‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 69 sur 149 · PRONONCIATIONS SAVANTES · texte numérisé non relu

PRONONCIATIONS SAVANTES

pas moins d'origine savante dans ce mot de « nature religieuse ».

L'explication qui tire directement respirer, espérer et consorts du kt. respirare, sperare, etc. a pour elle le mérite de la simplicité.

Pour notre part, sans l'accepter telle quelle, nous croirions volontiers que vfr. respirer, espérer, etc. ont subi le même traitement que vfr. sospirer ; que, sous les graphies respirer, espérer, etc. postérieures au xii^ siècle — date approximative de la chute de 1'^ — il faut supposer une prononciation ancienne, identique à celle que recouvrait la graphie sospirer; qu'en un mot 1'^ du français moderne, dans les mots où elle se prononce, est due à une restitution savante d'après les formes latines étymologiques. Cette restitution a été aidée par la persistance de la graphie traditionnelle. Dans soupirer, le rétablissement de Vs a bien pu être empêché par la présence d'une s à l'initiale (dissimilation consonantique préventive).

« Epeler, éprouver, mots populaires, poursuit M. Gilliéron (jb., 230), mais espérer, respirer, mots savants : c'est le monde renversé ! » Mais quel mot de la langue littéraire, quel mot latin enfin, assez proche de franc, spellon, aurait pu venir soutenir 1'^ défaillante de vfr. espeler ? Et pourquoi refuser à éprouver le droit de cité parmi les mots héréditaires? Peut-on dire quesprueue rimant avec rueve ÇRen., 359, Chr. Bartsh) fasse figure de mot savant ?

Non ! nous l'avouons, l'étymologie par- esprit ne nous a pas convaincu.

Le raisonnem-ent sur lequel on s'appuie pour refuser à franco-prov. tsivra « chèvre » le caractère de mot populaire et peut-être aussi à laivro « livre » — la rédaction n'est pas claire —, est plus compliqué, mais n'est pas plus satisfaisant (Abeille, 198-9).

Un traitement phonétique, nous dit-on, qui s'étendait

sur tout le domaine franco-provençal, tendait à réduire le groupe -vr- à -;-. Puis il y a eu des cas de régression : -ra été remplacé par -vr-, dont il était sorti. Un mot comme ■livra <iaiira « vent », un imparfiiit /ïr <iir <Cej-ût, où la régression est fausse, en donnent la preuve. « Il en résulte, ajoute l'auteur, que la « chèvre » (type lsivra)n est pas, à vrai dire, un mot populaire dans une région où l'on a et a eu de tous temps beaucoup de chèvres, alors qu'on a prétendu que laivro « livre » était, en franco-provençal, par le traitement soi-disant régulier de 1'/ latin qu'y a subi ce mot, la seule forme populaire qui, en France, remontât à librum latin ! On voit par cet exemple comment une loi phonétique qui, par un heureux hasard se révèle comme trompeuse, pourrait tout aussi bien ne pas se révéler comme telle, et combien dès lors il faut peu de chose pour faire naître une loi qui, prenant naissance en un ou deux mots, se répercute sur toute la masse linguistique phonétiquement congénère. Ne serait-ce pas là l'origine même de bien des lois phonétiques, qui commenceraient par un mot et finiraient par s'appliquer à tous ceux qui ont le caractère modifiable de la modification apportée à ce mot » ?

Nous allons voir ce qu'il faut penser des conclusions générales tirées par M. Gilliéron des deux faits particuliers qu'il allègue. Mais en ce qui concerne spécialement la nature de tsivra et de laivro, si vraiment le franco-provençal tsivra est sorti de tsira par « régression phonétique », — ce qui après tout n'est pas invraisemblable — , s'ensuit-il que le mot ne soit pas « populaire » ? Le phénomène de la régression n'est-il pas populaire ? Est-il Kapanage caractéristique des langues savantes, ces « langues stagnantes », comme M. Gilliéron les appelle lui-même un peu plus loin ? Enfin la régression s'opère-t-elle nécessairement par l'intermédiaire et sur le modèle d'un mot savant ou d'une série de mots savants ?

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S'il n'en est pas ainsi, tsivra est aussi populaire que laivro lui-même, lequel, dans le sens de « liber », « écorce d'arbre », répond phonétiquement à roum. lior, làor, pris dans un sens analogue (v. Meyer-Lùbke, REW, s. v°).

La phonétique n'est donc pas un instrument inutile ou trompeur, incapable de déceler les traces d'influence savante qui se cachent dans certains mots. La conformité d'un mot avec le traitement phonétique en vigueur dans une langue n'est pas une preuve, mais est un indice, de la nature héréditaire de ce mot. La discordance d'un mot avec le traitement phonétique en vigueur est le signe auquel on reconnaît à peu près sûrement un emprunt ou un mot savant.

Quant à l'hypothèse sur laquelle M. Gilliéron termine son intéressante note, et qui tend à nous faire considérer certaines lois phonétiques comme produites par la généralisation de traitements tout d'abord isolés dans un ou deux mots, nous ne nierons pas la possibilité d'extensions de ce genre, mais nous rappellerons la conclusion à laquelle nous a conduit l'examen de la théorie des « Mirages phonétiques ». A supposer qu'il existe réellement des séries homophones un peu développées et complètes, qui se soient constituées dans un parler déterminé par voie de régression ou fausse régression, à supposer que la régularité de certains traitements phonétiques soit une régularité factice obtenue après coup sous l'influence d'emprunts à d'autres parlers vivants ou à la langue mère morte, ce n'est pas de cas particuliers, forcément peu nombreux et de portée restreinte, qu'on peut inférer quoi que ce soit touchant la nature et la genèse des lois phonétiques véritables s'exerçant sur des séries de mots considérables, dans toute l'étendue du lexique, à l'intérieur d'un idiome déterminé.

La reconstruction et la régression phonétiques sont des phénomènes très réels. L'adaptation des emprunts à la pho-

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258 IX. LES « LOIS PHO\LTIQ.Ub:S »

nétiquc des parlers emprunteurs est un phénomène non moins réel. Il faut en dire autant des traitements qui peuvent être empruntés soit à une norme vivant dans un parler étranger, soit même à une norme de langue morte. Mais tous ces cas, plus ou moins fréquents, qui introduisent dans la phonétique d'un idiome, tantôt un trouble véritable, tantôt un ordre artificiel, ne peuvent être mis en balance, — si toutefois Ton considère le développement normal de la langue dans ses parties vitales, — avec l'évolution spontanée de l'élément phonétique hérité par l'idiome de la langue mère qu'il continue.

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