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TENDANCES ET LOIS

comme llegada, vmido, comida, mais alors n'intervient que dans une prononciation plus rustique. La même tendance s'affirme dans la prononciation familière et particulièrement relâchée du français lorsque la consonne, sonore, est placée entre voyelles semblables, principalement des voyelles de grande aperture : oui Maame.

Personne ne pourra nier que le traitement des consonnes est en relation étroite avec leur place dans le mot. Du moment que cette relation existe dans les langues les plus diverses, qu'on la constate durant la phase primitive de l'évolution des langues romanes, qu'on la retrouve dans les langues romanes sœurs à l'époque moderne, même si on n'en avait pas d'exemple pour la période historique de l'histoire du français — ce qui n'est nullement le cas — , il importerait de faire une distinction qui en tout état de cause demeure essentielle.

Nous nous refusons à introduire dans la phonétique romane de prétendues améliorations aussi peu rationnelles. Nous continuerons à séparer l'étude des consonnes initiales et des consonnes intervocaliques, l'étude des voyelles accentuées et des voyelles atones. Comment négliger des distinctions, pierres angulaires de toute explication scientifique, alors qu'il importe de définir avec la plus grande précision et dans le plus minutieux détail les conditions dans lesquelles se trouvent les phonèmes dont on étudie les rapports et l'histoire.

En procédant selon cette sage méthode, après avoir fait abstraction des éléments divers, actions analogiques, emprunts, mots savants, etc. qui apportent le trouble dans l'évolution d'une langue, pouvons-nous espérer rencontrer dans un idiome quelconque un développement en tous points régulier, des traitements phonétiques exempts de tout accident, invariables, constants, absolus ?

Il n'en est rien.

Dans toute langue, et en particulier dans les parlers populaires, il est un certain nombre de changements phonétiques qui ne s'expliquent ni par l'analogie, ni par des emprunts, ni par des influences savantes. Ils se produisent dans des conditions à la vérité très définies ; mais ils n'offrent point le caractère de nécessité constante, qui permettrait seul de les faire entrer dans des formules générales impératives, en un mot de les réduire en lois.

L'existence de ces faits, qui ne sauraient en aucune façon être attribués à un pur hasard, paraîtra toute naturelle lorsqu'on aura déterminé la différence qui sépare la notion de tendance phonétique et la notion de loi phonétique.

La tendance phonétique est à la base de la loi phonétique. Toute loi est l'expression d'une tendance. Mais une tendance n'aboutit pas forcément à une loi .

La tendance phonétique peut avoir deux causes principales : l'une physiologique, l'autre psychologique. Il est vrai qu'une action psychologique peut influer sur la tendance physiologique (v. chap. v), et la réciproque n'est pas moins vraie. Mais, dans le premier cas, la tendance est due avant tout au fonctionnement matériel du mécanisme phonateur, tandis que, dans le second, elle consiste dans un effort intellectuel, conscient ou subconscient, des individus s'efforçant de réaliser une norme linguistique dont ils ont une conception plus ou moins nette.

Cela étant posé, la tendance apparaît con\me une torce plus ou moins latente qui pousse l'idiome dans une certaine direction, mais qui n'aboutit pas nécessairement à un plein effet, et qui, par conséquent, peut ne se manifester que dans des conditions toutes particulières, lorsqu'elle est favorisée par un concours de circonstances souvent très complexes. Ces circonstances sont si complexes qu'elles échappent même parfois à toute analyse, et que les manifestations auxquelles la tendance aboutit semblent isolées ou sporadiques, offrant un caractère particulier et

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en apparence facultatif, incompatible avec le caractère général et impératif qui est le propre de la loi phonétique proprement dite.

Celle-ci est l'expression d'un rapport constant^ d'une concordance obligatoire entre deux états de la même langue chronologiquement différents. « On constate qu'à un moment donné, dans une région donnée, tous les mots présentant une même particularité phonique sont atteints du même changement : ainsi la loi d'après laquelle les sonores aspirées de l'indo-européen sont devenues des sourdes aspirées : i. e. *dhûmos >> gr. Gûp.cç, frappe tous les mots grecs qui renfermaient une sonore aspirée : *nebbos ^ ^^z^cq *niedhu '^ [xiOu, etc.; la règle d'après laquelle s initiale devant voyelle devient h (esprit rude) *septm^ é-xâ, s'applique à *.y('/'^ô >■ ep-iro, *sus >> Zq et à tous les mots commençant par s.

Cette régularité, quelquefois contestée, nous paraît très bien établie ; les exceptions apparentes n'atténuent pas la fatalité des changements de cette nature, car elles s'expliquent soit par des lois phonétiques plus spéciales, soit par l'intervention de faits d'un autre ordre : analogie, etc. » (de Saussure, Ling. gén., 136).

Un exemple mettra en relief l'opposition entre la notion de loi phonétique ainsi comprise et la notion de tendance phonétique.

Trois mots se présentent en ancien provençal sous une forme hétéroclite : ce sont côide <i ciibitmii, en regard de côbde, côvede ou même code « coude »; coisna (Crois. Alb., 2513) en regard de cosim, co^tm, côsena, colsera <C *cûJnna (y. Thomas, N. Ess., 216) et de colser, cotiser « matelas » <i* culcere (Jb .^ ; enfin coitivar, coitiva <i*ciillivai en regard de coitivar, coitiva = vfr. coutiver.

La présence d'un / dans ces mots fait difficulté. On a tiré coide de lat. cu(h)itum (y. Anglade, Grain, de Yanc. prov., Paris, 1921, 1^2), ce qui n'est pas sans offrir des dif-

Hcultés. En réalité le cas de coide doit être lié à ceux de ansna, coitiuar ainsi qu'à ceux de prov. mod. couiire (Mistral ; A. L.) à côté de contre, v. prov. côltre <C cûltruni et de béarn. mod. poiiylroun « poltron » (Lespy, Die. béani.), et tous les cinq doivent être rapprochés du traitement bien connu de mfdtiim dans la péninsule ibérique, arag. iiinito, esp. iiiiiy.

Le y de coitivar, eoide, coisna, coiiilre et pouytroiin s'explique de la même manière que le y d'esp. muito, tiiny : la sonante de timbre vélaire, soit i soit ta, se trouvant en contact: 1° avec une consonne de timbre dental, /, d, s, qui la suit; 2° avec la voyelle vélaire, ô fermée qui la précède, abandonne son timbre vélaire à la fois par différenciation, sous l'influence de la voyelle précédente, et par assimilation à la consonne qui suit. En effet dans multum la consonne /, au lieu d'avoir produit son effet ordinaire qui consiste à provoquer ou à parachever la vélarisation de /, en en reculant le point d'articulation (comparer saltuin >prov. saut, esp. soto), exerce une influence assimilatrice, qui ramène en avant vers la région dentale le point d'articulation de la sonante. Dans ce mouvement en avant, celle-ci s'arrête au milieu du palais, c'est-à-dire à yod.

Mais cette action assimilatrice de la dentale ne se déclenche qu'à la condition qu'un 6 fermé, voyelle à timbre vélaire, se trouvant en contact immédiat avec la sonante vélaire, exerce sur celle-ci une action différenciatrice, et tende à lui faire perdre son timbre vélaire. La force différenciatrice de la voyelle, s'additionnant à la force assimilatrice de la consonne, amène la sonante au timbre palatal yod. Le contraste avec les traitements de altenim prov. autre, esp. otro, etc. d'une part, et de ûlvam prov. m. ouvo, esp. ova, etc. d'autre part, montre bien que le contact de 1'/ avec un ô précédent et une consonne dentale subséquente est la double condition indispensable à l'apparition de la palatale. Le 3' résulte donc d'un concours de circonstances assez

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complexes : deux tendances différentes convergeant vers le même point ont exercé leur action dans le même se,ns.

En provençal la double force d'induction de /, s et de à n'a produit son effet que d'une manière toute partielle. Elle s'est exercée d'une part sur Vy issu de i, devant t, dans coitivar <C coutivar, coitre <C contre, pouytroun « poltron » ; devant s, dans coisna <C cmisna ; mzis, escoutar <C ausadtare, amtcl <i cûltellum, poiit'y^ (^po^i\) <ipidtem « bouillie », niout <C multum, etc. et poiisar {pohai-) <C pûlsare, etc. ont échappé à son action. D'autre part, elle s'est exercée sur Yîj issu de h spirant dans coide <C coîjde <C ciïlnîum, mais ni *remôi'ltiiin >> remonte (Girard de Ross.^, ni dnbitat, etc. •n'ont subi son influence.

Il est remarquable que quatre des cinq mots du provençal ancien ou moderne où ce traitement est attesté présentent tous une occlusive vélaire devant Va fermé : câide, côisna, coitivar, côilre. La force d'induction de la voyelle vélaire a-t-elle été augmentée par cette circonstance ? Il se peut. Mais de toute manière la présence de y dans ponytronn et l'absence de v dans escontar empêchent de poser une formule précise. De sorte que le traitement de -cnit-, -ckid-, -ôus- en provençal apparaît comme assez flottant.

L'examen des cartes 1523 « coutre » et 330 « coude » de VA L., révèle un grand désordre dans la répartition géographique de la palatale. Les anciens textes conduisent à la même constatation. En ancien provençal coitivar se trouve tour à tour dans la région du Lot {Te igitnr, 24, 9), en Béarn coytibar (Lespy), dans les Landes, à Dax, coytinar (Livre Noir de Dax, Etabl., 513), à Contis (Rec. anc. text. Jand. 15 15, 38), à Mimizan (ib., 1300, éo), etc. De tout temps la distribution géographique du y semble avoir été irrégulière. Et, comme la nature sémantique de ces cinq mots ne nous permet guère de supposer qu'ils soient tous des emprunts, nous devons conclure en définitive à l'existence en provençal d'une tendance à la différenciation de y

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dans les conditions qui ont été définies, tendance qui ne présente ni le caractère de généralité ni celui de nécessité, et qui. par conséquent, peut être considérée comme n'ayant jamais eu force de loi.

Il n'en est pas de même pour l'espagnol où tout se passe d'une manière régulière : ici l'évolution se trouve en principe limitée aux groupes -////- et ûh- : en face de soto -< saJtum, V, esp. sotar <,' saltare d'une part, et de sosa « soude » >> salsa, à'^iwire part, on a, par application régulière de la formule, d'une part, miicho <C multiim, puches, « bouillie », <C pûltes, escuchar < aiisciiltare, cuchiUo <C cnlteUum, bochorno « chaleur étouffante, hâle » <i vûlturniiiii, d'autre partv. esp. puxo (mod. à piijos^ <C pulstun, piixar, pujar -< pùlsare.

Qu'une étape -nit-, -uis- ait précédé la phase moderne -Nch-, -uj-, c'est ce que montrent non seulement arag. jiiitîto, léon. occ. nmilo et v. navarr. empuyssa (F. Nav., io8), mais surtout les deux cas parallèles de mu\ <C mfiltum et buitre <C vnlture.

Ces deux cas en effet ne constituent qu'en apparence une exception à la formule -ûJt- > -ucJo- : buitre représente une étape de l'évolution au degré -nij-, qui s'est maintenu jusqu'à l'époque moderne parce que le castillan n'admettait pas d'r après la mi-occlusive ch : *buchrct\xl été une forme étrangère à la phonologie castillane et par suite non viable (v. Grammont, Dissimilatiorî).

Quant à niu\, c'est une forme abrégée par proclise, comme on l'a reconnu depuis longtemps, mais qui doit se ramener au cas de buitre ou à quelque chose d'analogue : multiim rariun > nmyto raro > niuyt raro (cf. inuyt, Fiier. Nav., I b) >■ mu\ raro; iiiùltiini lar<^nm >> muy Jargo, etc.

Tous les exemples cités attestent que, en espagnol comme en provençal, le traitement de -////- est indépendant de l'accent. Mais ils montrent surtout qu'en espagnol le traitement apparaît malgré le nombre relativement restreint

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des cas où il se remarque, comme ayant eu un caractère général et obligatoire, et c'est en raison de ce caractère qu'il est légitime de l'exprimer sous forme de loi : en espagnol la semi-voyelle n issue de //, h latins aboutit à y lorsqu'elle est précédée de à ferme- Le caractère d'indécision et de flottement propre à la tendance phonétique, et qui la distingue de la loi, se remarque fréquemment dans la pratique du langage courant, en particulier dans les parlers populaires, où les innovations se présentent très souvent à l'état de simples tendances. C'est ce qui se produit par exemple dans les Marches d'Italie pour / -j- /, qui oscille entre au moins quatre traitements bien distincts: i° la chute de /: ato, atro, etc., 2° le passage à n : antru <C al ter uni, 3° le passage à r, avec dégradation de la consonne suivante : tnnrdu, 4° le passage à /, aito, aitro, môito, etc., par une voie bien différente de celle qui s'observe dans les mots espagnols étudiés précédemment, puisque, d'une part, altiim est traité comme mfiltum, et que, d'autre part, le degré /, aljo, se manifeste dans les mêmes parages, excluant l'hypothèse de l'existence d'une étape intermédiaire n, analogue à celle de l'espagnol. Il est vraisemblable que aito est sorti de aljo par allégement de / implosif devant consonne, de même que/ explosif s'est réduit z y après occlusive initiale : planutn >> piano >■ piano.

Quoi qu'il fliille penser du détail de l'évolution dans ce cas particulier, un grand nombre d'innovations, après s'être propagées partiellement dans un parler, ne s'y sont point implantées définitivement, soit parce que les tendances phonétiques qui les ont produites se sont heurtées à des tendances contraires, soit parce qu'elles ont été contrecarrées par des influences extérieures (analogie, etc.) ou simplement par la persistance de la tradition phonétique locale.

C'est ainsi que la gémination expressive de certaines consonnes intérieures, dont le latin classique offre de nombreux exemples, litera : liilera, lîlus: lïttiis, etc., comme aussi le germanique, semble avoir été une tendance caractéristique du latin vulgaire, et les inscriptions attestent qu'elle s'est particulièrement manifestée en Afrique et en Italie devant net r '■ bel liia, frai tre, Jatlroues, mat trôna, suppra, siippremis, tennuis (cf. E. Seelmann, Aiisspr. d. Lat., 122). Dans acqiia, la géminée est attestée par les inscriptions, le témoignage de VAppendix Probi et des poètes chrétiens.

Il n'en est pas de même dans siquidem. Mais la scansion classique siquidem, parallèle à tu quidem, me quidem, qui quidem, quandôquidcju, etc. semble être la marque d'une gémination ancienne. On a eu d'abord sans doute *skquidem au lieu de siquidem. par abréviation de Vï, comme dans lïtiera, cûppa, etc. pour lltcra, cûpa, etc. Dans liltera, la limite des syllabes précédait le .' ; dans llt\tera, la limite des syllabes se plaçait à l'intérieur du t devenu par cela même géminé, et la durée du t implosif constituant le premier élément de la géminée, a absorbé une partie de la durée de la voyelle précédente, qui, de longue, est devenue brève : d'où lïttera comme cûppa, etc.

Le même changement a dû s'accomplir dans si\qnidem qui est devenu * sïc\quidem .

La scansion siquidem des Comiques peut s'interpréter comme représentant indifféremment slquîdem ou* sîcquldem . De bonne heure il a dû se produire un nouveau déplacement de la limite des syllabes, laquelle s'est transportée devant -cqu-., *sî\cquïdem, et la géminée passant à l'initiale de la syllabe s'est trouvée de nouveau réduite: cf. ô\mitto de *oui\iiiitto = *ob-mitto, etc. Ainsi a pu se produire la scansion siquidem, qui prévaut chez les poètes post-classiques.

Quant à la persistance de 1'/, elle est assurée par vfr., ital. se en regard de l. cl. 57.

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Dans nombre de cas, la réalité de la gémination n'est pas démontrée seulement par l'abrègement de la voyelle, comme dans sïgiiidem ou par le traitement ultérieur de la consonne, fr. chapon ■< *capponem de caponem, elle est en outre formellement attestée par la graphie latine.

C'est l'existence d'une graphie sappinus en latin classique (Varron, Pline, etc.), qui nous autorise l\ partir d'une géminée pour expliquer le fr. sapin. Quand M. Gilliéron affirme ÇAbcille, 221) que sappinus n'a jamais existé tn galloroman, et que le -p- de fr. sapin représente le p de sapinus maintenu intact sous l'influence de pinus, il ferme volontairement les yeux devant l'évidence historique. Il méconnaît en outre les faits du germanique, lequel nous montre une géminée dans l'emprunt anglo-saxon sœppe c sapin ». Enfin, il rend inexplicables les formes françaises telles que" vfr. sap m. « sapin », sape f. « sapin », saintong. mod. sape « espèce particulière de peuplier » (cf. AL., 1008 et 1190), dont les p ne peuvent être attribués à une influence quelconque de pinus.

« L'hypnotisme phonétique » sévit en Suisse, à ce qu'il paraît (^Paih., IV, 67). En France, du moins dans certain milieu, fleurit un mal d'un autre genre : la notion de <■< la vitalité des patois romans » devient pour quelques linguistes une idée f\xe, qui efface toute autre réalité passée ou présente. Comme si le latin n'avait pas eu lui aussi sa « vitalité » ! Le -p- de sapin est le résultat direct, cristallisé pour l'instant, d'un phénomène phonétique bien vivant en roman commun : la gémination expressive.

Que les nombreux cas de gémination attestés en latin, particulièrement dans le langage vulgaire, ne puissent être réduits en formules rigoureuses ayant la fixité de lois, c'est ce que montre la profusion des formes doubles qui se rencontrent dans les langues romanes parfois à l'intérieur de la même langue : fr. a/fg en regard de coupe, campid. kaboni <C capôjieiii en regard de campid. kapponi, fr. chapon

<; *cappoiieiii, esp. îoilo '. fr. lotit <C totlum (blâmé par Consentius), v. mil. gaiiuro, prov. camél <C cavièhim : h. cam- 7nèllo, prov. caiiièl, cat. huneU <C camëllum [esp. camcllo représente un compromis caniêllitiii\, log. pua •< pfipa, h. sept, popa <; *pHppa, etc., etc.

Cette liste, qui pourrait être allongée, permet de constater que le procédé de lagémination emphatique des consonnes intérieures, lequel est en sémitique, par exemple, un des procédés normaux de la langue, est resté en latin à l'état de simple tendance.

Cette tendance reparait postérieurement dans certaines langues romanes d'une manière plus ou moins sporadique : en dehors de fr. régional (Centre) je l-Vai vu, sur lequel l'analogie (// Va vu, ell(e) Fa vu) n'a sans doute pas été sans influence, il existe un peu partout en Gaule des exemples de gémination : Arden. kullœf « couleuvre », s'èmi allé « s'en aller », hathvar, guttyèr, hatiyaô, fôttyœ « faucheur» (Bruneau, Phon., 428, 507); prov. mod. facille, d'où par difl'érenciation faci?ile, billo d'où binlo « bile », csquilo d'où esqninlo « sonnette », etc. (v. Mistral, Très., s. v'^).

En italien littéraire, la gémination tend à devenir d'un emploi régulier, soit après l'accent tonique, febhre, cattedra, feniDiina, soit après l'accent d'intensité initiale : pellegrino, immagine, accademia, de telle sorte que la tendance à la gémination n'est pas loin de se présenter dans cette langue sous torme dune loi véritable.

Comment une transformation de ce genre peut-elle s'accomplir ? Quel concours de circonstances permet à une simple tendance phonétique d'acquérir force de loi ? Par quel procès les traitements n'ayant pas encore dans une langue déterminée un caractère général et obligatoire deviennent-ils nécessaires et constants ? C'est ce que l'on ne peut établir d'une manière précise.

La solution qui a été esquissée dans les Etudes de diahcio-

logie landaise, p. 219 suiv., et qui suppose une convergence de l'élément purement intellectuel (notion d'une norme linguistique) avec l'élément psycho-physiologique (jeu des organes phonateurs et mécanisme des centres nerveux dont ces organes dépendent), est peut-être prématurée. Mais le fait même de l'existence de changements phonétiques caractérisés par une « régularité absolue » (de Saussure, Ling. gén., 206) n'est pas niable.

Cette « belle régularité » que les détracteurs de la science tournent en ridicule {Abeille, 11) et qu'ils feignent de considérer comme une création arbitraire des linguistes en mal de « lois phonétiques », est une réalité toujours vivante ; à tel point vivante, qu'il est possible d'en constater l'existence jusque dans les documents les plus disparates et les plus embrouillés dont nous a dotés la géographie linguistique (v. chap. III, p. 73). Les progrès mêmes qu'a réalisés cette science nouvelle, et ceux qu'il lui reste à réaliser encore, attestent et attesteront sans doute d'une manière de plus en plus éloquente, l'existence des lois phonétiques.

La méthode géographique, appliquée d^une manière rationnelle et sans parti pris d'aucune sorte, permet non seulement de vérifier ces lois, mais fournit encore d'utiles précisions sur leur nature intime.

Par exemple, une des caractéristiques des changements phonétiques estqu'ils atteignent non les mots mais les sons, et c'est ce qu'a démontré depuis longtemps la linguistique générale (de Saussure, Ling. gén., 137), en s'appuyant sur la méthode traditionnelle de comparaison. En allemand tout ï est devenu ei : wîn, triben, lîhen, :;it, ont donné Wein, Ireiben, leihen, Zcit ; tout n est devenu au : hûs, :^ïin, rûch ont donné Haies, Zaun, Rauch. En latin, ce qui a été s intervocalique apparaît sous forme d'r : *genesis devient generis, *asêna devient aréna, etc.

Dans tous ces exemples, un phonème déterminé subit une certaine transformation, et chacune de ces transforma-

28o IX. LLS " LOIS PHONÉTIQUES »

tions est isolée, indépendante, et se retrouve dans tous les mots, quels qu'ils soient, appartenant bien à la langue, et dans lesquels les conditions sont identiques, d'où il ressort que « les mots eux-mêmes ne sont pas directement en cause dans les transformations phonétiques » (/^.)-

La meilleure démonstration de cette vérité, que certaines théories nouvelles fondées sur la géographie linguistique s'efforcent de battre en brèche, est fournie justement par la géographie phonétique, à la condition que l'on consente à en interpréter sainement les données.

Des cartes linguistiques telles que celle de « joug » <C jugîim{\. fig. 15, p. 209) montrent, avec toute la force probante attachée au principe de configuration des aires, que le traitement du y initial de y//^//;« est indépendant du traitement de la voyelle tonique. La carte de ce mot se trouve découpée en quatre secteurs, dont la répartition, indépendante du mot lui-même, est en relation étroite avec la répartition géographique des traitements de v initial, de ii' final, et de û^iv. Des cartes beaucoup plus complexes, celle de « vouge », par exemple (Pet. AtL, 378), « jaune d'œuf »(//'., 241), etc., etc., conduisent à la même conclusion.

L'examen des cartes « épi » (fig. 29) et « vieux » (fig. 30), que nous reproduisons côte à côte ci-dessous,

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Fig. 29. Fig. 30.

Capiliiliuii dans les Landes. Vfliiliiiii dans les Landes.

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