LE PRINCIPE DE L HOMONYMIE
Dans une aire de la France du Nord-Est, à cheval sur les départements des Ardennes, de la Marne et de la Haute- Marne, apis et avicelhis ont tous deux disparu. C'est la confusion phonétique des deux mots qui explique cette disparition : « le vol dé::^és » pouvait être dans cette région à la fois le vol dé':{ es k des abeilles » et le vol d'étés « d'oiseaux ». La disparition bilatérale des deux mots remplacés dans cette région par des vocables introduits à la hâte dans leur nouvelle fonction, jeune, alouette, oiselet, etc., est le résultat de cette confusion, et le principe de superposition donne de ce fait une preuve véritablement convaincante (^Abeille, 66, suiv.).
Ce phénomène lexicologique de l'élimination unilatérale ou bilatérale des mots entrés phonétiquement en conflit, a été découvert et admirablement mis en lumière par le fondateur de la géographie linguistique. La théorie de l'homonymie est une des plus fécondes qui aient été proposées en linguistique depuis de nombreuses années, et tout récemment M. A. Meillet l'appliquait à l'étude dynamique du vocabulaire indo-européen.
Les conséquences de l'homonymie sont doubles ; elles sont à la fois négatives et positives. Elles sont négatives en ce sens que le choc des homonymes, ou pour parler le langage imagé de M. Gilliéron, leur « télescopage », est un élément destructeur. Les mots qui se 'sont télescopés disparaissent. Mais cette disparition engendre un mouvement inverse de réparation, de substitution. Mouche à miel, etc. d'une ^zn, jeune, alouette, oiselet d'autre part, viennent combler la double lacune qu'a produite la double défaillance d'apeni et d'avicelluni.
En outre l'introduction de sens nouveaux dans alouette, oiselet QIC. ou substituts analogues, ne se produit pas toujours sans dommages pour ces vocables. Surchargés de significations, ces mots à sémantisme hypertrophié en appellent d'autres à leur aide pour être soulagés au moins partiel-
348 XI. LE PROBLÈME LEXICOLOGiaUE ET SÉ.MANTiaUE
lement d'un faix trop lourd, et il s'ensuit tout un mouvement dans une partie plus ou moins importante du lexique. Telle est une des causes initiales qui peuvent entraîner des perturbations dans la vie des mots ou des déplacements de significations.
Les monosyllabes sont spécialement menacés par l'homophonie : véritables « mutilés phonétiques », formellement mal caractérisés, ils sont éminemment sujets à disparaître.
Certaines langues exotiques, le chinois, l'annamite, le dahoméen, etc., ont remédié aux inconvénients du monosyllabisme par l'introduction d'intonations différentes, servant à caractériser le sens des mots qui ne sont homophones que par leur timbre. Ce chant perpétuel, aux notes ultra-brèves, procédant par saccades, exige une gymnastique laryngienne ininterrompue. Comme lescordes vocales supérieures servent pour la production des notes aiguës et les inférieures pour celle des notes graves (voir Grammont, R. L. R., LX, à propos du livre de Max Devé, La voix harmonieuse, 1920), le passage incessant d'un point d'articulation à l'autre, de la « voix de tête » à la « voix de poitrine », entraîne une fatigue considérable des sujets parlants, ce qui fait que les Chinois, par exemple, sont relativement avares de paroles. Telle est sans doute la raison pour laquelle les langues romanes, instruments de communication des plus perfectionnés (v. chap. iv, p. 114), n'ont point eu recours à l'intonation du moins comme moyen courant de caractérisation grammaticale ou sémantique des vocables. Les variations mélodiques ne s'y heurtent pas, en principe, de syllabe à syllabe ou même à l'intérieur d'une même syllabe ; elles se développent harmonieusement le long de la courbe prolongée de la phrase.
Et, comme les monosyllabes homophones étaient un danger pour la clarté de la langue, les idiomes romans ont tendu à les éliminer, soit que les mots tussent déjà mono-