle de Notre- Dame de la Merci, on voit, dans les rues voisines de l'église, des marchands de picantes (mets piquants), de beignets et de chicha morada
(1) Mistureras, femmes qui portent sur la tète de grands plateaux de fleurs. — Zahumadoras, voir la note page i 13.
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(boisson faite avec du maïs). Nous ignorons l'origine de cette coutume ; mais ce que nous savons bien de ces cuisines en pleine rue, c'est que l'odeur désagréable qu'elles répandent, et les obstacles qu'elles mettent à la libre circulation, ne peuvent concourir en aucune manière à la solennité d'une fête religieuse.
Bunuelera (marchande de beignets).
Les croix placées dans les cimetières des paroisses s'enlèvent au mois de mai pour les peindre et les orner. Il n'y a pas longtemps encore que, pour leur réinstallation, on célébrait les fameuses fêtes des Maures et des Chrétiens. On élevait, au milieu des rues les plus rapprochées des églises, deux grands théâtres. Sur l'un on représentait un camp de Maures avec le roi à leur tête; sur l'autre un camp de chrétiens, commandés également par leur souverain.
De l'un et l'autre camp, partaient des ambassadeurs à cheval venant défier les rois ennemis, en récitant des tirades burlesques dans le langage impropre et incorrect du peuple. Si l'on songe que les acteurs de ces farces étaient des nègres porteurs d'eau, il sera facile de comprendre tout le mérite de la déclamation tragique qu'exigeait la pièce.
Il n'y avait rien de plus désagréable que l'aspect des rues remplies d'une populace se livrant à de copieuses libations d'eau-de-vie. Les trottoirs où l'on mettait des escabeaux, des tables, des comptoirs sur lesquels on plaçait des chaises pour les spectateurs; les farces ridicules de ces rois nègres parodiant les rois de Grenade; la foule des marchandes de liqueurs et de beignets, qui empêchaient la circula-
(ion avec leurs fourneaux remplissant les rues de fumée , n'étaient point les plus beaux ornements, ni la meilleure preuve de la civilisation d'un peuple.