VALEUR DE L ATLAS LINGUISTIQUE 4I
sur toute la carte de ï Atlas », le même sujet très intelligent et sa mère ont répondu lé op littéralement « les abeilles », lorsqu'il s'est agi de traduire le mot « essaim ». Cette forme ôp, que M. Gilliéron dérive de *iuespa (Jh., 32), « prend le caractère d'une relique très» précieuse ».
Ainsi donc l'auteur de V Abeille se contente d'un témoignage unique — ou double en mettant les choses au mieux — celui de cet enfant et de sa mère, pour affirmer que le point 294 « seul dans toute la Gaule romane » est actuellement le dépositaire de ep <i*iucspa « abeille » (Jb., 119). Et voilà une des maîtresses poutres de la charpente sur laquelle repose toute la construction ! Celle-ci se développe dans une bonne moitié du livre de V Abeille : entrée du mot « guêpe » dans la signification d' « abeille », chassécroisé sémantique des plus palpitants dont toute la région picardo-wallonne -a été le théâtre.
Sans doute on ne peut nier que l'auteur ait fait valoir d'autres arguments pour étayer son système ; on ne peut nier que les déductions de sa « géologie linguistique » soient d'une ingéniosité admirable. Le raisonnement qui tire le vfr. littéraire eps « abeille » de *iuespa par voie d'emprunt est conduit de la manière la plus logique du monde. Mais enfin quelques suppléments d'information sur le patois de ce fameux point 294 et sur les patois des points environnants eussent été les bienvenus.
Dans l'esprit du lecteur de V Abeille, une crainte subsiste, malgré toutes les démonstrations qui défilent devant lui de page en page, c'est que là où l'auteur voit « l'apothéose d'une loi » (Jb., 36), il n'y ait en réalité qu'un simple fait individuel.
A l'autre extrémité du domaine gallo-roman surgit un doute plus grave encore.
Gourmandant les « étymqlogistes qui ne se soucient pas des étymologies que le peuple a faites avant eux », l'auteur de V Abeille s'attache à donner des exemples pour illus-
42 II. LA MÉTHODE GÉOr,RAPHIQ.UE
trer une théorie qui lui est chère et qui sera discutée plus loin, celle du conflit entre les mots homonymes.
Le groupe hl latin intervocalique s'étant réduit à / au moins partiellement en picard {*affibulare >> affilier, *criblare > criler), le dérivé de sahuJum, devenu saler, est entré en conflit avec saler, dérivé de sal « sel », et par suite a disparu, à Saint-Pol par exemple, où il ne subsiste que dans une acception technique particulière : saler «< repiquer un plant [dans le sable] en attente ».
Désireux de trouver dans le domaine provençal un exemple à mettre en parallèle avec le cas picard, l'auteur de V Abeille ajoute, p. 221 : « Comme saler « sabler » dans le Nord a dû disparaître, un sanla « sabler » du Midi, encore existant selon Mistral, produit ancien et phonétique remontant à W^z<///;;i, signifiait aussi nécessairement «saler» répandre de la sau {sel), et a disparu devant « saler » : conflit entre des homonymes très étrangers l'un àl'autre.»
Que saulaa'it dû « nécessairement » signifier « saler », c'est ce dont les romanistes « non-géographes » et les simples provençalistes ne pourront s'empêcher de douter. Sanla n'avait aucune bonne raison pour prendre le sens de « saler » , puisque salar à l'époque ancienne, sala à l'époque moderne, avec leurs dérivés salada, salador, saladura sont à peu près universels dans le Midi, et que ces formes y sont anciennes comme tend à le montrer le marseillais sara (cf. m. paro <! lat. pala).
Formellement *saula « saler » est à peu près impossible: dérivé de saii après la vocalisation de / finale, le verbe aurait été *saua ; tiré de sal avant la vocalisation, il devait être sala, et il l'a été effectivement, si toutefois sala ne dérive pas d'un salare déjà latin, ce qui est possible et même vraisemblable, et nous ramène à ce dernier cas. Une forme *saula « saler » n'aurait pu naître que d'une contamination de salar par sau (ou *sa'uar). Mais, à supposer que cette contamination ait tendu à se produire, ce fameux