NATURE DU FAIT DE SYNTAXE
Qu'il s'agisse de faits d'emprunts ou de faits indigènes dus ou non à l'analogie ou au libre jeu des lois phonétiques, les développements morphologiques, comme les autres faits du langage, gagnent à être étudiés à la fois en fonction de leur répartition géographique et de leur évolution historique attestée par les documents écrits de l'époque moderne ou de l'époque latine.
Seule cette combinaison des divers éléments d'appréciation permettra de fonder sur une base solide cette morphologie générale des langues romanes qui, mettant en regard l'identité des causes avec l'identité des résultats, permettra au romaniste de s'élever au-dessus des contingences particulières et de contribuer à l'édification d'une morphologie générale vraiment digne de ce nom, c'est-àdire comportant l'étude d'ensemble de tous les faits d'ordre morphologique qui se répètent identiques dans les principales langues humaines connues.
La syntaxe est étroitement apparentée à la morphologie. Celle-ci étudie les formes : celle-là les fonctions.
Ces deux ordres d'investigation se pénètrent. Dire que fassions est la première personne du pluriel du subjonctif de faire, c'est constater un fait morphologique ; et étudier les emplois de faire ou de fassions dans la phrase, c'est traiter des questions de syntaxe. Mais la série des formes du verbe faire ne constitue un système morphologique que dans la mesure où il existe une correspondance entre chacune de ces formes et une ou plusieurs fonctions dans la phrase. Inversement une fonction grammaticale, un rapport, une modalité quelconque, n'ont d'existence linguistique que dans la mesure où ils sont supportés par quelque forme matérielle (voir de Saussure, Lin^. gén., 197-8).
D'où l'on peut conclure que le théoricien isole la syntaxe de la morphologie par un effort d'abstraction ; mais qu'en réalité morphologie et syntaxe ne sont que deux aspects d'un seul et même objet.
Tout se tient en linguistique. L'observation n'en est pas nouvelle. Le domaine de la syntaxe n'est pas un enclos fermé, privé de toute communication avec le dehors. Ce n'est pas davantage une région supérieure dominant toutes les autres, et leur faisant la loi. Certaine école actuelle de linguistes ou de grammairiens semble avoir sur le problème des vues inexactes.
La syntaxe, nous dit-on, est, dans sa définition la plus courante, la science du groupement des mots dans la phrase. Ce groupement n'étant qu'une entité abstraite, demande donc une étude spéciale. Elle est justiciable des méthodes propres à la logique ou à toute autre science de l'abstrait plutôt que des méthodes ordinaires de la linguistique.
La critique d'twie conception de ce genre est tellement facile, qu'elle est du domaine de l'évidence. Il est vrai que l'ordre des éléments de la proposition est une pure abstraction. Mais cette abstraction serait dénuée de tout sens, si les réalités concrètes, en l'espèce les mots qui constituent la phrase, étaient eux-mêmes inexistants.
On nous opposera peut-être des tours comme ceux du vieux français : je cuit plus sot de ti ni a (Adam le Bossu, /. de la Feuillée, 341) ou du vieux provençal : no setnbla sia corals amies. Dans des phrases de ce type, le rapport de subordination du deuxième élément, plus sot de ti ni a, vis-à-vis du premier, /é^ cuit, paraît être une abstraction pure, et par suite il est hors d'état de donner prise à la méthode proprement linguistique, puisqu'il n'est exprimé par aucun mot, contrairement à ce qui se passe en français moderne, je pense qu'il n'y a personne de plus sot que toi. Le fait même qu'ici un seul et même rapport de subordination est exprimé