LI0L
Un instant la belle épousée A tes coups était exposée, Mais la nuit entend tes sanglots :
Ta couronne d'or est brisée !
Le filet t'amène captif.
Tu n'as plus qu'un souffle de vie.
En vain ton troupeau fugitif A sa victoire porte envie :
Contre toi son triomphe est sûr.
Comme de son bras intrépide 11 t'a frappé sous l'eau limpide !
Il pèlera ton dos d'azur Malgré ta nageoire rapide !
En vain apprennent à nager, Noble Nahma, tes jeunes veuves :
Elles n'auront que l'étranger Pour folâtrer au sein des fleuves !
Jamais leurs membres assouplis
LA PÊCHS, 55
Ne guideront ta troupe errante Parmi le corail amarante !
Adieu ! la mousse de tes lits Sous une voûte transparente !
O filet glorieux et doux.
Vole au wigwam à tire d'aile, Heureux comme un nouvel époux, Aussi léger que l'hirondelle !
L'épouse t'entr'ouvre ses bras Et déjà ton âme est bercée Par les rêves de sa pensée !
Vole : tu te reposeras Sur le cœur de ta fiancée !
Et les chants sur les flots allaient se prolongeant, Comme un long roulement de vagues d'harmonie ; Et la lune étendait une gaze d'argent Au loin sur la forêt, flottante, indéfinie ; Tandis que de l'azur les mille diamants
56 LIOLA.
Dans l'onde reflétaient leurs vives étincelles :
La barque ainsi passait entre deux firmaments,
Comme le messager de célestes nouvelles ;
Et Lionel avec Liola ressentait
Plus qu'aucun autre tout le charme de cette heure.
Et pendant que leur voix pour un moment se tait,
Que chaque rame légère ainsi qu'une aile effleure
L'étincelant crystal des eaux sans le ternir,
Ce que l'un fit pour l'autre en un danger suprême
Revient à leur pensée : à ce cher souvenir
Qui l'a fait tressaillir, Liola sent qu'elle aime
Et ne peut de son cœur taire le doux émoi ;
Et Lionel l'entend en son âme ravie,
Disant avec amour : iC Que ferai-je pour toi ?
Oh ! c'est maintenant vie, ô Lionel, pour vie ! "
Salut, Niagara, cataracte sublime !
Comme la terre tremble au seul bruit de tes pas ! Est-ce un Dieu qui des monts touche encore la cime ? Ou bien entends je au loin la rumeur des combats ? Tes roulements, aussi forts que ceux du tonnerre, Ces brillants arcs-en-ciel qui couronnent ton front, Cette nappe d'eau qui, vêtement de lumière, Tombe jusqu'à tes pieds en ton furieux bond T'entourent nuit et jour d'une splendeur divine ! Et ta blanche vapeur, en nuages d'encens, S'élevant dans les airs du fond de la ravine,
58 LIOLA
T'apporte le tribut d'hommages incessants, Ainsi qu'à quelque dieu dans un immense temple Ah ! dignement tu sers de voile à l'infini ! Et sous ton ombre, l'œil l'entrevoit, le contemple, Toujours inépuisable, éternel et béni !
Aussi l'enfant des bois, soumis à ton empire, Dans tes flots entendait la voix du dieu des eaux. Et, quand venaient les jours où la brise soupire A l'oreille des fleurs les plaintes des roseaux, Il t'offrait sur tes bords la victime annuelle : 7 Une vierge dans tout l'éclat de sa beauté.
Aujourd'hui c'est le tour d'une race cruelle. LTroquois, accouru vers la divinité, Plein d'aveugle foi, vient offrir son sacrifice. Des wigwams il avait quitté le doux séjour Pour conjurer du dieu l'horrible maléfice. Pas un seul à l'appel ne manquait en ce jour : Liola ne s'était pas non plus séparée
Du héros, son sauveur, comme font les ingrats.
Que de jours envolés depuis cette soirée
Où Lionel l'avait emportée en ses bras,
Sans briser les liens de leurs âmes fidèles.
A l'automne les bois richement nuancés,
En gémissant avaient vu fuir les hirondelles ;
Puis au souffle du vent, en tous sens balancés,
Comme des papillons blancs, les flocons de neige
Avaient de Lionel enchanté le regard.
De ce premier hiver le virginal cortège
Lui révélait dans sa splendeur un monde à part.
Quand, ô chastes essaims, en étoiles ailées,
Vous descendiez des cieux, il plaignait votre sort :
Il voulait que par vous les cimes soient voilées
Et non la terre d'où la fange infecte sort.
Pourtant, rêveur, parfois sur l'argile glacée,
Il abaissait ses yeux, disant à Liola :
" Qu'elle soit comme toi, pure, ô ma fiancée ! "
Et lorsque de blancheur la plaine se voila,
Avec tous les guerriers, il partit pour la chasse,
6o LIOLA
Vers les pays lointains de Tours et du castor.
Que de pièges tendus sur la neige et la glace !
Quel bonheur de saisir l'ours caché dans son fort !
D'envahir la cité de l'habile amphibie !
Mais de tels exploits sont mêlés à des dangers :
Et Liola, songeant à la peine subie
Par les chasseurs, cherchait au loin les messagers.
Comme il lui paraissait longs les jours de l'absence î
Que l'amour fait jouir ! mais encor plus souffrir !
Enfin vint le retour, vint la réjouissance !
Vers son île, elle vit Lionel accourir.
C'était à la saison qui chasse les tempêtes
Et qui fait entr'ouvrir les roses et les cœurs.
Le couple allait, heureux, s'unir pendant les fêtes
Qu'aux chutes célébraient les Indiens vainqueurs.
Ah ! que pour eux la vie est pleine de promesses !
Que tous les chants sont doux ! Que l'air est parfumé !
Quel renouvellement ! Quelles pures ivresses
Apporte ton sourire, ô printemps bien-aimé !
LA PÈCHE. 6l
Mais pourquoi les beaux jours ont-ils leurs nuits d'épreuve ?
Pourquoi sous le flot clair faut-il frapper recueil ?
A la source des pleurs, hélas ! l'âme s'abreuve
Et nos bonheurs toujours s'obscurcissent de deuil !
Pourtant les jeunes cœurs épanouis de joie
Au printemps de l'amour ne savent pas douter :
L'orage menaçant, que l'aquilon envoie,
Dans leur ciel toujours pur pourrait-il éclater ?
Ainsi pensent ceux à qui sourit l'espérance,
Et même à cet instant où leur vie est en jeu.
Mais leurs compagnons n'ont pas tous cette assurance :
Car le conseil sacré doit s'assembler sous peu.
Déjà le peuple accourt sur les bords de l'abîme,
Suivant silencieux, les sentiers escarpés
Et demandant parfois : qui sera la victime ?
Le soleil disparaît. Les cieux sont estompés
De nuages flottant comme des crêpes sombres.
Les bords de l'horizon semblent ensanglantés.
La lune a la pâleur de la face des ombres
Kt, seule, éclaire encor ces endroits attristés.
62 LIOLA.
Est-ce que la nature est aussi dans l'attente ? Veut-elle compatir au cruel coup du sort ?
Cependant le jongleur est entré dans sa tente. Elle paraît en feu : de la fumée en sort, Comme monte des toits de bleuâtres spirales ; Puis bientôt elle tourne ainsi qu'un tourbillon Et laisse dans la nuit entendre d'affreux râles. Tout à coup le jongleur, rougi de vermillon, Le cou ceint de serpents, un hibou sur la tête, S'avance, brandissant une torche en sa main. Que va-t-il déclarer ? Comme la foule prête L'oreille à chaque mot du jongleur inhumain ! " Je l'ai vu, " leur dit-il, " le manitou terrible ! Mes regards, pénétrant les ombres de la nuit, Ont rencontré son œil étincelant, horrible. Trônant sur son rocher il jouissait du bruit D'où la vague en hurlant l'acclamait au passage. Son front avec la brume allait se perdre aux cieux Et pour exciter des flots l'écumante rage
Son pied semblait sonder l'abîme furieux.
Sa barbe et ses cheveux, comme une blanche neige,
Se mêlaient sur son corps à la mousse des ans.
Je n'osais remuer quand du haut de son siège
Il m'appela vers lui sur les flots mugissants,
Tout mon corps frémissait au souffle de sa bouche.
L'éclair de sa prunelle a brûlé mes cheveux.
Voici ce qu'il a dit : " Pour que ta voix me touche
Apprends à ma tribu qu'en ce moment je veux
Non des fleurs et des fruits, mais une offrande entière :
Alors sur les Hurons un éternel oubli
Planera comme l'ombre au triste cimetière.
Un autre souvenir doit être enseveli
Si, comme leurs aïeux, les fils veulent me plaire :
C'en est un que je hais, celui du Grand Esprit !
Prononcez son nom seul excite ma colère.
Tremblez, ingrats ! hier un parmi vous le prit
Pour son dieu !"
Puis soudain un voile impénétrable Entre sa face fière et la mienne est tombé,
64 LIOLA.
Et je n'ai pu savoir son dessein adorable.
Oh ! chantez, priez donc et tous, le front courbé,
Demandez qu'il désigne à mes yeux une offrande
Qui puisse nous sauver des plus affreux malheurs ?
Oui ! qu'à notre prière, à cette heure, il se rende !
O Dieu des flots, entends nos soupirs, vois nos pleurs !"
Une voix.
Qu'attendre ? puisque tu voiles Ta face à ton serviteur. Pourtant les claires étoiles Obéissent sous leurs voiles A son regard enchanteur !
Une voix.
Qu'il est puissant sur la brèche, Quand; près de son front blêmi, Le guerrier de frayeur sèche !
Que sa main guide la flèche Vers le cœur de l'ennemi !
Une voix.
Son bras arrête la foudre Quand elle tombe des cieux !
Et son souffle fait dissoudre Les monts superbes en poudre, Comme la neige, à nos yeux !
Une voix.
Mais, frêle fleur qui se fane, Est le jongleur loin de toi.
Que ta forme diaphane, Evitant notre œil profane, Vienne au gardien de ta loi !
Une voix.
O Lonlouka, fais entendre, Sur les flots tes cris vainqueurs Et, comme un plante tendre, Tu verras vers toi se tendre Nos mains te portant nos cœurs !
66 LÏOLA.
Une voix.
Nous t'offrirons nos coquilles, Ce qui nous est le plus cher ; Et, s'il le faut, prends nos filles, Cet espoir de nos familles, Cette chair de notre chair !
Un silence de mort succède à la prière. Les eaux baissent la voix et le peuple en suspens Suti de l'œil le jongleur qui court à la rivière Et, dans la nuit lugubre, agite ses serpents. Soudain, tout frémissant, il s'arrête et s'écrie : " Quel est ce manitou qui s'empare de moi ? Je le vois, Loulouka ! mais quelle est sa furie ! Dans mes veines mon sang va se glacer d'effroi : Son doigt me montre aux cieux un signe qu'on adore. Comme il grandit, enlace en ses bras nos forêts ! C'est le signe odieux des peuples de l'aurore. Arrêtez ! Qu'ai-jevu? Déjà nos dieux sont prêts,
Suppliants, à courber le front en sa présence.
Debout î pour les défendre, ô guerriers Iroquois !
Avec nos dieux vaincus tombe votre puissance !
Mais vos efforts sont vains, impuissantes nos voix :
Pour les fléchir il faut un double sacrifice :
La mort de Liola ] La mort de Lionel ! "
Et chaque mot cruel que dicte sa malice
Retentit dans la nuit, terrible, solennel !
Et la tribu répète, ivre, mais consternée :
« Liola ! Liola ! Lionel ! Lionel ! "
Ce cri couvre la voix de la chute étonnée
Ainsi qu'un écho qui va vibrant, éternel !
Hélas ! cet oracle est un perfide mensonge
Et par la jalousie au jongleur inspiré.
Hier, il a surpris Liola dans un songe :
Il sait qu'un autre esprit par elle est adoré.
La prière passait sur sa lèvre mi-close
Avec son léger souffle et, sans cesse, ses doigts
68 LIOLA
Portaient avec amour jusqu'à sa bouche rose Comme un homme divin, mort sur un bois en croix. Parfois sur sa figure, il voyait une lutte Et, comme, le matin, l'ombre s'unit au jour, Le nom des dieux se mêle à celui qui dispute Dans son cœur indécis le droit à son amour. De son éloignement voilà donc le mystère ! Voilà pourquoi toujours maintenant, loin des siens, Elle murmure un nom qu'elle cherche à lui taire, Et soupire, hésitante, après d'autres soutiens !
Quel autre spectre aussi devant ses yeux se dresse ? C'est un visage pâle au long vêtement noir, Avec un front sévère, un œil plein de tendresse. On dit que sur ce sol il accourt pour asseoir D'un dieu crucifié l'impérissable empire. Son symbole déjà luit des glaciers du nord Aux bords où le printemps sans cesse vient sourire. Ce signe entre aujourd'hui, défiant, dans le fort
Qu'au fidèle jongleur le manitou confie. Il ne peut hésiter à détourner le coup, Et, sans plus de retard, il faut qu'il sacrifie Ce terrible ennemi qui pénètre partout : Ainsi des fiancés la mort fut décidée.
Le peuple ne peut plus sortir de sa stupeur
Et les pleurs de ses yeux tombent comme une ondée.
Pour lui comment douter de l'oracle trompeur ?
Il croit entendre encor la voix de ses ancêtres
Dans le bruit de la vague et le souffle du soir :
Ses dieux parlent toujours par la bouche des prêtres.
Pourtant dans bien des cœurs pénètre un vague espoir :
Au milieu des sanglots, on entend : " Grâce ! grâce !
Du chef sauvez la fille, ô jongleur tout puissant !
C'est la fleur des tribus, c'est l'espoir de sa race ! "
'' Pour elle, s'il le faut, esprit, prends tout mon sang ! "
Dit une vierge qui n'a pas vu quinze neiges.
" Jamais ! " répond sa voix roulant dans le lointain.
70 LIOLA.
" Insensés ! voulez- vous donc me tendre des pièges ? Jamais mon pouvoir n'a pu changer le destin ! "
Jusqu'alors Liola parut pétrifiée :
Les yeux hagards, le front pâle comme la mort.
Mais, quand toute pitié fut ainsi déniée
Par les sombres esprits et le jongleur d'accord,
Elle ferma ses yeux et, la tête penchée
Vers son cœur presque froid, s'affaissa sur le sol,
Comme une tendre fleur que le fer a tranchée
Et son âme, un instant, parut prendre son vol !
Liola s'éveilla comme après un long rêve.
Les prés verts sous ses pas semaient encor des fleurs
Et la chute toujours chantait haut sur la grève.
Mais elle lut son sort dans tous les yeux en pleurs.
Pour elle et pour lui quel coup ! La mort les rassemble,
Comme lie une gerbe, au champ, le moissonneur.
" Comment vivre sans toi ? Non ! Non ! mourir ensemble,
Dit-elle à Lionel, " c'est encor le bonheur ! "
Etre uni dans la mort ainsi que dans la vie C'est le rêve des cœurs que rapprochent l'amour :
72 LIOLA
L'union éternelle au bonheur les convie ;
Mais toute autre pour eux n'est qu'ivresse d'un jour.
La séparation vient, mortelle agonie !
Arracher du rameau ce nid d'oiseaux chantants,
Briser ces doux accords de la même harmonie
Partager d'une chair les membres palpitants.
Des mourants la prière allait être entendue.
A passer en ce monde, ils n'avaient plus qu'un jour.
Une île pleine d'ombre et comme suspendue
Sur les grondantes eaux fut leur dernier séjour.
Ils vont par ces sentiers où comme eux, à la veille
De leurs adieux sans fin, d'autres avaient passé.
Il leur semble entrevoir une ombre qui s'éveille :
Que sous les bois son front paraît pâle et glacé !
Que son regard est triste ! Ah ! sans doute c'est celle
Qui vint ici gémir à son dernier printemps.
Le rameau d'une pluie odorante ruisselle :
Ses pleurs ainsi des yeux jaillissaient tout le temps ;
Et, dans l'air, ces soupirs ne sont-ce pas ses plaintes ?
Liola s'écriait : " O funèbre séjour,
Conserve de nos pas les légères empreintes,
Dans la voix de tes flots nos doux serments d'amour !
A cette heure demain nos bouches seront closes,
Nos pieds ne fouleront plus ces riants gazons"
Et le long des sentiers sa main cueillait des roses Et ses yeux se tournaient vers les bleus horizons.
" Etre pleine de vie et tout à l'heure morte !
Le corps que tu soutiens sera donc ballotté,
Comme une épave qu'au large la vague emporte î
Et ces yeux enivrés de ta fière beauté
Oh ! seront pour toujours fermés à la lumière !
Mourir, ô Lionel, mourir ! y penses-tu ?
Esprits cruels, pourquoi voulez-vous ma poussière ? "
Et son corps s'affaissait frissonnant, abattu.
" S'il n'était au-delà d'ici-bas d'autre vie,
Liola, l'avenir serait désespérant, "
Répondait Lionel. " Ah ! mais tout nous convie
Au jour qui ne meurt point ! En toi, même en mourant,
74 LIOLA.
Contre l'affreux néant ton âme se rebelle :
Elle veut le bonheur, aspire à l'infini !
La terre, que tu vois si rayonnante et belle,
De l'éternel séjour n'est qu'un reflet terni.
Il faut mourir ! Pour nous, quand l'heure est devancée,
S'il est d'amers regrets, c'est que la mort nous prend
Un de ces courts bonheurs dont l'âme s'est bercée ;
Mais l'éternité, crois-m'en, bientôt nous le rend.
La graine que ta main confiait à la terre
Devait-elle y rester sans vie et sans réveil ?
Non : à chaque printemps, — attendrissant mystère ! —
Elle sortait du sol pour fleurir au soleil.
Quand tout meurt pour renaître, il faut mourir pour vivre !
Comme l'insecte ailé qui, brisant sa prison,
Vers le ciel prend l'essor et de soleil s'enivre,
Quelque chose au tombeau soulève le gazon
Et l'esprit, déployant des ailes immortelles,
S'envole vers l'azur, vers la félicité !
Des divinités qui, pour nous, sont si cruelles —
Je te l'ai dit déjà — ne sont que fausseté.
Non ! ce n'est pas ainsi qu'un Dieu conquit la terre :
Il ne vint pas verser notre sang, mais le sien.
Et mourut sur la croix, victime volontaire.
Juge donc, par sa mort et la tienne, combien,
O Liola chérie, ii dut aimer les âmes !
Et c'est en l'écoutant que les miens sont venus
Sur vos bords éloignés planter leurs oriflammes.
Ah ! qu'aimer dans nos corps si fragiles et nus,
Un moment colorés des rayons de l'aurore,
Mais livides bientôt, à tous, objet d'horreur ?
Oui ! comme le nuage à l'occident se dore
Et du soleil revêt l'éclatante splendeur,
Tes yeux toujours si purs, ton céleste sourire
De ton âme un instant empruntent la beauté.
Mais que sera demain cette chair que j'admire?
Ton âme, ce rayon de la Divinité,
Seule lui survivra, radieuse, immortelle !
Voilà ce qu'en toi j'aime et plus que tout mon sang :
Et m'en séparer, dis, la mort le pourra-t-elle ? "
76 LIOLA.
" Non ! Lionel, jamais ! Mon cœur aussi le sent,'7 S'écriait Liola, " comme ta foi l'assure. Je n'hésiterai plus : ton Dieu sera mon Dieu ! De mon âme, ta main lavera la souillure. Avant que de mourir — ah ! je t'en fais l'aveu A cette heure suprême — il faut que je devienne Par l'eau digne de toi, digne du Créateur. C'en est fait, Lionel, tu me verras chrétienne, Et nous ne ferons qu'un par l'esprit et le cœur ! "
De tant d'émotions leurs âmes étaient lasses. Leur voix aussi se tait comme le bruit du jour. La douce obscurité, descendant des espaces, Enveloppe le ciel et l'île tour à tour. O nuit, qui viens porter le silence à la terre Et verser dans le cœur des malheureux l'oubli, Entoure ce rivage et d'ombre et de mystère Et sur eux de ton voile étends le sombre pli Afin que leur paupière à ce monde soit close
Et que de songes d'or se bercent leurs esprits ! Et toi, bruit solennel de la chute, repose Un instant ces deux cœurs par le malheur aigris. Endors. les à ton chant, comme en ses bras la mère Endort l'enfant rieur de ses tendres accents : C'est le dernier sommeil de leur vie éphémère, Leur dernière caresse aux rêves caressants.
Comme le ciel s'emplit de paix et de ténèbres, Leurs sens sont pénétrés de caime et de repos. De leurs esprits s'enfuient les images funèbres Et Liola bientôt étouffe ses sanglots ; De Lionel l'âme est triste, mais résignée, Et le sourire effleure encor ses pâles traits. De célestes lueurs sa paupière est baignée : Ah ! c'est que sa pensée, oubliant ses regrets, S'envole, comme au ciel l'hirondelle s'élance ! A l'heure des adieux, il veut encor revoir, Par delà l'océan, son doux pays de France, Baiser sa mère ainsi qu'il le faisait, le soir,
78 LIOLA
Et presser dans ses bras le dernier de ses frères.
Un ange rose et blond, riant dans son berceau !
Qu'il est doux d'embrasser des têtes aussi chères,
D'errer comme autrefois au bord du clair ruisseau
"Qui vit nos premiers pas, refléta nos sourires,
D'éveiller les échos qui redirent nos cris
Aussi joyeux alors que la voix des zéphyres !
Oh ! comme vous chantez dans nos cœurs attendris,
O touchants souvenirs du lieu qui nous vit naître !
Charmantes visions de jours évanouis,
Quand vous revenez, qui ne peut vous reconnaître ?
L'âme se fond d'amour et les yeux réjouis
Comtemplent la fraîcheur de la première aurore Et tout ce qu'ici-bas est comme notre ciel !
Ainsi qu'un papillon, dont l'aile vient d'éclore, Va des fleurs à l'azur, l'âme de Lionel Du frais berceau s'envole à la croix de la tombe. Longtemps elle erre, heureuse, en ce doux paradis,
Lorsque son vol s'abat semblable à la colombe
Qu'un chasseur a blessé au sein des bois verdis.
Ah ! c'est que ce bonheur n'est qu'un riant mensonge,
Que son aile se heurte à la réalité !
C'est bien la voix des flots qui là-bas se prolonge
Et qui dans son oreille a, comme un glas, tinté
Non ! ce n'est pas le ciel de sa chère Provence, Son clair ruisseau qui court sous l'amandier fleuri, Ce ne sont pas les lieux aimés de son enfance !
Pourtant quelle nature à ses yeux a souri !
Le rivage escarpé de pins verts se parfume,
La chute devant lui dénoue au chaud soleil
Sa robe d'émeraude et de flottante écume,
Car de l'orient a jailli le jour vermeil :
Tout s'éveille et l' air frais frémit de chants et d'ailes.
Quelle est celle qui dort sous ces berceaux en fleurs ? Ce n'e-st pas un enfant voilé de ses dentelles
80 LIOLA
Ni sa mère dont ses baisers ont bu les pleurs, Oh ! non ! c'est Liola, l'innocente victime, Qu'il a laissée, hier, dans les bras de la nuit. Quelle sérénité son front candide exprime ! Qu'une pure lumière autour d'elle aussi luit !
Mais au lever du jour, d'une aurore divine,
Le sacrifice doit pour eux se consommer.
Toute à cette pensée, hélas ! elle devine,
A la main qui la touche, en s'entendant nommer,
Que tout est bien fini, que c'est l'heure fatale !
Et comme la nature au baiser du soleil S'éveille, éblouissante, allègre, virginale, Aux yeux de Lionel, elle sort du sommeil Plus que jamais aimable, et fraîche et reposée. " Ami, c'est ta voix qui m'appelle pour mourir ! Ah ! lorsque chaque fleur s'entr'ouvre à la rosée, Mon âme à son matin ne pourra pas fleurir ! Et plus qu'elle pourtant tu dis que je suis belle Et plus doux que son miel est pour toi mon amour.
LE SACRIFICE. 8l
Vois donc comme l'azur de pourpre et d'or ruisselle ! Faut-il qu'un jour si beau soit notre dernier jour? "
" Le dernier ici-bas ; le premier dans un monde Où la clarté," lui dit-il, " jamais ne s'éteint. Que sont toutes les fleurs de la terre féconde, Les gouttes de rosée où le ciel bleu se peint, Les notes que l'oiseau dans l'air limpide égrène, Auprès de la beauté de cet autre séjour Où l'âme s'embellit de lumière sereine Et soupire les chants de l'éternel amour? Oui ! sans doute qu'il est dur de quitter la vie, Surtout lorsqu'en tes yeux elle vient m'éblouir ! Mais volontiers je l'offre et je la sacrifie Pour le salut dés tiens : puissent-ils en jouir ! Ah ! qu'avec notre mort une autre ère commence Pour tout ce continent par l'erreur habité ! Que notre jeune sang soit comme une semence Qui fasse épanouir l'amour, la vérité !
S 2 LIOLA
Quelque chose me dit que, semblables aux astres, Les lumières du Christ iront du monde ancien Jusqu'à ce nouveau monde à Fheiire des désastres, Et qu'en elles, trouvant un céleste soutien, Les peuples formeront des familles de frères, Fonderont sur ce sol des empires puissants ! "
Cependant la tribu, malgré des vents contraires, Entoure déjà l'île en ses canots glissants : Car le jongleur a craint de voir s'enfuir sa proie. Le premier de la troupe, il entre dans le port Et vers les condamnés, à la hâte, il envoie Ceux-là dont la main doit les parer pour la mort.
O funèbre parure ! O perfides guirlandes ! On couvrait la victime ainsi jadis de fleurs : Sous les lis du vallon et les roses des landes, A l'œil des dieux jaloux, elle cachait ses pleurs.
Lï SACRIFICE. 83
Pour leurs fronts purs qu'est-il besoin d'une couronne?
De colliers pour leurs cous par l'amour enchaînés ?
Lentement la tribu pourtant les environne
Et s'avance vers eux, les regards détournés.
Voyez cette tunique et ces plumes si blanches,
Ces habits ravissants comme la pureté :
Ne semblent-ils pas pris à la neige qu'aux branches
L'hiver suspend et faits pour orner la beauté ?
Que les temps sont changés ! Cette fraîche parure,
Destinée au grand jour, servira de linceuls,
Et ceux, que des amis, un tendre amour conjure
De rester en ces lieux, bientôt partiront seuls
Oh ! mille voix avec des soupirs et des larmes Font entendre déjà leurs lamentations.
Que l'hymne des adieux apaise leurs alarmes, Comme la mer s'endort au chant des alcyons !
84 LIOLA.
A LIOLA.
Chœur des Vierges.
Que nous avons cueilli de roses Pour toi, Liola, notre sœur !
Vois : leurs lèvres fraîches écloses Avaient des tiennes la douceur.
Seule ta pure haleine égale Les doux parfums que leur pétale Laisse à la brise s'envoler. Oh ! sur ta couche nuptiale Aux lis nous voulions les mêler !
Et, semblable à ces rieurs chéries, Tu ne verras pas d'autre été...
Mais, comme leurs couleurs flétries, Bientôt pâlirait ta beauté.
Console-toi : car ta jeunesse Fuit avant que la douleur naisse.
Tu vas mourir en ta fraîcheur Et sans qu'une tache paraisse Sur ta virginale blancheur !
Chœur des Mères.
Tu ne verras pas te sourire
La bouche rose d'un enfant !
Comme, au lac, l'étoile se mire,
Jamais ton regard triomphant
Ne luira dans son œil humide !
A ton beau cou son bras timide
Ne pourra pas, chaîne de rieurs,
Suspendre sa forme candide
En ses doux gestes cajoleurs !
Ah ! ignore le nom de mère :
Un fils ne te doit pas le jour.
Mais, en cette douleur amère, Console-toi : si son amour A des heures pleines de charmes :
Au cœur qu'il apporte d'alarmes !
Tes yeux rougis auraient pleuré Peut-être, un jour, toutes leurs larmes Sur son corps froid, défiguré !
86 LIOLA