LE JOUR DES MORTS
Le 1er novembre, fête de la Toussaint et veille du jour des Morts, une foule nombreuse se rend au Panthéon ou cimetière général.
Nous ignorons quel plaisir on peut éprouver h visiter ce lugubre séjour, où l'on ne devrait se rendre que pour verser une larme ou accorder un souvenir à la mémoire d'un parent ou d'un ami. Ce qu'il y a de certain, c'est que la douleur est le sentiment qui paraît le moins sur les traits des visiteurs, et que la pensée qui occupe le moins leur esprit est celle de l'éternité. Au cimetière, comme dans toute autre promenade, l'élégant cherche à conquérir les faveurs d'une belle, et la coquette s'efforce d'appeler à son tour l'attention de ses admirateurs, en étalant tout l'éclat de sa beauté et de sa toilette.
Il y a toujours un côté ridicule, même dans les choses les plus sérieuses et les plus solennelles. Ce qui prête à rire, tout en causant un certain déplaisir, ce sont les abus qui se sont glissés dans plusieurs actes religieux. On voit ce jour-là, au cimetière de Lima, une multitude de prêtres et de moinillons canchadores qui font métier de réciter des responsos (1) pour l'âme des trépassés. Ils ne rougissent pas de se faire, les uns aux autres, la même concurrence que deux marchands d'allumettes chimiques. Si l'un offre ses prières à un réal, l'autre les débite pour un demi-réal; plusieurs même en récitent trois pour un réal. Les Indiens et les Indiennes qui croient délivrer du purgatoire les âmes de leurs parents, moyennant beaucoup de prières, sont les clients qui entretiennent surtout le mouvement des mâchoires et de la langue des canchadores. Suivant le proverbe : como va la paya, va la obra (littéralement : comme va la paye, va la besogue) , ils réduisent leurs prières à cette formule abrégée : Ne recorderis peccata mea houhou houhou
inpace, amen.
Le soir de la Toussaint et le jour des Morts, les cloches de toutes les églises font entendre continuellement leurs tintements lugubres
(1) Responsos, répons, partie de l'office des morts qui se chante après les leçons. Ici prières pour les âmes du purgatoire.
pour les âmes de tous les trépassés de la chrétienté. On trouve encore, à la porte de quelques églises, le spectacle hideux des calaveras et des canillas (1), dans le but de récolter des aumônes qui,
Pi être demandant l'aumône pour les aines du Putgatoite.
soi-disant, doivent être employées à faire dire des prières pour les âmes du purgatoire, mais qui profitent aussi à quelques bonnes âmes qui n'ont pas encore quitté cette vallée de dévotion.