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PREUVES GEOGRAPHIQUES

syllabiques en latin, soit qu'ils le fussent devenus au cours de l'évolution postérieure. La substitution de bucca, penia, camba, etc. à os, crus, etc., qui est un des traits caractéristiques du roman commun, n'est pas sans avoir des causes phonétiques. Plus tard, dans le Valais, en certains points, ovimi s'est réduit à %i : pour remédier aux inconvénients d'une mutilation si grave, certains parlers actuels de la région remplacent « œuf » par « cocon » (^Abeille, 69). De la même manière, dans le nord de la France, mouche à miel, etc., ont suppléé apis réduità une simple syllabe.

Les exemples de ce procès lexicologique ont été accumulés par l'auteur des Etudes de Géographie linguistique, de Y Abeille, etc., et les démonstrations qu'il en a données demeurent des modèles de discussion serrée où la logique règne en maîtresse, et où aucune part n'est laissée volontairement à l'arbitraire et à l'a peu près.

Des deux principes de démonstration géographique, c'est d'ordinaire le plus probant, celui de superposition des aires, qui est invoqué. Il trouve son application dans tous les domaines. Un exemple nouveau et très clair nous est fourni par le Petit Atlas linguistique des Landes.

La carte 34 « aubépine » nous montre le domaine partagé en quatre grandes aires broh, bhuk, brce, bré^ik. Dans l'aire brdk s'insère une double enclave brokasqn, brokblqn. La présence de cette enclave en cet endroit précis (1,10, 2) n'est pas un effet du hasard. La carte 69 « bruyère » nous révèle, elle aussi, une aire brdk, flanquée d'une aire tyyê, t%iyé, tiijé. Mais aucun des points où brbk signifie « bruyère » ne possède brbk « aubépine ». Pour rendre « aubépine », ces points disent brbk blqn (10), brokamn (1,2). Brbk blan se comprend tout seul. La clé de brokasqn nous a été fournie par une charte de 1515 (Contis, 43, Rec. a. t. land.^ : « ung grand espiaug aperat a ssang. Il faut donc écrire brokasqn. Il s'agit de la sangninelle (lÀnrt), espèce de cornouiller, dite ainsi à cause de son fruit rouge couleur de sang.

350 XI. LE PROBLÈME LEXICOLOGIQUE ET SÉMANTIQUE

Voilà donc des patois qui prennent leurs précautions contre les malentendus ! Ils préfèrent distinguer deux espèces végétales bien différentes l'une de l'autre, la bruyère et l'aubépine, au risque de confondre et de nommer l'un pour l'autre des genres voisins : l'épine blanche, le cornouiller, la sanguinelle... Cette prévoyance à la fois subtile et naïve est attestée par la géographie. C'est la géographie qui en apporte la démonstration convaincante.

C'est la géographie qui, le plus souvent, est investie d'une juste autorité dans toute recherche sur la substitution des mots et l'évolution des sens.

Les théories les plus neuves et les plus justes ont souvent, par leur justesse et leur nouveauté mêmes, entraîné leurs inventeurs hors des limites raisonnables. Le désir légitime de réduire à zéro la part de l'arbitraire et du hasard dans le développement lexicologique, l'ambition de faire de l'étude du vocabulaire une science exacte et de donner à la preuve géographique la valeur d'une démonstration mathématique, ont conduit l'auteur de V Abeille à certaines exagérations.

D'après M. Gilliéron (Et-, 29), il y a eu en Gascogne une véritable « nécessité de confusion » entre *ovare et cubare, parce que dans cette région le verbe à un mode personnel se fait toujours précéder en proposition affirmative de la particule ke (Jzan « ils ont » ; hé haran « ils feront »). On explique par cette confusion l'anéantissement de *Wizrg et la disparition partielle de cubare dans ladite région.

La « nécessité » de cette confusion ne nous apparaît pasclairement. A supposer que *ovare se soit employé dans ces parages, on aurait eu, avec leké déclaratif ordinaire, quelque chose comme *las pyJés k'yèn « les poules pondent » ; mais « les poules couvent » aurait été las pitiés hé h%ièn. Le « télescopage » de h\ièn et de hé hicu est un accident possible, mais il n'est pas fatalement destiné à se produire.

EXCES DE LA LEXICOLOGIE GÉOGRAPHiaUE 351

Ailleurs, l'auteur de V Abeille (p. 15) déclare qu'il considère comme « certitude mathématique, ce qui réunit 10.000 probabilités contre une possibilité ». Du moment que^ sur 400 points d'une aire cohérente, motichette « abeille » n'est devenu mouche « abeille « qu'en deux points voisins, et que ces deux points ne sont séparés que par un point intermédiaire où mouchetle « moucheron » est devenu mouche « moucheron », il y a, conclut-il, une « certitude mathématique » que uwuchette « abeille » est devenu mouche « abeille » « sous l'impulsion du bon sens qui ne saurait tolérer que l'abeille fût une petite mouche ».

Voilà certes un raisonnement d'aspect rigoureux. Mais qu'on nous prouve d'abord, avec 10.000 probabilités contre une, que mouchelte a vécusuruneairecohérentede400 points. L'auteur de V Abeille s'y applique sans doute ; mais 10.000/ 1 est une proportion bien forte ! Qu'on nous démontre ensuite — nous ne disons pas avec des preuves mathématiques, niais avec des preuves tout court — que l'idée diminutive ou caritative n'est pas imminente dans le concept « abeille ». Or, c'est le contraire qu'a exposé d'une manière convaincante M. Jaberg {Rom., XLVI, 135-zi). Donc « le bon sens » admet sans difficulté que l'abeille est une petite mouche, une chère petite mouche. Il s'ensuit que mouche « abeille» n'est pas nécessairement une protestation contre une mouchette « abeille » jugé déraisonnable.

Quant aiix arguments sur lesquels on se fonde {Abeille, 177-84) pour nous convaincre que aps « abeille » du Médoc (voir fig. 3, p. 45) n'y continue pas directement le latin apis, ils ne sont pas à l'abri des objections les plus fortes.

M. Gilliéron trouve invraisemblable quapis se soit conservé ainsi « miraculeusement » en pays de langue provençale « enserré dans une aire latine de apicula ». A l'en croire, aps ne serait qu'un emprunt fait aux parlers d'oïl d'outre-Gironde : ep de la rive droite, emprunté par

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