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LE MAITRE D'ECOLE

Un type qui a complètement disparu aujourd'hui, c'est celui de l'ancien maître d'école, qu'out remplacé depuis, nous ne pourrions dire si c'est d'une manière avantageuse ou non , les directeurs de collèges particuliers et les maîtres de pension.

L'instruction primaire était un article que l'on vendait à Lima, il y a quarante ans, dans deux sortes d'établissements : les migas (2) et les escudos (écoles). Les premières étaient dirigées par de respectables matrones, dont quelques-unes étaient des négresses et des zambas, et le nom de migas leur avait été donné parce qu'on y recevait des ninos (enfants) des deux sexes. Les escuelas étaient confiées à de savants professeurs, et on n'y recevait que des garçons. Les divers degrés dont se composait l'enseignement étaient défi) La peseta vaut 1 fr. S cent.

(2) Le nom espagnol est arnicas : pensions des jeunes demoiselles.

signés sous le nom de tablita, cartilla, coton, libro, carta et proceso.

Dans la rnir/a on arrivait régulièrement jusqu'au coton; la tablita (planchette) s'appelait ainsi parce qu'elle était formée d'une petite planche sur laquelle on collait une feuille de papier, portant imprimées en gros caractères toutes les lettres de l'alphabet. Devant l'A, on mettait toujours une croix; aussi disait-on que l'enfant en était à son cristo (\), ou à la lablila. La cartilla contenait déjà quelques combinaisons de syllabes , et le coton renfermait toutes les prières du catéchisme. Les catones préférés par les maîtres d'école étaient ceux où se trouvait sur la première page l'image de saint Cassien. A la miga on apprenait aussi les premières prières, qu'on chantait en chœur toutes les après-midi.

La escaela était naturellement d'une catégorie plus élevée. On y étudiait le libro (le livre), la carta (la lettre ou manuscrit) et le proceso. Le proceso était le doctorat en lecture. Il paraît que, de tout temps, messieurs les notaires ont eu pour système d'écrire mal, comme si un reste de pudeur les obligeait à cacher leur habileté sous dès caractères indéchiffrables. Les procesos étaient des copies de sentences ou de dossiers que les maestros achetaient aux notaires.

On apprenait en outre dans les escortas à écrire et à faire les quatre premières règles de l'arithmétique. Ainsi, pour dire qu'un enfant avait terminé son instruction, on disait qu'il savait lire, écrire et calculer.

Dans les micjas on payait pour un niâo (petit garçon) ou une nina (petite fille) quatre réaux par mois, ou une piastre (o francs) , si l'établissement était de première catégorie. Comme la maestro (maitresse) avait toujours une dévotion particulière pour quelque saint, les enfants devaient concourir par quelques cadeaux au culte de son image.

Dans les escuelas, la mesada (prix de la rétribution scolaire men' suelle) variait de une à deux piastres, mais tous les enfants devaient apporter au maître , le samedi . une rosca de manteca {couronne de

{{) Nous disons en France : il en est à sa Croix-Dieu, ou à sa Croix de Dieu.

■m LIMA.

saindoux). Si par malheur un nirïo oubliait de l'apporter ou la brisait en route, il était puni. Les maîtres se trouvaient donc à la tête de quarante ou cinquante couronnes de saindoux, c'est-à-dire plus qu'ils n'en pouvaient consommer pendant toute la semaine. Ils résolurent alors, dans leur sagesse, de remplacer la couronne par la propim (pourboire), d'un demi-réal par semaine.

Le maître d'école {maestro, ayo (précepteur) ou senor, car il prenait indifféremment un de ces trois titres) était en général un homme dont la principale méthode d'enseignement consistait dans la sévérité.

A l'époque dont nous parlons, la culotte courte n'était déjà plus de mode; mais le corps respectable des pédagogues la conservait encore. Le maestro portait donc une culotte courte, une large lévite noire qui lui descendait jusqu'à la cheville, des souliers de velours avec de larges nœuds de ruban noir ou de grandes boucles d'argent; un énorme jabot tuyauté sur la chemise; une cravate

Le maître d'école.

blanche, et un bonnet de coton de la même couleur. Comme signe de son autorité, il avait toujours à la main la férule et le martinet. Les enfants, outre leurs devoirs d'écoliers, devaient encore servir le maître. Pendant la se naine, ils devaient aller lui acheter du

tabac à priser ou des cigarettes, du sucre, de la chandelle, etc. Le samedi, ils étaient obligés de balayer l'école, de nettoyer les bancs, de laver le cul de bouteille qui servait d'encrier au maître, et de brûler une chaussette pour faire de l'amadou pour son briquet. On comprend que le samedi était le jour préféré par les enfants.

Les punitions ordinaires de l'école étaient au nombre de trois : \° celle de rester à genou.r pendant un certain temps au milieu de la salle; 2° celle de la palmeta (férule), qui consistait à donner sur la paume de la main de l'enfant quelques coups bien appliqués, avec un instrument en bois de forme ronde, de quatre à cinq doigts de diamètre, et d'un doigt d'épaisseur, percé de petits trous au milieu, et attaché à un manche d'une longueur proportionnelle; 3° celle du fouet qui, dans les cas graves, était appliqué sur les vêtements et sur n'importe quelle partie du corps; mais dans les cas très-graves, on baissait la culotte, et les coups étaient appliqués sur une partie déterminée que tout le monde devine.

En général, les seûoritos (enfants de bonne famille) se rendaient à l'école, accompagnés de leurs domestiques nègres, à peu près du même âge que leurs maîtres. Le maestro de escuela surveillait de préférence l'instruction du seûorito, et le nègre était responsable des fautes que le senorito pouvait commettre; aussi le pauvre nègrito recevait-il sa part de férule ou de martinet , pour que l'exemple du châtiment pût servir au véritable délinquant de correction suffisante. Quelles magnifiques leçons de justice !

Les jours terribles pour les élèves d'une école étaient ceux où la justice humaine donne satisfaction à la société offensée, en attachant un criminel à la potence, ou en le faisant asseoir sur un banc, pour le régaler de quatre balles de plomb. Dans ces jours solennels, les maîtres d'école sortaient avec tous leurs élèves, et les conduisaient à la Plaza Mayor, lieu ordinaire des exécutions. Après le supplice du condamné, on rentrait à l'école. La porte de la rue fermée, le maître armait son bras du martinet, et, tel que Jupiter lançant sa foudre, il distribuait des coups à droite et à gauche, pérorant au milieu des cris et des pleurs des enfants, sur les vices et les crimes, et sur la triste fin qui attend les coupables. Cette pluie de coups de

fouet s'appelait eljuicio (le jugement). Le lendemain d'une exécution capitale, les petits camarades se demandaient : i Como te fuê ayer coin, eljukioï (Comment t'es-tu tiré hier du jugement?) Après ces temps heureux de couronnes de saindoux , de pourboires et de jugements, on vit briller d'autres jours où la carrière de professeur fut adoptée par des hommes qui, n'ayant pu en embrasser aucune, jugèrent dans leur conscience qu'ils avaient assez d'ignorance pour être maîtres d'école. Nous demandâmes un jour à un de ces directeurs d'une pension primaire pourquoi il avait placé sur la porte de son établissement cette enseigne : Aqui se educan ninos y niiias de los très sexos (Ici on instruit les jeunes gens et les demoiselles des trois sexes). Il nous répondit avec satisfaction qu'il avait trois départements dans sa pension : l'un pour les jeunes gens, l'autre pour les demoiselles, et le troisième pour les élèves mixtes. Il est clair que nous dûmes nous retirer satisfaits de cette lucide explication.

A Lima, il n'y a plus aujourd'hui ni migas , ni escuelas , il n'y a plus que des colegios. Le premier venu peut ouvrir un établissement de ce genre, sauf à conserver les apparences de remplir certaines formalités de la loi. Il y a des colegios pour les demoiselles dont tout le personnel, y compris les directrices et les professeurs, ne s'élève pas à plus de huit personnes. Mais, dans toutes ces maisons, il y a chaque année des examens publics; on distribue des programmes imprimés, on invite les personnes les plus notables de la ville. Le dernier jour de l'examen, ou, pour mieux dire, dans la dernière uuit, il y a soirée , bal ou souper , ou les trois chos'es à la fois. Les jours qui suivent l'examen , le Comercio fait un compte rendu de cette solemnilé; il constate avec plaisir le nombre et le choix de l'assemblée, l'assurance et le savoir des examinés; la sagacité et l'habileté des examinateurs pour faire ressortir les talents des élèves; le zèle et la capacité des professeurs; enfin la moralité et la science des directeurs, leur dévouement et leur amour à l'égard de leurs élèves.

iVAYA UN NUMERITO! (ALLONS, UN PETIT NUMÉRO!)

Sous le nom de suertes (sorts) on a établi, il y a plusieurs années, des espèces de loteries, dont le produit était destiné à l'hôpital San

lima. m

Bartolomé. Les billets des suertes se vendaient autrefois un réal, et étaient distribués par plusieurs individus, dont l'unique occupation consistait à parcourir les rues, en annonçant à haute voix la vente des billets. Dans toutes les classes de la société et dans toutes les professions, on rencontre des hommes de génie : ainsi, parmi les distributeurs de billets d'autrefois, on en comptait deux fameux, tant par la popularité dont ils jouissaient et qui leur faisait vendre un grand nombre de billets, que par leur chance à forcer le sort. Quand il sortait un numéro gagnant, vendu par tel ou tel suertero (marchand de billets) , on disait de lui que bolaba la suerte (qu'il forçait le sort). Ces deux citoyens étaient connus l'un sous le sobriquet de Mazamorra, l'autre sous celui de A-canto-der flores (A-côté-des-fleurs).

Le suertero (marchand de billets de loterie) A-canto-de- flores.

Tous les deux devaient leur sobriquet aux mots dont ils se servaient pour attirer les acheteurs : le premier criait : ; Vaya la de a mill (Allons le billet de mille !), ; Mil pesos de suave! (Mille piastres pour rien!), {Suave como mazamorra! (C'est délicieux comme la mazamorra !) (1), iQuien quiere /////pesos? (Qui veut mille piastres?).

Le second, personnage de mesquine apparence, mais spirituel et beau parleur, avait dans sa jeunesse chanté des couplets dans les

(1) Voir la note page 215.

vaudevilles; il racontait aux personnes qui l'appelaient chez elles des historiettes et des anecdotes. C'était, sans aucun doute, le suertero qui vendait le plus de billets. Ses refrains étaient très-variés, mais à peu près dans ce style :

; Vaya un numerito

En un jardin !

Una de a quinientos Y otra de a mil !

; Vaya un numerito A canto é flores !

Hombre con mil pesos, Muger con amores !

Las suertes con la verdad,

Y la verdad con las suertes ; iQuien compra el treinta y très mil? iQuien quiere mil pesos fuertes (1) ?

La direction de Bienfaisance vendait le privilège des loteries aux enchères publiques; le chiffre de la vente atteignait jusqu'à 45,000 piastres par an. L'acquéreur s'obligeait à rembourser les vingt numéros qui sortiraient de l'urne, le plus élevé à mille piastres, et les moindres à cinquante-cinq piastres. Le tirage avait lieu toutes les semaines.

On a vu un grand nombre d'entrepreneurs de loteries qui arrangeaient les choses de manière que presque tous les numéros gagnants retournassent dans leur caisse, c'est-à-dire qu'ils gagnaient à eux seuls plus de lots que le reste des jobards et des pauvres

<\) Allons, un petit numéro

Dans un jardin !

L'un de cinq cents, L'autre de mille !

Allons, un petit numéro A côté des fleurs !

L'homme avec mille piastres, La femme avec des amours!

Les sue ries (lots) avec la vérité, Et la vérité avec les suertes ; Qui veut acheter le trente-trois mille?

Qui veut mille piastres fortes?

diables qui avaient préféré ne pas acheter de pain avec le seul réal qui leur restait, pour le mettre à la loterie. Ces abus et d'autres encore , décidèrent la direction de la Bienfaisance à prendre le parti d'administrer elle-même cette branche , en donnant ainsi au public toute la sûreté désirable.

Un suertn-o (marchand de billets de loterie) de nos jours.

Le tirage a lieu maintenant tous les mois; les billets valent quatre réaux, et le gros lot est de quatre mille piastres.

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