LA GEOGRAPHIE LINGUISTIQUE ET LES « DOGMES
*sanla « saler », forme mythologique, sorte de « fantôme lexical » — 'pour employer une expression qu'a créée la géographie linguistique — aurait été maintenu dans le néant par son très réel et très matériel concurrent homonymique, le smila « sabler » préexistant.
D'où il résulte que cet imaginaire *saula « saler », véritable moulin à vent, contre lequel, au dire de la Géographie linguistique se serait battu saula « sabler », et dont l'existence n'est attestée ni en vieux-provençal par le Petit dictionnaire provençal français à'^vaW Lévy ou parle Provenyilisches Supplément Wôrterbiich du même auteur, ni en provençal moderne ^zr Lou Trésor dôu Félihrige dt Mistral, ni par les cartes « saler » ou « sabler » de V Atlas linguistique, ni enfin par la Table de l'Atlas linguistique de la France semble somme toute, et si nous ne nous trompons, reposer sur une pure hypothèse de M. Gilliéron.
L'auteur, qui présente l'existence de ce *sanla « saler » comme un fait « nécessaire », termine sur la conclusion suivante, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est assez malencontreuse à cette place : « Ces faits, écrit M. Gilliéron (p. 221), sont géographiquement, c'est-à-dire mathématiquement démontrés. On ne peut les nier qu'en renonçant à un examen scientifique et en se retranchant derrière des dogmes non soumis au raisonnement. La langue est pleine de faits de ce genre. Ils détruisent beaucoup de notions étymologiques et phonétiques reçues, mais ils les détruisent au profit de la science qu'évoquent les étymologistes et les phonéticiens. »
N'est-ce point Bossuet qui a écrit, et M. Gilliéron qui a répété en guise de conclusion à sa notice, où il attaque le compte-rendu de M. Thomas (op. cit., 1904, p. 23): « Le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses, parce qu'on veut qu'elles soient. » Voilà de ces vérités éternelles touiours bonnes à méditer.
^-1 11. LA METHODK GHOGRAPHiaUE
Quelle est donc cette preuve « mathématique » qui nous est présentée sinon comme l'apanage exclusif, du moins comme un des attributs habituels de la géographie linguistique, la seule discipline qui fasse apparemment table rase des dogmes? Quel est donc ce procédé de démonstration, quelle est cette « méthode géographique » enfin, qu'a fondée l'auteur de V Abeille et dans laquelle il puise une si grande force d'affirmation ?
Après avoir mis à l'épreuve la qualité des matériaux qui ont servi à édifier le système, et qui n'ont pas tous — il faut le reconnaître — la valeur douteuse révélée pour certains d'entre eux par notre examen, nous devons définir succinctement ce système, considéré maintenant en luimême et dans son essence avant d'en suivre les applications aux différentes parties de la linguistique. ■ La méthode nouvelle a été esquissée dès 1904 dans la réponse au compte rendu de M. A. Thomas (p. 8) : « Les conditions géographiques dans lesquelles les faits linguistiques se présentent sont par elles seules démonstratives d'autres faits. »
Depuis cette époque, dans ses publications successives, le maître n"a fait que tirer les conséquences de cette formule générale, précisant par des exemples plutôt que par des théories abstraites la nature de ces «conditions géographiques » et le genre des démonstrations qu'elles fournissent.
Celles-ci peuvent être ramenées en dernière analyse à deux types et sont fondées sur l'application de deux principes qui découlent de la formule générale posée au début: le principe de la configuration géographique des aires linguistiques ; — celui de la superposition desdites aires. Le premier s'applique à la géographie d'un seul et même fait considéré en lui-même. Le second concerne la géographie de deux ou plusieurs faits comparés entre eux.
Le principe de la configuration repose sur cette idée que la répartition des mots, des formes, etc. qui expriment une
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idée donnée dans un domaine géographique donné, peut retracer, de manière éloquente pour qui sait regarder, la naissance, les vicissitudes, l'histoire enfin de ces formes, de ces mots, etc.
L'idée d'« abeille » est exprimée actuellement sur le territoire de la Gaule romane par un grand nombre de mots qui peuvent se ramener aux types suivants : i° le latin apem ; 2° le dérivé abeille, aveille, etc. ; 3° le à.én\é avelte ; 4° le dérivé essette ; 5° les expressions mouche à miel, mouche d'essaim-, mouche de ruche, moiichette, etc. Chacune de ces formes recouvre des aires géographiques déterminées (voir la carte d:^nsV Abeille, in fine).
Le fait que apem s'est conservé dans quatre aires territorialement distinctes : 1° au nord, dans l'Artois; 2° à l'est, dans la Suisse ; 3° au nord-ouest, à Guernesey ; |° au sud-ouest, dans le Médoc, prouve, selon l'auteur de V Abeille, que apem a été employé primitivement dans toute la région intermédiaire entre ces quatre aires, lesquelles ne sont « que les points d'affleurement » d'une couche primaire recouverte progressivement par d'autres couches secondaires, tertiaires, etc.
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aveile 1 \'^'^[~
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abeille
FiG. 5. — « Abeille « dans la Gaule romane (schéma).
Les croix marquent remplacement de six petites aires
où mouche signifie « abeille ".
46 II. La méthode géographique
Veut-on un autre exemple non moins significatif mais nécessitant une tout autre interprétation ?Dans un domaine beaucoup moins vaste, celui qui est décrit dans le Petit allas lingliisliquc des Landes et dont les parlers ont été explorés en détail, commune par commune, la carte « rossignol », p. 333, offre un plexus de formes qui peuvent se ramener à trois types : 1° fusimfn, fusimp'i; 2° riifim,in, riu-iijnn, fèflmin ; 3° rîisiiKnv;rn^inçw,fè€iiiow.
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