‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 98 sur 149 · EXCES DE LA LEXICOLOGIE GEOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

EXCES DE LA LEXICOLOGIE GEOGRAPHIQUE

seulement dans la partie orientale du-Médoc, à Saint-Vivien- 548, et Cissac-549, mais encore à Lacanau-550, c'est-àdire en pleine région désertique, y est vraisemblablement un archaïsme qui semble bien local, et qui n'y est pas plus étonnant que hiuen « la ruche » (Abeille, 178 ; cf. Pet. ail., 334), ou que craste « fossé » •< castra (v. R. L. R., LX,

Quoi qu'il en soit, s'il fallait supposer, comme le veut M. Gilliéron, que le Médoc ait emprunté *ep à la Saintonge, en pays d'oïl, il serait tout à fait invraisemblable que, possédant lui-même des mots du type cep ■< cîppum, il ait procédé à une reformation de *ep en ap.

Us de aps, nous dit-on encore, est incompréhensible dans un mot provençal autochtone. « Non seulement il n'y a aucune raison pour ap à recourir à Vs plurielle, afin de satisfaire au besoin d'avoir une forme plus pleine qu'une forme phonétiquement broyée..., mais encore il y avait une impossibilité matérielle et complète à ce que le Médoc puisse recourir à Vs plurielle afin de réparer un mot : cette impossibilité consistait en ce que l'^ plurielle y existait dans sa fonction morphologique : aps « des abeilles » et non « une abeille ».

Ainsi donc : vérité en deçà, de la Gironde, erreur au delà ! Cet *eps « d'outre-Gironde — qui, rappelons-le, n'est nullement attesté, non plus que V*ep « d'outre- Gironde » — ne doit-il pas son 5 à cette nécessité « d'avoir une forme phonétique plus pleine » dans une région et en un temps où Vs n'était pas davantage dépouillée de sa valeur morphologique? Car si aujourd'hui Vs du pluriel a disparu de cqs régions, elle y a nécessairement existé, et elle y a laissé des traces, puisqu'elle a entraîné pour la voyelle tonique des changements de quantité et de timbre (Rousselot, Foc. congr., 21-2 ; Terracher,- Aires, 63, suiv.) ; d'où il ressort que, même amuïe, 1'^ a toujours au moins dans cette aire une « valeur morphologique » !

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354 ^I- LE PROBLEME LEXICOLOGIQUE ET SÉMANTIQUE

Si l'on en croyait M. Gilliéron, l's serait possible ici, comme « emplâtre thérapeutique », pour distinguer «mf/) « une abeille» de un nep « un navet » {na/nuii), p. 179; elleserait impossible là, pour distinguer /<«t' ap « une abeille» de //// nap « un navet » !

L'impossibilité vient, nous dit-on, de ce que le gascon est réfractaire à l'emploi de Vs comme « empLître thérapeutique », parce que IV du pluriel y a sa valeur morphologique. Mais en plein cœur du pays gascon^ et pour un mot où le pluriel ferait doublement contresens, je note si^s « seul » pour soIidii dans « laisse-moi seul » ÇPet. ail., 339). Dans cette forme, Vs n"est-il pas manifestement le plus caractéristique des emplâtres ? Cf. doius « deuil » (ib., c. 130), la kaii's « le creux » (ib., c. 113) etc.

En définitive, bien loin d'établir « avec une certitude mathématique » que Vaps du Médoc est une « monstruosité phonétique » (^Abeille, 179), M. Gilliéron réussit tout simplementà démontrer qu'en voulant pousser à l'extrême l'application des meilleures méthodes on aboutit fatalemient à l'erreur.

Car enfin le lexicologue ne peut que constater un double Bit : 1° la présence de aps « abeille » à l'extrémité de la rive médocaine de la Gironde; 2° l'absence de apis sur toute la rive droite, on abeille est général. Nier que médoc. aps continue directement lat. apis ou apcs ; expliquer cet aps par un emprunt à un *eps supposé gratuitement sur la rive droite et accommodé à la provençale, c'est vraiment faire bon marché des solutions simples et naturelles. M. Gilliéron a parlé quelque part de « fantômes lexicaux ». J'ai bien peur que cet *cps, père putatif de aps, ne soit lui-même qu'un fantôme d'un autre genre.

L'auteur de Pathologie et Thérapeutique verbales (VI, 1921, p. 82) intitule une de ses études Fantasmagories étymologiques. Ce n'est point apparemment l'histoire de aps en Médoc qu'il vise. Et pourtant tout est merveilleux dans

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