‹ Lise FleuronChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SOCIETE d'éditions LITTERAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul Ollendorff

5o, CHAUSSÉE d'antin, 5o

Tous droits réservés.

Il a été lire à part 220 exemplaires numérotés à la presse sur papier vergé de Hollande.

Entre l'Ambigu et la Porte-Saint-Martin, ayant son entrée principale sur le boulevard et son entrée particulière sur la rue de Bondy, s'élève le théâtre qui porta à sa naissance le nom de Fantaisies-Dramatiques. Il a été construit sur l'emplacement du restaurant Balagny, brûlé pendant les derniers jours de la Gon> mune, en même temps que la Porte-Saint-Martin, parles bandes insurgées. Battant en retraite sur le Gliâteau-d'Eau, rudement talonnés par les troupes de Versailles, les fédérés, pour arrêter la poursuite et pour gagner le temps de souffler un peu- barrèrent le boulevard d'un immense incendie. Trois maisons furent dévorées par les flammes. Un théâtre disparut» le plus populaire, le plus en faveur auprès du public qui aime à voir vers minuit punir le crime et triouipher l'innocence. Une demi-douzaine de bourgeois furent rôtis au milieu des décombres ; la terminaison du duel, engagé entre Tordre et le désordre, ne s-e ti^ouva pas retydée d'une heure. Au lieu de trois maisons et un théâtre, un an après, trois théâtres ci

une maison étalaient sur le boulevard leurs façades fraîchement décorées. Il y a des esprits bizarres qui noteront ce fait, et en concluront que la Commune eut une influence décisive sur le développement de Part dramatique en France.

.L'entrée principale ne sert que le soir, de sept heures à minuit, lorsque l'obscurité devient profonde et que les flammes des rampes, sur lesquelles le nom de la pièce en vogue est écrit en lettres incandescentes, soufflées par le vent, ondulent comme une mer de leu.Elle est alors encombrée par les barrières de bois, entre lesquelles la foule, qui fait la queue, se laisse docilement parquer. Devant elle se livre l'assaut des spectateurs ayant leurs places retenues, luttant contre les offres des marchands de billets qui leur proposent un (( bon stalle, moins cher qu'au bureau », et contre les obsessions des vendeurs de programmes, qui leur mettent de force leur journal dans la main. Passant entre les jambes des agents, le marchand de eoco, sa sonnette d'argent agrafée à l'épaule, vient hardiment jusque sous la marquise crier: « A la fraîche, qui veut boire?», pendant qu'au bord du trottoir, installées à leurs étroits éventaires, les marchandes d'oranges, figures tannées, coiffées de marmottes en indienne, débitent « la belle Valence » aux gamins du quartier, à la lueur d'une bougie plantée dans une lanterne en papier rouge.

C'est une poussée de passants, regardant, le nez en rair, et tâtant leurs poches avant de se décider à aborder le guichet, une naêlée de fiacres, aux portières

desquels les ramasseurs de bouts de cigares sautent, au travers des cris, des disputes et des jurements. Ce brouhaha , ce tumulte , cette bataille, durent une demi-heure, puis, en un clin d'œil, la place devient nette ; les agents se promènent, les mains dans leurs poches ; le vestibule est vide autour du contrôle où siègent trois messieurs graves, soigneusement cravatés de blanc ; les marchands de programmes s'élancent vers le comptoir du marchand de vin; les lourds omnibus à trois chevaux delà ligne Madeleine-Bastille peuvent circuler à l'aise, sur la chaussée, devenue presque déserte; le calme succède à l'agitation. Une petite sonnette a opéré ce changement à vue. Elle a annoncé en tintant qu'on est prêt à lever le rideau et que le spectacle va commencer.

L'autre entrée ne connaît pas ces triomphantes bousculades : elle n'a point la largeur majestueuse de cette porte de luxe, elle ne livre point passage, les soirs de première, aux redoutables critiques, aux auteurs célèbres, aux banquiers influents, aux élégants des Cercles, aux hommes pohtiques qui peuvent beaucoup pour la boutonnière des directeurs, et, enfin, aux femmes gracieuses et charmantes, qui seront l'ornement de la salle, et desquelles un écrivain spirituel a dit : « Il n'y en a jamais trop ! Pendant qu'on les regarde, on ne dénigre pas la pièce. »

Cette entrée, communément appelée entrée des artistes, est étroite, basse, rarement balayée, et donne sur un couloir obscur, aux murs salpêtres et gras, qui longe la loge du concierge^, sous l'œil vigilant duquel il

faut passer pour pouvoir pénétrer dans l'intérieur du théâtre. Une odeur de cuisine, graillonnée sur la fonte du poêle, mélangée aux asphyxiantes émanations du gaz, prend à la gorge dès qu'on entre. L'affiche du jour est collée sur la muraille qui, par places, garde des échantillons, rouges, verts ou jaunes, de la couleur variée du papier. Au-dessous du chambranle cette simple inscription en lettres noires : Administration.

Ces deux entrées, si pleines de contraste, résument admirablement le théâtre : d'un côté, brillant, à la clarté éblouissante de la rampe, avec ses décors luxueux, ses meubles dorés, ses costumes chatoyants, et ses acteurs jeunes, grâce à leur perruque, beaux, grâce à leur maquillage; de l'autre côté, sombre, avec les vieilles affiches qui ont servi à maroufler les décors, les machinistes en blouse qui préparent les changements, le régisseur morose qui arpente les coulisses avec des airs de ruminant, l'artiste, la figure détendue et lassée, qui attend, près d'un portant, le moment de faire son entrée, en mâchonnant sa réplique. Continuelle opposition, trompe-l'œil sans cesse renouvelé, dont les initiés seuls peuvent se rendre un compte exact, et dont le public, souverain maître pour le plaisir duquel tout est mis en œuvre, doit ne pas se douter.

L'entrée du boulevard est toute grande ouverte à la foule : l'entrée de la rue de Bondy lui est soigneusement fermée. C'est devant cette petite porte que viennent attendre les jeunes auteurs et les naïfs amoureux, les pieds dans le ruisseau noir et puant de la

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rue commerçante, jetant des n^gards Furtit's pour tâcher, par hasard, d'entrevoir l'intérieur de ce Paradis tant de fois et si passionnément rêvé.

(iC Paradis a été pendant longtemps un enfer. De même que dans les contes de fées^ tous les génies, excepté un seul, semblaient avoir assisté cérémonieusement à la naissance du théâtre. Tous lui avaient donné une qualité précieuse qui devait assurer sa i'oriune. Mais le mauvais génie oublié avait Jeté un sort fatal dans le berceau du nouveau-né, et toutes les faveurs merveilleuses, dont il avait été comblé, étaient restées inutiles. Tous les genres y avaient été essayés: aucun n'y avait réussi. Les pièces étaient souvent bonnes, pourtant, et habilement montées. Drames, féeries, comédies, opérettes, tout échouait. Une sorte de malaise s'emparait des spectateurs, aussitôt qu'ils étaient assis à leur place. Et vainement les auteurs répandaient l'esprit à flots, les acteurs brûlaient les planches avec une verve endiablée, les splendeurs de la mise en scène éblouissaient les yeux; rien ne pouvait contrebalancer l'influence funeste. Les directions s'écroulaient, les unes après les autres, au vent du malheur, comme des châteaux de cartes au souffle d'un enfant. Et le théâtre semblait voué à une malechance définitive et invincible.

Cette conviction pénétra, peu à peu, dans les esprits et y jeta une superstitieuse terreur. 11 s'établit des légendes. Il y a des mauvais plaisants qui ne respectent rien. On raconta que le théâtre était hanté, et que l'âme d'un syndic y revenait la nuit, spectre

terrible, portant des papiers timbrés sous son suaire, et poussant dans les corridors de longs gémissements. Les journaux s'emparèrent de ces plaisanteries, et les Fantaisies-Dramatiques devinrent pour les chroniqueurs, lorsque l'actualité faisait défaut, un sujet toujours prêt et malheureusement toujours inépuisé.

Cette belle scène connut les horreurs de l'exploitation mercantile d'un ancien marchand de bois qui, pour relever le théâtre, essaya du régime économique. On put trouver, à la devanture de tous les marchands de tabac et chez tous les coiffeurs du quartier, des billets à demi-droit, qui amenèrent un public épouvantable. Des femmes en bonnet se montrèrent aux fauteuils de balcon. La troupe, recrutée danslabanHeue, dutjouerdespiècesd'auteurs de province, qui payaient pour faire représenter leurs productions. Il y eut une succession de drames et de comédies, perpétrés par des notaires retirés des affaires et des négociants en mal de littérature, qui déshonora cette scène. Le bas prix des places ne parvint pourtant pas à attirer les spectateurs. Et le théâtre encrassé, noirci, déclassé, joua des pièces à dormir debout, devant les banquettes vides.

C'était bien la fin, cette fo\s. On n'eut plus le courage de plaisanter. Chacun se détourna de cette maison, sur le fronton de laquelle la Guigne avait arboré son drapeau noir. On n'osa plus y entrer, comme si le mal qui y régnait était contagieux. Ce fut l'abandon complet, l'agonie, dans les ténèbres et le silence de la tombe.

On se demandait si la deslmalion de cet immeuble marqué d'un signe réprobateur, comme un lazare de pestiférés, n'allait pas être changée. Déjà le bruU de la vente du théâtre à une société financière, qu. devait y installer un panorama, avait couru, lorsqu ua malin éclata, comme un coup de foudre, sur Pans, un« nouvelle qui mit le monde dramatique en rumeur. Le Figaro publiait dans ses Bruits de coulisses les lignes suivantes : « M. François Rombaud prend la direction des Fantaisies-Dramatiques. Espérant conjurer le sort, il débaptise le théâtre, qui s'appellera désormais Théâtre Moderne. Les signatures ont été échangées hier soir. Encore un audacieux qui plonge dans le gouffre. Honneur au courage malheureux ! »

Celui qui venait d'être l'objelde cette annonce, ironiquement émue, était un petit homme bien connu de tous les habitués de la Bourse, où il faisait, depuis deux ans, des affaires avec beaucoup d'adresse et de bonheur. La grosse maison de banque Nuno et Graméda lui donnait ses ordres. Il risquait quelques opérations, et arrivait à mener une existence assez large. Très maigre, le visage grêlé et imberbe, éclairé par deux yeux noirs perçants, les cheveux blonds coupés en brosse, il avait la mine futée d un fure . U parlait d'abondance, avec un accent méridional très prononcé, et en gesticulant. Extrêmement fin, U avait une ténacité rare, et s'acharnait, quand U avait confiance.dans une affaire, jusqu'à ce qu'iU'eùt fait réussir U lâchait pied promplemenl, quand il lui était démontré qu'il avait entrepris une mauvaise spécula-

s LKS BATAILLES DE l-A VIE

lion. Ceux qui rapprochaient avaient été amenés, par sa façon d'être, h lui porter de l'intérêt. Sélim Nufio, le grand financier oortugais, dont les larges épaules, les cheveux blancs '^t le teint basané sont connus de tout Paris, disait volontiers : «Ce petit Rombaud, s'il trouve une bonne occasion, est un gaillard qui peut aller très loin. » Aussi, grand fut l'étonnement quand on sut, à la Bourse, que celui dont Nufio faisait tant de cas venait de s'embarquer dans cette galère théâtrale.

Rien ne paraissait le destiner aux fonctions directoriales, il allait, il est vrai, à toutes les premières, et paraissait prendre un plaisir extrême à applaudir les comédieniî de talent. Mais, de là à monter des pièces, et à laire jouer des acteurs, pour son compte, il y avait un monde. Ceux qui raisonnaient ainsi, avec quelque apparence de raison, ignoraient, il est vrai, l'origine du nouveau directeur du Théâtre Moderne, et ne pouvaient connaître certains dessous de son existence, qui rendaient très compréhensible la détermination de François Rombaud.

11 vint au monde à Bordeaux, dans une cave de l'en- Irepôt des vins : sa mère était la fille du gardien chef. Devenue grosse, les uns disaient des œuvres d'un marinier de la Gironde, les autres de celles d'un riche négociant en eaux-de-vie, cette belle créature eut le courage de vivre sous terre, dans un chais, pendant les quatre mois qui précédèrent sa délivrance. 11 lui fallait éviter la colère de son père, vieux chevronné de Crimée et d'Italie, qui, peu disposé à badiner avec la question d'honneur, et ne sachant à qui sen pren-

dre de la séduction, voulaiL absolumont tuer colle rpii s'était laissé séduire".

Le négociant en eaux-de-vic avait bien dû tremper un peu dans le crime, car il payales mois de nourrice de l'enfant et mit le petit François, né de fille Rombaud et de père inconnu, dans une pension, quand il eut ses huit ans révolus. Le gamin était intelligent, mais il n'était pas laborieux. Son éducation fut une longue suite de pensums et de consignes, auxquels il s'habitua, comme le cheval s'habitue au brancard. Il devint un des cancres les plus réussis que le régime universitaire eutjamais produits. Quand il s'agit de passer son baccalauréat, malgré son extraordinaire aplomb, il resta devant les examinateurs bouche béante, et sortit de la salle d'examen criblé de boules noires.

Son protecteur l'abandonna tout net. François avait eu, à son égard, un tort unique, mais immense : celui de ne pas flatter son amour-propre. Vainement il alla jouer, chez lui, une scène d'attendrissement. 11 trouva le vieux rentier de glace pour un rejeton que ses insuccès lui faisaient considérer définitivement comme fort douteux, et qui, de plus, paraissait en voie de mal tournei'. François se jeta à ses pieds, la parole entrecoupée par des sanglots, et acheva de l'exaspérer en l'appelant mélodramatiquement : mon père. Le négociant, qui s'était retiré dans les douceurs d'une grasse vie bourgeoise, entrevit un avenir de scènes pénibles dans l'attachement opiniâtre de ce jeune drôle. Il lui déclara qu'il ne s'était intéressé à lui que par bonté d'âme, qu'au demeurant il n'était pour rien rians son

existence, et qu'il l'engageait à se tenir à l'écart, sous peine d'avoir maille à partir avec le commissaire. Gela dit, il le confia au zèle d'un domestique mâle, appartenant à cette forte race comtoise qui alimente la cavalerie française d'hommes de six pieds, et le fit jeter à la porte.

Déçu dans les espérances qu'il avait fondées sur le monsieur très riche,qu'il se plaisait à considérer comme son père, Rombaud se retourna du côté de sa mère. La fille du gardien chef de l'entrepôt, après une existence accidentée, entremêlée de fêtes joyeuses, de ventes de reconnaissances du mont-de piété, d'appartements élégamment meublés, et de grabats dans les hôtels borgnes, avait épousé, sur le tournant de la trentaine, un traiteur des Ghartrons, à l'enseigne des Barreaux verts, etétaitdevenue dame d'un joli bouchon, àla porte duquel, le lundi, les écailles d'huîtres gisaient par monceaux. Gourbée sous la domination absolue de son mari, la pauvre femme était dans les transes chaque fois que son fils apparaissait. Elle prodigua les sages conseils au jeune homme, fît une saignée de trois cents francs au tiroir-caisse du comptoir, et ne retrouva sa sécurité que quand elle eut vu Rombaud reprendre, d'un pas attristé, le chemin par lequel il était venu.

Livré à lui-même, Rombaud se demanda, pour la première fois depuis sa naissance, comment il allait vivre. Il n'eut pas une seconde de défaillance. Une rage froide s'empara de lui. Il voulut se tirer d'iuiaire à tout prix, et réussir. Peut-être, dans les douceurs de la vie

assurée, fût-il devenu un fort mauvais sujet. Les difficultés avec lesquelles il se trouva aux prises le fortifièrent. Il n'avait pas d'aptitudes spéciales. Ses études, fort incomplètes d'ailleurs, ne le rendaientbon à rien. Il commença par essayer des métiers les plus divers. Successivement peintre sur porcelaine, courtier d'assurances, placier en vins, secrétaire-gérant d'un Casino, rédacteur d'un petit journal illustré, directeur des Folies-Bordelaises, café-concert où des filles très jolies chantaient des chansonnettes au milieu de la fumée des cigares, il sut sortir, à son avantage, des situations les plus difficiles. H avait défrayé les journaux de ses aventures galantes, car ce petit homme à figure chafouine eut d'incroyables bonnes fortunes ; il s'était battu en duel, et crânement, en plusieurs occasions; il avait à peu près tout fait, excepté faillite. C'était, sans doute, de naissance, et le sang du négociant en eaux-de-vie se montrait là, mais l'idée de faire de mauvaises affaires bouleversait cet audacieux. Il en fut toujours préservé par un flair étonnant, qui lui faisait sentir de loin le péril, et lui permettait de l'éviter. Très connu déjà sur la pbce de Bordeaux, et parmi la jeunesse de la ville, aux plaisirs de laquelle il avait contribué, on disait de lui, avec cet accent gascon qui donne aux mots une saveur d'ail : « Té ! il a le nez creux, ce Rombaud I »

Sonnez le dirigea, un beau jour, vers Paris. Il avait cdors trente ans et n'était guère plus avancé que le jour où il avait quitté sa mère, sur le quai des Char-

Irons. Il avait vécu, et c'était tout. D'économies il n'en avait pas pu faire. Il comptait à Paris trouver des chances de fortune plus nombreuses qu'à Bordeaux. Il trouva surtout plus de concurrence, et, partant, plus de difficultés. Il avait, jusque-là, eu des hauts et des bas. Il connut le fond du fond des abîmes. Il en fut réduit à jouer la comédie à Batignolles, avec quatre-vingts francs d'appointements par mois. Il ne mangeait pas tous les jours, et pourtant ce fut là un des meilleurs temps de sa vie. Il tenait l'emploi des comiques, sous le nom de Francisque, et, dans une reprise de la Cocarde Iricolore^'û joua, avec un succès colossal, le rôle du camarade de Dumanet, le légendaire Chauvin, « qui a mangé du chameau ».

Cependant le hasard, qui était le dieu auquel Rombaud adressait toutes ses prières, allait fournir au jeune homme l'occasion tant attendue. Une représentation de la Dame de Monsoreau avait été annoncée solennellement au tnéâtre des Batignolles, avec le concours de mademoiselle Clémence Villa, de la Porte- Saint -Martin, dans le rôle de Diane de" Méridor. C'était Danjoy, un bellâtre à la voix ravagée par l'absinthe, à la figure blême, d'un ton de cuivre vert, aux yeux noiis, et à la chevelure crépue, 1 idole des filles du quartier, qui devait jouer Bussy. Chicot avait été distribué à Francisque. Vainement le comédien avait fait observer que le rôle de Chicot exigeait un grand gaillard, maigre, et tout en jambes. Le régisseur lui avait dit d'un air goguenard :

— Tu seras un petit Chicot, voilà touti Et, avec ton accent, tu le joueras au naturell

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Il le joua. Quand il parut aux i^épétilions, — c'était en hiver, — dans sa gâteuse, couleur moutarde, qui traînait sur ses talons, et qu'il commença à ânonner son rôle, l'étoile, mademoiselle Clémence Villa, de la Porte-Saint-Martin, pinça les lèvres et prit un air glacé.

— Si la pièce est montée comme ça, dit-elle, nous allons remporter une fameuse veste! Il est grotesque, ce petit bonhomme, avec son paletot à sous-pieds, et sa figure trouée comme une écumoire !

L'actrice se mit à marcher rageusement dans les couhsses. C'était une très jolie femme, brune, aux yeux gris ardoise, grande et bien faite, avec des mains longues et blanches, et de tout petits pieds. Richement entretenue, elle avait été prise, sur le tard, de la passion du théâtre, et, sans études, mais dirigée par une vive intelligence, elle était arrivée à se faire engager à la Porte-Saint-Martin, où elle jouait les fées, dans les féeries, et les pages, dans les pièces à maillots. Enragée par le désir d'aborder les grands rôles, elle s'était décidée à monter jusqu'à Batignolles, pour jouer enfin une jeune première. Elle attendait de grands résultats de cette représentation. Le directeur du Vaudeville, harcelé par un clubman, qui s'intéressait, comme tant d'autres, à la belle fille, avait promis de venir. Il y avait peut-être un engagement sérieux à espérer, si l'effet produit par la comédienne était satisfaisant.

La pièce marcha comme sur des roulettes. Le directeur vint, mais ne fit pas l'engagement désiré.

Francisque brûla les planches, et donna dans l'œil de Clémence, qui se consola de la froideur du directeur en emmenant avec elle le comique , après le baisser du rideau. Cette bonne fortune dura six semaines, puis Clémence Villa partit aux bains de mer, et Francisque n'entendit plus parler d'elle.

Au bout de quelques mois^ arrivé à la fin de son engagement, et voyant qu'il se donnait du mal en pure perte, le comédien dit adieu à la banlieue, redevint Rombaud comme devant, et alla à la Bourse. Il faisait quelques petites affaires à terme, et vivotait tant bien que mal, lorsqu'un jour, sur la Place, il se trouva nez à nez avec Clémence qui sortait de chez le confiseur. Les deux camarades fraternisèrent, en plein trottoir, et se racontèrent ce qu'ils étaient devenus depuis leur séparation. Clémence avait mis la main sur le gros Sélim Nuno, et s'était fait donner par lui des rentes et un hôtel. Elle comptait maintenant parmi les femmes les plus lancées de Paris.

— Mais, si tu es à la Bourse, dit-elle à Rombaud, je peux te faire pousser par Nuno. Mon ami François, ta fortune est faite!... Imagine-toi que ce gros Portugais, qui est riche comme une mine d'or, ne peut pas se passer de moi... Il arrive tous les jours, à cinq heures, et me raconte ses affairer, qu'il cache soigneusement à sa femme et à ses enfants. 11 dit : « Si je parlais de ce que je gagne, chez moi, on me carotterait... Tandis qu'avec Clémence je suis tran-

quille ! » Il me consulte. Il prétend que j*ai le sens des affaires.

— Tu en as bien d'autres, de sens, interrompit Rombaud, avec un air scélérat.

— Ah! tâche d'être sérieux, n'est-ce pas? dit Clémence en riant... Nous ne sommes plus à BatignoUes!... Viens-t'en dîner demain avec moi, et arrive vers six heures :jete présenterai à Sélim, comme un ancien camarade. Mais, tu sais, pas de blagues, ou je te laisse en plan...

Rombaud vint chez Clémence, qu'il trouva installée avenue Hoche, dans un somptueux hôtel, entre cour et jardin. Il monta un escalier de marbre, aux murs couverts de panneaux en tapisserie des Gobelins. Il fut annoncé par un valet do pied, vêtu d'une livrée noire, qui sentait son faubourg Saint-Germain, et trouva le banquier, en tête-à-tête avec Clémence, dans un petit salon tendu de peluche héliotrope et meublé de bois dorés Louis XV. Un admirable tapis indien étouffait le bruit des pas, et, au plafond, était suspendu un lustre en cristal de roche d'une valeur inestimable. Sur un canapé, le maître se carrait, tranquille et majestueux. 11 parla à Rombaud d'une voix gutturale, habituée à rouler les consonnes rocailleuses de la langue portugaise. L'ex-Francisque fut sérieux, comme un âne qu'on étrille, et plut beaucoup à Nuno, qui n'était pas exempt de soupçons sur les motifs qui avaient entraîné Clémence àlui recommander le jeune homme.

Rombaud dès lors cessa de tripoter sur le Turc et

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sur l'Égyptien. 11 eut un vrai carnet d'ordres, et encaissa, chaque mois, à la liquidation, de très jolis courtages. 11 s'offrit un petit coupé en location,et se montra aux courses. Il fit société avec quelques jeunes boursiers de bonne famille, qui mangeaient leurs gains et même davantage, avec des petites femmes pas bégueules. Il se tint très gravement, dans ae milieu folichon, lui, l'ancien comique de Batignolles, et assista d'un œil bienveillant, mais sans jamais s'y mêler, aux excentricités qui formaient l'habituel passe-temps de ses amis.

A dire vrai, dans le monde de la finance, il s'assommait. 11 regrettait les aventures d'autrefois. Assis sur le rivage, il avait la nostalgie des flots mouvants. Il eût voulu se sentir encore en pleine tempête. Mais il aspirait à commander le navire. L'ambition lui était venue. Et, sourdement, il formait un projet. Il se fit recevoir du cercle des Arts Réunis. Là, peintres, musiciens, journalistes, gens du monde, étaient confondus dans une très agréable intimité. Quelques gros pontes soutenaient une partie, la plus importante de Paris, et enrichissaient le cercle.

Rombaud ne toucha pas une carte, mais il causa beaucoup, et, de préférence, avec les hommes de lettres. On lui trouva beaucoup d'esprit et, s'il lui avait plu d'entrer dans un journal, rien ne lui aurait été plus facile. Il ne le voulut pas. Il rêvait de se servir de la presse, mais non de la servir. Clémence fut sa première confidente. Il lui devait bien cette preuve d'intérêt. Et puis il avait besoin d'elle.

Il alla, un matin, la trouver à l'heure de sun lever, et fut introduit dans le cabinet de toilette où la belle fille, vêtue d'un déshabillé de soie rose à entre-deux de Malines, se faisait démêler les cheveux, qu'elle avait très longs, par sa femme de chambre. Ses pieds nus Jouaient avec de fines pantoufles turques brodées d'argent. Et, sur ses genoux, elle tenait un petit griffon anglais, dentelle tirait distraitement les oreilles soyeuses. D'un geste, Clémence renvoya sa femme de chambre, et, se tournant avec curiosité vers Rombaud, qui ne l'avait pas habituée à des visites si matinales :

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda-t-elle. Est-ce que tu as des ennuis? Est-ce que tu t'es fait lessiver?

— Non, ma chère, dit Rombaud, qui ne put s'empêcher de sourire. Je ne spécule pas pour mon compte, depuis que les autres spéculent par mon entremise. Je viens, tout simplement, te parler d'une affaire, et comme je tenais à te trouver seule, Je suis venu le matin...

Clémence, très intéressée, ne remarqua pas la superlative insolence de l'explication.

— A quoi puis-je t'être bonne? Est-ce que tu es comme Nuno, est-ce que tu crois à ma compétence?

— En l'espèce, oui. Je veux prendre un théâtre.

— Toi ?

Clémence regarda attentivement Rombaud, et, le voyant grave et résolu :

, — C'est sérieux?

— Tout à fait sérieux.

— Alors tu es fou 1

Mais lui, sans se démonter, commença, avec une fougue méridionale, et dans un style de boniment, à expliquer ses projets. Il voyait le théâtre se débattre dans une crise mortelle, entre l'art ancien et l'art moderne. La littérature avait fait, depuis dix ans, une évolution : elle était entrée résolument dans le domaine du réalisme. Le drame historique se mourait, et les auteurs se trouvaient à bout d'imagination. Les vieux moules étaient usés, et il fallait les renouveler. Le drame, avec ses larmes et son rire, était la forme théâtrale qui convenait le mieux à l'esprit français. C'était le genre préféré par le public parisien. Il l'avait délaissé, mais que fallait-il pour l'y ramener? Lui donner du nouveau : jeter les passions, les vices, les ridicules de la société actuelle sur la scène. Paire aujourd'hui ce que Dumas avait fait quand il avait écrit Antony. Pourquoi n'avait-on pas lancé le drame dans la voie moderne ouverte par la comédie? Est-ce qu'on faisait maintenant des comédies avec des costumes Renaissance ou Louis XV? Pourquoi le drame se traînait-il dans les ornières de l'histoire? Le temps présent n'était-il pas fécond en sujets ? Tous les jours les tribunaux retentissaient de débats, si scandaleux et si effroyables, qu'il eût été impossible de transporter ces aventures judiciaires sur la scène sans révolter la pudeur du public. L'adultère, le viol, le chantage, les cataclysmes financiers qui devenaient des désastres nationaux, tout était tragique 1 Et quelle richesse de costumes, pour les femmes, la mode n'offrait-elle pas ? Quels admirables décors le luxe n'avait-

il pas eu soin de préparer! Et ([ue de détails charmants la vie parisienne ne se lasserait pas de fournir! Tout concourait à assurer le succès de Tidée. La vie h outrance, telle qu'on la menait, était un drame continuel, plein d'ivresses et de douleurs^ où le sang se mêlait aux larmes. Il n'y avait qu'à montrer du doigt le but aux écrivains découragés par le mauvais vouloir des directeurs. Et toute une riche pépinière de talents grandirait, assurant à la fois la gloire et la prospérité de l'initiateur!

Et Rombaud ne tarissait pas, entraîné par la fièvre de l'inspiration. Il composait les pièces, il jouait les rôles. Il mimait les désespérances des délaissés, les extases des amoureux, il menaçait comme les jaloux, et, les yeux flamboyants, le bras levé, il s'apprêtait à frapper l'épouse coupable. Tout le drame était en lui et débordait, avec une passion, une chaleur, un lyrisme, qui troublaient Clémence. Les narines palpitantes, la respiration coupée par l'émotion, la comédienne, comme un cheval de guerre qui entend sonner les clairons, avait, en un instant, été empoignée par tout cet exposé de splendeurs dramatiques. Elle brûlait, elle était reprise de sa passion mal assouvie pour le théâtre, et, emportée, elle jetait, au travers du discours, dp chaudes réflexions qui excitaient Rombaud commr d ^ coups de fouet.

— Et quels rôles 1 mon bonhomme ! Des femmes de notre temps, bien vraies, bien senties, tout à fait vues, enfio modernes! Ce sont celles-là que je jouerais crânement, moi!

Elle se tut. Une idée, tombant dans sa tête, comme une goutte d'eau froide dans un vase en ébuUition, venait de caLaer subitement sa fièvre.

— Sommes-nous bêtes! dit-elle. Nous nous échauffons là... Et un théâtre?

Rombaud s'assit et, redevenant tout à fait calme, prêt à porter le coup décisif :

— J'en ai un! répondit-il, avec une vibration triomphale dans la voix, comme s'il eût annoncé la découverte du plus riche placer de l'Amérique.

— Lequel?

— Les Fantaisies-Dramatiques.

Le visage de Clémence exprima la stupeur; elle laissa tomber ses bras avec découragement.

— Cette boîte à fours ! s'écria-t-elle. Mais, mon pauvre garçon, tu n'y penses pas! Il n'y a rien à faire là-dedans. Toute combinaison est avortée d'avance. Les murs suintent l'ennui ; le public ne veut plus y entrer. C'est comme une maison dont tous les locataires seraient morts, les uns après les autres, du choléra. Qui est-ce qui voudrait y habiter?

— Moi ! Je n'ai pas peur. La déveine n'est pas contagieuse : elle est personnelle ; on a ça sous la peau.

— Mais les plus malins , parmi les hommes de théâtre de Paris, s'y sont brûlés ! Tu n'as pas la prétention de faire mieux qu'eux?

— Pourquoi donc pas? Il n'y a pas de mauvais théâtre, entends-tu! reprit Rombaud, avec une chaleur de conviction qui jeta de nouveau le trouble dans l'esprit de Clémence. Il n'y a que de mauvais directeurs,

de mauvaises pièces, et surtout de mauvaises troupes.

Il s'était relevé et arpentait le cabinet de toilette h pas inégaux, tenant à la main un coupe-papier en or, à manche de jade, qu'il avait pris sur la cheminée, et, traçant avec la lame brillante des signes bizarres dans l'espace, comme s'il eût voulu conjurer le sort :

— Vois-tu: j'ai des idées particulières sur l'exploitation théâtrale. Je veux faire autre chose que ce qu'on a fait jusqu'ici. Une tactique nouvelle doit assurer des victoires imprévues. C'est ainsi que Bonaparte a conquis l'Europe. Je commence d'abord par changer le nom du théâtre. Je gratte Fantaisies-Dramatiques, qui est vieux jeu, et j'écris en lettres d'or : Théâtre Moderne, qui est neuf, pimpant, plein de promesses, et qui résume merveilleusement mon programme. Je donne un coup de balai dans la maison, je nettoie la sa^le qui est dégoûtante, je la repeins, je la tapisse à neuf, je la décore, je la rends confortable, élégante, comme un salcn. Je veux que mes spectateurs se trouvent dans un milieu agréable, qui les dispose à s'amuser. Il faut que, depuis le vestibule orné de glaces et fleuri de jardinières, jusqu'aux balcons et aux loges luxueusement installés, la sensation plaisante s'accentue, par le ton riant des peintures, la mollesse discrète des tapis, l'éclat doux et caressant de l'éclairage. Partout où les yeux se porteront, il faut que la vue soit reposée et satisfaite. Premier point très important, vois-tu, qui consiste à préparer, par de bonnes impressions matérielles, les impressions intellectuelles que le spectateur doit ressentir. Jamais un spectateur bien

assis dans une salle gaie ne s'ennuiera en écoulant une pièce, même médiocre. 11 prendra son mal en patience, et ce qui lui restera de plus net dans le souvenir, le lendemain, ce sera l'éclat du lustre. Dans un théâtre sombre et incommode il faut un chef-d'œuvre pour plaire au public. Mais j'aurai des ouvrages excellents, et ma bonbonnière sera le rendez-vous du monde élégant. Je n'ignore pas que j'aurai de la peine à ramener la foule, qui s'était détournée de ce théâtre. Mais je compte sur ma troupe pour obtenir ce résultat. Je -vais rassembler les meilleurs comédiens de Paris. Tu ^^erras quel assemblage! Oh! j'y mettrai le prix. Je me propose de jeter l'argent par les fenêtres. Et je suis très certain qu'il rentrera par la porte.

Il aurait pu parler encore, détailler ses plans, et dénombrer ses réformes. Clémence ne l'entendait plus. Devant ses yeux venait de paraître une salle resplendissante de lumières, pleine jusqu'au cintre d'une foule choisie. Sur la scène, au miheu d'un silence recueilli, une femme jouait un rôle pathétique, et des larmes coulaient de tous les yeux. Puis, soudain, un tonnerre d'applaudissements éclatait, et, des avantscènes, tombait une pluie de fleurs. Le cœur palpitant, Clémence entendait le public trépigner, l'ivresse du triomphe lui montait à la tête, car c'était elle, la comédienne qui déchaînait l'enthousiasme, et que les spectateurs en habits noirs et cravatés de blanc rappelaient à grands cris. Elle voyait distinctement les mains frapper l'une contre l'autre, elle entendait nettement répéter : Villa ! Villa I Emportée par l'illusion,

elle se leva, un sourire sur les lèvres. Une seconde de plus, elle saluait.

Elle se vil en présence de Rombaud et reconnut que son bonheur n'était encore qu'un rêve. Un des derniers mots prononcés par son ancien camarade lui était resté dans l'oreille : l'argent! N'était-ce pas là, en efï'et, la base de la combinaison? Pourquoi Rombaud venait-il lui raconter toute cette affaire, sinon pour l'intéresser à l'entreprise, et l'entraînera y participer de ses deniers?

Elle le regarda avec des yeux défiants.

— Mais de l'argent, demanda-t-elle, où en trouveras-tu ?

— J'en ai, dit superbement Romljaad, de l'air d'un homme qui a trouvé une clef de communication avec les caves de la Banque de France. D'abord cent cinquante mille francs que je possède personnellement, et que je mets dans l'affaire, ce qui te prouve la confiance qu'elle m'inspire... Pour le reste, j'ai des bailleurs de fonds...

Si l'ex-Francisque avait eu le malheur d'hésiter, de biaiser, et de dire : Nous verrons, je. chercherai, Clémence se serait repliée sur elle-même, et fermée, comme une belle de nuit. Mais Rombaud faisait sonner dans sa poche son argent et celui de âes associés. Il n'en fallait pas plus pour délier les cordons de toutes les bourses.

— Tu sais que je suis toute à ta disposition, dit Clémence, et j'espère que, de ton côté^ tu as pensé à moi?

— Pour un engagement, oui, dit Kombaud.

— Et pour des capitaux ?

Le front du jeune homme se rembrunit. Il prit une pose mélancolique.

— Non, Clémence, dit-il, non ! Rien de toi, que toimême. Ton talent, que j'ai pu apprécier dans mes jours de misère, contribuera à assurer mes jours de fortune. Je ne veux pas qu'un lien d'intérêt s'ajoute à nos liens d'affection... Et puis, vois-tu, les femmes ne sont pas toujours discrètes... Tu pourrais, dans un moment d'expansion, dire que tu as des fonds dans mon affaire... Le monde est méchant : il recueillerait cette déclaration et, de là à me faire une réputation fâcheuse, il n'y aurait qu'un pas... Or, mon honneur sera l'honneur même de mon théâtre ; il faut donc qu'il soit à l'abri de toute intrigue. Enfin, te l'avouerai-je, je veux être maître absolu, et ne dépendre d'aucun de mes pensionnaires... La réussite de mon entreprise est à ce prix, et je veux réussir!...

Il prit un temps, comme un comédien de la bonne école, et, regardant ^vec sérénité Clémence stupéfaite:

— Et surtout ne parle pas de la combinaison à Nuno. Il est très fort : il en devinerait tout de suite la portée ; il voudrait en être et, comme je suis son obligé, je ne pourrais pas refuser...

La belle fille se mit à rire. Elle avait cette fois retrouvé son Rombaud. C'est à la suite de cette conver scîion que fut signé, le bail, qui mettait la plus mauvaise iifi'airo théâtrale de Paris dans les mains du plus aiiiluciL'UX des directeurs.

En apprenant cette nouvelle, les amis et les camades de Rombaud levèrent les bras au ciel. Tout le long du boulevard, ce fut une explosion: Il est fou I Fou à lier ! Le fait est que les apparences étaient contre lui, et qu'il avait Tair d un insensé. Sans instruction, sans compétence, fort seulement de quelques années de cabotinage ignoré, car il s'était dissimulé sous le faux nez de Francisque, Rombaud s'installait dans le fauteuil directorial, et prétendait relever un théâtre qui avait écrasé de son poids les plus hardis et les plus habiles. Il l'appelait : Théâtre Moderne. Prétendait-il, en changeant l'enseigne, changer la maison? Il pouvait baptiser sa monnaie de billon : Jouis d'or; il n'en serait pas plus riche. Il allait, au moins, modifier le genre. Mais ce malheureux théâtre n'avait pas de genre : on les y avait tous exploités avec un égal insuccès.

Quand on apprit que Rombaud prétendait jouer le drame et, de plus, le drame moderne, les exclamations recommencèrent et le refrain : Il est fou ! il est fou ! fut repris en chœur.

Il n'était pas fou. Il avait même de l'intelligence à en revendre. Et puis, comme tous les grands hommes, il avait son étoile. Il levait vers elle, pendant les nuits claires, son nez de furet à l'affût, et lui adressait de secrètes prières. Ce diable de garçon, sceptique comme un vieux juge, avait une foi superstitieuse dans sa chance, symbolisée par cette petite lueur, scintillant dans le ciel obscur, et qui lui faisait TefTct d'un œil ami, qui, d'en haut, le regardait.

Les commencements furent très durs. Mais Rombaud exécuta de point en point son programme. Il bouleversa de fond en comble le théâtre ; il le para, comme une mère pare sa fille qu'elle veut marier. Il dépensa beaucoup d'argent; il en perdit davantage, sans sourciller. Il faisait des engagements et, peu à peu, réunissait au Théâtre Moderne une troupe hors ligne. Rien ne l'arrêtait. Et, pendant ce temps-là, avec deux mille cinq cents francs de frais quotidiens, il faisait trois cents francs de recette. Clémence Villa jouait les grands rôles qu'elle avait rêvés, mais elle n'attirait pas le public. Et Rombaud, froid comme un joueur qui attend le retour d'une série au baccara, continuait à chercher la chance. C'étaient, dans le monde des arts, des commérages à perdre haleine. Quelquesuns de ses commanditaires s'inquiétèrent. Il leur offrit de leur rendre leur argent. Et, les ayant calmés par cette proposition, il daigna leur résumer sa manière de faire.

— Avez-vous quelquefois péché à la hgne? Oui. Avez-vous quelquefois pris du poisson sans amorcer? Non. Eh bien! j'amorce.

Il s'en tint là, et se renferma désormais dans un silence profond et majestueux. Jamais, et c'est à son honneur, on ne vit pareille discipline dans un théâtre ne faisant pas ses frais. Ses employés le respectaient comme un souverain. Ils avaient confiance. Son imperturbable sérénité les fortifiait. Ils se disaient : Il prépare un coup : un de ces matins vous verrez éclater la bombe.

La bombe éclata, en effet, sans que Rombaud y mît beaucoup de malice. Deux circonstances heureuses se •ombinèrent pour produire ce résultat. A force de monter des pièces, il finit par en jouer une qui était .•onne. Sur une scène habituée au succès, la pièce eût peut-être passé inaperçue. Au Théâtre Moderne elle fit un effet énorme. Mais cette heureuse chance pouvait être fugitive. Pour la fixer, il aurait fallu une de ces artistes qui deviennent l'idole du public et Tattirent irrésistiblement : Rombaud la trouva.

Un soir du mois de juillet, il arriva au théâtre tout guilleret; il prit à part Massol, son régisseur général, vieux comédien blanchi sous le harnais, possédant à fond l'art de la mise en scène.

— Je crois, lui dit-il, que j'ai fait aujourd'hui une bonne recrue. Tantôt, à l'issue du concours du Gonservatoire, j'ai engagé une petite fille qui a bien du talent. Le Jury, très malheureusement pour elle, et très heureusement pour moi, lui a fait tort d'un premier prix qu'elle méritait. Elle était vêtue de mousseline et avait l'air modeste : évidemment ça ne valait qu'un premier accessit. Elle a joué une scène de Mademoiselle de Belle-Isle comme un ange. Elle s'appelle Lise Fleuron... Je lui ai offert trois cents francs par mois, qu'elle a acceptés avec reconnaissance... Nous l'essaierons dans la prochaine reprise. En attendant, faites-lui apprendre le rôle de mademoiselle Villa. L'occasion de faire jouer la débutante se présenta plus tôt que Rombaud ne pensait. Le théâtre, tenant un succès, n'avait pas fermé ses portes. Clémence, par

une chaude soiroe d'été, ayant une partie montée avec des amis pour aller dîner à la Cascade, abusa de sa souveraineté indiscutée pour se faire remplacer dans la pièce en cours de représentation. Ce fut Lise qui dut jouer, au pied levé, un rôle de trois actes. Prévenue à quatre heures, elle eut à peine le temps de relire le rôle, et à sept heures elle était au théâtre. Pour son début, la pauvre enfant eut à subir un des plus cruels affronts qui puissent être infligés à une artiste. Une annonce ayant été faite par le régisseur pour prévenir le public que, mademoiselle Clémence Villa étant gravement indisposée, mademoiselle Lise Fleuron jouerait le rôle de la Baronne, beaucoup de spectateurs, surtout ceux qui étaient entrés avec des billets de faveur, se levèrent et allèrent au contrôle redemander leur argent. On rendit plus que la recette. Les bons petits camarades de la débutante lui firent boire, jusqu'à la dernière goutte, le breuvage amer de sa première désillusion. Us lui expliquèrent pourquoi la salle était vide, et en l'honneur de qui on jouait devant les banquettes. Pâle, des larmes plein les yeu.x, Lise fit bravement son devoir ; elle arracha des applaudissements aux quelques bons bourgeois qui étaient restés, ne voulant pas s'être dérangés pour rien, et mérita l'approbation flatteuse de Massol, qui ne prodiguait pas les compliments.

Le lendemain, en arrivant dans sa loge, Clémence apprit la mésaventure de sa remplaçante. Elle manifesta un vif regret d'avoir fait du tort au théâtre en ne jouant pas, blâma la sottise du public, et montra au-

LISE FLEURON ii

tant de modestie en apparence qu'elle avait d'orgueil en réalité. Elle adressa quelques mots de consolation à Lise, avec la bonne grâce hautaine d'une princesse qui condescend jusqu'à s'intéresser à une de ses vassales. Elle jugea cette petite insignifiante. Cependant un secret instinct la mit en défiance.

Il V avait entre les deux femmes un contraste complet. C'était le blanc et le noir. L'une était aussi rangée, aussi honnête, aussi pure, que l'autre était irréf^ulière, corrompue et dévergondée. La première incarnait en elle l'école et toutes ses traditions : elle sortait du Conservatoire; la seconde représentait la fantaisie, et toutes ses libertés : elle sortait de la galanterie. Au physique, elles étaient aussi dissemblables. Lise, blonde, frêle, au fin visage de camée alangui par un sourire mélancolique, avait une grâce candide et rêveuse. Cette nature douce recelait pourtant un tempérament ardent. Et quand, échauffée par la situation dramatique, elle se laissait aller à la passion, un charme pénétrant émanait d'elle. Sa voix bien timbrée avait des intonations délicieuses qui allaient au cœur. Clémence, brune, nerveuse, le visage un pet empâté, le teint olivâtre, la bouche mauvaise ei les yeux noirs, avait une façon de dire ironique dont l'âpreté cinglait et surexcitait le public. Sa voix, un peu sourde, exprimait la colère avec une perfection rare, à ce point que Rombaud disait: Clémence joue la méchanceté au naturel.

Les deux femmes vécurent côte à côte pendant quelques mois, sans prévoir l'antagonisme qui devait

bientôt les séparer. Au mois de septembre, Rombaud^ après son grand succès du printemps, prolongé pendant tout l'été, monta une pièce nouvelle, et y ût débuter Lise. La partie était sérieuse. Le directeur s'en rendait compte. Le drame échouant, le Théâtre Moderne pouvait reperdre tout le prestige si difficilement reconquis. Mais la fortune était pour Rombaud, et, à l'heure périlleuse où la pièce nouvelle oscillait, comme une balance indécise, le doigt blanc et léger d'une femme la fixa du côté du succès. Une scène suffit à Lise Fleuron, jouée avec une passion et une sensibilité irrésistibles, pour s'emparer du public. Cette petite fllle, inconnue la veille, se révéla grande artiste. Elle bouleversa la salle entière, souleva les spectateurs de leurs fauteuils, leur fit monter des flammes au cerveau et les tint, pendant dix minutes, criant, frappant, hors d'eux-mêmes, devant un rideau qui ne se relevait pas, n'ayant pas encore l'habitude des rappels.

A partir de cette fin d'acte, ia pièce alla aux nues, le succès se changea en triomphe. Un courant électrique s'était établi entre la salle et la scène. Les spectateurs étaient comme des possédés. Et, souriante, sûre d'ellemême, la magicienne, qui avait fait ce miracle, continuait ses enchantements, rivant à jamais la chaîne qui attachait à elle ce peuple d'esclaves. Après le dernier acte, et le nom de l'auteur proclamé, ce fatsurla scène une procession inusitée de visiteurs faisant la bouche en cœur, et arrondissant les bras. Rombaud reçut tous les comphments, avec le sourire de l'homme

LISE FLEURON 3t

qui savait bien que son heure viendrait. Lise écouta les louanges, avec une joie naïve et chaste qui compléta l'impression exquise qu'elle avait produite. Aces Parisiens blasés elle donna une sensation de fraîcheur embaumée. Elle fut adorable et adorée. Il y eut des hommes qui, à partir de cette soirée, devinrent éperdument amoureux d'elle.

Clémence, qui se consolait de ne pas faire d'argent en constatant que ses camarades n'en faisaient pas davantage, prit d'abord au tragique le grand succès de Lise Fleuron. Puis elle retrouva la paix du cœur en pensant que ce succès serait éphémère. Rayonnante à la première, Lise allait, peut-être, aux représentations suivantes, retomber dans son obscurité. Il fallut bientôt renoncer à cette espérance. Tout prouva à Clémence que le triomphe de celle qui devenait sa rivale était réel, complet, et serait durable. Des signes certains lui annoncèrent que son règne venait de finir. En un instant, toutes les adulations dont elle était l'objet dans le théâtre s'adressèrent à Lise. Tout le monde se tourna du côté du soleil levant.

Rombaud, le premier, avait donné le signal de la prosternation. Il semblait pris d'une foUe soudaine, et, avec une agitation fébrile, lui, l'homme sérieux, qui ne s'emballait que quand il le voulait bien, il parlait du succès de sa pièce nouvelle en en attribuant tout l'honneur à Lise Fleuron. Dans le vestibule, adossé au contrôle, regardant, avec des yeux attendris, la queue qui s'allongeait sur le boulevard, et les équipages de maîtres qui prenaient la file, il s'oublia jusqu'à dire

32 LES BAÏAILLILS L»E LA VïS

dans un groupe de journalistes : La pièce est bonne, sans doute, mais raclrice, messieurs, l'actrice!

— Ce sera une Desclée, dit un des assistants.

— Non, riposta, avec force, Rombaud, ce sera une Fleuron!

Cette déclaration enthousiaste était en opposition flagrante avec ses principes d'administration. On l'avait toujours entendu exalter la pièce, et rabaisser les acteurs, afin de ne pas monter la tête à ses pensionnaires, et de mieux les tenir en main.

Les feuilletons arrivèrent, fleuris pour Lise comme des bouquets. Dans les Cercles, on ne parlait que de * cette révélation foudroyante d'une comédienne exquise, qui était en même temps une femme adorable. Les photographes sollicitèrent tous l'honneur de populariser les traits de mademoiselle Fleuron. Les magasins de nouveautés, dans leurs prospectus d'été, baptisèrent aussitôt une confection nouvelle: la Lise Fleuron. Des propositions déshonnêtes nombreuses furent faites à la jeune comédienne, par lettres et de vive voix. De hideuses femmes se glissèrent jusqu'à son modeste appartement. En une semaine Lise connut les enivrements et les dégoûts de la célébrité.

Et Clémence subit toutes les angoisses de la déchéance, et toutes les tortures de la jalousie. Tous la trahissaient, tous! Jusqu'à cet odieux débauché de Séhm,qui avait tourné son gros ventre et sa figure basanée de Portugais « né quand le pain d'épice était en fleur », comme elle disait, « du côté de cette bringue savonneuse et incolore ». Mais il le lui paierait, le

vieux drôle^ et il saurait ce que cette lubie lui coulerait ! Quant h Rombaud, à paitir de ce soir-là, il ne se mit plus à la fenêtre pour jeter des coups d'œil tendres à l'étoile, qui lui souriait à des milliers de lieues de distance. 11 en avait une, infiniment plus près, blonde, avec des yeux bleus, qui en elle incarnait sa chance, et à qui il allait désormais vouer un culte.

Mais comme il était, avant tout, un homme d'affaires des plus sérieux, il se hâta de battre le fer pendant qu'il était chaud. Il profita de tous ses avantages, mit en lumière la valeur de ses artistes, fit passer dans les journaux des réclames ingénieuses, fournit des mots spirituels à l'auteur de la pièce, et joua de la grosse caisse devant son théâtre^ avec un entrain remarquable. Gela fait, et ayant pourvu au plus pressé, il s'inquiéta de l'avenir, déchira l'engagement qui liait mademoiselle Lise Fleuron, pour un an seulement et à des appointements modestes, au Théâtre Moderne, et fit à sa grande comédienne un pont d'or.

Pendant qu'elle signait, il la regardait, et elle lui parut si charmante, si fraîche, si pure, que lui, qui n'avait, de sa vie, songé au mariage, il se dit : Celui qui serait assez adroit pour se faire aimer de cette adorable fille ne ferait pas une mauvaise affaire. Et il aurait, s'il avait un théâtre, une bien étonnante jeune première, pour rieni

Le jeudi 25 mai 1882, un jeune homme, qui venait de tourner l'angle du faubourg Saint-Martin, entra dans la rue de Bondy, suivit le trottoir pendant quelques pas, jeta, sans s'arrêter, un coup d'oeil sur l'affiche de la Renaissance, et, après une seconde d'examen, enfila résolument le corridor qui mène à l'administration du Théâtre Moderne. Une voix irritée, sortant des profondeurs de la loge du concierge, l'arrêta brusquement :

— Où allez-vous ?

En même temps un petit vieux, très blême, vêtu d'un tricot de laine grisâtre, une de ses bretelles tombant sur la hanche, un tabher de cuir sur le ventre, un bonnet de peau de lapin sur la tête, s'élança, comme un furieux, te^ int d'une main une alêne, et de l'autre une botte, à laquelle il était consciencieusement occupé à remettre une semelle.

— Où allez-vous? répéta-t-il soupçonneux, comm&

s*il eût été le gardien des diamants de la couronne.

— A l'administration, répondit le jeune homme.

— Pourquoi faire ?

— Four parler à M. Rombaud.

— Est-ce pour une demande de places? Il faut laisser votre lettre ici: vous viendrez chercher la réponse à cinq heures, dit-il tout d'un trait.

— Ce n'est pas pour une demande de places. M. Rombaud m'attend...

— Ils disent tous celai grommela le concierge, en retournant s'asseoir sur une chaise basse. Il jeta un regard mauvais à l'obstiné visiteur, et lui dit d'un ton rogue :

— L'escalier en face, au second, le couloir à gauche. Et prenant un marteau, il se mit à battre son cuir,

à grands coups, comme s'il eût tapé sur l'audacieux qui venait de lui résister.

Le jeune homme s'enfonça dans l'obscurité du passage, buta du pied contre la première marche de l'escalier, saisit la rampe de fer et, tâtonnant pour ne pas se casser le cou, il arriva au second étage. Une fenêtre aux carreaux poudreux, donnant sur une petite cour, éclairait faiblement le palier. Dans le couloir, sur une banquette, deux personnes étaient assises: un vieillard tenant, entre ses jambes^une boîte à violon, une femme aux traits fatigués, aux cheveux rares sur les tempes, et dont le w^aterproof élimé annonçait une noire misère. Un garçon de bureau en redingote, décoré de la médaille militaire, assis à une petite table, lisait, avec tranquillité, un vieux volume relié du Journal pour

tous. En entendant monter le jeun^ homme, il leva les yeux, et, sans se déranger, tournant seulement un peu la tête, son doigt marquant la ligne à suivre, il attendit.

— M. Rombaud est-il visible? demanda le nouveau venu, parlant bas comme dans un temple.

Le garçon de bureau regarda attentivement le visiteur. Il remarqua, d'un seul coup d'oeil, la maigreur de sa personne, la forme démodée de son chapeau mal brossé, la longueur e.xtravagante de sa redingote, ses gants d'enterrement, et ses souliers cirés, aux semelles épaisses. Il sourit, se leva, et tendant la main •

— Si monsieur veut me donner sa carte... L'inconnu fit un mouvement pour fouiller dans sa

poche, s'arrêta, rougit un peu, puis, d'une voix douce, en baissant les yeux :

— Je n'ai pas de carte, dit-il. Annoncez M. Glaudt La Barre....

Une porte entre-bâillée, sur laquelle était écrit le mot Secrétariat, s'ouvrit au même moment, et un jeune homme blond, les cheveux taillés en brosse, les moustaches longues, parut, reconduisant une femme, très jolie et très élégante, qui tenait dans sa main finement gantée un billet de faveur.

— Allons, au revoir, mon petit chat, dit-il ; tu sais que je suis tout à ton service.

Et revenant vivement :

— Jacquin, vous savez bien que M. Rombaud a demandé qu'on ne le dérangeât pas... Il est avec le costumier... Si monsieur veut bien me dire ce qui l'amène?...-

Et,du p:este,il invitait Claude La Barre à entrer dans son cabinet, pièce très gaie, donnant sur le boulevard, meublée d'un bureau en acajou, d'un canapé, et de quatre chaises couverts en reps marron.

La Barre s'inclina:

— Je vous remercie, monsieur, mais c'est à M. Rombaud personnellement que j'ai affaire... Il m'a donné rendez-vous.

— En ce cas, c'est difîérent... Ayez la complaisance de bien vouloir attendre, dit le secrétaire, d'un air pincé. Et vous, monsieur?...

Il s'adressait au vieux violoniste qui restait immobile, comme endormi sur sa banquette, fait sans doute aux longues stations dans les antichambres. Le vieux se dressa lourdement....

— Monsieur, c'est pour une audition : on a demandé un premier violon .--

— Vous vous noiiiixiozi ?

— Verbrotist...

— Verbrotist, dit ironiquement le secrétaire, le compositeur?

— Oui, monsieur, le compositeur, dit avec insouciance le vieillard...

Le secrétaire regarda celui qui venait de revendiquer, comme sien, le nom d'un homme, qui avait eu une notoriété très grande, trente ans auparavant, o\ dont les méthodes de chant, vendues aux éditeurs pour un morceau de pain, se voyaient encore dans les vitrines des marchands de musique.

— Eh bien ! monsieur, dit-il presque gracieuse

jQent, il faudra que vous ayez la bonté de revenir, à sept heures, ce soir ou demain, avant la représentation. Vous trouverez Gampoint, notre chef d'orchestre, au foyer des musiciens, et vous pourrez, je crois, facili^nif^nt vous entendre avec lui...

Le vieillard se leva, salua sans parler, et, serrant sa boîte à violon sous son bras, il descendit l'escalier d'un pas pesant.

— Et vous, madame? continua le secrétaire, en se tournant vers la femme, qui s'était levée, et tendait, dans un f . arire, les nombreuses rides de son visage.

— Monsieur, je cherche un emploi... J'arrive de province... oii j'ai joué les jeunes mères...

— Oh ! madame, ceci ne me regarde pas. D'ailleurs notre troupe est complète...

— Si cependant je pouvais me faire entendre...

— Pas par moi, madame. Voyez le régisseur de la scène...

— Mais... M. Rombaud...

Le secrétaire leva les bras au ciel, avec un air accablé :

— Impossible, madame. M. Rombaud n'a pas une minute à lui... Il est sur les dents!... Voilà monsieur, à qui il a donné rendez-vous... et qu'il ne pourra peutêtre pas recevoir! Madame, j'ai bien l'honneur de vous -aluer... Jacquin !."..

Et, rentrant dans son cabinet, suivi du garçon de bureau, le secrétaire laissa la jeune mère de.province au milieu du couloir, la figure renversée, les jambes mo;-

les, marmottant des lamentations, et ne pouvant pas se décider à s'en aller.

Dans le cabinet, dont la porte était restée entr'ouverte, La Barre entendait le secrétaire remuer des papiers, en causant avec son subordonné...

— Tenez, voilà le service pour ce soir... Vous ferez numéroter les billets marqués d'une croix... Les jeunes mères, avec une binette pareille ! Et pas une robe à se mettre sur le dos !... Merci, nous en trouvons au tas, des femmes, et mieux tournées que ça! Avez-vous regardé le vieux, qui était là, iln'y a qu'une minute, avec son violon? Eh bien ! cet homme-là a eu son quart d'hciu'o de célébrité... On luiajoué un ballet à l'Opéra: Jm Libellule^ du temps de Léon Pillet... Il avait du talent... La jeune école le posait en rival d'Auber. Mais il cherchait ses inspirations dans le cognac... Et aujourd'hui il en est à désirer une place de premier violon dans un petit orchestre... Oh! Gampoint va le prendre avec enthousiasme. Paresseux comme il l'est, il fera écrire toute sa musique de scène au bonhomme, entre deux absinthes.

Le tintement d'une sonnette électrique l'interrompit....

— C'est M. Rombaud... dit le garçon de bureau, et, sortant vivement, il ouvrit, au fond du couloir, une porte matelassée et disparut. La Barre, resté debout, comme s'il eût craint, en s'asseyant, d'éterniser son attente, sentit son cœur se serrer. Une lassitude soudaine le prit. Une fois de plus, il connut les angoisses affreuses du doute. Il se dit : ,Je ne serai pas reçu.

Cet homme, si affairé, ne trouvera pas cinq minutes pour me parler librement. Et cependant c'est bien lui qui m'a écrit de venir.

Dans la poche de côté de sa longue redingote, il froissa la lettre deRombaud. Une put résister au désir de la relire, une fois de plus, pour bien s'assurer qu'il n'avait pas fait erreur. Il la savait pourtant par cœur, cette lettre, qui lui avait causé une si violente joie, quand il l'avait reçue : « Monsieur, j'ai lu votre pièce. Elle contient de très grandes qualités. Mais il faut que je cause avec vous. Venez me voir, un de ces jours, vers trois heures, au théâtre... »

Claude La Barre s'était approché de la fenêtre et le jour douteux éclairait son visage maigre au profil de médaille. Sur le front bombé se relevaient les cheveux châtains, longs et plats. Les yeux noirs étaient surmontés de sourcils impérieux. La bouche fine, aux lèvres sinueuses, semblait faite pour la raillerie. Le menton carré, proéminent, annonçait l'opiniâtreté. Calme;, ce masque avait une admirable expression de gravité méditative : le regard rêveur semblait creuser un difficile problème. Animé, il s'éclairait d'une vive flamme d'intelligence : le regard pétillait d'esprit, la bouche s'arquait nerveuse, comme pour lancer le trait. Il était impossible qu'une telle physionomie passât inaperçue. Elle attirait victorieusement l'attention. Et, tout mal vêtu qu'il fût, avec son apparence souffreteuse et sa mine inquiète, Claude La Barre avait en lui ce rayonnement qui révèle l'être supérieur.

LISE FLEURON 4i

Il replia sa lettre, la mit clans sa poche, flt deux ou trois pas dans le vestibule en pliant le dos, comme un homme habitué à subir les rebuffades. Il regarda mélancoliquement son parapluie, dont la soie percée laissait apercevoir les baleines, et se rapprocha instinctivement de la porte, pour avoir moins de chemin à faire sous les regards insolemment polis du garçon de bureau, qui allait,sans doute, le congédier. Jacquin reparut. La Barre ébauchait déjà un geste d'acquiescement, afin d'éviter au moins la moitié de l'humiliante confidence, mais le garçon de bureau, clignant de l'œil, la figure largement épanouie :

— M. Rombaud prie Monsieur de bien vouloir entrer dans son cabinet. Il monte au magasin de décors; il est à Monsieur dans un instant..

Et, ouvrant le lourd battant rembourré, tout grand, comme une porte de citadelle qui capitule, il introduisit récrivain dans une pièce tendue de velours frappé olive, meublée de bois noir, aux fenêtres garnies de vitraux anciens, au travers desquels la lumière du jour passait, prenant une douceur grave et mystique. Sur le large bureau, des liasses de papiers entassés, un merveilleux encrier en argent ciselé, el, par tas, les manuscrits de pièces, aux couvertures de. couleurs variées, le gris, le bleu, le rouge, le saumon, coquettement arrangés avec des titres «ffriolants, pour tenter la main dédaigneuse des directeurs. Et tous dormaient là, rancissant peu à peu, jaunissant îomme des fleurs fanées.

La Barre eut la tentation d'aller à cette fosse

commune littéraire, d'y fouiller, pour voir si son mort s'y trouvait. Il n'osa pas. La crainte d'être surpris l'arrêta. Il resta debout, au milieu du cabinet, regardant autour de lui.

Sur la cheminée, dans des cadres de peluche, s'étalaient les portraits des étoiles de la troupe lie Rombaud : Clémence Villa, en robe décolletée, montrant ses adorables épaules, souriant doucement, et fixant dans le vague ses yeux aux regards étranges; madame Bréval, avec ses bandeaux noirs, sa longue taille osseuse, ses épaules maigres, et ses yeux noirs, aux sourcils charbonnés, qui lui donnaient l'air mauvais; et, délicieuse dans un charmant costume de cheval, Lise Fleuron, tenant en main, d'un air coquet, sa cravache, et laissant voir, au bas de sa robe un peu relevée, son petit pied chaussé d'une botte plissée à la cheville. Elles étaient là, rayonnantes toutes les trois, comme des reines, ces favorites du public, qui, prêtant à une pièce l'appui de leur talent, devaient en assurer le succès, Clémence Villa, par sa verve fringante et hardie, Bréval, par la vigueur puissante de son jeu à la fois tragique et comique, Lise Fleuron, par la grâce tendre et rêveuse de son tempérament d'amoureuse.

Et, dans sa mémoire, La Barre repassait les scènes de son œuvre oii le talent de ces femmes serait en pleine lumière. H voyait Bréval et Clémence Villa, jOuant la terrible scène de l'aveu, au troisième acte, et la grande artiste foudroyant sa jeune camarade de ses imprécations maternelles. Qu'elles seraient belles, et

quelle puissance ne donneraient-elles pas à sa pensée l Puis, c'était Lise Fleuron dans la scène d'amour... Avec de telles interprètes c'était le triomphe certain.

Mais les obtiendrait-il? Sa pièce serait-elle seulement reçue? Et, reçue, ne la ferait-on pas jouer par des doublures? Le premier ouvrage d'un jeune homme, n'était-ce point fait pour être représenté pendant la canicule? Et, à cette époque-là, la tête de troupe était en congé, aux bains de mer, aux eaux, à la campagne. Il y avait cependant de belles choses dans cette pièce. Et penser qu'il dépendait du caprice d'un homme qu'elle vît enfin le jour de la rampe, et se déroulât, pimpante et dramatique, sous les yeux d'un public enfiévré, ou bien qu'elle allât, dans l'obscurité du tiroir, rejoindre ses aînées, rebutées et vouées à l'oubli! La Barre étouffa un soupir, et le souvenir des années écoulées lui revint, triste et sombre, à l'esprit.

Elle n'avait point été heureuse ni facile jusqu'ici, la vie de l'écrivain. Fils d'un chirurgien-major de régiment, son enfance s'était passée danslfts changements de garnison. 11 avait successivement parcouru presque toute la France et l'Algérie. Jamais il n'était resté plus de deux hivers sous le même climat, tantôt dans les âpres et fraîches montagnes de l'Isère, tantôt dans les chaudes Pyrénées, tantôt sous le ciel pluvieux de la Bretagne, tantôt dans la grasse et fertile Touraine. Il avait vu la neige jusqu'à la fin de février dans le Nord, et, à la même date, les orangers en fleurs dans le Midi. Dans le lointain de ses souvenirs, il y avait

ti LES BATAILLES DE L\ VIE

un ciel éternenement bleu et ud pays brûlant, aux maisons blanches, sous des grands arbres échevelés, qui devait être Oran. Là, un jour, il était âgé de trois ans, on l'avait mis tout en noir : il avait vu son père pleurer, et la douce et tendre femme, qui l'endormait sur ses genoux en lui murmurant des chansons, avait disparu. U en avait gardé au cœur un grand vide et une profonde tristesse. Plus tard, quand il demandait oh elle était à la bonne, qui l'avait remplacée auprès de lui, celle-ci lui disait laconiquement : Elle est au ciel. Et, dans son imagination d'enfant, il se la figurait avec de grandes ailes blanches, comme les anges peints sur les images du livre de messe qu'on lui prêtait pour le faire rester tranquille.

L'été suivant, il avait fallu encore plier bagages. La veille du départ, son père l'avait pris par la main, et ils étaient allés tous deux, sur une colline couverte de myrtes et de grenadiers, dans un cimetière riant d'oîi l'on voyait la mer. Là, le major l'avait fait agenouiller devant une pierre toute neuve, et lui avait dit de réciter sa prière. Et il se rappelait que, pendant que, à haute voix, il prononçait les saintes paroles, de grosses larmes coulaient sur la joue de son père, et traçaient un sillon brillant de ses yeux à ses moustaches. Puis ils s'étaient relevés, et le major était resté immobile, longtemps, à la même place, comme s'il ne pouvait s'en détacher. Et lui, inconscient, trouvant l'attente longue, il s'était mis à jouer avec les fleurs qui poussaient autour des tombes, jusqu'à ce que son père, l'appelant, lui eût dit : Nous allons

partir, Claude; dis : adieu. Et là, dans le silence de ce lieu funèbre, de sa voix d'innocent, il avait répété ; .•(dieu I

Lentement, ils étaient redescendus, tous les deux, sans parler. Le lendemain, ils avaient pris le bateau et traversé la mer pour aller à Marseille, et, de là, s'étaient rendus à Lyon. L'humeur du médecin-major avait, à partir de cette époque, complètement changé. Cet homme, qui avait gardé si longtemps l'apparence de la jeunesse, vieillit en quelques mois et parut soudainement son âge. Resté seul avec un enfant, enfermé dans la monotonie d'une existence médiocre, il devint taciturne. Il passait des soirées entières sans prononcer une parole, lisant, assis au fond d'un grand fauteuil en tapisserie, qui avait fait à sa suite des milliers de kilomètres, et qu'il appelait le Voltaire du tour de France.

Lorsque Claude eut huit ans, le major obtint pour lui une bourse au lycée de Versailles, et luimême étant en garnison à Montpellier, le porc et le fils commencèrent à vivre loin l'un de l'autre. Pendant sept ans, Claude resta enfermé entre les quatre murs du lycée. Son père trouvait d'excelentes raisons pour ne pas le faire sortir aux vacances. Il n'était pas installé de façon à loger son fils. Du bien les grandes manœuvres le retenaient loin de îhez lui, ou bien il changeait encore de garnison, et Hait dans ses préparatifs de départ. L'enfant subit jette captivité sans se plaindre. Il travailla courageusement, devint un élève remarquable, et se fit aimer

de ses maîtres. Il s'habitua à considérer le lycée comme sa véritable maison, et ceux qui l'entouraient comme sa seule famille.

Cependant il venait d'avoir quinze ans, lorsque, le major ayant été envoyé en garnison à Évreux, Claude apprit avec bonheur qu'il allait enûn revoir son père. Il dut passer le congé de Pâques auprès de lai. L'imagination très vive de l'enfant s'était tracé tout un tableau de cette première réunion, après une si longue séparation. Claude croyait retrouver son père tel qu'il l'avait vu le jour où celui-ci l'avait conduit à Versailles. Des années écoulées il ne tenait aucun compte. Il ne songeait pas qu'elles avaient dû peser lourdement sur la tête du major. Il n'avait pas remarqué les changements successifs qui s'étaient accomplis dans sa propre personne.

Une heure avant d'arriver à Évreux, dans le compartiment de seconde qui l'emportait, il s'excitait à la tendresse, il se rappelait ses plus doux souvenirs d'enfance, et oubliait ses sept années de réclusion universitaire.. Toutes ses tristesses s'étaient envolées, et il ne trouvait plus, au fond de lui, que de la joie. Quand la locomotive siffla, pour annoncer l'arrivée en gare, un tremblement d'émotion le saisit, et, la tête à la portière, il jeta un regard avide sur le* quai de débarquement. Dans la foule des voyageurs, qui s^empressaient pour monter, il chercha vainement le visage que sa mémoire lui mettait devant les yeux. Il n'en aperçut aucun qui lui ressemblât. Il s'élança hors de son compartiment en se disant: Il doit m'attendra

à la sortie. Il courut le long du quai avec agitation. Il allait donner son billet et sortir, lorsqu'une main se posa sur son épaule. Il se retourna vivement, et vit devant lui un grand vieillard à la barbe blanche, qu'il regarda avec trouble, ayant peur qu'il ne fûtchargé de lui apprendre quelque mauvaise nouvelle.

— N'êtes-vous pas Claude La Barre? demanda le vieiUard, d'une voix qui éveilla dans le cœur de l'enfant un écho endormi.

— Oui, monsieur, dit-il, anxieux, craignant de se tromper, et avide de savoir.

Le vieillard tendit les bras en disant: Je suis ton père. Et Claude, plein de stupeur, tombant du haut de ses rêves et de ses espérances, se laissa embrasser par ce père, qu'il n'avait pas reconnu, et par lequel il était abordé comme un étranger.

Si le major était changé au physique, il l'était aussi au moral. Son caractère sombre éiait devenu atrabilaire. Sa tristesse avait tourné à l'aigreur. Mécontent des autres et de lui-même, il ne cessait de se plaindre et de déblatérer. Tous ses camarades lui avaient passé sur le dos et avaient eu de l'avancement. Il restait fixé au même grade et s'en prenait de cette injustice à ses chefs, à la politique, à Dieu et au diable. Cependant il y avait, pour expliquer l'arrêt qu'il subissait dans sa carrière, une raison qu'il ne s'avouait pas à lui-même, et que Claude découvrit avec horreur.

Un soir que son père l'avait envoyé au petit théâtre de la ville, où une troupe de passage jouait la Belle Hélène^ la représentation s'étant terminée de bonne

heure, Claude, en rentrant, vit de la lumière dans la chambre du major. Il voulutlui dire bonsoir. H frappa, et n'obtint pas de réponse. Inquiet, il ouvrit et trouva son père, au fond du vieux Voltaire du tour de France, sans voix et sans regard, plongé dans un engourdiss^jment de brute, une bouteille de rhum vide auprès de lui. Terrifié, l'enfant sortit et n'osa jamais faire la moindre allusion à sa navrante découverte. Mais il comprit certains propos qui étaient venus jusqu'à ses oreilles, quand il passait avec son père auprès des ofQciers du régiment. Il remarqua le tremblement de S'is mains, qui rendait ses ordonnances si illisibles qu'on les rapportait souvent pour les lui faire expliquer, les pharmaciens du régiment ayant déjà été exposés à administrer des grammes, pour des grains, à de pauvres troupiers qui avaient failli en mourir. S'il n'était pas arrivé au major d'être appelé la nuit pour des cas urgents, nul ne se serait aperçu de son vice, car il s'y livrait solitairement, et jamais on ne le voyait au café. Dans la tristesse de son intérieur vide, livré à lui-même, sans femme, n'aimant pas le jeu, fuyant la société de ses camarades, il avait roulé, sans pouvoir se retenir, sur la pente fatale.

L'enfant consterné ne jugea pas son père : il le plaignit. Avec une intelligence précoce des choses de la vie, il comprit les navrantes douleurs qui avaient conduit ce désespéré à se fuir lui-même dans l'ivresse. Seulement l'aflection qu'il éprouvait pour son père se mélangea d'une sorte de terreur. Claude craignit de

retrouver, de nouveau, le major inerte et la face congestionnée, au coin de sa cheminée. Et, autant qu'il lui fut possible, il se tint à l'écart.

L'appartement de son père donnait de plain-pied sur un jardinet traversé par quatre petites allées bordées de buis. Deux des quatre carrés formés par ces allées, ceux du fond, étaient consacrés à la culture des légumes, et les deux autres, ceux qui s'étendaient devant les fenêtres, à la culture des fleurs. Autour du puits, à haute margelle surmontée d'un arceau de fer, auquel était fixée la poulie qui servait à descendre et à remonter les seaux, poussaient, droits sur leurs tiges minces, des soleils jaunes, élargissant leurs pétales éclatants en forme d'auréole. Une plate-bande de violettes, courant tout le long de la façade, échauffée par la température très élevée qui régnait dans ce coin, clos de tous côtés par les murs des maisons, répandait des senteurs délicieuses.

Claude aimait à s'asseoir sur l'appui de la fenêtre de la salle à manger, et restait des heures, engourdi, par la tiédeur de l'air, à lire et à rêver. C'étaient ses moments heureux. La fille de la voisine, une enfant de sept ou huit ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus et au teint rosé, jouait, chaque après-midi, dans le sable du jardin. Et Claude la suivait des yeux, écoutant son gentil bavardage, n'osant pas lui parler, et pris cependant d'une tendresse instinctive pour cette petite, qui était la gaîté de ce coin silencieux. Une convention tacite avait séparé le jardinet en deux zones ; l'une réservée au major, etlautre à la voisine. Quel-

quefois l'enfant, entraînée parle jeu, et chantant de sa voix claire, dépassait la limite. Alors sa mère, une femme au visage triste, qui cousait sans trêve près de la fenêtre, criait: Lise, oû-vas tu? Et la petite repassait vivement la frontière, en jetant sur Claude un regard effrayé, comme si elle s'attendait à de graves reproches.

Lui n'osait rien dire, même pas une parole obligéante, et, pour ne point gêner les ébats de l'enfant, il se retirait dans l'intérieur sombre de l'appartement. Un jour, cependant, il se hasarda à répondre à la voisine : Laissez-la, madame, ça ne fait rien I Et, pour appuyer ses paroles d'une démonstration, il enjamba la fenêtre et descendit dans le jardin. Lise, arrêtée dans sa course, le regardait faire avec surprise. Sa mère inclina poliment la tête, dit : Merci, monsieur, et continua son travail.

L'enfant, derrière Claude, qui se promenait dans les allées, suivit à petits pas, de loin. Et, voyant le jeune garçon lui sourire, s'enhardit à marcher auprès de lui. Elle était charmante, avec sa robe de laine grise, ses cheveux blonds nattés sur le dos en une seule tresse, et son teint d'une blancheur transparente. Elle fît à Claude les honneurs de son domaine, et, à la fin de la journée, ils étaient bons amis. Le lendemain, la partie recommença. Claude seul, livré à lui-même, se mit à la portée de sa naïve compagne. Il y avait, adossée au mur du fond, une étroite cabane, dont la porte était toujours mystérieusement fermée. Jamais Lise n'avait osé en pousser le loquet. Il lui semblait que,der-

rière cette porte, de terribles choses devaient être cachées. Elle fit part à Claude de ses vagues terreurs. Lui, moins prompt à s'émouvoir, alla résolument à la cabane et, malgré les suppUcations de Lise, il ouvrit la porte. Les terribles choses étaient de vieilles chaises, des pots de fleurs cassés, une bêche, un râteau, et un arrosoir, dans lequel trempaient des brins d'osier pour lier les salades. Les enfants se mirent à jardiner.

Le temps des vacances se passa ainsi, et, un soir, Claude, avec un serrement de cœur, dutannoncer à sa petite camarade qu'il partait le lendemain pour Versailles, et lui taire ses adieux. Le soleil se couchait, jetant sur les toits de la ville ses rayons enflammés, une fraîcheur exquise tombait avec le soir, et l'ombre envahissait déjà le jardin. Les deux enfants se regardaient sans parler. Lise, entre ses doigts, tournait une tige de buis qu'elle avait ramassée. La lueur rouge du ciel embrasé éclairait ses cheveux blonds et faisait étinceler ses yeux.

— Est-ce que vous reviendrez? dit-elle enfin.

— Je l'espère, répondit Claude, dont la voix devint tremblante. !Si mon père reste à Évreux...

— Et s'il n'y reste pas ?

Il se tut. La petite lui prit la main :

— Alors nous ne vous reverrions plus?

Il secoua la tête, très ému, et sentant en lui un grand déchirement. Car il savait bien que le major ne restait jamais longtemps dans la même garnison, et tout lui disait qu'il voyait Lise pour la dernière fois. Puis, saisi d'un désespoir dont il ne put contenir l'explosion :

Il)

— Adieu, Lise, cria-t-il, le visage inondé de larmes, quoi qu'il arrive, je ne t'oublierai jamais.

Et, sautant par-dessus l'appui de la fenêtre, il courut s'enfermer dans sa chambre, se coucha sur son lit, et, la tête enfoncée dans son oreiller, pleura amèrement. Séparé de cette enfant, il lui sembla qu'il allait être seul sur la terre. Il avait vu en elle, gracieuse et jolie, une petite femme. Et lui, déjà grand garçon, presque un homme, il avait, dans son cœur troublé, senti naître un naif et chaste amour. Il partit, emportant d'Évreux un souvenir à la fois amer et doux. Jamais l'image de l'enfant, qui avait fait sur lui cette impression première si profonde, ne devait s'effacer de sa mémoire. Et pourtant il avait eu raison en pressentant qu'il ne reviendrait pas à Évreux. L'année suivante, le major fut envoyé à Lille, et Claude continua ses études, loin de ce père dont il tremblait maintenant de se rapprocher.

Plusieurs années se passèrent, et Claude arriva brillamment àla fin de ses études. Tant que la bourse qu'on lui accordait avait assuré son existence matérielle, tout avait bien été. Mais lorsque, ayant obtenu ses deux diplômes de bachelier, il lui fallut avoir recours à son père et lui demander son avis sur la carrière à suivre, les difficultés commencèrent. Le major ne concevait pas une profession plus brillante que celle de médecin. Fruit sec, ayant dû se rabattre sur la médecine militaire, il rêvait pour Claude tous les succès qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même. Il le

voyait agrégé et médecin des hôpitaux, conquérant h la fois la richesse et la célébrité. Il s'en ouvrit à son fils, et lui montra tous les avantages de la carrière. Malheureusement Claude en connaissait trop bien tous les inconvénients. Il m.esura son avenir sur celui de son père, il se rappela le roulement continuel de sa vie d'enfant de garnison en garnison, et lous les accents provinciaux se battant, confondus dans sa mémoire, le parler lent des provinces du Nord, le parler rude des montagnes de l'Est, et le parler chaulant des plaines du Midi. Il revit Oran, la colline verte, et son cimetière silencieux regardant la mer, et la pierre blanche qui était si loin de lui. Il ne voulut pas être exposé à semer ses souvenirs joyeux ou tristes aux quatre coins du pays. Et, très respectueusement, il fît part à son père de ses résolutions. Il se heurta à une volonté fermement arrêtée. Il essaya de discuter, et déchaîna sur lui des colères terribles. Avec un entêtement de monomane, le major ne voulut entendre à rien. Dans son cerveau, ravagé par l'alcool, l'idée de faire de Claude un médecin s'était logée immuable. Il était prêt à faire, sur sa maigre solde, des sacrifices pour son fils, s'il obtenait de lui une obéissance absolue. Il était décidé à l'abandonner à lui-même, s'il le trouvait rebelle. Claude obéit. Il songeait à se présenter à l'École normale: il renonça au concours, et entra à l'École de médecine.

Cependant une irrésistible vocation l'entraînait vers les lettres. Vivant misérablement dans une petite chambre au cinquième étage rue des Quatre-Vents, il

i>4- LES BATAILLES DE LA VIE

économisait sur son chauffage et sur sa nourriture pour aller au théâtre et pour acheter des livres. La serviette de cuir sous le bras, revenant du cours, il passait par les galeries de TOdéon, et restait, des heures, à lire le roman nouveau, dont le commis complaisant lui laissait tourner les pages à la devanture de la boutique. En hiver, l'onglée lui rougissait le bout des doigts, et il piétinait sur place pour se réchauffer les pieds, sans pouvoir s'arracher à son plaisir. Et quand la nuit tombait et qu'il ne pouvait plus lire, il rentrait chez lui, la cervelle hantée par les galants héros et les tendres héroïnes. Il lui venait à Tesprit des scènes de drames et des péripéties de romans. Il les rêvait longuement, ne s'apercevant pas de la fuite des heures. Mais il n'écrivait point. Il avait promis à son père de faire ses études de médecine. Il les faisait, et rien d'autre. Il eût agi malhonnêtement si, acceptant les sacrifices du major, il avait visé un but différent de celui qui lui avait été fixé.

Quand il eut vingt ans, au mois d'avril 1870, il tira au sort, et, par grande chance, prit un bon numéro. Cependant un bouleversement se préparait, qui allait changer complètement sa vie. La guerre éclata comme un coup de foudre. Claude vit Paris se lever tout entier dans un élan d'enthousiasme patriotique. Il apprit en même temps le départ du major pour Metz. Le mouvement des troupes fut si soudain que le jeune homme ne put aller dire adieu à son père. 11 reçut de lui une lettre laconique, accompagnée d'un peu •d'argent. Et, iiicorpoi'c dans la mobile, il fut envoyé

lui-même au camp de Ghâlons. A partir de cet instant il ne reçut plus de nouvelles du major.

Pendant les cinq mois de siège, il souffrit beaucoup, physiquement et moralement. 11 se sentait complètement seul. Une voix secrète lui disait qu'il ne revorraitplus son père. Et, pendant les nuits de tranchée, ayant devant lui la plaine, blanche de givre sous la clarté froide de la lune, il pensait àTexistence si triste qu'avait menée ce pauvre homme, et le plaignait profondément. La fin du siège vint. Paris rouvrit ses portes, et les lettres arrivèrent pour tout le monde, excepté pour Claude. Le jeune homme s'informa au ministère. Tout y était dans un désordre aflreux, et on ne put lui donner aucun renseignement. Il s'adressa au régiment. Sur les contrôles, le major avait été porté disparu. Depuis la rentrée de l'armée dans Metz, à la suite de la bataille de Saint-Privat, on ne l'avait pas revu. Sans doute, victime du devoir, il avait été tué derrière quelque haie, en secourant les blessés sous le feu.

Claude reçut cette communication avec une douleur morne. Il s'attendait à un malheur. Mais la certitude qu'il était accompli l'écrasa. Il s'enferma pour pleurer et pour réfléchir. Il entendit son père lui parler, avec ardeur, de la gloire et de la fortune. Hélas! ce pauvre homme avait été, lui, voué à l'obscurité jusque dans la mort. On ne savait même pas où il avait été frappé. Un coin de terre banal lui servait de tombe. Puis, subitement, par un retour de sa vive imagination, Claude revit la chambre d'Évreux et le

vieux Voltaire en tapisserie clans lequel le major, la face congestionnée, les yeux éteints, cuvait son ivresse solitaire. Et, avec un grand frissonnement, il pensa qu'il valait mieux pour lui dormir sous la terre ensanglantée, tombé utilement et glorieusement en soldat. Cette impression consolante efFaça l'autre si pénible, et il ne garda de son père qu'un souvenir apaisé et rasséréné.

Resté libre et maître de ses actions, Claude se demanda s'il allait continuer ses études. Il se sentit définitivement une répulsion si absolue pour la médecine que, sans savoir comment il se tirerait d'affaire la plume à la main, il résolut de faire de la littérature. Il avait alors vingt-deux ans, et peu d'argent. La liquidation de la succession de son père avait produit quelques centaines de francs dont il vit rapidement la fin, et alors il se trouva aux prises avec le besoin. Il avait repris sa petite chambre de la rue des Quatre- Vents et passait ses journées dans les bibliothèques, à lire et à prendre des notes. Il dépouilla ainsi, pour son instruction, toutes les richesses philosophiques du dix-septième et du dix-huitième siècle. Il s'assimila les mémoires historiques, il étudia le théâtre depuis sa naissance, avec les grands maîtres classiques, jusqu'à son épanouissement, avec les grands écrivains contemporains. Il lut tous les romanciers, et fit de l'œuvre de Balzac son bréviair'e.

Pour vivre, il écrivait des notices destinées aux encyclopédies. Il parvenait à faire passer, de temps en temps, des articles dans les journaux. Souvent il

n'était pas payé. De pli s, il avait une passion : il collectionnait des gravures. Dans ses longues courses à travers Paris, il se plr.isait à fouiller les cartonniers, à la porte des bouquinistes et des marchands de bric, à-brac. Il était arrivé ainsi à posséder quelques pièces d'une véritable valeur. Il les regardait, les tournait, les flairait, se grisait de l'odeur du vieux papier, et se délectait de la vue d'une jolie scène de Moreau ou de Debucourt.

Par malheur, il fit une chute dans la rue, un jour de verglas, et se blessa à la jambe. Soigné par un ancien camarade de l'École de médecine, il re^ta un mois étendu, sans pouvoir bouger. Pour la première fois de sa vie, il s'endetta. Et, dès lors, pris d'une rage de rembourser, il s'imposa les plus dures privations. 11 donna des répétitions et fit, la nuit, des catalogues pour les libraires. Il avait des échéances mensuelles, et, plutôt que d'y manquer. Userait mort de taim devant le tiroir qui contenait son argent. Un jour de détresse suprême, errant dans le jardin du Luxembourg, l'estomac exaspéré, il vit un vieillard qui jetait du pain aux oiseaux. Les miettes tombaient abondantes, au pied de la balustrade de fer qui entoure les parterres. A l'affût, comme un loup affamé, Claude attendit que cet homme fût parti, et alors, effarouchant les oiseaux, il mangea le pain qui leur était destiné. Puis, pris de honte, il se sauva comme un voleur.

Il commençait cependant à se faire une petite réputation au quartier latin. Entraîné quelquefois au café Médicis, ils'-était laissé aller, dans le salon du fond, à

réciter des vers de lui avec une chaleur de diction, une expression passionnée, qui avaient saisi ses auditeurs. Dans ces moments-là son front rayonnait, ses yeux semblaient fixer un être invisible, et sa voix chaude avait des vibrations qui allaient au cœur. Un iour, un romancier déjà célèbre, et qui avait des retours vers la bohème native, eut l'occasion d'entendre Claude lire une de ses pièces. Il resta muet, comme sous le coup de l'émotion éprouvée, puis, ne pouvant cacher son impression :

— Comme c'est arrangé, s'écria-t-il, et comme c'est dit ! Ce gaillard-là a le génie du théâtre l II faut que nous fassions quelque chose ensemble l

Et il prit rendez-vous avec Claude. Le romancier devait tirer, d'un de ses ouvrages, un drame pour l'Ambigu, en collaboration avec ce qu'en langage de théâtre on appelle un « charpentier ». Mais ni lui ni le « charpentier » ne pouvaient venir à bout d'établir la carcasse de la pièce, et ils étaient près tous deux d'y renoncer. La Barre, mis en possession de tous les matériaux, en un mois, avec l'admirable ardeur de la première fièvre dramatique, écrivit les cinq actes, et los porta au romancier. Celui-ci poussa des cris d'enthousiasme, déclara que le drame était un chefd'œuvre, et fit au jeune homme les plus admirables promesses. L'hiver suivant, la pièce fut jouée avec un immense succès, sans qu'il fût le moins du monde question de la collaboration de La Barre. Claude, indigné, alla se plaindre à l'homme célèbre : celui-ci rendit responsable de cette éviction son collaborateur.

LISE FLtURON 50

D'ailleurs il était mauvais de mettre trois noms sur ratliche. Et c'était au plus jeune à se sacrifier. Quant aux droits, on verrait à en faire un partage équitable. La Barre, berné, ne voulut pas se révéler au public par un débat, dans lequel, le romancier le lui avait fait entendre, la presse ne prendrait pas le parti d'un inconnu. 11 se résigna, et, encouragé par le succès de cette pièce dont le retentissement avait été considérable, il se remit au travail.

Mais les théâtres, il en fit la dure expérience, restent opiniâtrement fermés aux débutants. Il connut les longues attentes dans les antichambres, les réceptions debout dans le cabinet des secrétaires, et les réponses invariables : La pièce ne convient pas au cadre de notre scène. Le dialogue est trop comique, dans les théâtres de drame, et trop dramatique, dans les théâtres de comédie. 11 subit tous les effets de l'aversioa profonde que ressentent les directeurs pour les auteurs nouveaux. 11 acquit la conviction que le rêve de ces entrepreneurs de plaisir serait de jouer toujours la même pièce, signée du même nom, et sous des litres différents.

Rien ne le rebuta, cependant. Et il continua intrépidement à produire, ayant au fond de lui-même la certitude, qu'il finirait par mettre le pied à Fétrier. 11 se crut un jour tiré d'affaire. Le théâtre Cluny reçut une pièce de lui et la monta. C'était une comédie moderne en trois actes, pastiche adroit, dans lequel rien de personnel n'attirait l'attention. L'ouvrage, répété à la diable par une troupe d'acteurs

recrutés au hasard, mal vêtus, misérables, si maigres, qu'il se demanda plusieurs fois, pendant les répétitions, s'il ne ferait pas bien d'arriver au théâtre, avec un pain de quatre livres sous chaque bras, réussit le premier soir, valut à Claude des comptes rendus élogieux, mais ne fit pas un sou. Le directeur éphémère, qui avait monté la pièce, disparut avec elle. Le silence se fit sur cette tentative stérile, et La Barre retomba au fond de son obscurité.

Seul, sans parents, sans amis, il eut des moments d'affreux découragement. Il sentit le fardeau, qu'il persistait à porter, trop lourd pour ses épaules. Il se dit avec amertume qu'il n'était et ne serait jamais qu'un raté. Il en vint à penser que, peut-être, il avait eu tort de ne pas obéir à son père et que l'avortement de sa carrière était la vengeance posthume du major. S'il avait suivi ses ordres, il serait médecin depuis cinq ans, et, si l'existence à Paris lui avait paru trop difficile, il serait allé en province. Là, dans un bourg tranquille, il aurait trouvé quelque maisonnette blanche, au toit de tuiles, avec un petit jardin verdoyant, où il aurait pu vivre dans la douceur de l'avenir assuré. Il aurait parcouru en cabriolet, au trot d'un cheval paisible, les chemins creux ombragés de haies vertes, conduisant aux fermes, où on l'aurait accueilli avec un bonjour amical. C'était là peut-être le bonheur. Au lieu de cela, il avait à se débattre contre les difficultés sans cesse renaissantes de sa situation, il était en butte aux rebuffades, et, dans Thumiliation toujours croissante de sa vie, il avait pris l'habitude de courber

la tête, comme sous quelque camouflet attendu. Et, pris de colère, il maudissait son art et s'écriait dans le silence de sa chambre : La littérature est le dernier des métiers!

Il s'emportait contre la société entière, qui est idiote et lâche, acceptant les réputations usurpées, les médiocrités triomphantes, les gloires faites à force de réclames et à coups de tam-tam, et se jurait, s'il parvenait jamais à sortir de l'ornière où il croupissait, de prendre de furieuses revanches et démettre le pied sur la tête de ceux qui l'avaient torturé.

Décidé à un dernier effort, Claude se replia sur luimême, et se mit à écrire seul un drame dont il avait l'idée en tête depuis longtemps, /es Viveurs, une sanglante satire dans laquelle il pouvait à son aise épancher ses rancunes. Rombaud venait de prendre la direction du Théâtre Moderne, et les journaux étaient remplis des projets formés par le jeune directeur. 11 prétendait régénérer l'art dramatique, devenu, disait-il, le plus triste des commerces. Il voulait créer des auteurs nouveaux, et assurer des successeurs aux maîtres de la scène contemporaine.

Claude fonda toutes ses espérances d'avenir sur cet audacieux qui arborait fièrement le drapeau de la jeunesse. Il suivit avec intérêt, dans les courriers do théâtre, les engagements qu'il faisait. Chaque pièco nouvelle reçue, et dont il lisait le titre dans le journal, lui causait un serrement de cœur. Il se disait : S'il • en reçoit tant, comment lui ferai-je accepter la mienne ? Il ignorait encore, le naïf Claude, que les trois quarts

des pièces ainsi reçues, dont on donne pompeusement les titres dans les articles de Coulisses, ne sont pas même commencées, et ne seront peut-être jamais finies. L'annonce, dans ces cas-là, est une sorte d'avance que l'auteur se fait faire sur le succès éventuel de son œuvre. Il y a même des auteurs, dont les pièces, an-, noncées avec fracas, n'ont jamais été et ne seront jamais jouées, qui jouissent d'une grande notoriété. Si on les jouait, ils seraient perdus de réputation.

Claude, les Viveurs terminés, se hâta de porter la pièce à Rombaud. Pendant les huit jours qui suivirent le départ de son manuscrit, l'écrivain ne vécut pas. Il fut dévoré par une fièvre intense. Il passa par les alternatives de la plus vive espérance et du plus violent désespoir. Il agita toutes les hypothèses. Rombaud demanderait des changements. Il exigerait une réduction sur le chiffre des droits d'auteur. Il imposerait un collaborateur. Dans le désordre d'esprit où il était, Claude se sentit prêt à tout. Il voulait être joué. Il ferait ce qu'on exigerait : mais que la pièce fût reçue d'abord.

La lettre de Rombaud lui donna un éblouissement. Le vague des termes lui parut décisif : c'était un homme qui ne voulait pas s'engager, avant d'avoir fait ses conventions, mais qui était décidé à prendre la pièce. Il y trouvait des qualités, mais il voulait causer. Eh bien ! on causerait.

On allait causer. Et dans ce luxueux cabinet, aux murs couverts de tableaux de prix, aux tentures lourdes élégamment drapées, Claude, repris de sçs

angoisses, et ayant perdu toute énergie, attendait en pâlissant l'arrivée de l'arbitre de sa destinée, et se demandait : Que va-t-il me dire ?

Alors, en lui-même, il repassa les situations maîtresses de son œuvre, et chercha par quel côté elle avait pu plaire à Rombaud. Et, brusquement, tous les défauts de la pièce lui sautèrent aux yeux, et il n'en vit plus les qualités. Pris d'une terreur affreuse, il eut la certitude que son sujet était faible et que 1( parti qu'il en avait tiré était médiocre. Une sueuifroide perla à son fror* 11 se sentit impuissant, et condamné à l'obscurité. Tous les rêves éclatants faits dans les heures de fièvre s^envolèrent comme une troupe d'oiseaux effarouchés. Et, le cœur serré, les lèvres sèches, les mains tremblantes, le malheureux se jugea irrémédiablement perdu.

ïiC

Une porte sous tenture en s'ouvrant le rappela à lui-même. Et un petit homme sec, à la figure chafouine, éclairée par deux yeux gris très perçants, vêtu avec élégance, entra, le chapeau sur la tête, l'air soucieux, un trousseau de clefs à la main.

— Je vous prie de m'excuser, monsieur, dit-il avec un fort accent méridional; c'est bien malgré moi que je vous ai fait attendre...

La Barre hocha la tête avec mélancolie, ses lèvres se plissèrent, et, d'une voix un peu basse, dans laquelle son émotion mettait un tremblement :

— J'y suis depuis longtemps habitué, monsieur, mais c'est à moi à vous exprimer des regrets : je suis venu, je le crains, de façon un peu inopportune. La hâte, avec laquelle je me suis présenté, a pour cause la bienveillance dont était empreinte votre lettre. J'ai espéré, à tort, peut-être, un honreux résultat, et j'ai été pressé de connaître mon sort.

11 souriait, s'efforçant d'atténuer la timidité su|>pliante de ses paroles. Il était entraîné à se mettre aux pieds de cet homme, et cependant il désirait ne pas paraître s'humilier trop devant lui. Il lui jeta ua regard fait pour attendrir les pierres, et attendit, plein, d'anxiété, le terrible verdict,

Rombaud, assis dans son fauteuil, le menton dans sa main, avait écouté et regardé attentivement le jeune écrivain. Son large front, ses yeux pensifs, sa bouche ironique, le frappèrent. Il ressentit une commotion intérieure ; il eut le pressentiment que celui qui se tenait là, debout devant lui, aurait un jour le public à ses pieds. Superstitieux comme un joueur, il résolut de se l'attacher.dès le premier jour, par les liens de la reconnaissance. Il avait, depuis longtemps, appris à deviner les angoisses du solliciteur torturé par la crainte. II vit les tempes de La Barre humides, ses mains énervées qui ne pouvaient rester en repos. Il voulut que le premier mot, qu'il allait prononcer, restât inoubhable pour l'écrivain, quel que fût plus tard Téclat de sa fortune.

— Vous avez eu grandement raison de venir, dit-il^ et si vous aviez tardé, c'est moi qui serais allé vous chercher. Nous avons à nous mettre d'accord sur la distribution de votre pièce, car je compte la jouer prochainement.

Et, comme La Barre restait muet de saisissement, sans forces contre ce bonheur tant souhaité qui lui arrivait si brusquement :

— Je jouerai la pièce de Gambry jusqu'à la ferme-

tare, car nous fermons cette année... Le lendemain de la réouverture nous lirons les Viveurs. Vous voyez que je compte sur votre drame. C'est sur lui que j'échafaude ma saison d'hiver...

Il aurait pu parler longtemps ainsi : La Barre ne Tenlendait plus. Les paroles de Rombaud arrivaient à ses oreilles comme un bourdonneraient confus. Cette phrase unique tournait, obstinée et triomphante, dans sa tête: joué prochainement! Et dt^vant ses yeux éblouis, comfue dans un mirage, il voyait, souriants ou terribles, les personnages de sa pièce. Ils avaient maintenantle visage et la taille de leurs interprètes, et, subitement devenus vivants, ils passaient, le saluant d'un amical sourire. Une main, en se posant sur son épaule, l'arracha à son rêve. Il vit Rumbaud debout devant lui.

— Je vous demande pardon, monsi< ur, répondit La Barre nnivement, mais je viens d't-prouver une si grande joie que, vous le voyez, j'iMi ai été un peu étourdi. Je ne m'attendais pas à un n^sultat aussi prompt, sachant combien vous avez de pièces dans le théâtre.

Rombaud se mit à rire.

— On a toujours beaucoup de pièct^s dans un théâtre... Le tout est d'en avoir une I onne. J'en ai, de tous les genres, des pièces, continuri-L-ii,endé>ignant du geste les manuscrits empilés sur son bureau, signées de noms connus...

Et sur ce mot : connus, sa voix s'enfla, pleine d'im portance.

LlShl FLEURON 67

— De bonnes pièces, parbleu, faites selon la formule. Mais rien d'original, rien de nouveau, rien qui soit de nature à exciter la curiosité du public. Il est terriblement blasé, le public! Il connaît tout, et il faut, pour lui plaire, lui servir des primeurs. Or, votre pièce, avec ses violences de situations^ ses âpretés de style, avec ses qualités et ses défauts enfin, a un montant qui va l'émoustiller. Une pièce très raide, d'un auteur inattendu, car vous n'avez jamais été joué, n'est-ce pas? Quelquefois, dans les petits théâtres; enfin c'est tout un! Vous êtes l'homme qu'il me fallait. Du talent avec cela, ce qui ne gâte pas le tempérament, au contraire... Si vous réussissez cette fois-ci, et que vous ayez seulement cinq bonnes idées de pièces dans le ventre, je veux faire de vous le premier auteur dramatique de Tépoque.

Et, comme La Barre faisait un geste de doute un peu craintif, à cet exposé soudain de l'avenir qui pouvait lui être réservé :

— Les vieux s'en vont, reprit Rombaud, et mes concurrents, les directeurs de Paris, n'ont rien fait depuis dix ans pour leur préparer des successeurs. Ils ont étouffé toute la nouvelle génération littéraire qui ne demandait qu'à produire. Tout ce qui aurait pu faire des pièces fait, à Tbeure qu'il est, du journalisme ou des livres. Le théâtre étant l'apanage exclusif de sept ou huit auteurs cotés et classés, tous les autres écrivains se sont efforcés de se créer des débouchés nouveaux. Il faut bien vivre! Et aujourd'hui il n'y a pas de milieu:

le théâtre ne nourrit pas son homme ou le fait millionnaire. Aussi, voyez comme la librairie augmente, et comme lesjournaux regorgentde rédacteurs! Et tous, romanciers et journalistes, ont du talenU Quelquesuns sont remarquables!.. Comment diable,-vous,avezvous échappé àl'épidémie, et vous êtes-vous entêté à ne faire que du théâtre? Vous devez avoir des goûts d'anachorète, et déjeuner avec un œuf sur le plat et deux sous de fromage de Brie?.. Oui?.. Mais, voilà, tout le monde n'a pas un estomac conformé de cette façonlà. On veut jouir, dans le temps où nous vivons. Et vos jeunes confrères se sont jetés dans les routes de traverse. Vous savez ce que c'est que le théâtre, n'estce pas? Vous avez passé par ces boutiques-là? Lés directeurs ne reçoivent pas d'autres pièces que celles qui ont pour auteur le célèbre Machin, ou l'illustre Chose. Et ces grands maîtres ont fait leur temps... Or, il n'y a personne pour leur succéder... Mes confrères aiment mieux remonter des vieilleries, qui ne doivent pas faire le sou, que déjouer des pièces nouvelles... Par ce procédé, ils ne font pas leurs irais, mais ils ne risquent pas le tour. Et le four est leur cauchemar.. .Tout plutôt que de s'y exposer !... Pas de succès, soit, mais, au moins, pas de tours! Ils vous diront, si vous les interrogez, qu'ils n'ont pas de pièces : c'est un mensonge. Ils en ont. Ils ne veulent pas les jouer: voilà tout. Et pourquoi? Parce qu'ils sont absolument ignorants et incapables de se rendre compte de la valeur d'un ouvrage. Alors ils préfèrent s'abstenir. Et le théâtre se slénhse, peu à peu,

comme un terrain qui a cessé d'être cultivé. Moi, je ne suis pas plus malin qu'eux, mais je ne crains pas de risquer le paquet. Je suis un va de l'avant. Je joue hardiment une pièce quand, d'instinct, je la seas bonne. Je ne m'occupe pas de savoir de qui elle est : je cherche ce qu'il y a dedans. Et j'accueille, de préférence, les jeunes : j'aurai pendant plus de temps l'occasion de faire des affaires avec eux. Je jouerai, voyez-vous, des auteurs nouveaux, sans me laisser rebuter, jusqu'à ce quej'en aie rencontré un, qui soit un homme de premier ordre. Et celui-là m'indemnisera largement de ce que j'aurai dépensé avec les autres? Rombaud s'arrêta, et, regardant profondément- La Barre, il sembla étudier, une fois de plus, les lignes harmonieuses de son front pensif, la carrure puissante de son menton volontaire, et la courbe fine de ses lèvres ironiques. Puis, faisant trêve à sa faconde mcridiona'e :

— Mon cher, dit-il gravement, tâchez d'être cet homme-là, hein? Et faites ma fortune, en même temps que la vôtre!

Il ouvrit la porte matelassée qui donnait sur le corridor, et, faisant sonner ses clefs dans sa main, il passa, causant familièrement avec son nouvel auteur, devant le garçon de bureau qui s'était levé précipitamment, laissant la lecture palpitante de sonjournai à images.

— Ah! dit Rombaud, nous donnons ce soir une petite fête, en l'honneur de la centième de la pièce d'2 Cambry. Voulez-vous me faire le plaisir d'être des

■noires?... Vous ferez ainsi connaissance avec vos futurs interprètes...

La porte du cabinet du secrétaire était entr' ouverte. 11 la poussa, et, faisant passer La Barre devant lui :

— Delessard, reste-t-il des cartes d'invitation pour ce soir? dit Rombaud, en s'asseyant sur le petit canapé qui rendit un soupir métallique...

Le secrétaire fouilla dans son tiroir et en tira une carte, autour de laquelle un peintre en renom avait, d'un crayon alerte, fait courir une farandole de personnages, représentant les artistes de la pièce et, au milieu, dans un double médaillon, Rombaud avec sa figure rusée et gouailleuse, Gambry avec son visage grave et inspiré.

— Pour qui ? demanda Delessard.

— Pour monsieur, dit Rombaud, en désignant La Barre. .

Puis, comme réparant une négligence...

— Mais, d'abord, que je vous présente l'un à l'autre !... M. Julien Delessard, mon secrétaire, une des plumes les plus brillantes de la presse théâtrale... M. Claude La Barre, l'auteur des Viveu7's, le drame que nous allons monter...

Delessard se souleva sur son fauteuil, les deux jeunes gens se saluèrent. Le secrétaire, sans dire un mot, se mit à écrire le nom de Fauteur. Un sourire contraint crispait sa lèvre, et sa plume grinça, comme jalouse, sur le bristol, en traçant les lettres de ce nom inconnu: La Barre — qui pouvait être célèbre demain.

— Voilà, dit Delessard en poudrant son écriture...

Et il tendit à Claude le petit carton, qui était comme le certificat de sa nouvelle puissance.

Rombaud, conduisant toujours La Barre, traversa le couloir, descendit un petit escalier, poussa une porte de fer, et, brusquement, les profondeurs obscures de la scène s'ouvrirent devant eux. Le décor du premier acte était planté. Un silence profond régnait dans cette vaste nef et, tout en haut, au travers du gril de bois, la clarté blanche du jour, tombant du cintre, éclairait les herses et les passerelles. La Barre frappa fortement du pied ce plancher qui désormais allait être son domaine. Il en prit possession. Et, jetant un regard sur la salle qui s'étendait à ses pieds toute noire, il sembla vouloir lui dérober le secret de son. avenir. Mais le gouffre demeura obscur. La Barre en lui-même se dit : Je ferai pénétrer ma pensée jusqu'au fond de cette salle, je réchaufferai, je l'entraînerai, et jelui arracherai ses applaudissements. Je laverrai aussi rayonnante qu'elle est sombre en ce moment, aussi tumultueuse qu'elle est immobile, aussi enthousiaste qu'elle est morne. Et, levant la main, il lui adressa un geste de défi.

Rombaud poussa une autre porte de fer située auprès de la logette du gazier, et ils se trouvèrent dans [e couloir des fauteuils d'orchestre. Gomme dans ujb. souterrain, une lueur éloignée les guidait. Ils arrivèrent à une des deux portes d'entrée en velours rouge qui s'ouvrent de chaque côté du contrôle, et, Rombaud l'ayant tirée, ils sortirent dans le vestibule. Au fond de sa guérite, derrière le grillage d'im guichet, auprès

duquel un sergent de ville, silencieux et inactif, était assis sur un tabouret, la buraliste mettait en ordre sa l'euille de location. Le directeur s'approcha, et, s'accoudanL à la tablette :

— Avons-nous de l'argent ce soir, madame Seigneur? dit-il avec déférence.

— Jusqu'à trois heures ça a été faible, fit, avec une rDO'u'e, la buraliste, petite lémme maigre aux yeux intelligents... Mais, après la Bourse, ça a marché très bien... Les loges et les fauteuils ont donné... Nous avons à cette heure-ci deux mille deux...

Du bout de sa plume, elle parcourut rapidement la feuille.

— Il nous reste six loges... Nous les ferons... Quatre baignoires... C'est moins sûr... Avec les petites places, on dépassera les trois mille...

— Parfait ! Je voudrais les faire encore pendant trente représentations...

— Vous n'y comptez pas? dit madame Seigneur. Ce soir, c'est une centième. Il y a des gens que ça at- ' tire : ils croient qu'on va leur servir autre chose que la viiile... Mais demain nous ferons deux mille cinq, et dans huit jours quinze cents...

ilombaud fit à la burahste un signe de tête approbateur et, prenant le bras de La Barre :

— Vous voyez bien cette petite femme-là, dit-il en désignant madame Seigneur: eh bien, c'est, avec mon omtrôleur, un des employés les plus utiles du théàiro... Elle excelle à faire louer... Là, oti une buraliste ©rdinaire ferait douze cents francs... clic arrive, elle, à

en faire dix-huit.. Pourquoi? Je n'en sais rienl.. C'est une question de couleur de cheveux, de forme de nez, de son de voix. Elle plaîl!.. On vient pour prendre deux fauteuils de balcon : elle place une première loge... Oh! Elle entend joliment ce métier-là!.. Et intelligente des choses du théâtre!.. Après une répétition générale, elle vous dit: Telle scène produira de l'effet... Il y aura à tel endroit un attrapage... C'est un four ou c'est un succès... Et, surtout, ça fera de l'argent, ou ça n'en fera pas ! Et jamais elle ne se trompe ! Elle est précieuse, allez!.. Mettez-vous bien avec elle !

Il était cinq heures, et la circulation augmentait sur le boulevard. Les terrasses des cafés s'emplissaient de consommateurs et, devant le péristyle, les familiers du théâtre, artistes, auteurs, journalistes, commençaient à s'arrêter, flânant et racontant les histoires du jour. Là, quotidiennement, de cinq à six, le monde, les arts, la politique, étaient passés au crible, et chacun apportait son contingent de nouvelles. Rien de ce qui s'était passé dans la ville n'était ignoré. Les rédacteurs des Échos de théâtre entraient un instant, pour prendre l'air de la maison et recueillir Tanecdote piquante ou le racontar à sensation. Rombaud allait, de l'un à l'autre, lançant un mot, faisant une confidence, mais ne négligeant jamais la réclame qui pouvait profiter au Théâtre Moderne.

Il avait présenté La Barre, et ne tarissait pas sur le mérite de sa pièce. Avec sa verve méridionale, il escomptait d'avance les résultats de l'affaire, et, gesticu-

lant, il parciissait remuer à poignées Tor qui allait s'entasser dans sa caisse.

La Barre, transporté dans les sphères célestes, avait complètement perdu le sentiment de son être. Il liii semblait qu'un temps énorme s'était écoulé depuià son arrivée. Il avait traversé, d'un seul élan, tout ce théâtre dans lequel il était maître, et qui n'avait plus ni barrières, ni défenses, ni secrets pour lui. Le directeur , être mystérieusement redouté, qu'il tremblait d'aborder, était maintenant son ami, son camarade, le prenant à partie, et disant, avec un sourire bienveillant : N'est-ce pas, La Barre? Et lui, se laissant aller à l'entraînement, tranchait carrément, donnant son opinion, en homme sûr de son mérite, et qui se sent appelé à tenir son rang dans ce monde des arts, oîi, en une soirée, d'inconnu et de dédaigné, on devient admiré et illustre. Un bonheur complet, absolu, ravissait le jeune homme : il jouissait de sa situation, il jugeait peu payées, au prix de dix ans de travail et de lutte, les joies secrètes qu'il goûtait.

En longeant le boulevard, les passants, attirés par ce groupe d'hommes, qui occupait le haut des marches de l'entrée, regardaient attentivement, reconnaissant quelques-uns de ceux qui le composaient. Et La Barre était heureux sous ces regards. Ses forces étaient décuplées : il se sentait capable d'eflorts gigantesques, pour rester toujours en vue ainsi, et attirer plus complètement encore la curiosité de la foule. 11 eût voulu entendre les bouches murmurer son Qom, et voir les passants s'arrêter dans leur

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course en disant : Celui-là, c'est l'auteur des Viveia^s, Puis, subitement, il se souvint que, dans ce milieu , il n'était encore qu'un intrus. On lui faisait bonne mine, mais ce n'était qu'une avance sur l'avenir. Il lui restait à prouver qu'il était digne d'être compté au nombre de ceux qu'on regarde. Et le souvenir de sa chute au Théâtre Cluny lui revint. En un instant, il lui sembla que le jour devenait sombre et que le soleil se cachait. Il frémit. Était-il venu jusque-là pour retomber et disparaître? Une voix secrète lui dit que non. Il eut le pressentiment que, cette fois, la destinée avait fini de lui tenir rigueur, et qu'il touchait au but rêvé. Il regarda froidement autour de lui, et se jura de ne pas céder à l'enivrement, de diriger sa barque d'une main ferme et avec des yeux lucides. Car, sous les flots caressants qui, à cette heure , le berçaient voluptueusement, il devinait des récits cachés, mortellement périlleux. Il se dégrisa peu à peu, et commença à prêter , à tout à ce qui l'entourait , une attention extrême, décidé à profiter de tout, dans l'intérêt de la seule chose qui lui parût importante désormais: son avenir.

Il fut, tout d'abord, frappé de l'étrange volupté avec laquelle tous ceux qui l'entouraient disaient du mal de toute chose. En quelques instants, la pièce nouvelle jouée la veille, son auteur et ses interprètes, furent passés au fil de la langue, avec une cruauté sans pareille. Ni grâce ni pitié ! L'intrigue était vieille comme les rues, et le dialogue plat comme les pieds du directeur. L'ingénue venait d'accoucher clandestin

nement d'un enfant, qu'elle faisait passer pour son petit frère, et le jeune premier était en train d'épouser une très vieille femme, retirée, après fortune faite dans la galanterie. Quant à l'auteur, il n'avait pas écrit une seule ligne de la pièce, et c'était sa seule excuse.

— Il fait faire ça dans les prisons, râla le grand Pavilly, le comique, qui venait d'arriver, en montrant son visage bleu^ mal rasé, éclairé par deux petits yeux pétillants d'intelligence...

— Eh bien! Pavilly, ça ne va donc pas, la laryngite?

L'acteur prit un air dolent et, agitant la tête en regardant Rombaud :

— Très fatigué ! On me met à toute sauce. . . Je j oue dans toutes les pièces... Et on ne me donne jamais que des pannes! Avec ça, j'ai mes leçons... Très fatigué!

— Et puis, tu parles... tu parles...

— 11 joue à la scène des rôles de cent cinquante lignes, dit Rombaud- fit à la ville des rôles de dix mille !

— Vois-tu, il faut que tu te décides à entrer à la Comédie-Française. Là tu te reposeras I

L'œil de Pavilly lança un éclair :

— Oui, je pourrais m'y reposer, car ils mourraient à la peine, plutôt que de me laisser jouer... //s savent bien que je les mangerais tous l Mais ils ne m'y laisseront pas entrer!

— J (3 l'espère bien! s'écria Rombaud! D'abord je vous tiens encore pour trois ans, et vous avez cii>

quante mille francs de dédit, vous savez, Pavilly?... Soyez sûr que je vous les ferais payer, à vous ! Ah î maisl...

— Dites donc, mes enfants, connaissez- vous la dernier mot de Bernier? Notre délicieux jeune premier déménage... Son appartement ne lui paraissait plus suffisant... Il a dit : Je viens de louer « une petite hôtel... » Il faut que je sois confortablement installé... Je vis beaucoup chez moi, je suis très « casernierl... »

— Cher angel Et penser qu'il trouve ça, tout seul, sans efforts !

— Je m'attache à sa personne : je vais l'exploiter! Ce garçon est une mine de coq-à-l'âne...

— Ohl En lui, va, il y a plus d'âne que de coq! Au milieu de ce feu croisé, La Barre, étourdi, pensa

que nulle œuvre, nulle personnalité, ne devait échapper à ces railleurs féroces. Ce serait donc son tour demain? Déjà Gretet, journaliste redouté, avait cerné dans un coin Delessard, qui venait de descendre de son cabinet, et l'interrogeait avec curiosité. Il semblait à Claude que les regards du chroniqueur pesaient sur lui. Et, pris d'un soudain malaise, en le voyant sourire dans sa barbe brune, il tendait l'oreille pour tâcher de surprendre quelques bribes de la conversation.

— Bon titre, du reste, ditCretet... Moi, ça m'ennuie, parce que ma grande machine va se trouver retardée.

La Barre frémit. Il se souvint que le journaliste avait une pièce reçue au Théâtre Moderne. Les Viveurs,

par cela même qu'ils obtenaient un tour de faveur, n'allaient-ils pas avoir en lui un adversaire dangereux? Il baissa les yeux et n'osa plus le regarder.

— Tu lui parleras pour la petite, dit encore Gretet à Delessard... Et, s'il est bon enfant, nous pourrons nous arranger...

— Quelle petite ? se demanda La Barre, qui ignorait la passion du journaliste pour Rose Lointier, une des pensionnaires de Rombaud, aussi mauvaise comédienne qu'elle était jolie femme.

— Dites donc, Rombaud, ils vont bien, vos artistes ! dit le docteur Panseron, médecin du théâtre, grand vieillard à figure fine, vêtu avec un élégante recherche. Je viens de rencontrer Trincard dans un coupé de maître... 11 a failli m'écraser, ce gaillard-là!

— Eh! docteur, c'est la Bourse qui nous vaut ça. Les gens de théâtre se sont mis à tripoter, suivant l'exemple des gens du monde... Et maintenant on n'entend plus parler que de reports et de primes dont dix. . . Ils gagnent de l'argent, c'est vrai, mais ça peut ne pas durer. . . Et alors les petits agioteurs sauteront. . .

— Ne m'a-t-on pas dit que de Brives était très engagé en ce moment? demanda mystérieusement le docteur à Rombaud.

— Soyez tranquille, dit le directeur, de Brives est un malin, et quand il sentira le terrain devenir mauvais, il se retirera... Duies'e,je le vois tous les jours, et vous savez que Nuno me tient au courant... Il est un de mes commanditaires...

Un coupé, attelé de deux magnifiques chevaux noirs,

s'arrêlant devant le théâtre, attira l'attention des causeurs. Un valet de pied sauta à bas du siège ai ouvrit la porMère. Une femme descendit.

— Tiens! voilà Clémence Villa, dit Cretet. Quel chic, mes enfants! Nuno commandite bien Rombaud, mais il commandite encore un peu mieux Clémence.

Derrière l'actrice, une femme, portant plusieurs cartons, descendait du coupé.

— Faites le tour, lui cria Clémence, en s'arrêtant. Passez par la rue de Bondy. Vous vous casseriez le cou dans les corridors. Prenez la voiture... Vous allez tout bousculer au milieu des passants...

Puis, d'un pied leste, elle traversa le trottoir et gravit les marches. Coiffée d'un large chapeau de feutre à plumes cavalièrement retroussé, vêtue d'une longue pelisse de drap loutre passementée de soie et doublée de peluche ieu, le teint animé, les yeux brillants sous les frisons noirs de ses cheveux, elle était adorablement jolie. Elle jeta sur La Barre, qu^elle ne connaissait pas, et qui s'effaçait, troublé et rougissant, un coup d'oeil qui parcourut le jeune homme de la tête aux pieds, comme si elle eût voulu l'évaluer. Puis, se tournant du côté de Rombaud, qui lui tendait la main :

— Je viens de chez ma couturière, et j'apporte une robe neuve pour l'acte du bal. .. Voilà comme je suis 1 J'espère bien que tu vas jouer la pièce encore cinquante fois... pour que je rattrape ça avec mes feux !

Puis, tout au courriériste, auquel elle tendit sajoue

avec un sourire qui fit étinceler ses dents, comme des perles :

— Bonjour, mon petit Gretet... Vous allez bien?... Mon Dieu ! que vous avez raconté une histoire drôle dans votre courrier de ce matin! C'était joliment troussé.^. ,

Et, l'entraînant à trois pas, gesticulant, et la bouche contre l'oreille :

— Dites donc, soignez-moi la description de ma Tobe ! Ça fera plaisir à Félix. Vous savez comme il est gentil?.. Et un chef-d'œuvre, mon cher, vous verrez !

— Oui, mon bichon, soyez tranquille ! dit Cretet... Ah çà, êtes-vous de la pièce nouvelle?

— Quelle pièce nouvelle? demanda Clémence, dont, subitement, le visage devint dur et mauvais et la voix âpre et coupante.

— Eh bien? Mais la pièce qui va succéder à la Duchesse, le drame que Rombaud vient de recevoir : les F/veMrs. Très remarquable, à ce qu'il paraît! Comment! vous ne savez pas ça?

Clémence n'écoutait plus le journaliste: elle venait de fondre sur Rombaud, et, le prenant par le bras, elle l'avait conduit dans un angle du contrôle, et là, le tenant comme dans un confessionnal :

— Eh bien 1 Qu'est-ce que c'est que cette histoirelà? Tu montes une pièce nouvelle?...

Rombaud fit un haut-le-corps, et, l'air très contrarier.

— Qui est-ce qui t'a dit ça?

— Cretet, à l'instant.

— Satané bavard !

— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit toi-même?

— C'est fait d'aujourd'hui seulement !

La jeune femme secoua la tête et, regardant fixement Rombaud :

— Oh! tu sais, pas de finasseries avec moi: je te connais depuis longtemps... Tout ça cache quelque traîtrise... Est-ce que je joue dans ta pièce?

— Parbleu ! dit Rombaud, d'un air aimable. Est-ce qu'on peut monter ici une pièce sans toi?

— Oui, mais tout dépend du rôle qu'on me donne... J'en ai assez, de faire les repoussoirs de mademoiselle Fleuron 1 Elle personnifie tout le temps les anges, et moi les monstres..'. Ça m'ennuie, à la fin! Je suis aussi sympathique qu'elle, aussi jolie qu'elle, aussi jeune qu'elle...

— Hum ! hum ! fit Rombaud, qui ne put dissimuler un sourire.

— Imbécile ! A deux ou trois ans près ! Est-ce que ça compte, à la scène? J'ai autant de talent qu'elle !

— Une autre nature de talent! interrompit Rombaud. Tout aussi charmant, tout aussi utile, mais difl'érent... Et c'est fort heureux! Qu'est-ce que je deviendrais, si tous mes artistes avaient la même nature?

— Oui, je la connais, celle-là ! s'écria l'actrice... Tu me flattes : tu vas encore vouloir me faire jouer un troisième rôle !

— Il est superbe 1

— Rombaud ! dit Clémence, qui devint pâle, et dont les paroles sifflèrent entre ses dents serrées. Prends garde 1 Je la hais, ta Fleuron!... Je sais bien pourquoi tu la pousses, à mon détriment. Tu espères qu'elle te rendra ça en gentillesses... Eh bien! tu te mets le doigt dans l'œil, mon garçon... Elle est avec de Brives, la chaste Lise!...

— C'est faux ! dit vivement Rombaud.

— Si ce n'est pas encore fait, c'est bien près de se faire... Oh ! mais elle me le paiera!... Mes rôles et mes amants? C'est un peu trop ! Je ne sais pas ce que je lui ferai, à cette drogue-là!

Ces paroles furent prononcées avec une telle rage que Rombaud resta tout saisi. Il savait combien Clémence jalousait Lise. Mais il entendit résonner une menace de meurtre dans l'accent furieux de la comédienne, dont les lèvres blêmirent et tremblèrent. Il la devina capable de tout. Il se fît très doux et très paternel :

— Tu n'es pas raisonilable. Tu sais que la distribution est à la volonté de l'auteur... Rien n'est arrêté... Tu le verras, tu lui parleras...

— Quand ça?

— Tout de suite, si tu veux. Il est là. Clémence recula d'un pas, laissa tomber ses bras

avec stupeur et regarda Rombaud, comme pour voir s'il était bien dans son bon sens :

— Et tu ne me présentes pas, dit-elle, depuis un quart d'heure que je suis arrivée ! Écoute, Rombaud, tu sais que je suis une amie dévouée. ..Sois convaincu

LISE FLEUROiN 83

que je serais une ennemie acharnée. Je l'ai amené Sélim, que je pouvais garder pour moi seule, et à qui tu coûtes plus de trois cent mille francs, à l'heure qu'il est. Il me serait tout aussi facile de te l'enlever. Je t'ai mis ton affaire à flot : il dépend de moi de te couler. Et si tu ne me sers pas, comme je suis en droit de l'espérer... tu sais le monument qui est en face du Palais de justice... au coin du quai... le Tribunal de Commerce?... Eh bien! tu peux aller y choisir un syndic!

Rombaud devint très rouge, les veines de son front se gonflèrent, et toutes les marques de petite vérole, qui trouaient son visage, firent sur sa peau autant de taches blanches.

— Écoute à ton tour, Clémence, réphqua-t-il avec fermeté. Tu sais que, sans moi, jamais tu ne serais montée sur une scène sérieuse, et que tu jouerais encore les «grues » aux Variétés ou au Palais-Royal? Ce n'est pas pour moi que tu as fait mettre à Nuno des fonds dans mon théâtre : c'est pour toi. Tu es très intelligente, tu t'es révélée comédienne. Mais à qui le dois-tu? A moi, qui ai osé te donner des rôles. Maintenant, n'essaie pas de te poser en souveraine maîtresse dans ma maison : c'est moi seul qui y commande. Et tu obéiras, comme tous tes camarades, ou tu diras pourquoi 1

Ils restèrent en face l'un de l'autre, menaçants, les yeux dans les yeux, pendant un instant. Rombaud le premier, avec sa verve gasconne, détendit la situation.

— Allons I ne fais pas la bête l dit-il avec rondeur, en tapotant l'épaule de sa pensionnaire. Il y a du succès pour tout le monde ici. Et la pièce est superbe: tu verras. Tu ne joueras pas, si tu ne veux pas. Tu vois que je suis gentil. Mais tu t'en mordras les pouces : c'est moi qui te le dis. J'ai été pincé, moi, par les situations, là, mais à fond !... Et il n'y a pas de milieu : ou ce sera un four à tout casser, ou un succès de deux cents représentations.

— Nous verrons, dit Clémence, qui resta froide et rogue. Si mon rôle ne me va pas, je n'en serai que plus assommée de le jouer deux cents fois de suite.

Sans répondre, Rombaud revint, avec elle, vers le groupe et, là, faisant signe à La Barre :

— Mon cher auteur, dit-il gaîment, je vous présente mademoiselle Clémence Villa, une de mes meilleures comédiennes, très exigeante comme toutes les jolies femmes, et qui va essayer de vous entortiller. Accordez-lui tout ce qu'elle vous demandera, si c'est votre intérêt de le lui accorder. Et soyez sûr d'avance que, quoi que vous fassiez pour elle, elle ne vous en saura aucun gré...

Clémence, qui s'était, en abordant l'auteur, composé un visage gracieux, comme si elle entrait en scène, adressa à Claude son plus charmant sourire :

— Quand vous me connaîtrez, monsieur, vous saurez ce qu'il faut croire. . . Mais, ce dont je vous prie de ne pas douter, c'est du dévouement absolu que je mettrai à faire triompher votre pièce, si toutefois vous m'y réservez un rôle...

— Regarde donc Clémence qui y va du grand jeu! souffla Pcvilly à Delessard, en le poussant du coude. Ont-elles le diable au corps, ces lemmes!... Tout ça pour jouer dans la pièce de ce petit jeune homme, qui n'a pas l'air fort... Sapristi!... si je pouvais, moi, ne pas en être !

Madame Seigneur,dans son étroite guérite, rangeait ses feuilles et fermait ses tiroirs. Il était six heures, et le gaz commençait à s'allumer sur le boulevard. Lenement les causeurs descendirent. Rombaud, seul avec Cretet, restait en arrière, surveillant Clémence qui ne lâchait pas La Barre, et qui, pour lui plaire, avait recours à toutes les roueries de son répertoire. On l'entendait rire, d'une façon caressante, quand l'écrivain parlait. Elle semblait applaudir aux choses très spirituelles qu'il avait dites. Elle s'approchait beaucoup, mettant son joli visage très près de celui de Claude, l'effleurant de son buste, et lui faisant respirer le parfum qui émanait d'elle. Lui, très calme, appuyé à la barrière de bois qui sépare le vestibule du passage, s'observait beaucoup et écoutait ourieusementla comédienne qui, à propos de rien, lui racontait son enfance.

Elle était, disait-elle, d'une excellente famille italienne établie depuis longtemps à Marseille. Elle avait été élevée dans le meilleur pensionnat de la ville. Une vocation irrésistible, qui avait désolé son vieux père, employé important de la préfecture des Bouches-du- Rhônc, lui avait fait tout quitter pour le théâtre. Et maintenant, malgré les déboires d'une carrière très

pénible, en dépit des dégoûts que lui inspirait le contact des gens affreux avec lesquels elle vivait tous les jours, elle poursuivait courageusement; n'ayant qu'une passion : l'art, qu'un but : le succès!

Et elle jouait de la paupière en débitant sa tirade, elle faisait des mines pudiques en parlant de sa famille, elle prenait des airs navrés en jugeant les ca-' botins ses camarades, elle avait une physionomie extasiée de jeune martyre, prête à mourir pour sa foi, quand elle disait, avec une vibration savante, ce mot, qu'elle semblait trouver sublime : Fart!

Trop adroite pour soui'fler mot de ce qui l'intéressait, elle avait mis la conversation sur le théâtre en. général. Et, sans hésiter, battant en brèche toutes les réputations, acquises, diminuant les écrivains les plus indiscutés, elle avait égorgé toute la liltérature contemporaine aux pieds de l'auteur nouveau .

Lui demander le principal rôle de sa pièce? Ce n'était pas à elle que cette démarche était réservée. Une voix, plus puissante que la sienne, devait se faire entendre, à cette occasion. Sélim Nuno était là, lui, l'ami, le protecteur, pour faire triompher les caprices de la comédienne. Elle ne devait, elle, avoir qu'une seule pensée : plaire. Et elle s'y employait de toutes ses forces, avec toute son adresse.

La nuit venait, dans le veçtibule, et le boulevard était tout à fait obscur. Au bord du trottoir, les lan-l ternes du coupé étincelaient.

— 11 faut pourtant que je m'en aille, murmura Clémence, comme si elle avait déjà de la peine à quitter

le jeune homme... Je joue: il ne faut pas l'oublier. Mais on vous verra ce soir? Oui. Venez dans ma loge me dire comment vous m'aurez trouvée? Je jouerai pour vous.

La Barre sentit qu'elle lui prenait la main. Il la laissa faire, indifférent. 11 était bien loin d'elle. Il pensait à cette adorable Lise Fleuron, qui Tavait si vivement ému chaque fois qu'il l'avait vue en scène. Il entendait sa douce voix, il apercevait ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Et, dans le fond de son souvenir, comme un gracieux fantôme entrevu dans ses rêves d'enfant, une figure souriante et naïve apparaissait, celle d'une petite fille, qui courait dans un jardin et qui répondait aussi au nom de Lise.

Clémence Villa passa comme un sylphe devant lui. Vaguement il suivit, à travers la foule noire, la silhouette élégante de l'actrice. 11 la vit monter en voiture, aidée parle valet de pied. La portière claqua, et le coupé partit au trot relevé de ses deux chevaux.

— Allons, il est temps de s'en aller dîner! ditRombaud.

Us rejoignirent les causeurs, qui descendaient les marches de pierre du péristyle, et La Barre, qui s'était glissé plein d'appréhension, quelques heures auparavant, par la porte de service, sortit, le cœur gonflé d'espérance, par la porte d'honneur.

La haine que Clémence Villa avait vouée à Lise Fleuron, pour n'être pas très ancienne, avait cependant de solides racines. Et c'était une haine qui devait paraître bien dangereuse à qui connaissait les antécédents de la dame. La comédienne était bien de Marseille, comme elle l'avait dit à La Barre, mais elle n'était pas fille d'un bon bureaucrate de l'Hôtel-de- Ville. Elle n'avait pas vu le jour dans un honnête intérieur bourgeois, mais dans une mansarde des faubourgs, où son père, un de ces ouvriers piémontais, toujours le couteau à la main, après boire, lui avait donné plus de coups de pieds dans les os des jambes que de leçons de morale.

Dépravée jusqu'aux moelles, à quatorze ans, la petite ûlle allait, le soir, au coin des promenades, offrir des bouquets aux vieux messieurs bien mis. Doux ans plus tard, elle fut ramassée par la police, après une batterie d'hommes, dans laquelle elle avait vigoureuse-

ment fait diversion en sautant aux yeux de l'adversaire de son amant. Violente à froid, rancunière avec réflexion, pateline et hypocrite quand elle n'était pas la plus forte, elle avait tous les défauts de la race italienne. Elle aurait très bien, à l'occasion, joué du couteau, comme faisait son père, le soi-disant bureaucrate, à qui l'Élat avait fini par accorder sa retraite dans une maison centrale

Arrivée à Paris dans un état de misère effroyable» cette ravissante fille, qui avait eu la fâcheuse idée de se faire teindre les cheveux en rouge carotte, vécut, pendant quelques mois, dans un garni de la rue de Laval, livrée à la débauche la plus basse. Un coiffeur, qui la vit, la jugea trop belle pour faire le métier qui la nourrissait, et, saisi de pitié, parla d'elle à une femme, très lancée dans le monde galant. Celle-ci s'intéressa à la malheureuse et la prit auprès d'elle, comme fille de chambre. Mieux nourrie, convenablement vêtue, Clémence parut, ce qu'elle était en réalité, johe comme les amours. Elle avait alors vingt ans. Elle monta rapidement en grade et devint confidente, on peut même dire amie, de sa maîtresse. Car cette célèbre impure fut d'une excessive bonté pour la fille, qu'elle avait ramassée dans la boue.

Clémence l'en récompensa, à Bade, en lui volant son sac à bijoux, dans lequel elle avait vingt mille francs en rouleaux d^or. Les fameux diamants de la dame étaient heureusement, ce soir-là, sur sa tête, à son cou et à ses oreilles, sans quoi ils eussent été emportés par Clémence, qui se sauva avec un garçon de l'hôtel,

■et courut d'une seule traite jusqu'à Hombourg, où elle perdit tout à la roulette. Sa protectrice ne la poursuivit pas. Elle regretta moins l'argent, qu'elle gagnait facilement, que cette jolie fille dont la présence lui était agréable.

A la suite de cette aventure, Clémence fit le plongeon. Elle connut peut-être des misères plus atroces encore que celle de ses débuts, peut-être tâta-l-elle de la prison. Elle avait, en amour, une prédilection pour les aventuriers, qui pouvait la conduire à mal. On la retrouve à Versailles pendant la guerre, où elle fît'ies délices de FÉtat-major allemand. La Commune n'eut rien à voir avec elle. Les gens qui brûlaient les immeubles particuliers n'étaient point son fait.

En 1872, elle fit une première apparition sur la scène des Variétés, où elle joua le rôle de la princesse dans une reprise des Brigands. A partir de cette époque, elle se montra sur différents théâtres, allant du Palais-Royal à la Porte-Saint-Martin, et de la Porte- Saint-Martin à Batignolles, où l'ex-Francisque l'avait rencontrée. Mais, qu'elle jouât les grues dans les opérettes, ou les amoureuses dans le drame, c'était pour elle fini de la misère. Elle avait su se faire donner des rentes par Sélim Nuno. Et si, comme on le disait, l'affection du vieux Portugais pour Clémence était très refroidie, celle-ci pouvait désormais se passer de son protecteur. Elle avait une belle fortune.

Ce qui dévorait maintenant Clémence, c'était le désir du succès. Elle voulait, à tout prix et n'importe comment, arriver. Elle avait travaillé avec les meil-

leurs professeurs de déclamation de Paris ; elle n'avait pu acquérir ce qui lui manquait : l'instruction première. On sentait qu'elle manquait de gammes. Elle rachetait ces défaillances par du tempérament, par de la vivacité. Mais ce que l'étude prolongée, commencée de bonne heure, peut seule produire : l'unité, la gradation, l'ampleur dans la diction, elle ne l'avait pas et ne l'aurait jamais. Elle ne pouvait pas dire les vers, ce dont elle enrageait. Le style moderne, rapide, haché, martelé, lui convenait à merveille. Elle joua le second acte du Supplice d'une femme, dans une représentation à bénéfice, d'une façon étonnante. Si

elle eût joué, les trois actes, il est probable qu'elle ne

se fût pas soutenue. Mais, souvent ainsi, dans une

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