PRONONCIATIONS SAVANTES 23 I
romantique et la même valeur critique que celle qui a été établie entre la littéraire populaire et la littérature savante. «
Ainsi donc on s'attaque maintenant à une conception qui a de tout temps joué un rôle essentiel en linguistique. On veut renverser le garde-fou qu'a établi dès le début la sagesse des linguistes. On s'efforce de transporter dans l'étude des langues des principes qui ont rénové la critique littéraire médiévale, comme si les conditions de la littérature, luxe des peuples, étaient comparables à celles de la langue, besoin permanent. Le désir d'étonner le monde par des inventions sensationnelles a perdu nombre de prétendus inventeurs.
C'est dans la lecture de V Abeille, et sans doute en particulier de la page 1 5 de ce livre, — où l'expression a peut-être légèrement dépassé la pensée de l'auteur, — que M. Terracher a puisé sa belle audace. La prétention de négliger la distinction traditionnelle entre les mots savants et les mots héréditaires est pour le moins amusante chez l'élève d'un maître qui écrit, sans frémir, des mots tels que diminutivité ou dédiminutivisaiion. Mais, au mépris de l'évidence, on veut confondre avec les mots savants — • je dirais même savantissimes — le menu fretin de la langue courante.
N'est-ce point exagérer, fausser même la doctrine de M. Gilliéron ? L'auteur de V Abeille, aux yeux de qui (p. 265é) le verbe récupérer est un « mot savant » créé pour obvier à la collision homonymiquede recouvrer et recouvrir (part, recouvert), acceptera-t-il les réserves de son disciple ? Selon le maître, estimer est bien « un mot savant », qui a remplacé son prédécesseur populaire, afin que fût évitée la confusion de esmer et de aimer {ib., 270). Comment M. Terracher va-t-il concilier ces explications avec sa propre théorie ? M. Gilliéron admet qu'il y a eu dans l'histoire du français littéraire, principalement à l'époque de la Renaissance, une « reprise de contact » avec le latin, qui a contribué, pour la plus grande clarté de notre sémantique, et pour la régularité de notre phonétique, d'une part à diffé-
2)2 VIII. EMPRUNTS liT « MOTS SAVANTS »
rencier les mots homophones, et d'autre part aussi, semble-t-il, à unifier certaines séries phonétiques divergentes.
Mais cette idée d'une « reprise de contact » entre le français et le latin, bien qu'admise et énoncée par le maître de la géographie linguistique, ne trouve pas grâce auprès de M. Terracher. « Il n'est pas assuré, écrit- il (M. S. L., XXI, 154), que « reprise » de contact soit l'expression juste ; il se pourrait que le contact, jamais interrompu, ait été pour le moins aussi fort des origines de la langue à la tin du xiii*^ siècle qu'il l'a été au xvi^ siècle ou depuis. »
Voilà qui est un peu fort en effet. Peut-on renoncer avec plus de désinvolture aux enseignements de l'histoire, qui nous montre la culture latine s'affaiblissant progressivement durant tout le haut moyen âge et devenue pour ainsi dire nulle en Gaule au vii^ siècle ? N'est-ce point exagérer singulièrement le rôle de la douzaine de moines au maximum, qui, dans ces époques d'ignorance, ont à peine su conserver pour eux-mêmes quelques rudiments de culture, et n'ont exercé aucune influence, nous ne disons pas sur les masses qui pratiquaient la langue, mais même sur une élite intellectuelle, qui n'existait vraiment pas.
Si la distinction des mots savants et des mots populaires est appelée à tort romantique, par M. Terracher, nous qualifierons à juste titre de décadente la théorie du contact ininterrompu du français avec le latin « depuis les origines de la langue ».
En réalité, M. Gilliéron semble être dans le vrai lorsqu'il écrit (^Abeille, 230) qu'on a eu tort de faire du critère phonétique un critère absolu pour distinguer les mots populaires des mots savants. Ce critère n'a qu'une valeur relative. Tel mot, conforme aux lois phonétiques d'un idiome, peut être un mot savant « pétri a la française » {Faillite, ici). Rien n'est plus juste. L'ital. secolo ne se dénonce pas d'une manière évidente comme un mot savant, et pourtant
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c'est un terme indubitablement pris à la langue de l'Eglise, aussi bien que fr. siècle, prov. secîe, esp. sigîo. L'italien, dont la phonétique est, plus que celle des autres langues romanes, proche du latin, est rempli d'exemples analogues (Meillet, Ling., 319), qui sont un peu moins fréquents, quoique nombreux encore, dans les autres idiomes néo-latins.
Mais gardons-nous de toute exagération. La phonétique, sans être l'instrument unique et infaillible que nous aurions tort de supposer, nous révélera le plus souvent la véritable origine des mots livresques.
En français surtout, l'importance des altérations subies depuis l'origine par le fonds populaii-e rend particulièrement facile le départ entre les deux. Car, si le critère phonétique n'a pas de valeur absolue, il a pour effet de dénoncer du premier coup les mots savants qui s'écartent de certaines normes phonétiques héréditaires. En définitive, avant d'être adn-iis par les linguistes dans le groupe des mots dont la tradition orale, dans un idiome déterminé, n'a jamais été interrompue, chaque mot est justiciable d'un conseil de révision spécial, où non seulement sa forme phonétique actuelle, mais encore ses antécédents de tout ordre, doivent être soigneusement pesés et examinés.
L'auteur de Y Abeille n'est pas loin sans doute de voir les choses sous ce biais. Mais, dans l'appréciation des cas d'espèce, il n'a pas su toujours garder une impartialité suffisante. Aux solutions traditionnelles les plus satisfaisantes — mais qui sans doute ont le tort d'être traditionnelles — il en préfère souvent d'autres, dont le seul mérite — • tout imaginaire — semble être la nouveauté.
Que respirer soit savant, et soupirer populaire, comme le veut le Dictionnaire général, M. Gilliéron ne consent point à l'admettre (^Abeille, 227). Apparus tous les deux au xii^ siècle, d'après les inventaires des lexicographes, les deux mots n'avaient, selon lui, aucune raison, l'un de perdre, et l'autre de garder son s. « Etrange faveur du
hasard qui fait naître respirer à l'époque où sûn{s)pirer perd son 5 ! »
Mais, quel argument fait-on valoir pour combattre l'explication du Dictionnaire f^éucral} Est-il bien sûr que l'existence de soiispirer dans des patois actuels infirme la thèse exposée dans ce dictionnaire ? A ce compte, vêtir doit être considéré comme étant de même souche que vestiaire, puisque des patois français disent veslir ou vestiment. De respirer, en regard de soupirer, on rapproche espérer, bien vivant, au lieu d'éperer qu'on attendrait, et qui existe en réalité dans des patois sous la forme épei, épai « peut-être ». Mais ce rapprochement ruine-t-il l'hypothèse d'une origine savante de respirer ? Sous prétexte que l'idée de sperare a été de tout temps nécessaire, faut-il considérer espérer comme populaire et mettre, en dépit de la phonétique, espérer, respirer, soupirer dans le même sac ?
Mais arrivons à l'explication qui doit renverser toutes les idées reçues relativement à l'étymologie en question. « Il y avait un mot, observe M. Gilliéron (//;., 228), qui, par sa nature religieuse, échappait à la loi phonétique concernant la chute de 1'^, c'était spiritns : espirit, esperit, esprit. » Par étymologie populaire, esprit a préservé de toute chute 1'^ de respirer comme aussi d'espérer. Quant à soupirer, « plus lointain formellement d'esprit », il n'a pas subi la même influence, et a perdu son s.
Cette explication, qui n'est étayée par aucune preuve, — sauf un vague rapprochement d'ordre stylistique avec ald. « den Geist aufgehcn » — « hauchen, aushauchen » — ne convaincra pas tout le monde. Mais elle montrera clairement à toute personne non prévenue que l'hypothèse d'une étymologie populaire, quand bien même elle serait un progrès et non une complication inutile, repose toujours sur la distinction fondamentale entre les mots savants et les mots héréditaires. Qu'esprit — , si esprit il y a, — ait prêté son s à espérer et à respirer, cette s n'en est