DU REALISME EN ETYMOLOGIE
fonder son « étymologie » de fr. mod. fermer qui, assuret-il, « vient de fer ». Le vïr. fermer «'affermir » « dès les premiers âges de la langue frôlait « clore » <C claudere, quand il s'agissait de l'action d'arrêter, de stabiliser, de fixer, bref de clore une porte, une armoire, un coffre, etc. à on avec clef, serrure, bref avec un objet e-n fer ».
Quand clore <C claudere {clouons, cloue^\ etc. confondit phonétiquement plusieurs de ses formes avec clouer (clouons, cloue:0, le malaise qui suivit cette fâcheuse rencontre homonymique fut réparé par un /érm^r qui, prétend M. Gilliéron, est un « dérivé de fer ».
Cette habitude d'avoir toujours présents à l'esprit les faits matériels correspondant aux mots dont on traite, est on ne peut plus louable. C'est à elle que sont dus la plupart des progrès que M. Gilliéron lui-même a fait faire à la science étymologique, j'entends à « l'étymologie phonétique )), telle que la conçoivent les romanistes « vieuxjeu ».
Des étymologies de ce genre, qui sont parfois de véritables trouvailles, abondent dans l'Abeille. Pour avoir si heureusement percé le mystère des origines de formes telles que miuama-eodé '< abeille », fa^odé « abeille », etc., il faut joindre évidemment à une réelle perspicacité phonétique un sentiment très vif et toujours en éveil de la réalité des choses.
Il est pourtant certaiiis points à propos desquels, au nom même des principes du réalisme étymologique, on se refusera à suivre M. Gilliéron.
Que fr. navette (du tisserand) soit originairement un simple diminutif de nef <C navein, c'est ce dont personne peut-être, sauf M. Gilliéron, ne doute, en songeant à la forme particulière de la navette effilée comme un petit bateau.
Navette, nous dit l'auteur de Y Abeille, n'est pas un dimi-
nutif de navcni, pas plus que avctie n'est un diminutif de ef <C apeiii. Navellc ne doit sa naissance qu'au besoin d'éviter « rhomonymie intolérable ». Un nej {iiapiun') ; une ef {apciii)^ une nef (^navcni) sont devenus u)i navel, une avelle, une navette uniquement pour échapper à l'homonymie (^Ab.,
Admettons ce point, quoique nous puissions objecter que la « collision phonétique » ne soit pas moins à redouter entre une avetteei une navette qu'entre une ef el une nef. Mais le veto de Très Haute et Très Puissante Dame Homonymie n'empêche que, petit bateau ou bateau tout court, la navette du tisserand doit son nom à une comparaison nautique, comme l'exemple parallèle de l'ald. Schiffchen = « petit bateau » et « navette » suffit à le démontrer, sauf à qui ferme les yeux pour ne point voir.
Car enfin les idées particulières que M. Gilliéron peut avoir sur les diminutifs (v. p. 351) ne changent rien à la nature des choses. Quelle différence subtile établit l'auteur de V Abeille entre navet, avette et navette ! A l'en croire, navet serait un diminutif légitime et authentique, sous prétexte que les navets, jeunes et tendres, sont plus succulents que les vieux nefs, ligneux et poreux. Mais une avette ou une navette être des diminutifs ? Quelle prétention !
Les dénégations du maître de la géographie linguistique et ses distinctions d'ufie subtilité tellement admirable qu'on n'en saisit pas très bien le sens profond, feront-elles que la navette du tisserand soit un grand bateau et V avette de Ronsard une grosse bête ? Les principes sacro-saints de l'homonymie ne prouvent rien contre la petitesse de l'abeille, ni contre la forme effilée de la navette, rien non plus en faveur de la délicatesse des moelleux navets.
Enfermé dans son dogme de l'Homonymie, principe d'évolution linguistique, M. Gilliéron s'obstine à considérer le traitement morphologique de ces trois mots et l'apparition du suffixe -elle dans avette et navette comme un résultat