DIFFÉRENCIATION DE -MN
nasales, /;/];/, Vu étant appuyée, et par conséquent occupant la position la plus forte, devait différencier Vni.
La seconde explication a contre elle l'existence ancienne des graphies nir dont M. Gorra a relevé deux exemples dans un texte castillan de 1206 (Lingua e litt. spagniiola délie origini, 67), et dont M, Staafa fourni depuis au moins huit exemples : nomre, omre. Il est vrai que ces exemples sont tirés de textes léonais. Mais l'un émane de la région orientale définie par M. Staaf, très voisine de la Castille, et tous les autres, sauf un, de la région centrale dont la langue se rapproche sensiblement du castillan. Mais, quand bien même le nir serait du pur léonais, il est vraisemblable que le castillan, qui est limitrophe, a suivi la même voie. — Cette même évolution reparaît encore dans v. prov. frema, <ifemïnam, dont il y a des exemples dans des chartes des Bouches-du-Rhône (voir Levy, Stip. A. Prov. Wort.) et des Basses-Alpes (P. Meyer, Doc, Uug., 261) et qui estattestée dans des parlers modernes : frcmo dans Mistral^ s. v°. Frema est pour fenira par métathèse. La métathèse, étant intervenue ici avant le développement du b épenthétique, montre bien que ce /' est postérieur à l'apparition de l'r.
En espagnol, l'absence de graphies mbn vient à l'appui du témoignage de prov. frema, <i femhiani, et parle contre la deuxième interprétation. Car la graphie danibnado, citée plus haut, intéresse le groupe ///;/ primaire dont le traitement espagnol est, nous l'avons vu, bien différent.
Il est vrai que les trois cas de sangre, <C sanguine, liendre <C *lendîne, ingle < inguine, ont été invoqués par M. Grammont (Joe. cit.^ en faveur de l'hypothèse d'une différenciation de Vn par l'occlusive orale précédente. Mais ces trois exemples sont douteux puisque, dans les trois cas, la nasale qui précède l'occlusive peut fort bien être la cause du changement (dissimilation à distance).
Pour ce problème compliqué nous proposerons donc une solution nouvelle.
296 X. LES LOIS PHONÉTIQ.UES « LOLS AVEUGLES »
Nous partirons d'une forme no\iiiiie qui suppose un déplacement ancien de la coupe syllabique.
Des coupes de syllabes répondant à ce type ont dû exister en vieil espagnol. Cf. la diphtongaison de xerba -< hë\rba, etc., liesto <i tc\slum, etc. (voir nos observations, /?'"///V/)., XXIII, 74). Si l'on admet la coupe syllabique no\mne, la position de 1';// apparaît plus forte que celle de 1'//, puisque Y m est ici initiale de syllabe. C'est donc Vm qui tout naturellement dissimile 1'», d'où no\mre >> nombre.
A l'appui de notre théorie, nous ferons valoir le passage inverse de mn à )iim dû à l'assimilation. Cette assimilation, attestée par Quintilien dès l'époque latine (v . p. 291) et qui explique le fr. somme <i somnum, etc., paraît difficilement conciliable avec une coupe som\nu. En effet, pour que l'assimilation progressive de ;; à ;;/ puisse se faire, il faut que Vn ait occupé une position plus faible, « exilior », dit Priscien, sans cela l'assimilation se serait produite selon le type régressif normal daminiDi >■ danrui. Or, de même qu'une coupe nn\mne explique bien la différenciation de 1';/ en r (esp. nonire), de même une coupe so\mnum explique bien Vassiiiiilation de Vn en m (fr. somme).
L'exemple de Veldnniiaco <C VeJdumniaco, relevé par Carnoy, p. 166, montre que cette assimilation de mn, et par conséquent la coupe de syllabes Veldn\mniaco, ont existé dès le ni^ siècle sur le territoire ibérique. D'autre part les formes léonaises orne, costume, etc. attestent l'existence de la même coupe à l'époque de In résolution du groupe nin secondaire.
Notre interprétation offre l'avantage d'expliquer à la fois les taits de différenciation et d'assimilation qui apparaissent dans la Péninsule ibérique pour le traitement de ce groupe
Le traitement espagnol de m'n secondaire trouve son parallèle dans une partie du domaine gascon de la côte, où ;//';/ aboutit à mhl : hemble <C fennnam (Bourciez, Rev.
DIFFERENCIATION DE -MK- 297
Phil. fr., VIII, 62-4) et cela vraisemblablement à la suite d'une étape ////.
Quoi qu'il faille penser du détail de ces deux transformations, que l'on ait eu mn >■ nibn >> iiibr et inn >> nibn >> nihl ou bien, comme nous le prétendons, in\n >- \mn >» mr > inbr et i)i\n >> \mii > w/ >> w/'/, de toute manière le phénomène se réduit à un cas avéré de différenciation, c'est-à-dire à une évolution phonétique dans laquelle les forces intelligentes d'innovation l'emportent sur les forces brutales.
La différenciation de ce même groïïpe mn peut être produite d'une autre manière. Le roumain et le gascon, étant restés fidèles à l'ancienne coupe des syllabes dam\num^ sont d'accord pour appliquer au groupe une différenciation du type régressif, comme celle de dampriuni, mais différente. Aucun élément sourd n'intervient. La première des deux nasales en contact se dénasalise dans sa totalité, elle perd aussi le caractère occlusif de son élément labial, et, passant par une étape voisine de celle du germanique commun qui a bn issu de mn, d'où p. ex. got. slibna « voix », a abouti finalement à la bilabiale spirante lu, d'où roum., v. gasc. ânuna <C damna, daun <i daiinniiii, roum. scann, v. gasc. escaun << scamnnm, etc.
Ce traitement n'est pas intervenu en roumain après o : sonin •< sonuium. Cette particularité intéressante prouve que, dans cette position, 1';;/ s'est trouvée prise entre deux forces différenciatrices contradictoires : l'élément vélaire de la voyelle o ayant fait obstacle à la vélarisation de l'w et à son passage à la semi- voyelle w.
Ce phénomène est tout à fait parallèle à celui qui se constate en arménien, où en principe le groupe mn passe à un, mais où, après u, le groupe reste intact (v. Grammont, M.S.L., XX, 242).
D'où il ressort que 1';;/ du roumain sonm ne continue
Vin du latin sotnnuin qu'en vertu d'une sorte d'équilibre : repoussé dans un sens par 1';/, il a été repoussé en sens. contraire par l'o.
En gascon au contraire, la force d'induction de 1'?/ a été si forte, que non seulement elle a dénasalisé l'w pour en fliire un îc, mais que le iv ainsi produit a « dévélarisé » Yo atone précédent ; dômna (proclitique) est devenu dauue ; sômniiârey' sauneyar, exemples dans lesquels la différenciation se propage de proche en proche dans sa marche régressive.
Tels sont les effetfs de cette force différenciatrice que, depuis l'article capital de M. Meillet cité plus haut, l'on devrait bien se garder de confondre — comme le font encore beaucoup trop de romanistes — avec la force dissimilatrice. La dissimilation se fait en principe à distance. Elle est due à la difficulté qu'éprouvent les organes phonateurs à répéter plus d'une fois à court intervalle certains mouvements articulatoires. Elle n'est donc qu'une forme particulière de la tendance au moindre effort. Le principe sur lequel repose la différenciation est tout à fait différent (Meillet^ M.S.L., XII, 14). La différenciation se produit essentiellement entre deux phonèmes en contact, lorsque ces deux phonèmes offrent dans leur mode d'articulation quelque point commun. Les sujets parlants s'attachent plus ou moins inconsciemment à supprimer ces points communs^ c'est-à-dire qu'ils différencient l'un de l'autre les deux phonèmes de manière à en éviter la confusion.
Si la dissimilation se ramène au principe de moindre effort, la différenciation au contraire est une force de réaction contre le moindre effort. C'est un fait ps3^chique subconscient où s'affirme une tendance instinctive de la collectivité parlante vers plus de clarté, plus de netteté dans le discours.
Et par là se vérifie la justesse de la proposition que nous