FORCES DE REACTION
Mais déjà Quintilien écrit : « Coluninain... exempta // Httera legimus » et plus tard Priscien assigne à Vit dans ûiniiis et dans damnum, une prononciation plus effacée, « exilior », que celle d'w initiale ou finale dans nomen^ sta-
JIU'}1.
L'assimilation guettait donc le groupe. Et en effet nous la voyons se généraliser dans les langues romanes, tantôt progressive, suivant la tendance attestée par Quintilien et Priscien, fr. somme <C soiiiniivi, tantôt régressive, comme on la voit déjà s'annoncer dans une inscription d'Espagne, Inleranniensis, <C Interamnicnsis (Carnoy, i6é). Il n'est donc pas surprenant de voir l'espagnol — qui va nous retenir plus particulièrement — traiter ce groupe -iun- comme le groupe -nn- primaire, ce qui est la marque d'une assimilation ancienne : dano, escano, siieno, comme ario <C annmn.
Les proparoxytons dans lesquels des circonstances diverses avaient éliminé dès la période latine la voyelle pénultième atone, subirent le même traitement en espagnol, tel doniniini (saint Augustin) >■ dueùo, domna > duena, lamiia (Horace, Vitruve) >> laîia.
Mais, dès la fin de l'époque latine, l'assimilation de mn en mm ou en nn est sentie comme un danger pour l'intégrité du système articulatoire de la langue. C'est alors que, par réaction contre la tendance assimilatrice, se fait jour une tendance différenciatrice. Sur des inscriptions tardives et dans les manuscrits de la basse époque apparaissent dampnum, soJhmpnis, caliimpnia, dampnare, etc. Ce traitement s'est maintenu partiellement à l'état de tendance en vieux provençal, dampnatge, dompna, en vieux français dampnos, dampnosement et même en vieil espagnol dampnado, dambnado (Staaf, 5^/. ,245).
Ces formes ne sont pas de pures graphies, comme on l'a prétendu à tort ; car les fliits romans sont parallèles aux faits Scandinaves par exemple dont le caractère phonétique semble assuré : v. suéd. nampn <C namn « nom » et autres
cas semblables. D'autre part on ne peut soutenir que prov. (hiiiipnatgc soit une pure survivance graphique du bas latin dampnutn, puisqu'on a en provençal ancien non seulement dompna — , qui, à la rigueur, peut s'expliquer par le bas latin, puisque pour ce mot la syncope i/o;//;/« est ancienne, — mais encore jempna ■< femhiam, où le p ne peut avoir aucune base dans une tradition graphique latine quelconque.
La différenciation a consisté pour tous ces cas dans l'intercalation d'une sourde orale entre les nasales sonores. La première des deux nasales primitivement en contact se segmente en deux éléments, le premier qui reste sonore, le deuxième qui, au contact de ïn sonore, devient sourd par réaction, d'où nipn. La différenciation est donc régressive.
Elle est régressive et devait l'être. Car, des deux nasales en contact, c'est Vni, située dans la partie la plus faible, en fin de syllabe, qui devait subir l'influence différenciatrice de l'autre, laquelle est appuyée et par conséquent plus forte.
Mais cette évolution a eu cette conséquence curieuse que le phonème différencié, originairement en position plus faible, a acquis plus de force du fait de la différenciation. De ce déplacement de la force articulatoire a résulté, par voie de conséquence toute naturelle, un déplacement de la limite des syllabes. Celle-ci, au lieu de rester immédiaiemeni avant 1'// {daiii\}iur}i), s'est transportée à l'intérieur de l'w primitive, c'est-à-dire devant \e p (liaiiilpiiiiui). Cette observation a de l'importance, comme on le verra dans la suite.
Dans le Fiiero de Navarra, les exemples nopne <C *noinine ûliipiiar <C alliiminare (Pidal, Cid, 189) attestent que la différenciation de Vm par r«, au lieu de rester partielle et d'aboutir à une segmentation de 1';;/ comme dans datnpiiiiin, est devenue totale, 1'/;/ tout entière s'étant transformée en p, et la limite des syllabes a pu, dans ce cas, subir
DIFFÉRENXIATIOX DE -MN- 293
un déplacement encore plus considérable vers l'initiale du mot {*da\pnum^.
Quoi qu'il en soit, ce mode même de différenciation qui fait aboutir mn à mpn n'a pas eu force de loi dans les langues romanes, du moins en ce qui concerne les groupes inn existant dès le latin. Dans des cas comme dmnpnum, prov. danipnntge, la loi apparaît en quelque sorte à l'état de « loi avortée ».
Mais de nouveaux groupes mn ne tardèrent pas à se former par chute de voyelles pénultièmes atones, hom'imm, feinhtam, *nomîne, *'aeramme, etc. Dans le traitement de ces groupes nin, de formation secondaire, certains parlers de la Péninsule ont obéi à l'ancienne tendance assimilatrice. Mais, au lieu de changer les groupes mn en un, comme cela avait eu lieu pour les groupes primaires, l'assimilation a été progressive : v. léon. occid. omè, aciistomado, qiieixumes, fîrinediime, costume (Staaf, Sa., 24e). Les faits sont les mêmes dans quelques patois modernes de l'Asturie occidentale et centrale (Pidal, El dialecto Jeones, 42).
Au contraire le castillan, l'aragonais et la plupart des autres idiomes espagnols de la Péninsule, réagissant contre l'ancienne tradition assimilatrice, cèdent à la force opposée, c'est-à-dire à la différenciation. Ici la différenciation est progressive.
Dans le groupe ;;/;;, la seconde nasale perd son caractère d'occlusive nasale — car ;/ est une occlusive nasale (v. Pet. AtJ., p. V, n. 5) — pour devenir la vibrante orale r: homï- )iem > hombre, nomtne >> nombre, fenûnam > hembra, etc.
Le procès exact suivant lequel s'est accomplie cette évolution n'est pas clair à première vue. Un point seul semble hors de doute, c'est que, contrairement à l'opinion vers laquelle incline M. F. Hanssen (Gram. hist. cast., § 150), le changement de Vn en r n'est pas antérieur à la syncope. En effet qu'une forme *femera n'ait pas précédé jembra, c'est ce qu'attestent d'abord les graphies nomne,famne, qui dominent
par exemple dans Berceo ; 0)nne, qui dans tous les textes de vieil espagnol est de beaucoup plus fréquent que hoinhre; Çh^uemne encore moins exceptionnel que Çj)uenibtc (Pidal, Cid, 147, 189). C'est ce qu'attestent encore les formes portugaises feinea, semear : elles ne peuvent reposer que sur femcna, semenar et non sur *femera, *semerat . C'est ce qu'atteste surtout l'impossibilité phonétique où était 1'///, en syllabe pénultième, c'est-à-dire particulièrement faible, de dissimiler Vu de la syllabe finale sensiblement plus forte.
Si donc il est bien établi que femna a précédé chronologiquement fenibra, il est plus difficile maintenant de préciser la voie suivie par la langue pour aboutir à ce dernier changement.
Deux théories sont en présence : ou bien mn devient tnr d'où postérieurement ////'/ (Baist, Gr., 905 ; Meyer-Lùbke, I, § 526; Staaf, Sa., 245). Ou bien tnn > mhn >> vibr. Cette explication ressortde TexposédeM. Grammont(/)z55., 138-9) ; elle est à peu de chose près celle de M. de Lollis {Sttidj di Fil. rom., VIII, 371), qui d'ailleurs est loin d'envisager la question d'un point de vue général comme le fait M. Grammont.
Dans cette deuxième hypothèse, il y aurait eu une étape nibn, comparable à celle de hùn dniiipnii m, et la différenciation de Vu aurait été causée non par Vni mais par le b, c'esth-d'ire que r occlus ion delà labiale /'aurait différencié /'crc///sion de la dentale n (laquelle est une « occlusive nasale «). C'est ainsi que n serait passée à la vibrante r. La combinaison ;///;;/, serait donc devenue nibr, comme les combinaisons kn et dn sont devenues kr et dr dans fr. diacre <C diacônum, fr. ordre <C ordirie»! (Grammont, Z)/.s\f., 139).
La première explication a contre elle ce fait, vérifié par la phonétique générale, que, de deux phonèmes en contact, c'est le plus fltible qui doit être différencié. Or, dans 1)111, si du moins la limite des syllabes passe entre les deux