NOCHES BUENAS (BONNES NUITS
De même qu'on appelle généralement en espagnol rabon (qui a une longue queue) l'animal qui n'en a plus, ainsi on appelle à Lima noches buenas (bonnes nuits) celles que, dans tous les pays du monde, on nommerait, avec raison, des nuits rie fatigue.
Deux fois l'armée, le Samedi saint et la veille de Noël, on décore la place principale, ou plutôt on lui donne un aspect semblable à celui (pue présente la place d'un village le jour de la fête, en disposant, sur ses quatre côtés, une foule de petits cabarets ornés de branches de saule, de banderoles en papier et de petites lanternes vénitiennes. Au milieu de la verdure et des lumières, on voit pendre ça et là quelques volailles, des comestibles de toute espèce, surtout des jambons, des saucisses, etc., etc. On étale sur les tables des joujoux pour les enfants, des objets en porcelaine, des fleurs et des gâteaux. On entend retentir par toute la place mille voix qui crient des tamales (sorte de gâteaux de mais) et des bizeochos (biscuits), sur des tons plus ou moins discordants. Le son peu harmonieux des tambourins, des sifflets et des matracas (1), appelle les enfants au pays de cocagne, où vont rouler les écus paternels, si péniblement amassés. A partir de dix ou onze heures du soir, la place commence à être remplie de monde; des personnes de toutes les classes et de toutes les conditions s'y rendent à l'envi : moines, militaires, magistrats, homme de lettres, etc., etc. En un mot, tout ce que Lima contient de monde se promène sur la place pendant la bonne nuit, jouit à son aise du concert formé par la musique déchiraute des uns, les cris des autres, et savoure les mots obscènes de la populace, échauffée par le pisco (eau-dc-vie de pisco); aspirant en même temps le parfum de la fumée des cannes à sucre, mêlée à l'odeur des saucisses et du boudin.
Il est inutile de faire remarquer ici qu'il est absolument nécessaire d'emporter chez soi quelque chose acheté sur la place; que lé jeune amoureux donne, cette nuit-là, tout ce qu'on lui demande pour une fleur qu'il désire offrir à la dame de ses pensées; que le grave papa lâche deux boliviens (monnaie de la Bolivie qui a cours au Pérou) pour un joujou que son marmot demande avec instance, et qui n'aurait coûté que le quart de cette somme dans toute autre nuit non bonne ; et qu'enfin le mari complaisant paye
(I) Planche garnie d'un marteau de bois mobile, qui, frappant alternativement des deux côtés, sert d'appel à l'office les jeudi, vendredi et samedi saints. En Picardie, ée bizarre instrument, renouvelé sans doute des Espagnols, s'appelle batte/et.