NATURE DU FAIT DE SYNTAXE
par une conjonction que, et que là ce même rapport n'est exprimé par aucun mot spécial ni même par aucune altération du mode verbal dans l'élément subordonné, semble attester le caractère immatériel du fait syntaxique et l'opposer nettement au fait morphologique ou même phonétique dont il parait indépendant.
Il n'en est rien pourtant. Non seulement nous avons déjà montré que la syntaxe est étroitement dépendante de la phonétique, et qu'en particulier la subordination peut se marquer par une simple intonation (v. p. 141 suiv.), mais encore chacun voit qu'il serait impossible, dans les deux exemples que nous venons d'alléguer, d'établir un rapport quelconque entre les deux éléments syntaxiques considérés, si chacun de ces éléments n'était constitué par un groupement de mots déterminés. L'attribution de la folie à la deuxième personne dans l'opinion de la première dont il s'agit dans le vers d'Adam de la Halle cité plus haut, ne peut être étudiée comme fait de syntaxe, qu'à la condition qu'il existe une somme de termes concrets s'opposant les uns aux autres et tirant leur valeur de cette opposition même (cf.de Saussure, Ling. gén., 176, 198). Étudier cette attribution en dehors de ces termes concrets ou d'autres équivalents, c'est faire de la psychologie, de l'histoire, tout ce que l'on voudra : ce n'est point faire de la linguistique.
Des vérités aussi simples n'auraient jamais dû être perdues de vue. Il est regrettable qu'on les ait sacrifiées au souci d'apporter des idées ou des méthodes nouvelles.
La marche à suivre en syntaxe ne peut ditférer foncièrement de celle qu'on doit adopter en morphologie, en lexicologie ou en phonétique. Ce sont toujours des faits concrets de langage dont on doit en dernière anal3^se déterminer les rapports, et non des concepts a priori ou des catégories logiques. La syntaxe n'échappe pas à la loi commune qui régit la science linguistique, à savoir qu'on ne doit pas abstraire la signification et les valeurs des signes matériels qui leur servent de support.
Oublier que tout fait de langage, quel qu'il soit, suppose par définition l'union d'un concept avec une forme matérielle concrétisée dans la parole ou subsidiairement dans l'écriture, ou bien encore présente à l'imagination des sujets grâce à la mémoire auditive ou subsidiairement à la mémoire visuelle, c'est quitter le terrain solide des faits pour s'envoler dans les régions décevantes des théories métaphysiques.
Dans un article récent sur Le renouvellement nécessaire des viéthdes graiiimaticales {Revue Universitaire, XXIX, 2, i6i), dont le retentissement a été considérable, M. F. Brunot ne s'est pas complètement abstenu de spéculations de ce genre. Il déclare être résolu à « sauter le pas, et à dresser une méthode où les faits [grammaticaux] ne soient plus rangés d'après l'ordre des signes, mais d'après l'ordre des idées ».
Etendant cette règle à l'étude de la grammaire, et en particulier de la syntaxe, il pose le principe suivant : « Ce sont les idées à exprimer qui doivent être classées non point sans doute en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comme elles le seraient par la psychologie pure, mais en vue de leurs signes et relativement à eux » (^ib. 167).
Ainsi donc, entre les deux voies qui s'ouvrent pour l'étude de la syntaxe, l'une partant des formes pour aboutir aux valeurs et aux rapports, l'autre suivant une marche inverse, c'est la seconde qui a présentement la faveur des maîtres les plus autorisés en matière de grammaire.
Les difficultés d'ordre pratique offertes par cette méthode, laquelle, à la vérité, a été entrevue et esquissée depuis longtemps déjà, avaient été signalées dès 1878 par Scherer, depuis par Ries ÇWas ist Syntax, p. 9), enfin par M. Albert Sechehaye (La méthode constructive en syntaxe, RLR, LIX, 45). Le correctif qu'y introduit M. F. Brunot, et qui tend à classer les idées « en vue de leurs signes et relativement à eux », est un correctif heureux et néces-
DANGERS DE l'iDÉOLOGIE 43 I
saire. Il ne fait malheureusement pas disparaître tous les inconvénients de la méthode.
Une des objections les plus fortes contre la marche qu'on nous engage à suivre, est que le point de départ proposé est purement logique, nullement linguistique. Le fait logique est une abstraction qui est conçue hors du langage. Le fait linguistique est à l'intersection de la logique et de la physiologie, en ce sens qu'il n'existe que par l'accouplement d'un concept avec une forme matérielle ou avec l'idée de cette forme. En d'autres termes le fait linguistique apparaît toutes les fois qu'une idée se fixe dans un son (ou dans la représentation d'un son), ou qu'un son (ou bien la représentation d'un son) devient le signe d'une idée.
Vouloir connaître et classer des rapports ou des modalités, en partant a priori de l'idée qu'on s'en fait, même si on tend à introduire finalement ces rapports ou ces modalités, dans une forme matérielle, c est faire comme un romancier qui prétendrait retracer avec exactitude « l'histoire naturelle » d'un ménage, et s'en tiendrait aux seules données relatives à la vie d'un des conjoints, alors qu'il était célibataire
Appliquer une telle méthode à l'étude des foits quelconques d'ordre linguistique, c'est courir le risque de formuler des notions et d'aboutir à des classifications, vagues, sans ordre, incomplètes.
Le danger d'être incomplet est le moindre des inconvénients qui menacent les partisans de la nouvelle méthode. Dans les compartiments de concepts dont ils auront dressé le cadre au préalable, et où nous supposons qu'ils auront su éviter toute omission, il s'agit maintenant de ranger les innombrables formules matérielles, chacune à sa place respective. Comment des pièces importantes ne pourraientelles manquer à la collection ? Une grammaire, conçue
d'après un plan de ce genre, devrait être une véritable encyclopédie, comme en convient M. Brunot lui-même ÇRev. Univ., XXX, I, 38).
Toutefois, avec du temps et un grand nombre de dépouillements et d'observations de tout ordre, il n'est pas impossible qu'une encyclopédie semblable puisse être constituée. Admettons qu'on arrive à être sinon tout à fait complet en la matière, du moins aussi complet qu'on pouvait l'être par l'application des vieilles méthodes. Il sera beaucoup plus difficile d'être précis dans la définition des cas particuliers ou généraux qui se présenteront.
Un des chapitres de la future grammaire, dont M. F. Brunot nous trace les grandes lignes (^ib., 21), est consacré à la « Caractérisation '■>.
Cette catégorie logique, dans laquelle on nous propose de faire entrer les faits linguistiques, est en vérité d'une compréhension bien large.
Nous n'arrivons pas, pour notre part, à voir nettement les frontières d'un si vaste domaine.
« Coiiiine ça, vous sortez » ! Voilà, nous dit-on, un exemple de caractérisation {ib., 32).
Nous admettrons volontiers que l'expression comme ça, de nature foncièrement familière dans le français actuel, puisse servir à caractériser l'acte d'une personne qui sort d'après la pensée ou les sentiments de la personne qui lui parle. Une foule de nuances de sens, variables suivant les situations respectives des interlocuteurs, peuvent être rendues par ces deux mots : comme ça. Ou bien ils expriment une idée de cause à effet dans la pensée de la personne qui parle : « du moment que je vous vois là, c'est donc que vous sortez », ou bien simplement une idée de cause plus générale ou de temps : « puisque vous ave^ terminé votre tâche, maiuienant que vous êtes guéri, vous sortez ».Ils peuvent correspondre à une idée de concession : « bien que je vous l'aie iléfeudu, déconseillé, bien que vous niaye'^ dit le contraire, vous