‹ Liola ou Légende indienne [microforme]Chapitre 1 sur 6 · Liola ou Légende indienne [microforme] · texte numérisé non relu

Liola ou Légende indienne [microforme]

ensez-vous à ces jours quand l’Inconnu trônait Sur les sommets blanchis des montagnes rocheuses,

{La tête dans la nue, ou qu’il se promenait

{ Au bord de nos grands lacs, sous les forêts ombreusés ? { Rien ne troublait alors son éternel repos.

{Ses pas foulaient toujours une vierge pelouse.

* Le silence berçait son sommeil sur les flots

Et sur ses rêves d’or veillait la nuit jalouse.

# Seule, à blanche rosée, en tombant sur les fleurs,

# Tu mouillais sa paupière ! O chants des solitudes,

Seuls, saluez, montant des vastes profondeurs,

2 LIOLA

Son glorieux réveil de vos divins préludes !

Entre notre Amérique et les mondes connus S'étendait l'Océan, barrière infranchissable.

O longs siècles d’oubli ! Mais ces jours ne sont plus : L'inconnu se révèle au courage indomptable.

La voile de Colomb franchit l'immensité ;

Les couleurs de l'Espagne et celles de la France

Sur ces bords inconnus vont flotter à côté

Du drapeau de la Croix, aurore d'espérance !

O Lumière d’en haut éclaire mon esprit,

Comme tu rayonnas sur ces plages nouvelles Que la nuit de l'erreur si longtemps assombrit ! Donne, sainte Harmonie, à ma muse des ailes,

À ma voix des accents aussi touchants que frais : Je chante de la foi l'émouvante victoire,

Un poème d'amour éclos sous les forêts,

A la Nouvelle-France une nouvelle gloire !

omme Léonidas, Daulac, en succombant, !

Par sa valeur venait de sauver la patrie.

‘lux bords de l'Ottawa, tout guerrier en tombant

Jevint le rempart où se brisa la furie

u farouche Iroquois. O glorieux combat !

De nos lointains déserts nouvelles Thermopyles ! Seul à cette hécatombe, encor jeune, un soldat Survit, tel un épi sur les plaines fertiles Reste après la moisson. Des cruels indiens La fureur est sans borne, et l'enfant de la France Chancelle sous les coups, saigne sous ses liens.

Dev*=-t-il renoncer à toi, douce espérance ?

4 LIOLA

Si Dieu le veut, il est prêt : apôtre ou martyr, Tel doit être celui qu'ici la France envoie.

Suivi de ses bourreaux, le captif va partir : Voyez-le, radieux, entrer dans cette voie

Où d’autres le suivront portant haut l’étendard

De la croix et des lis !

Lionel de Versile Avait reçu du ciel une abondante part De ces dons qui font la vie heureuse et facile, Beauté d’âme et de corps : un front que ses cheveux Ceignaient d’un nimbe d’or, des lèvres qu’un sourire Ouvrait comme une rose ; à travers ses yeux bleus On pouvait voir son âme, âme qui ne soupire Qu’après le sacrifice et l’immortalité.

Le ciel fait ces grands cœurs pour les crises supêmes Et les marque du sceau de la divinité,

Du signe le plus saint, du plus pur des baptêmes !

Bionel était né pour être un de ces preux.

fhsqu'alors bercé sous le beau ciel de Provence,

A l'ombre des lauriers, il n'était pas heureux.

a neige glacée ou Maisonneuve s’avance*

À ses yeux resplendit d’un charme souverain : L'Inconnu, vers les bois et les grands lacs, l’attire.

Et quand Daulac conçut son sublime dessein

Î se joignit à lui pour voler au martyre ;

Et maintenant il va, seul, mais encor serein,

| Aux flammes du bûcher, au poteau du supplice. Prêt à quitter ces lieux où ses frères sont morts,

Du rapide canot, qui sur le fleuve glisse,

Ses yeux, remplis de pleurs, s'attachent à ces bords

Où dix-sept combattants chassèrent une armée. Donne-leur une larme, 6 brave prisonnier !

v’elle soit à leur corps la goutte parfumée

ui ranime la fleur de l'arbre printanier !

Æt la patrie un jour, comptant une victoire, ans pareille défaite, à votre souvenir

‘lèvera là même un monument de gloire !

6 LIOLA

ee

Les mourantes lueurs du jour qui va finir Empourprent l'horizon ; les arbres du rivage, Dans les flots assoupis, plongent le spectre noir De leur ombre allongée ; à travers ie nuage Perce l'œil rayonnant de l'étoile du soir.

Protégés par la nuit, les guerriers en silence Descendent l'Ottawa dont le trop vif courant, Comme un coursier fougueux qui bondit et s’élance, En mugissant se mêle aux flots du St-Laurent. Maintenant les canots remontent le grand fleuve. Et s’éloignent du mont où grandit la cité

Que l’héroïsme vient de sauver : quelle épreuve ! C'est là que Lionel, par la croix abrité,

A tant de fois rêvé ses beaux rêves de gloire : Des terres pour son roi, des âmes pour son Dieu Et pour lui même un nom illustre dans l'Histoire !

A ces rêves si chers, il lui faut dire adieu...

L'aviron des rameurs vient d’effrayer un cygne

Qui monte vers l'azur, comme une vision ;

mm

it l'œil de Lionel, qui, d’un berceau de vigne,

‘a vu fuir, semble dire en son affliction :

Mélodieux oiseau, que ne puis-je te suivre !

lu voles vers ton nid, ce gîte aérien,

ù ta compagne aimante, au retour, de joie ivre,

ton long cou de neige enroulera le sien ;

as, MOI, je n'irai plus vers ces lieux pleins de charmes ù fut mon berceau, nid que m'avait donné Dieu,

Où m'attendent toujours ceux dont les douces larmes

nt baigné mon front pâle en me disant adieu ! ”

J Au-dessus des forêts, la lune, belle et pure,

Paraît soudain et trace un sillon argenté

{Qui semble être un reflet, au sein de l’ande obscure, | Du céleste chemin, pont d'étoiles jeté

4 Sur les flots de l’azur ; et Lionel oublie

{ Que ce sentier, semé d’astres comme de fleurs,

« Est celui du Calvaire ; et la mélancolie,

+ Plus douce que la nuit, assoupit ses douleurs.

% Si ses bras sont lit., son âme ouvre ses ailes

8 LIOLA.

Et plane librement en un monde enchanté.

Ces forêts, ces déserts, que longent les nacelles, Devieunent rayonnants de vie et de beauté :

Des campagres partout où la moisson se dore,

Des hameaux grandissant à l'ombre de Ia croix, Des cités que la main de l’art aussi décore,

Un peuple marchant, fier et jaloux de ses droits, Vers l’accomplissement de grandes destinées !

Et c'est dans son sang et dans celui des héros Tombés en combattant que ces œuvres sont nées, Comme germent les fleurs sur le sol des tombeaux ! O céleste pensée ! O suprême espérance !

Tu vas jusqu’à donner des douceurs à la mort ! C’est toi qui dans tout temps transformas la souffrance En un chant de triomphe et c’est toi qui rends fort Et berces aujourd’hui de visions de gloire

Celui qui s’achemine au plus cruel trépas !

Soudain des cris perçants montent dans la nuit noire.

Est-ce l’écho lointain des hymnes des combats

Jui chasse du captif la douce rêverie ?

| n ! c'est tout près, la voix du terrible vainqueur ue l'orage menace et qui se plaint et prie.

r les vents déchaînés, comme un infernal chœur, Jont fait trembler d'effroi. L'éclair, serpent de flamme, échappe de la nue et siffle sur les flots ;

t les frêles esquifs, balancés sur la lame,

mblent parfois se tordre, ainsi que des roseaux,

Bt d'eux-mêmes plonger dans le béant abîme.

Pourtant l'enfant des bois, contre les éléments

ui se déchaînent, lutte, impassible, sublime,

Fandis que Lionel dans les flots écumants

C roit a chaque instant voir s'ouvrir sous lui la tombe Qui finira ses maux. C'en est fait ! Sous les coups L u fleuve furieux, chaque rameur succombe.

| e canot est brisé ; les vagues en courroux

ejettent ses débris sur la rive voisine :

L'Indien disparaît avec un dernier cri.

ais plus d’un cependant à se sauver s’obstine

t se cramponne aux bords, tout sanglant et meurtri.

10 LIOLA

Lionel fut ainsi jeté, comme une épave,

Dans un port qui tendait vers lui des bras amis. En vain sur le rocher le flot crache sa bave,

En vain le vent rugit comme ses ennemis,

Loin d’eux, paisiblement, sur la rive, il repose.

La tempête bientôt commence à s'apaiser.

Sur son front en passant, chaque étoile dépose

Un rayon de lumière, ainsi qu'un doux baiser.

Descends, chaste sommeil ! Viens clore sa paupière !

Oh ! viens comme, le soir, la nuit succède au jour Et qu'il s’'endorme, heureux, même sur une pierre, Bercé comme autrefois dans les bras de l’amour ! Le sourire déjà sur son visage jette

Son pur rayonnement : quelle sérénité !

Comme en un lac d'azur, sur ses traits se reflète Le calme de la mort ou de l'éternité !

Son corps est immobile ; aux choses de la terre Ses yeux sont fermés ; et tout ce qu'éveillé

Il rêva tant de fois, Ô ravissant mystère !

Son regard l'entrevoit, joyeux, émerveillé.

Jacob, en son sommeil, d’une échelle de flamme,

os ml

it des anges du ciel descendre en souriant :

, lui, maintenant sent, libre, heureuse, son âme R onter vers l'idéal, tel que de l’orient,

soleil monte au ciel où son disque s'embrase. ouce ivresse du rêve ! Ô bonheur du sommeil !

est le repos du corps ; de l'esprit, c’est l’extase !

L ionel ne voit pas, à l'horizon vermeil,

Que mille flèches d’or de toutes parts jaillissent Ni n'entend les oiseaux dans les bois reverdis S'appeter par des chants où leurs cœurs se trahissent 1 fais une aile en frôlant ses membres engourdis Ouvre ses yeux au Jour et son âme à la vie.

ÿ veut les refermer, les fermer à jamais

De peur que la blancheur de l'aube soit suivie “D'un réveil qui pour lui n'ait que deuil désormais. Net pourquoi vivrait-il ? Le bonheur le renie.

“11 faiblit un moment sous le poids des malheurs. À L'Homme- Dieu n’a-t-il pas dans sa longue agonie

Comme hésité devant la coupe des douleurs ?

TI

tu mms mtmerrmené

12 LIOLA

‘* Ah !” se dit-il, “ s1 doux est le repos nocturne ! Que ne puis-je dormir le sommeil du tombeau ! Oui ! la terre a beaucoup de trésors en son urne ! Sans doute, après la nuit, le jour paraît bien beau, Quand tout, purifié sous la fraîche rosée,

Dans des flots de lumière, un instant s’embellit ! Mais lorsque de l'exil la chaîne s’est brisée,

Que le corps au tombeau dort comme dans un hit, L'âme s’éveille alors pour contempler, ravie,

Les splendeurs du soleil qui n’a pas de déclin : Pius d’ombres ! Oh ! je veux que l’immortelle vie En mon être épuisé, comme un fleuve crystallin Dans le sol desséché, s’épanche goutte à goutte ! ” Hélas ! le temps n’est pas venu pour le repos.

Il faut que des douleurs sa pâle lèvre goûte

Jusqu'à l’amère lie. Ah ! toujours les héros

N'ont pu qu'ainsi monter au sommet de la gloire !

Tout à coup.de clameurs la rive a retenti :

Ce sont les ennemis qui chantent leur victoire,

r le gouffre des eaux n'avait pas englouti Jous ceux qui voulaient la mort de cette victime. Depuis longtemps leurs yeux avaient interrogé a profonde vallée et la plus haute cime ns trouver Lionel par les bois protégé.

Mais enfin le voilà : quelle infernale joie ! ls se jettent sur lui, le meurtrissent de coups : est la hyène qui s'acharne sur sa proie.

| ionel cependant répond à leur courroux,

Fel qu'un chrétien le fait, par la voix du silence.

Ï eur colère assouvie, ils chargent de fardeaux on épaule sanglante, et la troupe s’élance

À travers la forêt qui suspend les rideaux

De sa sombre ramure au-dessus de leur tête.

es rapides bruyants, ils évitent le cours

t portent les canots sauvés de la tempête.

uelle marche pénible avec des poids si lourds ! ourtant la forêt vierge est bien belle, féerique

l'œil qui n’a jamais vu pareille beauté !

11 LIOLA

Ce spectacle est encor l’orgueil de l'Amérique. La solitude s'offre avec la majesté

Dont l'Eternel voulut parer l'heure première.

Aucun pas humain n'a souillé les tapis verts

Que la mousse déroule au bord de la clairière.

Et la hache jamais n’a fait trembler les airs

De la chute du roi qui règne ici suprême.

Sous ces arbres touffus, tout est mystérieux,

Comme dans un temple où réside Dieu lui-même.

Et ce calme sacré, ce silence pieux

N'est troublé qu’au moment où la nature prie

Par la voix de la brise et celle des oiseaux ;

Ou quand, tordant les pins, la tempête en furie

Fait chanter comme un chœur la foudre et les échos. Les profondeurs alors jusque dans leurs entrailles Frémissent, comme une âme, ou d'amour ou d’effroi. Dans tout ton être aussi, Lionel, tu tressailles,.

Et ton pied, sur ce seuil, hésite malgré toi.

Ah ! c’est qu’un pas encore et voilà que tu rentres Dans le séjour de l’ombre, en un monde inconnu,

Ces retraites des bois semblent être les antres

la nuit éternelle où jamais n’est venu

n rayon de soleil, une lueur d'étoile.

ais cependant parfois la voûte des rameaux

entr'ouvre sur le ciel : la forêt se dévoile

omme un visage frais de vierges aux hameaux.

À faut partir, enfant de la cité ! Pénètre Sous ces toits de feuillage où n'entre plus le jour. Au-dessus de toi, l'arbre à l'arbre s’enchevêtre,

t leurs longs rangs épais font un noir carrefour. 1 u pied rugueux du chène et du pin, rien ne pousse. Tu ne foules partout que débris jaunissants, Q ue feuillages morts ; mais, dans l'air, quelle odeur douce ! est comme sur l'autel un nuage d’encens ......….. L'un sur l'autre entassés, ici, des troncs énormes Dressent de tous côtés d’infranchissables murs L ît le pas, s’éloignant de ces étranges formes, e touche devant lui que des marais impurs.

es lianes, plus loin, se suspendent aux branches :

De leurs voiles épais les tissus épineux

16 LIOLA.

Retombent jusqu'à terre en vertes avalanches

Et, s’enlaçant au pied, l’attachent de leurs nœuds.

Pourtant là-bas voilà que par une éclaircie

Abonde la clarté, belle comme au retour

Du matin rougissant : la nuit s’est adoucie,

Chaque feuille palpite et de joie et d'amour.

L'œil peut alors monter dans les hauteurs des nues. Avec l'arbre géant qui va toucher les cieux,

Et, ravi, suivre au loin d'immenses avenues

Où s'engage le rêve au pas silencieux.

Cet éclat soudain, c’est l'éclair dans la nuit sombre : Il montre au voyageur son pénible sentier,

Donne à ses membres un peu de lumière et d'ombre Et borde son chemin des fleurs de l’églantier. Repose, Lionel, sur ses fraîches pelouses

Que le printemps prépare à ton corps languissant, Et dors sous les berceaux que les vignes jalouses Semblent sur toi former de leur bras caressant.

Admire à ton réveil le majestueux dôme

Ju cyprès, de nos tours le superbe rival.

ainte fleur dans les airs répand son doux arôme semble étoiler d’or le vert gazon du val :

spire ces parfums d’une nature chaste.

Brempe ta lèvre sèche à l'onde des torrents

] ui tombent des rochers, et, dans l’espace vaste, coute retentir les hymnes délirants

Que chante l'oiseau comme en un monde de joie. R ois, près de l'arbre mort, la tige des ormeaux Renaître et reverdir ; tout, le long de ta voie,

Parle de vie : espère, oublie ainsi tes maux.

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AUX MILLE ILES

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Venise ! je t'ai vue au déclin de ta gloire !

Sur tes palais déserts et tes dômes noircis Flottait de ton passé l'héroïque mémoire.

C'était à cette heure où les cieux sont obscurcis, Quand tout paraît mourir sur la terre et sur l'onde : De la mer et du ciei l’azur gardait encore

Du soleil expirant la lueur rose et blonde,

Pt tu semblais sortir de flots de pourpre et d’or Radieux et plus purs que l'écume divine

{D'où naquit l'idéal d’éternelle beauté !

{0 splendeur magique où l'œil à peine devine

4 Les vestiges du deuil de ta viduité

#Et qui fait qu'aujourd'hui, quand ta vie agonise.

+ De toi comme toujours les peuples sont jaloux !

20 LIOLA.

Mais à Saint-Laurent, tu l’as aussi ta Venise,

Reine de ton flot bleu dont les chants sont si doux ! Mülle Iles ! oasis flottant sur l'onde claire,

Comme un rêve d'amour, vos verdoyants berceaux Sont-ils tombés des cieux? Le jour qui vous éclaire Ne fait il pas de vous le paradis des eaux ?

Les temps ne sont plus où d’un collier d’émeraudes Vous enlaciez le cou d’argent du fleuve-roi : Lorsque dans la cité soufflent les brises chaudes, Le riche accourt vers vous avec un doux émoi.

Le wigwam a fait place à la fière tourelle. ÿ

L'écho ne retentit plus du chant des combats,

Et les vents embaumés emportent sur leur aile

Les cris que l'enfant jette en ses joyeux ébats,

La nacelle, le soir, comme le cygne, vogue

Et s’arrache à regret de ce riant séjour.

Mais jadis vers vos bords cinglait une pirogue : Un guerrier de vos fils annonçait le retour.

O Mille Iles ! alors vous étiez dans l'attente :

Et chaque arbre à son front balançait une fleur

AUX MILLE ILES

sur vos frais contours la vague palpitante

devait comme un sein gonflé par le bonheur.

el cri frappe l'oreille ! Est-ce pour lui répondre

e les bois et les flots semblent prendre une voix ? si qu'un bruit lointain d'orage qui va fondre,

B entendait rugir les chants de l'Iroquois.

œyez-le ! Des bouquets de plumes sur sa tête

# sur son corps cuivré plus de mille couleurs !

ôn œil est plein d’éclairs : déjà sa main s'apprête

\ verser au vaincu la coupe des douleurs.

haque esquif paraît sur l'eau voler comme une aile dns répondre pourtant à l’ardeur de ses vœux. buffle, tiède zéphyre, haleine fraternelle !

âte le doux retour, l'heure des doux aveux,

t tressaillez d’orgueil, vous, îles fortunées !

Ds reviennent vos fils ! ils reviennent vainqueurs ! Bt comme aux radieux jour de leurs hyménées, Que vos voix aujourd’hui forment de joyeux chœurs ! es Césars n’ont jamais, après une victoire,

ur leur char triomphal senti plus de fierté :

22 LIOLA

Les dépouilles d’un peuple, héritage de gloire, Grossissait leur cortège, et l'immortalité

A leur mémoire ouvrait son temple impérissable ! De la guerre eux aussi vous apportent le prix : Voyez celui qui vient par vos chemins de sable ; Ce n’est ni Jugurtha ni Vercingétorix !

Mais c’est le descendant d’un nom qui civilise, D'indomptables héros le dernier combattant,

C’est un fils de la France, apôtre de l'Eglise !

La foule au port accourt, comme le flot montant :

Ce sont d’abord les chefs aux longs cheveux de neige, Puis les jeunes guerriers plein de fougue et d’ardeur, Les mères s’entourant, comme d’un frais cortège,

De leurs filles aux fronts éclatant de candeur.

Qu'ils sont empressés ! Tous se penchent sur la rive, Pareils à la forêt quand le vent a passé.

Ils cherchent en celui qui vers leurs bords arrive

Soit un père, un époux, un frère, un fiancé.

Mais voilà que les cris de mort se font entendre,

AUX MILLE ILES. 23

tant de fois qu'aux champs des guerriers sont tombés : e exclamation de douleur semble rendre

chagrin sous lequel tou; les fronts sont courbés.

e de braves là-bas gisent dans la poussière

i ne sentiront plus les souffles printaniers !

outez ! Maintenant ce sont les cris de guerre :

peu de scalps de blancs ! Comptez les prisonniers :

n seul pour assouvir la haine dont déborde

aque âme en ce moment !

Cependant les vainqueurs

avancent fièrement et chacun les aborde.

aut-il que tant d’absents fassent saigner les cœurs ! Sois heureux,” dit un chef en rencontrant un père : Ton fils a combattu comme un buffle indompté.” Le tien est mort,” annonce un soldat à sa mère. ‘C’est pour cela, tu sais, que mes bras l’ont porté,” épond-elle, essuyant de sa main les deux larmes

ui voilent son regard et disent son amour ;

Derrière les guerriers, dépouillé de ses armes,

Mais couronné de fleurs, plus serein que le jour, S'avance Lionel, l’héroïque victime.

Comme on voit voltiger dans la lumière d’or

Les insectes d'azur que la chaleur ranime,

Les Indiens joyeux, en un commun essor,

Semblent autour de lui s'élever dans leur danse. Leurs longs bâtons de cèdre et leurs rameaux pliants, Sur ses membres meurtris, s’abattent en cadence. Mais ne dirait-on pas à ses traits souriants

Qu’avec eux il accoürt célébrer une fête ?

Rien ne peut l'émouvoir : tels les pins toujours verts, Quand le chêne s’effeuille aux coups de la tempête,

Gardent leur fraîcheur sous le souffle des hivers.

Il passe entre les rangs de la troupe ennemie, Comme un fleuve qui roule avec lenteur ses eaux Entre les deux bords d’où s’épanche une ombre amie. La foule arrive au Bois du sang : de frais arceaux ‘

Au-dessus des passants arrondissent leur branche ;

AUX MILLE ILES

De nouveau, sur le sol, aux crânes blancs, des fleurs Font une bouche rose et des yeux de pervenche. Comment dans cet éden le serpent des douleurs A-:-1] pu pénétrer et, sur un lit de mousse,

Des victimes jeter, épars, les ossements ?

Des mauvais esprits c'est la haine qui le pousse

Et fait entrer la mort en c:s lieux si charmants !

Tout s'apprête déjà pour l’horrible supplice.

On plante le poteau, l'arbre d’Areskoui.

Où fraîche fleur, il faut que le captif pâlisse, Alors que dans sa force il s’est énanoui.

Le cyprès en monceaux sur le chêne s’entasse Pour dresser le bûcher : c’est le trône de feu Qui s'élève dans l'air et de sa flamme embrasse Le corps du prisonnier rayonnant comme un dieu. La danse tout autour forme sa longue chaîne

Et chaque main brandit un instrument de mort ; Chaque bouche, exhalant une infernale haine,

Annonce au condamné quel doit être son sort :

LIOLA

Une voix.

Chante ! ton heure est arrivée, L'heure des tourments et du feu !

Ne l’as-tu pas souvent rêvée?

Comme l'aube, elle s’est levée :

Au jour dis ton dernier adieu !

Une voix.

Vas-tu pleurer comme une femme Ou mourir ainsi qu’un guerrier Qui chante sur son lit de flamme ?

Ah ! que la torture t’enflamme,

Comme l'amour, de son baiser !

Une voix.

Jadmire ta superbe allure

Quand tu marches comme un chevreuil !

À moi ta blonde chevelure !

Que sur ton crâne une brûlure

Enfin abaisse ton orgueil !

AUX MILLE ILES

Une voix.

Tu peux me sourire à ton aise !

Je me rougirai de ton sang, Ainsi que du jus de la fraise,

Et, pour le manger, sur la braise,

Je cuirai ton cœur frémissant !

Une voix.

Toi seul de ta bande nous reste.

Mais nos armes bientôt verront La fin de ta race funeste !

Bois tout son sang, esprit céleste !

Sois le vengeur de notre affront !

Mais, si de Lionel la bouche était fermée Quand les bois frémissaient du cri de leurs enfants, Son cœur chantait plus fort que cette foule armée

Et semblait leur jeter ces accents triomphants :

28 LIOLA.

Les miens sont tombés ! mais leur chute A pour toujours épouvanté

Le peuple qui nous persécute !

Ah ! la barbarie en vain lutte

Contre le droit, la vérité !

Je descends d'une noble race :

Mes pères sont morts pour la croix, Pour la croix du Christ qui terrasse !

Toujours j'ai marché sur leur trace

Et, comme eux, je meurs, mais je crois !

Pourquoi craindrais-je le martyre ?

Mes nerfs tendus sous votre fer Peuvent vibrer comme une lyre ; Mais dans son céleste délire

L'âme triomphe de la chair !

Tout pour le supplice est prêt : les haches rougies

S'attachent en colliers ; l'arbre de la douleur

AUX MILLE ILES

Porte le fruit humain ; les sanglantes orgies Viennent de commencer et déjà le jongleur,

Armé de son flambeau, vers le bûcher s’élance

Pour y mettre le feu, lorsque tout mouvement

Cesse à l'instant au sein du plus profond silence. L'éclair l'a-t il frappé? Pourquoi soudainement Tous les regards tournés vers celle qui s'avance ? Est-ce quelque génie envoyé par le ciel?

Regardez : on dirait que dans sa contenance

Il n’est rien d’humain, mais que tout est immortel. Elle apparaît au sein de la danse infernale

Comme une blanche étoile au milieu de la nuit,

Sur sa trace exhalant la senteur virginale

Des fraîches fleurs des bois ; de ses pas le doux bruit Sur les gazons épais n’est que rythme, harmonie. Que son corps est léger ! Que son visage est beau ! Son œil impide est plein de douceur infinie,

Et ses cheveux, plus noirs que l’aile du corbeau, TFombent sur son épaule en une longue tresse.

C’est Liola, la belle, et fille du grand chef,

30 LIOLA

Reine de tous les cœurs et des îles maîtresse. Quel enviable sort et quel immense fief!

Et pour son fiancé que de joie et de gloire ! Elle vient de quitter sa couche de douleur

Et de sa tribu veut célébrer la victoire.

On cherche à l’arrêter, mais, malgré sa pâleur,

Elle approche du bois, de compagnes suivie,

Portant une guirlande et des fleurs en ses mains. ?

‘“ Ne cessez pas vos chants: votre voix me convie,

Dit-elle, ‘au bonheur du retour. Par ces chemins

Je voulais accourir, et ma faiblesse seule

À retenu mes pas ; mais vers vous a volé

Mon âme réjouie.............. Des) ie lines Fe Est-ce ainsi qu’on m'accueille ?

Pourquoi donc ce silence et ce regard troublé ?

Mon père, où donc es-tu, toi que l’armée envie ?

Viens ! j'apporte le prix promis à tes exploits.

Ah ! qu'un de tes baisers me ramène à la vie ! ”

AUX MILLE ILES. 31

En vain le cherche-t-elle : hélas ! aucune voix

Ne répond à l'appel de sa chaste tendresse

Pas de main ne se tend pour recevoir ses fleurs

Et sur un cœur aimant pas un seul bras ne presse

Liola souriante ! On n’entrevoit que pleurs,

On:n’entend'que sangloié..s.ss séminaires ‘ Quoi !” s’est-elle écriée,

Pâlie et l’œ1l en feu, ‘“ mais où donc serait-il,

Mon père? Sa vie est-elle sacrifiée ?

Il partit avec vous. et, vous, à peuple vil,

Vous revenez sans lui! C’est ainsi qu'on le venge ?

Vous auriez dû plutôt mourir jusqu’au dernier !

Guerriers qu’apportez-vous à sa fille en échange ?

Est-ce une chevelure? Est-ce un seul prisonnier?

‘O0 Liola, pourquoi lancer à notre face

Ces reproches amers ?” lui répond une voix.

‘Tu sais, la fâcheté, qu’à nos yeux rien n'efface, N'a jamais amolli le cœur d’un Iroquois.

Toi, sage autant que belle, aussi brave que bonne,

Tu te laisses tromper par l’excès du chagrin.

32 LIOLA

Toi-même à ses yeux fis briller une couronne,

Et, nous, comment à son courage mettre un frein ? Le premier à l'assaut, il vo'a comme l’aigle,

Quand sur sa proie il fond, éclair dans le ciel bleu. Mais sa fière valeur, qu'aucune loi ne règle,

Finit par succomber sous les flèches de feu.

Par la foudre des blancs sa voix est étouffée.

Au plus fort du combat, nos guerriers vainement Tombent pour arracher sa tête du trophée.

OR ! que sa défaite eut du retentissement !

Prêtes à le venger nos cinq tribus armées Accourent de partout : on dirait que des bois

Les feuilles en soldat sont toutes transformées. Pendant sept long soleils nous vidons nos carquois. Les canots sont brûlés pour mettre tout en flamme. Des torches à la main, sur des monceaux de corps, J'escalade les murs et de la race infâme,

Qui nous a combattus, ne trouve que des morts. Nous les avons vaincus, mais chère est la victoire !

Hélas ! que de guerriers, sur les rameaux flottants

AUX MILLE ILES. 33

Dormiront pour toujours ! Mais grande est notre gloire : Jamais nous n'avons vu de pareils combattants.

Et toi, le croiras-tu ? dix-sept visages pâles

Avec quelques hurons nous ont presque défaits !

Que faire ? le jongleur entendit dans leurs râles

Les soupirs d’un génie : effrayés, stupéfaits,

Les guerriers, assemblés pour à jamais détruire

Cette race étrangère, ont tous fui comme nous.

Plus que d’autres, heureux, nous avons pu conduire Un prisonnier, ici, pour offrir au courroux

De tous nos frères morts une digne victime.

La rose, le matin, livre à l’aile des vents

Ses suaves parfums, et la neigeuse cime,

L'été, s’'épanche en pleurs au sein des lics mouvants : Comment te refuser, nous, ce fruit de la guerre ?

À toi ce prisonnier qu'attendait le trépas !

Qu'il remplace celui qui tant de fois naguère

Conduisit nos guerriers à d'immortels combats,

34 LIOLA.

Accepte donc l’objet de toute notre haine, Ce prix de notre sang cet aliment du feu !

Et Lionel alors sentit briser sa chaîne :

C'était la pâle mort qui lui disait adieu.

Il est chez l'Iroquois de touchantes coutumes : Quand une femme perd le soutien de ses jours— Adoucissant espoir de tellas amertumes ! —

La veuve peut compter sur un autre secours.

Le prisonnier devient membre de la famille.

Il a, qui le croirait, droit aux noms les plus doux : Aux enfants c’est un père, et, pour la jeune fille—

Doux rêve ! — ce sera, quelque jour, un époux !

Le fier guerrier se prit à sourire à la vie, Puisque dans ce jour il allait être donné

A Liola que plus d’un jeune brave envie.

Chaque plaie est pansée et son front est orné Des plumes de l'oiseau, comme d’une couronne.

Un long collier aux grains des plus vives couleurs

AUX MILLE ILES

S'enroule en plusieurs tours au cou qu’il environne Comme un lierre ceint l’arbre en ses liens de fleurs. Autour de sa ceinture une écorce flottante

Se déploie en longs plis et touche ses genoux.

Et c’est ainsi paré, l’âme tout à l'attente,

Qu'est remis Lionel, le soldat fier et doux,

A Liola, qu'un père a laissée orpheline.

Et comme la liane embrasse le cyprès,

La fille de Walha vers Lionel s'incline

Et sur son bras s'appuie, à ses amers regrets, Mêlant le divin miel que verse l'espérance.

Le peuple à cette vue applaudit à grands cris : C'est une adoption, c’est une délivrance !

La hache est enterrée et les pleurs sont taris.

La haine tout à coup en amour est changée.

La vierge et Lionel par un sentier fleuri Descendent lentement la colline ombragée, Et la tribu les suit, le cœur tout attendri.

Comme à ce couple heureux a souri la nature !

36 LIOLA

Et comme tout paraît ieur dire : “Quel beau jour ! ” L'oiseau chante, volant vers son nid de verdure : 1»

‘ Liola, comme nous, est aussi de retour !

Et l'abeille en sa course, éveillant de son aile Corolles et boutons par la brise endormis,

Annonce à chaque fleur la joyeuse nouvelle :

L'air s'embaume J’encens à l’aurore promis.

Sur le riant chemin s'incline chaque brance : Est-ce pour saluer ces jeunes pèlerins ?

Le limpide ruisseau, qui sur l'herbe s’épanche, Vient réfléchir avec les cieux leurs traits sereins L'astre du jour a fui, mais, flottante oriflamme, Un nuage de pourpre arbore ses couleurs, Comme en signe de joie, à l’horizon en flamme. Et la lune, malgré ses mortelles pâleurs, Montre un visage plein de suave tendresse ; L'une après l’autre, chaque étoile, dans l’azur, Contemple cette scène et, comme une caresse, Laisse tomber ses pleurs dans l’air si frais et pur.

Et l’on dirait que tous les yeux de l'empyrée

AUX MILLE ILES

Se concentrent sur ceux qui s’avancent, portant Sur leur front un rayon de lumière dorée

Et dans leurs cœurs émus un espoir enivrant.

Ah ! qu'ils sont beaux marchant à cette heure où le rêve Descend des cieux avec le doux calme du soir ! Quand un astre se couche et qu’un autre se lève Et qu'après les douleurs l’âme croit entrevoir L'avenir rayonnant de promesses, de charmes !

Ou même le couchant plus que le jour vermeil ! Ton regard, Liola, brille à travers tes larmes, Comme pendant la pluie, un rayon de soleil

Eclate en traits de feu sous chaque gouttelette. Serait-ce donc pour toi l’arc-en-ciel des beaux jours Qui, comme dans la nue, en ton œil se reflète ?

Et, toi, Lionel, tu ne peux souffrir toujours ?

Une ineffable paix semble d'en haut s’épandre

Sur tout ce qui s’endort, sur la terre et les flots : Comment ne pas sentir cette bonté si tendre ?

Est-ce ta récompense ? Est-ce enfin le repos ?

Parmi tout astre d’or qui la nuit étincelle,

Il en est toujours un plus rayonnant aux cieux ; Sur les gazons, il est une fleur qui recèle,

Plus que d’autres, du miel en ses replis soyeux : Ainsi sur l’onde flotte une île verdoyante, Corbeille parfumée, émeraude des flots,

Entre toutes ses sœurs, belle, fraîche et brillante. Sur ses bords fortunés s’apaisent les sanglots

Qui s'échappent du cœur que l’infortune brise, Comme expire l’orage en touchant ces doux lieux

Caressés par la vague et bercés par la brise.

40 LIOLA

Le pied ne foule ici que des gazons moëlleux

Et les arbres partout versent de frais ombrages. Des sources de crystal, et la nuit et le jour, Jettent leurs sons perlés à l'écho des bocages

Et l'oiseau leur répond par des soupirs d'amour. Quelle pure lumière enchante aussi la vue

Et semble revêtir tout d’un charme vainqueur ! Quelle tranquillité se répand de la nue

Sur les bois et les flots et pénètre le cœur !

Oh ! pour faire une halte en cette courte vie,

C'est l’asile rêvé, le reposoir charmant !

Ce silence divin, cette ombre, tout convie

À goûter du bonheur le pur enivrement.

C’est là que Lionel après sa délivrance,

L'âme pleine d'espoir, conduisit Liola.

Ses yeux allaient-ils voir la fin de sa souffrance ? Le jour après le jour lentement s’envola,

Sans faire pourtant naître une nouvelle aurore.

De Lioïia le cœur était toujours en deuil.

Le soleil radieux, et sous qui tout se dore,

N'est que dérision s’il luit sur un cercueil.

Comme le drapeau qui sur lui-même retombe, Quand ne l'anime plus le souffle frais des vents, L'âme veuve s’affaisse et penche vers la tombe

Où gît tout son amour, et parmi les vivants,

Ah ! comment revenir et leur sourire encore !

Mais des regrets communs rapprochent plus d'un cœur Et l'on a vu souvent la sympathie éclore

Dans l'œil qui des plaisirs fuit le rire moqueur. Quand deux ruisseaux voisins descendent la colline, Ils s'unissent bientôt entre leurs bords en fleurs : De même le captif et la triste orpheline,

Frappés du même coup, mêlaient aussi leurs pleurs. Elle sur un héros bien cher versait ses larmes

Et lui dans son exil pleurait sa liberté.

Ainsi que le plaisir la douleur a ses charmes : Enivrante amertume ! et le cœur attristé,

Comme en des jours brûlants des lèvres altérées,

Veut boire jusqu’au fond ce calice de fiel.

42 LIOLA

Ah ! que de fois, tous deux — par de calmes soirées,

Leurs humides regards comme fixés au ciel,

Plongeant dans l'infini — cherchaient un autre monde Qui pât leur rendre un jour ce qu’ils avaient perdus ! Quels doux épanchements dans leur douleur profonde !

O soupirs de deux cœurs en un seul confondus !

Et, quand de l'aube aux cieux brillait la blanche flamme, Des oiseaux Liola grondait le joyeux chœur :

‘ Pourquoi donc le jour, quand la nuit est dans mon âme ? Pourquoi la vie? 6 mort, n’es-tu pas dans mon cœur !” Et sa voix exhalait ainsi ses tendres plaintes,

Et tout ce qui vivait lui parlait du tombeau :

Dans l’azur lumineux les étoiles éteintes,

Comme on souffle au matin un pâlissant flambeau ;

Et, sous les pleurs du soir, chaque fleur parfumée

Penchant sa frêle tête ainsi que pour dormir.

souvent, près d'elle assis, sous l’épaisse ramée,

Lionel ne pouvait s'empêcher de frémir,

A ses accents brûlants, jusqu’au fond de son être : Quelle force d'aimer dans cette enfant des bois ! Comment tant de grandeur avait-il donc pu naître Parmi ces indiens si cruels et si froids ?

Ah ! n’était-elle pas une perle cachée

Dans cette obscurité de parages lointains ?

Et lui, qui l’obtenait sans l'avoir recherchée,

En sentait tout le prix, bénissait ses destins.

Il trouvait dans son cœur de suaves paroles,

Un baume plus divin que celui de l'amour.

Elle lui répondait : “ Toi seul, tu me consoles.

Il semble en t'écoutant que je pressens le jour, Parle : tout autre accent que le tien m'importune. De quel astre inconnu tombe cette lueur ?

Plus douce que, le soir, un rayon de la lune,

Elle éclaire ma nuit, adoucit ma douleur ! ”

Cette pure clarté, pénétrant dans son âme,

Emanait du soleil d’une divine foi.

44 LIOLA

C'était la vérité dont la céleste flamme

La faisait tressaillir d’un indicible émoi :

Car de même que l’œilest fait pour la lumière

Et qu'il s’illumine en revoyant le soleil, L'intelligence humaine, à la lueur première

Qui vient du ciel, comprend qu’enfin c’est le réveil ! L'ordre en son harmonie aussitôt se révèle,

La certitude fait place au doute accablant,

A tout désir répond l’espérance immortelle !

Bien que des jours de deuil le cours paraisse lent — Une nuit sans aurore à tout âme qui pleure —

Ii ne saurait, hélas ! s'arrêter plus que l’eau

Qui court à l’océan, sa dernière demeure.

Ainsi chaque saison prés:ntait son tableau :

Aux roses du printemps les fruits mûrs de l’automne Succédaient en gardant un éclat éternel.

A ces mille couleurs, l’œil enchanté s'étonne

Et croit que sur la terre est tombé l’arc-en-ciel.

LA PÈÊCHE. 45

Oh ! qu'ils sont beaux les bois tout teints d’or et de pourpre, Ondulant sous le vent, tel qu'un flottant drapeau,

Sous le feu, dans le sang se brunit et s’'empourpre ! Quand un hymne d'adieu part de chaque rameau

Et que tout luit soudain dans le ciel et sur l'onde,

Qui ne voit pas encor du printemps les doux traits :

C'est bien sa joue en fleur, sa chevelure blonde !

Plus brillant que le mois Né nai, sur les forêts, Que l’eau du fleuve ceint d’une ondoyante frange, Octobre avait jeté, comme un manteau royal, Ses diverses rougeurs et ses teintes d'orange. C'était pour l’Indien aux manitous loyal

Le signal d’une fête aussi belle qu’étrange,

La pêche du poisson entre tous vénéré, °

Du superbe esturgeon, roi des lacs et du fleuve. Ainsi pour ce grand jour le monde s’est paré : Les arbres sont couverts d’une parure neuve

Et sous les chauds baisers de chaque rayon d’or,

Comme un prisme agité, l’eau tressaille, étincelle.

46 LIOLA.

Une foule nombreuse anime ce décor.

Les chants montent aux cieux et les yeux cherchent celle Qui doit—insigne honneur ! épouser le filet.

Voilà que six guerriers et six jeunes matrones,

De peinture portant l’éblouissant retlet

Et leurs candides fronts ceints de fraîches couronnes, S'avancent pour choisir un époux à leur fils,

Le perfide filet, l’effroi de la rivière,

Qui déjà lance à tous d’invincibles défis.

Des vierges devant eux passe la troupe entière :

Il n'en est sûrement pas de plus belle là

Que celle qui se tait, mais sourit sous ses larmes : C'est toi, douce orpheline, aimable Liola !

A ta beauté les pleurs donnent de nouveaux charmes, Ainsi que la rosée embellit chaque fleur.

Lionel aussitôt cède celle qu'il aime,

Et la noce commence au signal du jongleur,

Qui pare Liola d’un brillant diadème.

La tribu dans sa joie ébranle la forêt

Et croise sur le sol ses légères cadences

Ainsi que ies plaisirs accourent à souhait

Danser autour du cœur leurs éternelles danses.

Le cortège se rend à l'endroit du départ.

L’épouse, enveloppée en son filet de toile,

Précède les pêcheurs portant chacun un dard

Et des flambeaux de pin pour luire avec l’étoile. L'esquif qui la reçoit, tout paré de couleurs,

Suivi de vingt canots, passe au mulieu des îles

Qui, rochers menaçants ou frais bouquets de fleurs, Semblent des manitous les féériques asiles.

Mais le fleuve apparaît bientôt dans sa grandeur

Et l'œil salue au loin sa nappe immaculée

Dont les replis d'argent avec tant de splendeur

Se déroulent à travers les monts et la vallée. Comme un mur, sur ses bords, croissent des bois mouvants Qui baignent dans les flots leur rameau séculaire ; Au fond de quelque baie, à l'abri des grands vents,

S'entr'ouvre des oiseaux l'aile triangulaire.

48 LIOLA.

C’est vers un de ces lieux que vognent les pêcheurs. Du fleuve on a choisi la plus profonde courbe ; L’écume sur l’eau n'y jette pas ses blancheurs : C’est comme un clair miroir, et celui qui se courbe, Dans l'onde voit nager le poisson frétillant.

Chacun se met à l’œuvre et l'on guette au passage L'esturgeon qui montre à fleur d’eau son dos brillant. Le dard, que le canot retient selon l'usage,

Paraît dans chaque main et, prompt comme l'éclair, S'enfonce dans les flancs d’une proie en sa fuite. L'esquif entraîné fend, pendant quelque temps, l’air ; Mais il se ralentit bientôt en sa poursuite,

Car le poisson blessé flotte déjà sur l’eau.

Quel mouvement partout et pourtant quel silence ! Les bois encadrent d’or ce mobile tableau

Où, comme un cygne blanc, le filet se balance

Et les dards font jaillir des perles au soleil.

Pas de repos : pendant le jour dûre la pêche ;

Pendant toute la nuit, l’on chasse le sommeil ;

Et, quand l'ombre survient avec la brise fraîche, Les canots à leur poupe allument des flambeaux. De leurs groupes pressés tombent des masses d'ombres Sur la vague rougie : on croit voir des tombeaux

Sortir les manitous tant les figures sombres

Des pêcheurs indiens ressemblent aux esprits.

Les habitants de l’eau, que la lumière attire,

S'offrant de toute part, fuient sous les coups, meurtris. Les embarcations semblent parfois décrire,

Se croisant en tous sens, des signes infernaux.

On dirait que sur l’onde une chaîne enflammée Déroule à l'infini ses éclatants anneaux.

Est-ce Loulouka qui jette flamme et fumée

Pour protéger les siens contre les ennemis,

Lui, le dieu des poissons, aux nageoires puissantes !

Mais qui réveille au loin les chos endormis ? J'entends un cri d'appel et des plaintes perçantes : Oh! c'est un de tes coups, Ô manitou des eaux.

L'Indien t'a cru voir entraîner la nacelle

50 LIGL A

Où s'endort Liola sous les légers réseaux

Que le filet sans tache étend au-dessus d'elle.

La barque s’est heurtée à deux canots remplis

Et chavire soudain : la douce fiancée

Disparaît sous la vague aux humides replis.

De ce terrible coup, ah ! toute âme est blessée ! Quel deuil sur cette fête! O ciel, tends-toi de noir! Ou plutôt prêtez vos yeux, 6 claires étoiles,

Pour qu’en ce gouffre sombre on puisse l’entrevoir. Tous les bras de douleur tombent comme les voiles, Quand la brise se meurt sous les feux de l'été :

Si belle tout à l'heure et peut-être un cadavre

Anxiété terrible ! O désespoir qui navre !

L'œil ne l’aperçoit plus : sur sa tête un peu d’eau Et déjà tout un monde entre elle et cette terre ! De la mort sur la vie est tombé le rideau

Que les esprits ont fait tout d'ombre et de mystère...

Oh! vite à son secours ! Accourez, à plongeurs |!

Ils reviennent, hélas ! sans elle à la surface.

Avancez ! Des flambeaux les sanglantes lueurs

Vous guideront au fond des eaux où tout s’efface. Disputez cette proie aux esprits qui sont là

Pour l’attirer au gouffre où le trépas l'appelle. Lionel, que fais-tu ? C’est elle, Liola !.....

Il s’élance et soudain il revient avec elle !

L'astre levant n’a pas un front plus radieux

Que Lionel sortant des flots avec la vierge

Sur son cœur inclinée : Ô fardeau précieux !

Pourtant quelle pâleur, quand des flots elle émerge, Sur ses traits encadrés de ses longs cheveux noirs ! Ses beaux yeux sont fermés ; mais sa bouche entr'ouverte Cherche l'air qui lui manque : Ô quels ardents espoirs Remplissent tous les cœurs et sur sa tête inerte Croient voir ces chauds rayons qui présagent le jour ! Elle est là, sur les bords que le grand fleuve arrose, Et chacun à la vie appelle son retour :

On soulève sa tête et sur l'herbe on la pose :

Tous les soins inventés par l'instinct maternel

Sont à la fois rendus à la chère victime.

Mais elle est insensible et sourde à cet appel. Fait-on de vains efforts pour qu’elle se ranime ? Non ! l'œil vient de saisir un léger mouvement : Elle va s'éveiller celle qui là repose.

Voyez dans tout son corps comme un tressaillement : Sa poitrine se gonfle, une teinte de rose

A coloré sa joue et ses yeux sont ouverts !...…. Et dans son âme aussi quelle aube s’est levée ! Si sa vue interroge, un instant, l'univers,

Son cœur dit : Lionel, c’est toi qui m'as sauvée ! O aoux cri de l’amour ! ineffable transport !

Que tu sais murmurer de pures harmonies !

L'âme vibre, un instant, comme une lyre d’or :

Est-ce un écho lointain des sphères infinies ?

... 008 sn nee nee

ss... 000000000000 0000000000.

Maintenant tout renaît à l'espoir, à l'amour : La fleur après l'orage ainsi lève sa tête.

Inoubliable nuit, plus belle que le jour,

Tu prêtas ton éclat à l’immortelle fête !

De la retraite alors retentit le signal :

Chaque léger canot en deux lignes se range

Et plus de cent flambeaux au retour triomphal Ajoutent la splendeur de leur lumière étrange, Comme pour célébrer le double événement :

Liola, ton salut, et, Nahma, ta défaite !

Des gais chanteurs la voix éclate en son charmant Que l’écho des forêts aux alentours répète ;

Et le cortège, heureux, sur les flots calmes fuit : Pour le voir les esprits, que soudain l'hymne éveille, Paraissent soulever le voile de la nuit ;

Le silence t’écoute, ô chant, douce merveille !

Chantons ! le filet est vainqueur !

Ah ! quelle complète déroute !

Tel l'impitoyable traqueur Frappe et saisit tout sur sa route.

Il te poursuit, 6 roi des flots.

LIOLA

Un instant la belle épousée A tes coups était exposée, Mais la nuit entend tes sanglots :

Ta couronne d’or est brisée !

Le filet t’'amène captif.

Tu n'as plus qu'un souffle de vie.

En vain ton troupeau fugitif

À sa victoire porte envie :

Contre toi son triomphe est sûr.

Comme de son bras intrépide

Il t'a frappé sous l’eau limpide !

Il pèlera ton dos d'azur

Malgré ta nageoire rapide !

En vain apprennent à nager, Noble Nahma, tes jeunes veuves :

Elles n'auront que l'étranger Pour folâtrer au sein des fleuves !

Jamais leurs membres assouplis

Ne guideront ta troupe errante Parmi le corail amarante !

Adieu ! la mousse de tes lits

Sous une voûte transparente !

O filet glorieux et doux,

Vole au wigwam à tire d’aile, Heureux comme un nouvel époux, Aussi léger que l’hirondelle !

L'épouse t'entr'ouvre ses bras

Et déjà ton âme est bercée

Par les rêves de sa pensée !

Vole : tu te reposeras

Sur le cœur de ta fiancée !

Et les chants sur les flots allaient se prolongeant, Comme un long roulement de vagues d'harmonie ; Et la lune étendait une gaze d'argent

Au loin sur la forêt, flottante, indéfinie ;

Tandis que de l’azur les mille diamants

56 LIOLA.

Dans l'onde reflétaient leurs vives étincelles :

La barque ainsi passait entre deux firmaments, Comme le messager de célestes nouvelles ;

Et Lionel avec Liola ressentait

Plus qu'aucun autre tout le charme de cette heure. Et pendant que leur voix pour un moment se tait, Que chaque rame légère ainsi qu'une aile effleure L’étincelant crystal des eaux sans le ternir,

Ce que lun fit pour l’autre en un danger suprême Revient à leur pensée : à ce cher souvenir

Qui l’a fait tgessaillir, Liola sent qu’elle aime

Et ne peut de son cœur taire le doux émoi ;

Et Lionel l'entend en son âme ravie,

Disant avec amour : ‘ Que ferai-je pour toi ?

Oh ! c'est maintenant vie, 6 Lionel, pour vie ! ”

Salut, Niagara, cataracte sublime !

Comme la terre tremble au seul bruit de tes pas! Est-ce un Dieu qui des monts touche encore la cime ? Ou bien entends-je au loin la rumeur des combats ? Tes roulements, aussi forts que ceux du tonnerre, Ces brillants arcs-en-ciel qui couronnent ton front, Cette nappe d’eau qui, vêtement de lumière,

Tombe jusqu’à tes pieds en ton furieux bond T’entourent nuit et jour d’une splendeur divine !

Et ta blanche vapeur, en nuages d’encens,

S'élevant dans les airs du fond de la ravine,

58 LIOLA

T’apporte le tribut d’hommages incessants,

Ainsi qu’à quelque dieu dans un immense temple : Ah !'dignement tu sers de voile à l'infini !

Et sous ton ombre, l'œil l’entrevoit, le contemple, Toujours inépuisable, éternel et béni !

Aussi l’enfant des bois, soumis à ton empire,

Dans tes flots entendait la voix du dieu des eaux.

Et, quand venaient les jours où la brise soupire

À l'oreille des fleurs les plaintes des roseaux,

Il t'offrait sur tes bords la victime annuelle :?

Une vierge dans tout l’éciat de sa beauté.

Aujourd’hui c’est le tour d'une race cruelle. L’Iroquois, accouru vers la divinité,

Plein d’aveugle foi, vient offrir son sacrifice. Des wigwams il avait quitté le doux séjour Pour conjurer du dieu l’horrible maléfice.

Pas un seul à l'appel ne manquait en ce jour :

Liola ne s'était pas non plus séparée

Du héros, son sauveur, comme font les ingrats. Que de jours envolés depuis cette soirée

Où Lionel l'avait emportée en ses bras,

Sans briser les liens de leurs âmes fidèles.

A l'automne les bois richement nuancés,

En gémissant avaient vu fuir les hirondelles ; Puis au souffle du vent, en tous sens balancés, Comme des papillons blancs, les flocons de neige Avaient de Lionel enchanté le regard.

De ce premier hiver le virginal cortège

Lui révélait dans sa splendeur un monde à part. Quand, 6 chastes essaims, en étoiles ailées,

Vous descendiez des cieux, il plaignait votre sort : Il voulait que par vous les cimes soient voilées Et non la terre d’où la fange infecte sort.

Pourtant, rêveur, parfois sur l'argile glacée,

Il abaïissait ses yeux, disant à Liola :

“ Qu'elle soit comme toi, pure, Ô ma fiancée ! ” Et lorsque de blancheur la plaine se voila,

Avec tous les guerriers, il partit pour la chasse,

Go LIOLA

Vers les pays lointains de l’ours et du castor.

Que de pièges tendus sur la neige et la glace ! Quel bonheur d° saisir l'ours caché dans son fort ! D'envahir la cité de l’habile amphibie !

Mais de tels exploits sont mêlés à des dangers :

Et Liola, songeant à la peine subie

Par les chasseurs, cherchait au loin les messagers, Comme il lui paraissait longs les jours de l’absence !

Que l’amour fait jouir ! mais encor plus souffrir !

Enfin vint le retour, vint la réjouissance !

Vers son île, elle vit Lionel accourir.

C'était à la saison qui chasse les tempêtes

Et qui fait entr’ouvrir les roses et les cœurs.

Le couple allait, heureux, s'unir pendant les fêtes Qu’aux chutes célébraient les Indiens vainqueurs.

Ah ! que pour eux la vie est pleine de promesses ! Que tous les chants sont doux ! Que l'air est parfumé ! Quel renouvellement ! Quelles pures ivresses

Apporte ton sourire, Ô printemps bien-aimé !

Mais pourquoi les beaux jours ont-ils leurs nuits d’épreuve ? Pourquoi sous le flot clair faut-il frapper l’écueil ?

A la source des pleurs, hélas ! l’âme s’abreuve

Et nos bonheurs toujours s’obscurcissent de deuil ! Pourtant les jeunes cœurs épanouis de joie

Au printemps de l'amour ne savent pas douter : L'orage menaçant, que l’aquilon envoie,

Dans leur ciel toujours pur pourrait-il éclater ?

Ainsi pensent ceux à qui sourit l'espérance,

Et même à cet instant où leur vie est en jeu.

Mais leurs compagnons n’ont pas tous cette assurance : Car le conseil sacré doit s'assembler sous peu.

Déjà le peuple accourt sur les bords de l’abîme, Suivant silencieux, les sentiers escarpés

Et demandant parfois : qui sera la victime ?

Le soleil disparaît. Les cieux sont estompés

De nuages flottant comme des crêpes sombres.

Les bords de l'horizon semblent ensanglantés.

La lune a la pâleur de la face des ombres

Et, seule, éclaire encor ces endroits attristés.

Est-ce que la nature est aussi dans l’attente ?

Veut-elle compatir au cruel coup du sort ?

Cependant le jongleur estentré dans sa tente. Elle paraît en feu : de la fumée en sort,

Comme monte des toits de bleuâtres spirales ; Puis bientôt elle tourne ainsi qu'un tourbillon Et laisse dans ia nuit entendre d'affreux râles. Tout à coup le jongleur, rougi de vermillon,

Le cou ceint de serpents, un hibou sur la tête, S'avance, brandissant une torche en sa main.

Que va-t-il déclarer? Comme la foule prête L'oreille à chaque mot du jongleur inhumain !

“ Je l'ai vu, ” leur dit-il, “le manitou terrible ! Mes regards, pénétrant les ombres de la nuit, Ont rencontré son œil étincelant, horrible.

Trônant sur son rocher il jouissait du bruit D'où la vague en hurlant l’acclamait au passage. Son front avec la brume allait se perdre aux cieux

Et pour exciter des flots l'écumante rage

Son pied semblait sonder l’abîme furieux.

Sa barbe et ses cheveux, comme une blanche neige,

Se mêlaient sur son corps à la mousse des ans.

Je n’osais remuer quand du haut de son siège

Il m'appela vers lui sur les flots mugissants,

Tout mon corps frémissait au souffle de sa bouche.

L’éclair de sa prunelle a brûlé mes cheveux.

Voici ce qu’il a dit : ‘ Pour que ta voix me touche

Apprends à ma tribu qu’en ce moment je veux

Non des fleurs et des fruits, mais une offrande entière :

Alors sur les Hurons un éternel oubli

Planera comme l’ombre au triste cimetière.

Un autre souvenir doit être enseveli

Si, comme leurs aïeux, les fils veulent me plaire :

C'en est un que je hais, celui du Grand Esprit !

Prononcez son nom seul excite ma colère.

Tremblez, ingrats ! hier un parmi vous le prit

Pourson eut fanmnniatemanoues Puis soudain un voile impénétrable

Entre sa face fière et la mienne est tombé,

64 LIOLA.

Et je n’ai pu savoir son dessein adorable.

Oh ! chantez, priez donc et tous, le front courbé, Demandez qu'il désigne à mes yeux une offrande Qui puisse nous sauver des plus affreux malheurs ? Oui ! qu’à notre prière, à cette heure, il se rende !

O Dieu des flots, entends nos soupirs, vois nos pleurs !”?

Une voix.

Qu’attendre ? puisque tu voiles Ta face à ion serviteur.

Pourtant les claires étoiles Obéissent sous leurs voiles

A son regard enchanteur !

Une voix.

Qu'il est puissant sur la brèche, Quand, près de son front blêmi, Le guerrier de frayeur sèche !

Que sa main guide la flèche

Vers le cœur de l’ennemi !

Une voix.

Son bras arrête la foudre Quand elle tombe des cieux !

Et son souffle fait dissoudre Les monts superbes en poudre,

Comme la neige, à nos yeux |

Une voix.

Mais, frêle fleur qui se fane, Est le jongleur loin de toi.

Que ta forme diaphane, Evitant notre œil profane,

Vienne au gardien de ta loi!

Une voix.

O Lonlouka, fais entendre,

Sur les flots tes cris vainqueurs Et, comme un plante tendre, Tu verras vers toi se tendre

Nos mains te portant nos cœurs |

66 LIOLA.

Une voix.

Nous t'offrirons nos coquilles, Ce qui nous est le plus cher ; Et, s’il le faut, prends nos filles, Cet espoir de nos familles,

Cette chair de notre chair !

Un silence de mort succède à la prière.

Les eaux baissent la voix et le peuple en suspens Suti de l'œil le jongleur qui court à la rivière

Et, dans la nuit lugubre, agite ses serpents. Soudain, tout frémissant, il s'arrête et s’écrie :

‘ Quel est ce manitou qui s'empare de moi?

Je le vois, Loulouka ! mais quelle est sa furie | Dans mes veines mon sang va se glacer d’effroi : Son doigt me montre aux cieux un signe qu'on adore. Comme il grandit, enlace en ses bras nos forêts | C’est le signe odieux des peuples de l'aurore.

Arrêtez | Qu'’ai-je vu? Déjà nos dieux sont prêts,

Suppliants, à courber le front en sa présence. Debout ! pour les défendre, ô guerriers Iroquois ! Avec nos dieux vaincus tombe votre puissance ! Mais vos efforts sont vains, impuissantes nos voix : Pour les fléchir il faut un double sacrifice :

La mort de Liola ! La mort de Lionel !”

Et chaque mot cruel que dicte sa malice Retentit dans la nuit, terrible, solennel |

Et la tribu répète, ivre, mais consternée :

“ Liola ! Liola ! Lionel! Lionel !”

Ce cri couvre la voix de la chute étonnée

Ainsi qu’un écho qui va vibrant, éternel!

none ns ste 0 0 mn men ses terme vene

Hélas ! cet oracle est un perfide mensonge Et par la jalousie au jongleur inspiré,

Hier, il a surpris Liola dans un songe :

Il sait qu'un autre esprit par elle est adoré. La prière passait sur sa lèvre mi-close

Avec son léger souffle et, sans cesse, ses doigts

68 LIOLA

Portaient avec amour jusqu’à sa bouche rose Comme un homme divin, mort sur un bois en croix. Parfois sur sa figure, il voyait une lutte

Et, comme, le matin, l'ombre s’unit au jour,

Le nom des dieux se mêle à celui qui dispute

Dans son cœur indécis le droit à son amour.

De son éloignement voilà donc le mystère !

Voilà pourquoi toujours maintenant, loin des siens, Elle murmure un nom qu’elle cherche à lui taire,

Et soupire, hésitante, après d’autres soutiens !

Quel autre spectre aussi devant ses yeux se dresse ? C’est un visage pâle au long vêtement noir,

Avec un front sévère, un œil plein de tendresse. On dit que sur ce sol il accourt pour asseoir

D'un dieu crucifié l’impérissable empire.

Son symbole déjà luit des glaciers du nord

Aux bords où le printemps sans cesse vient sourire.

Ce signe entre aujourd’hui, défiant, dans le fort

Qu’au fidèle jongleur le manitou confie.

Ii ne peut hésiter à détourner le coup,

Et, sans plus de retard, il faut qu’il sacrifie Ce terrible ennemi qui pénètre partout :

Ainsi des fiancés la mort fut décidée.

Le peuple ne peut plus sortir de sa stupeur

Et les pleurs de ses yeux tombent comme une ondée. Pour lui comment douter de l’oracle trompeur ?

Il croit entendre encor la voix de ses ancêtres

Dans le bruit de la vague et le souffle du soir :

Ses dieux parlent toujours par la bouche des prêtres. Pourtant dans bien des cœurs pénètre un vague espoir : Au milieu des sanglots, on entend : ‘ Grâce ! grâce ! Du chef sauvez la fille, Ô jongleur tout puissant ! C'est la fleur des tribus, c’est l'espoir de sa race :”

“ Pour elle, s’il le faut, esprit, prends tout mon sang !” Dit une vierge qui n’a pas vu quinze neiges.

“ Jamais !” répond sa voix roulant dans le lointain.

tt

“ Insensés ! voulez-vous donc me tendre des pièges ?

Jamais mon pouvoir n’a pu changer le destin

Jusqu’alors Liola parut pétrifiée :

Les yeux hagards, le front pâle comme la mort. Mais, quand toute pitié fut ainsi déniée

Par les sombres esprits et le jongleur d'accord, Elle ferma ses yeux et, la tête penchée

Vers son cœur presque froid, s’affaissa sur le sol, Comme une tendre fleur que le fer a tranchée

Et son âme, un instant, parut prendre son vol !

Liola s’éveilla comme après un long rêve.

Les prés verts sous ses pas semaient encor des fleurs

Et la chute toujours chantait haut sur la grève.

Mais elle lut son sort dans tous les yeux en pleurs.

Pour elle et pour lui quel coup ! La mort les rassemble, Comme lie une gerbe, au champ, le moissonneur.

‘ Comment vivre sans toi? Non! Non ! mourir ensemble,’

Dit-elle à Lionel, “c’est encor le bonheur ! ”

Etre uni dans la mort ainsi que dans la vie

C’est le rêve des cœurs que rapprochent l'amour :

72 LIOLA

L'union éternelle au bonheur les convie ;

Mais toute autre pour eux n’est qu’ivresse d’un jour. La séparation vient, mortelle agonie !

Arracher du rameau ce nid d'oiseaux chantants, Briser ces doux accords de la même harmonie

Partager d’une chair les membres palpitants.

Des mourants la prière allait être entendue.

À passer en ce monde, ils n'avaient plus qu’un jour. Une île pleine d'ombre et comme suspendue

Sur les grondantes eaux fut leur dernier séjour.

Ils vont par ces sentiers où comme eux, à la veille De leurs adieux sans fin, d’autres avaient passé.

Il leur semble entrevoir une ombre qui s’éveille : Que sous les bois son front paraît pâle et glacé ! Que son regard est triste ! Ah ! sans doute c’est celle Qui vint ici gémir à son dernier printemps.

Le rameau d’une pluie odorante ruisselle :

Ses pleurs ainsi des yeux jaillissaient tout le temps ;

Et, dans l'air, ces soupirs ne sont-ce pas ses plaintes ?

L. rmmninnrcnémnaaitadonmaitetié lola s'écriait : ‘ O funèbre séjour,

(onserve de nos pas les légères empreintes,

Dans la voix de tes flots nos doux serments d'amour ! cette heure demain nos bouches seront closes,

Nos pieds ne fouleront plus ces riants gazons ”......

Et le long des sentiers sa main cueillait des roses

Et ses yeux se tournaient vers les bleus horizons.

“ [tre pleine de vie et tout à l’heure morte !...…….

Le corps que tu soutiens sera donc ballotté,

Comme une épave qu’au large la vague emporte !

Et ces yeux enivrés de ta fière beauté

Oh ! seront pour toujours fermés à la lumière ! Mourir, ôÔ Lionel, mourir ! y penses-tu ?

Esprits cruels, pourquoi voulez-vous ma poussière ? ”

Et son corps s’affaissait frissonnant, abattu.

“S'il n'était au-delà d’ici-bas d'autre vie, Liola, l'avenir serait désespérant, ” Répondait Lionel. ‘ Ah! mais tout nous convie

Au jour qui ne meurt noint ! En toi, même en mourant,

74 LIOLA.

Contre l'affreux néant ton âme se rebelle :

Elle veut le bonheur, aspire à l'infini !

La terre, que tu vois si rayonnante et belle,

De l'éternel séjour n’est qu’un reflet terni.

[1 faut mourir ! Pour nous, quand l'heure est devancée, S'il est d’amers regrets, c'est que la mort nous prend Un de ces courts bonheurs dont l'âme s’est bercée ; Mais l'éternité, crois-m'en, bientôt nous le rend.

La graine que ta main confiait à la terre

Devait-elle y rester sans vie et sans réveil ?

Non : à chaque printemps, — attendrissant mystère |— Elle sortait du sol pour fleurir au soleil.

Quand tout meurt pour renaître, il faut mourir pour vivre Comme l’insecte ailé qui, brisant sa prison,

Vers le ciel prend l'essor et de soleil s’enivre, Quelque chose au tombeau soulève le gazon

Et l'esprit, déployant des ailes immortelles,

S'envole vers l’azur, vers la félicité !

Des divinités qui, pour nous, sont si cruelles —

Je te l'ai dit déjà — ne sont que fausseté.

von ! ce n’est pas ainsi qu'un Dieu conquit la terre:

ne vint pas verser notre sang, mais le sien.

Et mourut sur la croix, victime volontaire.

Juge donc, par sa mort et la tienne, combien,

0 Liola chérie, ii dut aimer les âmes !

Et c'est en l’écoutant que les miens sont venus Sur vos bords éloignés planter leurs oriflanmmes. Ah ! qu'aimer dans nos corps si fragiles et nus, Un moment colorés des rayons de l'aurore,

Mais livides bientôt, à tous, objet d'horreur ? Qui ! comme le nuage à l’occident se dore

Et du soleil revêt l’éclatante splendeur,

Tes yeux toujours si purs, ton céleste sourire De ton âme un instant empruntent la beauté.

Mais que sera demain cette chair qu’ j’admire ? Ton âme, ce rayon de la Divinité,

Seule lui survivra, radieuse, immortelle !

Voilà ce qu’en toi j'aime et plus que tout mon sang :

Et n’en séparer, dis, la mort le pourra-t-elle ? ”

76 LIOLA,.

“Non ! Lionel, jamais ! Mon cœur aussi le sent,” S'écriait Liola, ‘“ comme ta foi l’assure.

Je n’hésiterai plus : ton Dieu sera mon Dieu !

De mon âme, ta main lavera la souillure.

Avant que de mourir — ah ! je t’en fais l’aveu

A cette heure suprême — il faut que je devienne Par l’eau digne de toi, digne du Créateur.

C’en est fait, Lionel, tu me verras chrétienne,

Et nous ne ferons qu'un par l'esprit et le cœur !”

De tant d'émotions leurs âmes étaient lasses. Leur voix aussi se tait comme le bruit du jour. La douce obscurité, descendant des espaces, Enveloppe le ciel et l’île tour à tour.

O nuit, qui viens porter le silence à la terre Et verser dans le cœur des malheureux l'oubli, Entoure ce rivage et d'ombre et de mystère Et sur eux de ton voile étends le sombre pli

Afin que leur paupière à ce monde soit close

EEE

Et que de songes d’or se bercent leurs esprits !

Et toi, bruit solennel de la chute, repose

Un instant ces deux cœurs par le malheur aigris. Endors.les à ton chant, comme en ses bras la mère Endort l'enfant rieur de ses tendres accents :

C'est le dernier sommeil de leur vie éphémère,

Leur dernière caresse aux rêves caressants.

Comme le ciel s’emplit de paix et de ténèbres, Leurs sens sont pénétrés de caime et de repos. De leurs esprits s’enfuient les images funèbres Et Liola bientôt étouffe ses sanglots ;

De Lionel l'âme est triste, mais résignée,

Et le sourire effleure encor ses pâles traits. De célestes lueurs sa paupière est baignée :

Ah ! c’est que sa pensée, oubliant ses regrets, S'envole, comme au ciel l’hirondelle s’élance | A l'heure des adieux, il veut encor revoir,

Par delà l'océan, son doux pays de France,

Baiser sa mère ainsi qu'il le faisait, le soir,

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Et presser dans ses bras le dernier de ses frères. Un ange rose et blond, riant dans son berceau ! Qu'il est doux d’embrasser des têtes aussi chères, D'’errer comme autrefois au bord du clair ruisseau Qui vit nos premiers pas, refléta nos sourires, D'éveiller les échos qui redirent nos cris

Aussi joyeux alors que la voix des zéphyres !

Oh! comme vous chantez dans nos cœurs attendris, O touchants souvenirs du lieu qui nous vit naître ! Charmantes visions de jours évanouis,

Quand vous revenez, qui ne peut vous reconnaître ? L'âme se fond d'amour et les yeux réjouis

Comtemplent la fraicheur de la première aurore Et tout ce qu'ici-bas est comme notre ciel !

Ainsi qu'un papillon, dont l’aile vient d’éclore, Va des fleurs à l’azur, l’âme de Lionel Du frais berceau s'envole à la croix de la tombe.

Longtemps elle erre, heureuse, en ce doux paradis,

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