‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 75 sur 149 · LE PROBLÈME PHONÉTIQ.UE : V. LES LOIS PHONÉTIQUES « LOIS AVEUGLES · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME PHONÉTIQ.UE : V. LES LOIS PHONÉTIQUES « LOIS AVEUGLES

C'est au nom d'une sorte de spiritualisme linguistique, que le maître de la géographie lexicologique fait la guerre, on l'a vu, à l'étude de la phonétique pure, considérée comme une science ayant son but en elle-même et se suffisant à elle-même. La phonétique n'est à ses yeux qu'un moyen. Le géographe fait appel à la phonétique pour préciser les évolutions du sens des mots et pour reconstituer les mouvements du vocabulaire dans le temps et dans l'espace. Les spéculations d'ordre sémantique et lexicologique l'emportent sur la phonétique pure comme l'esprit l'emporte sur la matière.

« Le mystère physiologique », « l'inconnu, l'impénétrable pour le linguiste » voilà l'ennemi ! s'écrie-t-on. Et l'on ajoute à titre de conseil aux jeunes gens : « Observez, comme si à la base des évolutions il n'y avait aucun mystère physiologique, mais simplement une œuvre de réflexion plus ou moins consciente .à laquelle votre raison peut atteindre » (^Faillite, 133).

Voyons un peu si le « mystère physiologique » [entendez « phonétique »] est aussi « mystérieux » qu'on veut bien le dire. Étudions de près ce fait brutal, et essayons de déterminer s'il ne nous apparaît pas, du moins en mainte circonstance, comme « une œuvre de réflexion plus ou moins consciente », et à laquelle peut atteindre notre raison.

Il faut avouer que notre thèse se heurte à la conception ordinaire ayant cours non seulement chez les romanistes géographes mais encore chez la plupart des linguistes. Les uns et les autres considèrent en général les changements

phonétiques comme de pures contingences matérielles se produisant dans les langues au gré de certaines circonstances extérieures, qu'il est parfois possible de déterminer, influence des « substrats linguistiques » par exemple (A. Meillet, Lancines de F Europe nouvelle, 107), mais qui le plus souvent et dans une large mesure semblent être sous la dépendance du simple hasard.

Car si ce mot « hasard » déplaît souverainement au chef de l'école géographique lorsqu'il s'agit d'expliquer des faits d'ordre lexical, il ne soulève, à notre connaissance, aucune protestation de sa part, là où il est question de pure phonétique.

Et pourtant, en examinant avec soin les simples tendances ou les « lois » véritables, on ne saura manquer de découvrir dans certaines catégories d'innovations phonétiques les traces d'une action plus ou moins confusément intelligente.

Considérés sous ce biais, les faits phonétiques sont pour le moins tout aussi dignes d'attention et d'étude que les faits lexicologiques ou sémantiques auxquels est attribué à tort le monopole de l'intellectualité.

Ou bien les innovations phonétiques sont, comme on nous le dit (^Faillite, 133), des mouvements d'origine individuelle et qui se sont propagés par « imitation, adaptation, assimilation», grâce à l'identité ou à la parenté des milieux sociaux. Et, dans ce cas, il est du plus haut intérêt de voir la collectivité adopter des innovations, fruit d'un labeur intellectuel plus ou moins inconscient des individus, et f^iire servir intelligemment ces innovations à une fin collective. Ou bien ces innovations sont l'œuvre plus ou moins directe d'une collectivité, c'est-à-dire qu'elles doivent être considérées comme la somme et la moyenne d'un travail intellectuel s'opérant d'une manière parallèle chez un grand nombre de membres d'un groupe social, sans sortir bien entendu du domaine du subconscient. Et dans ce cas, cette

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manifestation d'une force psychique diffuse dans toute une collectivité et agissant obscurément dans une môme direction, ne le cède en importance à aucun des problèmes de la psycho-ethnographie ou de ce qu'on pourrait appeler la psycho-physiologie sociologique.

Dans l'une et l'autre hypothèse, si nous arrivons à démontrer que les lois phonétiques ne sont pas toujours ces « lois aveugles » dont on nous rebat les oreilles ; si nous prouvons que le régime de la phonétique n'est pas nécessairement « ce régime implacable » {Abeille, 14) contre lequel les langues protesteraient au nom du bon sens et de la clarté soit par des créations analogiques, soit par tout un mouvement lexical ; si enfin nous établissons que certaines tendances phonétiques générales d'un idiome semblent déterminées parla perception plus ou moins nette, chez les sujets parlant cet idiome, d'une fin à atteindre, à savoir l'expression et la compréhension de la pensée, nous aurons par là-même précisé une notion laissée trop souvent dans le vague, et nous aurons fait justice du mépris que certains affichent à l'égard de toute spéculation de phonétique pure.

Qu'il y ait en réalité des tendances phonétiques et des lois phonétiques « aveugles )),dansce sens que certainschangements ne visent en aucune manière à apporter plus de netteté ou de clarté dans le langage, mais risquent au contraire d'y introduire une obscurité et une équivoque non originelles, c'est ce qui ressort le plus souvent de l'examen des cas d'assimilation et d'amuïssement.

Ces deux types d'innovations phonétiques, reposant sur le principe de moindre effort, tendent à supprimer par voie de confusion ou d'élimination pure et simple certains éléments phoniques existant dans l'idiome à une époque antérieure et ayant parfois une grandeutilité sémantique.

L'amuïssement des -in et des -s finales dans le roman

parlé en Italie entraînait la disparition de la flexion munis : muruni. Il en résultait une confusion sémantique gênante. Vue de ce biais, l'action de la phonétique apparaît inexorable et peut bien être qualifiée d'aveugle, puisqu'elle s'est excercée dans un sens contraire à la destination essentielle du langage, lequel doit être un instrument de communication réciproque entre les membres d'un groupe social. Aussi cette action destructive de la phonétique n'a pas tardé à être contrebalancée par l'organisation d'un système syntaxique reposant sur l'établissement d'un ordre des mots fixe. Cet ordre des mots est propre à exprimer la valeur des rapports qui existent entre les termes de la proposition. A l'action dissolvante du jeu des organes s'oppose donc une action vivifiante et reconstructive de la pensée des sujets parlants, Tune et l'autre s'exerçant d'une manière collective.

Il semble que, dans le domaine du subconscient, il se soit produit un conflit entre le mécanisme des centres nerveux inférieurs qui commandent les mouvements matériels des organes de la parole et le mécanisme des centres « pyramidaux » supérieurs où s'élabore la pensée, celle-ci ayant eu en définitive le dernier mot.

Les choses se passent sans doute d'une manière analogue dans les cas, que M. Gilliéron a bien mis en évidence, et où intervient une substitution lexicologique comme remède aux homonymies sémantiquement gênantes. La production d'homonymes dans une langue est due le plus souvent — mais non toujours — à ces deux formes phonétiques du principe de moindre effort : l'amuïssement et l'assimilation. Si, en français, il y a bien eu conflit homonymique entre frire et férir, comme le veut M. Gilliéron (^Faillite, 45), ce conflit n'a pu se produire qu'à la suite d'un amuïssement de Ve final de frire et de Ve initial de ferir. Ce double amuïssement, dû à une économie de l'effort articulatoire, a été conditionné par la présence d'un accent d'intensité sur les z des deux mots. A cette action, qui relève

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essentiellement du jeu mécanique des organes, s'en est ajoutée il est vrai une autre un peu différente et d'importance secondaire: lachute de 1'^ initial deferirâ été facilitée par le fait que le groupe //' se rencontre, par ailleurs dans la langue, fréquemment à l'initiale. Une notion confuse, relative à une norme prévalant dans le système général de l'idiome, et par conséquent d'ordre plus ou moins intellectuel, a joint son influence à l'action physiologique du jeu des organes, laquelle est d'ailleurs prépondérante. Cesactions combinées ont pu entraîner comme résultat la confusion phonétique dt frire etde/frzV. Contre cette confusion gênante il y a eu réaction de la part d'un élément intellectuel supérieur. Il s'en est suivi tout un mouvement lexical: disparition deferir, périmé en raison de son double emploi ; amoindrissement de// //é', pour la même raison ; substitution de /r^/)/)é';' etc. à. férir {Faillite, 45), etc., etc.

Le phénomène de l'amuïssement n'est en dernière analyse qu'une forme spéciale de l'assimilation, puisque dans la durée de l'émission phonique la place du phonème amuï est prise par un ou plusieurs phonèmes voisins. Si elle n'anéantit pas un phonème, l'assimilation en détruit au moins partiellement le caractère spécifique. En altérant le phonème elle risque d'altérer en même temps la signification du discours. C'est l'assimilation, combinée avec les arauïssements, qui a réduit en vieux français a//^/7 et habuit à ot. Cette homonymie ou, si Ton veut, ce bissémantisn-K; de ot, sont une des causes ayant entraîné la mort d'ouïr en français et l'avènement d'entendre dans le sens de audire, ce qui a été une réaction de l'élément intellectuel contre la force d'inertie des organes de la parole.

Les exemples précédents — et c'est à cela que nous voulons en venir — nous font donc assister à une lutte entre deux forces adverses : l'une en quelque sorte brutale et dénuée de réflexion, source de confusion et d'obscurité ; l'autre, intelligente et prévoyante, élément de clarté et

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d'ordre. Dans cette lutte les dégâts causés par la phonétique sont réparés chaque fois par un procédé extra-phonétique : la syntaxe, le vocabulaire, c'est-à-dire le choix d'une tournure de phrase nouvelle ou de mots appropriés, fournissent le remède capable de faire disparaître le malaise engendré par la force destructive de l'assimilation et de l'amuïssement.

A la vérité, dans tous ces cas, la phonétique nous apparaît bien comme soumise à un « régime implacable » de « lois aveugles » qui broient impitovablement les mots pris comme dans un « engrenage » {Abeille, 20) avec les sons dont ils sont faits.

Mais il est d'autres cas — et le nombre en est considérable — où la phonétique semble réagir elle-même, par ses propres mo3^ens et sans sortir de son domaine^ contre les dangers que les forces destructives d'assimilation font courir à la langue.

Le contact de /// et de n à l'intérieur du mot est une conjoncture capable d'amener des conséquences bien différentes. Trois forces sont en présence qui peuvent agir tour à tour et dans trois directions opposées : la force conservatrice, la force assimilatrice, la force différenciatrice (voir sur la différenciation l'article capital de M. Meillet, M.S.L.,

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