LES AMANCAES. — DANSES NATIONALES
Le 24 juin, jour de la Saint-Jean , commencent les promenades aux lomas ou coteaux des Amancaes, situés à une demi-lieue environ de la place principale de la capitale. Le paysage est charmant : les hautes collines qui entourent une espèce de pampa (plaine) très-étendue se couvrent d'une magnifique verdure, et forment un immense tapis émaillé d'une multitude de fleurs. Les unes, plus grandes et d'un beau jaune, s'appellent Amancaes; les autres, plus petites, offrent une variété infinie de couleurs, et toutes appartiennent à différentes familles de la flore intertropicale. On distingue surtout parmi les dernières la fleur de San Juan (de la Saint-Jean), appelée ainsi parce qu'elle commence à se montrera l'époque de la Saint-Jean. Dans la plaine on rencontre çà et là des ranchos ou barraques, où l'on vend des comestibles et des liqueurs. Les jours de grande affluence, qui sont ordinairement les dimanches et les lundis, on trouve dans les ranchos des harpistas et des guitarristas (joueurs de harpe et de guitare); on y improvise des bals où l'on ne connaît guère la polka ou la mazurka, mais la zamacueca.
(I) Nos lecteurs reconnaîtront là notre fameux réveillon.
lima. m
La zafnacueca a été une danse nationale éminemment populaire; aujourd'hui que le galop, la polka et la valse vertigineuse ont exilé des salons aristocratiques le menuet, le loridû et la cachucha, danses favorites de nos pères , la zamacueca se trouve aussi condamnée à ne paraître que rarement dans les soirées intimes de famille : mais en revanche elle règne toujours en souveraine dans les réunions d'ouvriers, chez les femmes de joyeuse vie, et sous les ranchos des Amancaes.
Puisqu'il nous a été donné de parler, quoique d'une manière accidentelle, de nos anciennes danses, qu'on veuille bien nous permettre de dire quelques mots des maîtres de l'art chorégraphique qui ont laissé le plus de souvenirs à Lima.
La profession de maître de danse n'était exercée à Lima que par les nègres et les zambos. On distinguait parmi eux plusieurs catégories. Les uns n'enseignaient dans leurs leçons que la musique vocale; d'autres allaient en ville, emportant leur guitare; enfin les maîtres de la catégorie la plus élevée se servaient de la guitare de leurs élèves. Les premiers ne donnaient généralement des leçons qu'aux personnes de leur classe et de leur couleur, parmi lesquelles on voyait figurer les danseuses les plus renommées, protégées, pour la plupart, par les senores oidores (magistrats auditeurs). Ces danseuses célèbres rehaussaient d'ordinaire par leur concours les bals fameux des mulâtresses. Parmi ces maîtres, on distinguait surtout un nègre appelé Tragaluz (l'Œil de bœuf). Nous ignorons si c'était là son nom ou son surnom. Il avait le talent d'imiter avec la voix tous les instruments d'un orchestre, depuis le trombone jusqu'à la flûte. Tragaluz employait volontiers une technologie qui lui était particulière. Il appelait, par exemple, plusieurs de ses pas, Figura /■«//(figure royale), Tras-piês circonflejo, Paso de sirenità (pas de petite sirène), Cohete de soga falso, etc., etc.
Il composait aussi des danses, et parmi ses œuvres chorégraphiques on compte : le Landu floreado (Landu fleuri), la Valse de agitas (Valse des eaux), et la Cachucha intencional (Cachucha intentionnelle).
Parmi les maîtres de la seconde catégorie nous ne devons pas oublier de citer Elejalde et Monteblauco , nègres tous deux, et du
noir le plus pur. Elejalde se distinguait dans la valse et la zamacueca de société. Monteblanco était un homme de manières distinguées, d'un type correct et fin; il mérita d'être le professeur favori des senoritas de Lima, et de quelques collèges. Voulant donner à son langage toute l'élégance à laquelle il se croyait obligé par ses relations avec la bonne société, il créa, pour son usage, une phraséologie d'un genre tout particulier. Ainsi pour saluer une de ses élèves , il disait : ' « Seûorita : i como ha sufrido V. el curso de anoche â aed? » (Mademoiselle, comment avez-vous passé le temps depuis hier jusqu'aujourd'hui?) Si on lui demandait comment il se portait, il répondait : « Combatiendo el tiempo y sas estragos, no he sentido detrimento , mâchas gracias. » (En combattant le temps et ses ravages, je n'ai éprouvé aucun dommage; grand merci!)
Maître Martinez appartenait , lui , à une catégorie plus élevée. Il ne portait pas, comme Elejalde et Monteblanco , une énorme guitare enguirlandée de rubans de toutes les couleurs.
Martinez était un nègre bien fait, élégant dans ses manières et toujours très-bien mis. Ses élèves étaient toutes des seftoritas (demoiselles) de bon ton.
Nous serions très-embarrassés pour déterminer la catégorie à laquelle appartenait le célèbre maestro Hueso, mort il y a quelques années seulement. Il y a lieu de croire que , lorsqu'il embrassa la profession de maître de danse, il avait les jambes et les pieds agiles; mais, quand nous l'avons connu, dans ces derniers temps, donnant encore des leçons, il était tellement goutteux, et tellement perclus de rhumatismes, qu'il ne pouvait plus exécuter d'autres figures que de traîner ses pauvres pieds. Le maestro Hueso était un zambo de la taille d'un grenadier. Il portait toujours une redingote noire, large et longue, des pantoufles jaunes, et un bonnet blanc, surmonté d'un chapeau à larges bords. Il allait toujours à cheval, et on l'aurait pris facilement pour un cirujano romancista (officier de santé qui ne connaît pas le latin), si l'on n'eût aperçu sous le manteau, qui le couvrait l'hiver comme l'été, une partie du fourreau vert qui couvrait le violon dont ce Mathusalem chorégraphique savait tirer des sons harmonieux, pour donner ses leçons.
Aujourd'hui, toutes ces célébrités ne sont plus qu'uu souvenir. La polka et la valse, à ce qu'il paraît, n'ont pas besoin de maîtres. Le seul professeur de piruetas (pirouettes) qui existe à Lima, c'est le ?naesù'o Navarro, zambo , dont le métier primitif était celui de savetier, mais qui trouva plus tard que le frac lui irait beaucoup mieux que le tablier, et qu'il lui serait plus commode de faire des pirouettes que de manier l'alêne et le tranchet.
Après cette légère digression, revenons aux Amancaes.
A certains jours, la foule est très-considérable dans ces lieux de promenade. Elle se compose de toutes les classes de la société. On peut aller aux Antancaes à pied, en voiture et à cheval. Depuis qu'il y a des voitures publiques (fiacres), le balancin, sorte de lourd véhicule, traîné par deux chevaux et conduit par un nègre qui montait sur l'un d'eux, a disparu de la scène. Les balancines servaient pour
Ancien balancin.
toute espèce de promenade et pour les voyages au Callao et à Choirillos. Il était de rigueur que les chevaux fussent maigres comme des squelettes; aussi le proverbe disait-il d'un animal ou d'un homme : es tan flaco, coma un caballo balancinero (il est maigre comme un cheval de balancin). Un véritable balancinero (cocher de balancin) devait être d'un caractère enjoué, et connaître bon nombre de chansons. En effet, il n'employait pas pour animer ses
Zam/ia en promenade aux Amancaes.
chevaux ces mots grossiers, familiers aux postillons de diligences espagnoles, mais seulement de joyeux couplets.
Les senoras et les cabâïleros delà bonne société montent à cheval,
Nègres revenant des Amancaes.
à l'européenne; mais les femmes du peuple chevauchent, comme les hommes, à califourchon, tout en restant en robe et en jupons.
Quand un ménage ne peut disposer que d'un cheval, le mari monte en croupe et galope avec sa moitié.
La danse exclusive des Amancms est , comme nous l'avons dit, la zamacueca. L'orchestre est composé d'une harpe et d'une guitare ; on ajoute à ces instruments une espèce de tambour, qui se compose ordinairement d'une caisse, dont ou décloue les planches pour la rendre plus sonore. On joue de cet instrument en frappant dessus avec les mains ou deux baguettes en bois.
Il est difficile de se faire une idée de l'adresse et de l'oreille que possède le nègre pour battre la caisse, observer la mesure et animer les danseurs.
Comme le cajon (gn isse caisse) est l'âme de l'orchestre, on a donné à la zamacueca le nom de polka </<■ cajon.
Nègres dansant la Zamacueca.
La musique est toujours accompagnée par les voix de deux ou trois nègres; et, à la tin de chaque couplet, les danseurs, qui veu-