ÉTYMOLOGIE ET « BIOLOGIE
Et, sans qu'il y ait eu migration de vocable à proprement parler, la même chose s'est produite en français pour fermer entre l'étymologie I et l'étymologie II.
L'influence étrangère peut se manifester d'une autre manière encore et amener la production de sens nouveaux qui peuvent tuer mais ne tuent pas nécessairement les sens anciens. Le latin causa était un mot ayant primitivement un sens judiciaire, peut-être celui de « coup, cause du débat » (*caitd-tn de cîidcrè). Quoiqu'il en soit, l'influence du grec ai-iy. l'a rempli d'un contenu sémantique tout nouveau. Peut-on dire que lat. causa « chose » soit un mot nouveau venu du grec ? Peut-on dire que l'ald. Sache « chose», primitivement» lutte », terme judiciaire devenu «chose ') peut-être sous l'influence de l'imitation du latin causa (lui-même imité du grec), soit un mot nouveau, que ce soit un mot « venu » du latin ou du grec, et qu'il n'ait « rien à faire » avec got. sakan « lutter » ?.
La signification, c'est-à-dire la valeur représentative du mot, a la plus haute importance, nous n'en disconvenons pas. Mais elle ne suffit pas à constituer un mot. Car c'est justement le propre du langage que d'exprimer les idées à l'aide de signes matériels. Et, quelle que soit la prédominance que l'on accorde à la pensée sur la matière, la matière, ici au moins, est le véhicule de la pensée.
Les changements de sens, nous dit-on, attestent la vie du langage : « Reprendre >> reprise >■ repriser ! Ce qui fait que « reprendre quelqu'un » n'a pas de substantif légal et que nous l'empruntons à réprimander . Et voyez comme accourent pour réparer la langue, comme des abeilles et des fourmis, dont on a détérioré la demeure, les verbes appelés mots savants par les lexicographes : répréhension, répréheusibJe, représailles, et, d'un autre horizon, réprimer, réprimander, d'un autre encore reproche, reprocher, et comme tout cela s'accommode à une autre vie et se déplace étymologiquement ! Que pèse dans cette masse grouillante de vie... l'étymologie phonétique ? » {Faillite, 85).
376 XII. LE PROBLÈMK liTYMOLOGIQ.UE
Que pèse l'étymologie phonétique ? — Oh ! peu de chose en vérité: tout simplement que reprendre ne soit pas repcudre, ou répondre, ou... tout ce qu'on voudra.
Ces a déplacements étymologiques », cette course des mots au secours des sens menacés, cette fourmilière linguistique qu'on nous dépeint avec un grand talent, constitueraient donc toute la « vie » du langage, toute cette « biologie », dont certains théoriciens- d'Outre-Rhin et leurs adeptes d'en deçà nous rebattent les oreilles f
Non ! là n'est pas toute la vie du langage. La pathologie n'est pas toute la biologie, nous pensons en avoir déjà fait la remarque. De ce qu'un mot, menacé dans son existence phonétique ou sémantique, se défend et appelle à son secours ses congénères oii des étrangers, — qui souvent le sauvent en l'envoyant dans l'autre monde pour hériter de lui, — il ne s'ensuit pas que ce mot et ses auxiliaires, accourus de tous les points de l'horizon, soient seuls vivants, l'un malade, les autres gaillards et bien portants.
Les mots d'un usage courant, ces mots de tous les jours et de toutes les minutes, et dont la vie n'offre pas les péripéties imprévues qui font la joie des lexicologues en quête de découvertes sensationnelles, les bons et braves mots qui n'ont pas d'histoire comme les nations heureuses, et qui à leurs voisins ne cherchent pas des histoires, ne sont-ils pas vivants eux aussi ?
Tous les jours des vocables tels que dix, doiiie, nuit, jour, grand, petit, faire, dire... volent sur la bouche de millions d'hommes. Sont-ce des mots vivants ? Et donner « l'étymologie » de ces mots ou de leurs semblables, c'est-il travailler sur des cadavres, comme on nous en accuse ? C'est précisément ^ans les hôpitaux et dans les cliniques que se trouvent les cadavres.
Quelle est cette étrange idée de voir des manifestations de la vie là justement où la vie est en recul, et de ne
ÉTYMOLOGIt: ET « BIOLOGIE » 377
parler de biologie du langage que dans les cas notoires de maladie, voire de mort : Pathologie et thérapeutique verbales ?
C'est de tous les vocables indistinctement, et non de cas uniquement pathologiques ou tératologiques, que la science réclame 1' « étymologie ». Et si cette étymologie n'est que « phonétique », si l'histoire d'un mot ne se signale par aucune de ces aventures étranges dont est si friande la linguistique de cinéma, l'intérêt scientifique et la valeur de l'étymologie, n'en seront pour cela nullement diminuées.
Morts, vivants, mourants ou malades, les mots nous intéressent, du moment que nous réussissons à en pénétrer l'origine. Et plus cette origine est mystérieuse, plus l'étymologie est « difficile », plus le savant qui l'a percée à jour a le droit d'être satisfait.
La petite secousse d'émotion qu'a éprouvée tout linguiste qui vient de découvrir une vérité d'ordre étvmologique, même dans la langue la plus morte, est d'une qualité supérieure, tout comme celle du géomètre trouvant la solution d'un problème. Moins le rapport à trouver était évident, plus la solution, plus l'étymologie ont de la valeur. Qu'arménien erhi corresponde exactement à gr. oùo (v. Meillet, MSL, XI, 394 ; Grammont, ibid., XX, 252), ou bien, dans un autre genre, que fr. Aliboron ne soit autre que grec ï'ijA^zç)0-i (v. A.Thomas, « Maître Aliboron », Paris, Didot, Public, de l'Institut, MDCCCCXIX), voUà des vérités établies d'une manière définitive. Valent-elles, oui ou non, les inventions les plus merveilleuses des étymologies II, III, etc.?
Si donc l'étymologie populaire et l'étymologie tout court sont deux choses bien difl:érentes, si l'étymologie doit être distinguée de la sémantique, s'il est bien vrai qu'elle a pour objet l'étude non de la mort des vieilles significations ou de la naissance des significations nouvelles, mais bien de
378 XII. LE PROBLÈME ÉTYMOLOGiaUE
l'origine des mots, si, pour tout dire, la science étymologique doit être considérée comme un département de la lexicologie comparable à l'embryogénie dans le domaine des sciences biologiques, quelle méthode suivrn-t-elle pour remplir la mission qui lui incombe ?
Les principes généraux de la méthode sont connus depuis longtemps et ont été appliqués avec fruit par nos grands étymologistes du xix"-' et du xx' siècles. Ils ont été exposés dans un article remarquable que M. Antoine Thomas a publié en 1902 dans la Revue des Deux Mondes et qui a été reproduit en tête des Nouveaux essais de Philologie française, Paris, 1904, p. 1-34.
Les discussions fécondes qui se sont engagées entre M. Thomas et M. Schuchardt à propos de l'étymologie de fr. trouver, et qui intéressent la méthode générale, sont présentes à la mémoire de tous les romanistes. Nous y renvoyons, ainsi qu'aux observations judicieuses que M. M. Grammont a présentées enlacirconstance {R. L. R., XLIX, 548; ib., L, 275).
Un principe ressort de ces discussions, c'est que, si l'étymologiste doit étudier «comparativement etcontradictoirement la succession historiquedes faits, des sons, et des idées » (A. Thomas, N. Ess., 11), il doit, sans méconnaître le rôle capital delà phonétique, ne jamais perdre de vue l'importance du premier de ces trois éléments.
Bien avant la naissance du périodique germanique fVorîer und Sacheii de MM. Meringer, Meyer-Lùbke, Mikkola, Much, Murko, la nécessité où se trouve l'étymologiste de connaître d'une manière précise les faits, est apparue aux lecteurs de cette instructive et féconde polémique.
Les faits peuvent être de deux sortes, historiques ou proprement matériels, et les arguments émis de part et d'autre dans la discussion montrent bien que la connaissance de ceux-ci est aussi indispensable que la notion de ceux-là.
C'est sur des faits que Fauteur de la Faillite s'efforce de