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scène, elle était remarquable

Ce n'était pas à se faire applaudir dans un fragment

de pièce qu'elle visait. Son ambition était plus haute.

Elle rêvait de créer deux ou trois rôles difficiles, d'une

façon assez brillante pour qu'on l'engageât à la Go-

médie-Fi-ançaise. Elle disait volontiers :

— 11 n'y a, à Paris, que deux jeunes premières : Bartet et moil Moi, dans la violence, elle, dans la

grâce.

Ce à quoi Pavilly, qu'on trouvait toujours là quand il y avait quelque trait piquant à lancer, répondait de sa voix asthmatique :

— Oui, tu as raison, Bartet c'est, à la fois, la chasteté, la douceur et la passion... C'est la jeune pre

mière!...

Il s'arrêtait un instant, passait sa langue sur ses le-

vres, clignait ses petits yeux, grimaçait un sourire, et ajoutait avec conviction :

— Mais toi, ma chère, tu es un troisième rôle!

Ce Pavilly, laid et méchant comme le diable, était la bête noire de Clémence. Mais il n'y avait rien à faire contre lui ; on le méaageait : il avait du talent. Troisième rôle ! C'était tout ce qu'on pouvait dire de plus désagréable à la comédienne. Jouer les mauvaises femmes, les traîtres femelles, quand son bonheur était de personnifier les innocentes et les persécutées! Ce jugement portée sur elle : troisième rôle, avait le don de l'exaspérer. Elle ne pardonnait pas à un critique qui ne la classait pas jeune première. Elle essaya de faire casser aux gages un rédacteur de Soirée théâtrale qui avait écrit, dans la pureté de son âme, que, « mademoiselle Villa avait admirablement composé son rôle à la manière noire ». Il ne pouvait rien y avoir en elle de noir, excepté peut-être sa conscience. Tout le reste était rose comme les fleurs, argenté comme la source pure, azuré comme le ciel

clair.

Le jour où il fallut que Clémence comprît qu'une véritable étoile s'était levée dans le ciel en toile peinte du Théâtre Moderne, une tempête terrible gronda dans son cœur. Elle voua à celle qui ruinait, à la fois, son présent et son avenir, une haine farouche qu'elle sut dissimuler, dans l'intérêt de son orgueil. Elle étudia la bonhomie, comme un rôle, devant sa glace. Elle, paraître atteinte par le succès de cette petite Lisel Mais pourquoi donc? Est-ce qu'il n'y

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avait pas assez de place sous le soleil pour tout le monde? Une seule artiste de valeur, dans un théâtre, c'était trop peu. On Tavait bien vu, le soir où mademoiselle Fleuron avait été obligée de la doubler, elle, Clémence Villa, dans le rôle de la Baronne. C'était sa consolation de rappeler ce début désastreux qui avait inauguré la carrière de Lise. Et puis, en disant que la jeune fille l'avait doublée, elle établissait nettement sa supériorité de chef d'emploi.

Elle jouait, chaque soir, avec Lise. Dans le couloir du premier étage, au-dessus du foyer des artistes, leurs loges étaient séparées par celle de Fanny Mangin. Pour aller chez Lise, il fallait passer devant la porte de Clémence, que celle-ci laissait toujours ouverte, à cause de la chaleur du gaz. La belle fille se souciait peu qu'on la surprît s'habillant : elle avait Thabitude delà nudité. Assise devant sa toilette, vêtue seulement d'un jupon brodé, sous lequel on apercevait ses jambes, emprisonnées dans des bas de soie assortis à la couleur de sa robe, et d'une chemise de batiste garnie de dentelles, qui laissait voir sa gorge ronde et son dos nacré presque jusqu'à la taille, elle faisait sa figure, frottant légèrement la patte de lièvre sur ses pommettes, pour étendre également le vermillon de son maquillage. Et, tout en gourmandant son habilleuse d'une voix aigre, elle guettait les allants et les venants qui suivaient ce couloir étroit, sombre et étouffant, dans lequel l'entre-bâillement des portes de loges jetait, par instants, une lueur éclatante, en m^me temps qu'un parfum de fmcme

s'élevait, subtil et pénétrant, dans Tatmosphèro surchaufTée.

Pendant les entr'actes, Rombaud avait pris l'habitude de faire un tour dans les loges. Il montait, remuant dans sa poche son trousseau de clefs, par un mouvement machinal, en poussant un « hum! » sonore qui annonçait sa venue. Il s'arrêtait à la porte de Clémence, et, entrant comme chez lui, s'asseyait sur le petit canapé qui occupait à lui seul plus de la moitié de la loge. Le chapeau en arrière, il causait, faisant sa cour, et assistant à la toilette de la comédienne. Aussitôt que Rombaud était entré, la porte se fermait. C'était pendant ces quarts d'heure-là que Clémence racontait à son directeur tous les cancans de coulisses, toutes les histoires de la maison. Elle était vraiment souveraine, possédant le maître à elle seule. Ces visites étaient la consécration de son pouvoir. EUn en avait fait une redevance que Rombaud lui payait sans marchander. C'était comme un tribut, en souvenir des faveurs reçues autrefois.

Elle eut le crève-cœur de le voir passer devant sa loge, lui adresser un bonjour amical, du bout des doigts et du bout des lèvres, et se diriger vers la loge de Lise Fleuron. Elle l'entendait frapper à la porte, et demander d'une voix presque timide: Peut-on entrer? Et des vagues de sang lui montaient aux tempes. Elle voyait, dans cette discrétion respectueuse, un afl'ront pour elle. Il entrait tout droit, sans frapper, quand il venait chez'Clémence. Pourquoi donc faisait-il tant de maniérés avec'cottc Lise? Fallait-il respecter son

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innocence et sa sagesse? Étail-olle sage, d'abord? On n'en savait rien. Ces mijaurées qui font tant les prudes, en apparence, sont souvent, en réalité, des gaillardes qui font les cent coups! Elle en connaissait, et, pas plus loin qu'au bout du couloir : Cécile Chrétien, q\\& sa mère avait la prétention de poser comme une vierge, avait eu tous les amis de Rombaud, les uns après les autres.

Elle chercha à se faire conter des histoires sur Lise. On disait qu'elle vivait dans un appartement au quatrième, rue de Lancry, avec sa mère. Mais, la mère, on ne la voyait jamais. Peut-être y avait-il là un ménage caché, quelque liaison avec un employé, un petit commerçant. Lise avait bien la tête d'une lomme qui donne dans les courtauds de boutique, et qui, avec une robe de toile de quinze francs et un chapeau de paille à rubans, va faire son dimanche, dans l'île Saint-Ouen, au milieu des balançoires, des tirs aux macarons et des chevaux de bois.

Oh ! si on pouvait lui découvrir un amant vulgaire, comme son prestige tomberait, comme elle redeviendrait, en un instant, la petite fille insignifiante qu'elle avait été à ses débuts ! L'auréole de iière candeur, qui l'embeUissait et prêtait à son talent un charme si vif, pour tous ce^ blasés, comme elle serait vite arrachée de son front !

Avec une prudence dans laquelle sa finesse italienne la guida utilement, Clémence fit son enquête et ne trouva rien de ce qu'elle espérait. Lise Fleuron était sage. Elle habitait avec sa mère, pauvre femme

vieillie avant Tâge, et dont les yeux étaient presque complètement perdus. Il ne venait jamais d'homme chez elle. Sa vie était la plus régulière qu'il fût possible de rêver. Elle sortait à midi, pour aller au théâtre répéter, revenait chez elle à cinq heures, dînait, repartait à sept heures pour jouer, et rentrait à minuit et demi en voiture, ramenée par un cocher de (iacre qui la prenait avant de retourner à son dépôt, rue Belle fond.

Battue dans cette première expédition, Clémence se retourna. Elle se dit : Sa sagesse lui fera plus de tort qu'une belle et bonne inconduite. Une fille qui veut rester honnête, au théâtre, se met tout le monde à dos. Elle repoussera les avances qui lui seront faites ; on ne lui pardonnera pas sa pruderie. Elle se fera autant d'ennemis qu'elle évincera d'amoureux. Cette pensée consola Clémence, et lui donna la force de rester maîtresse d'elle-même. Elle montra à tous un front calme, quand elle était dévorée par la colère et la jalousie.

Dans le monde rien n'est plus fréquent que les haines de femmes. Rivalité de fortune, d'élégance, d'esprit et d'amour, sont autant de motifs d'animosité, habilement voilée par des louanges, soigneusement dissimulée par des caresses. Souvent, quand on voit deux femmes se complimenter, se sourire, on dirait deux amies tendres et dévouées. Et cependant elles se haïssent. Leur façon d'être offre les apparences de la cordialité. Mais, au fond du cœur, elles ont la rage et toutes ses violences, les rêves de vengeance féroces,

les souhaits de malheur, les secrètes espérances de mort. Tout ce qui tourne à l'avantage de leur ennemie est, pour elles, une cause d'amère souffrance. Elles font tout pour l'écraser de leur succès, pour l'éblouir de leur éclat. Elles recrutent des partisans, se ménagent des alliés, et ne reculent devant aucune promesse, devant aucun sacrifice, pour assurer le triomphe de leur cabale. C'est une guerre sourde, mais acharnée, qui a pour champ de bataille les salons.

Cependant ces haines de femmes du monde ne sont rien, comparées à celles des femmes de théâtre. Dans le monde, les adversaires se trouvent forcément séparées. Il y a des répits, des diversions. Le face à face n'est pas continuel. Au théâtre, la vie est commune. On s'est quitté la veille, à minuit, après le spectacle; on se retrouve à midi, après quelques heures de sommeil, pour la répétition. Gomme les forçats d'un même bagne, on est rivé à la chaîne. L'être détesté est, sans cesse, présent à la vue, comme son souvenir à la pensée. C'est une obsession morale, une persécution physique, un cauchemar vivant. La haine est attisée par de nouveaux griefs, réels ou imaginaires. Ce n'est pas seulement, comme entre mondaines, une question de préséance qui est en jeu, ce n'est pas pour un passager triomphe d'un soir que la lutte s'engage, ce n'est pas pour sauvegarder une futile vanité. Le but est plus haut, les motifs plus sérieu.x. Les appétits, en même temps que les ambitions, combattent. Il s'agit de s'enrichir autant que de s'illustrer. Toute question d'amour-propre est doublée

d une question d'intérêt. C'est, à la fois, la bataille pour l'existence et pour la gloire qui est livrée là, furieusement et sans merci.

La vie que Lise Fleuron et Clémence Villa commençaient côte à côte devait donc être terrible. Elle l'était déjà pour Clémence. Elle ne l'était pas encore pour Lise, qui, dans l'innocence de son âme, ne se doutait pas des tempêtes qu'elle avait soulevées. Elle se montrait affectueuse pour celle qui rêvait de la perdre, et suivait son chemin tout droit, heureuse de le trouver facile et riant.

Cependant, aux griefs que Clémence avait contre Lise, allait bientôt s'en ajouter un, plus grave que tous les autres.

Les coulisses du Théâtre Moderne avaient toujours été très fréquentées. Rombaud, de son passage dans le monde des cercles, conservait des relations agréables. Ses amis prirent l'habitude, après dîner, avant d'aller en soirée, de venir perdre une heure au théâtre. Ils s'installaient, pendant la représentation, dans un coin de la vaste scène, auprès d'un portant, et là, dans le silence profond du public attentif, au bourdonnement du dialogue assourdi par les décors, ils bavardaient à voix basse avec les actrices. Et c'était un tableau très pittoresque.

Assise sur un pliant, un petit châle de laine sur les épaules, à cause des courants d'air qui venaient par la coupée servant au passage des décors, madame Bréval, avec ses grandes manières de marquise, trônait, au, milieu d'un cjpoupe, en attendant son

entrée. Rose Lointier, décolletée, la gorge piquée d'une mouche faite au crayon noir, riait, en montrant ses dents de jeune chien enchâssées dans des gencives rosées, et appuyait très haut son pied sur les montants de l'échelle du gazier, pour faire voir sa jambe qui était charmante.

Fanny Mangin, très richement entretenue par le marquis Bévignano, propriétaire d'une importante écurie de course, et adorée par Mortagne, le beau jeune premier, racontait des bêtises à Raynaud, gros homme à favoris grisonnants, ancien agréé près le tribunal de commerce, très répandu dans le monde des théâtres, administrateur d'un grand nombre de sociétés, très habile, très sérieux, mais ne pouvant se passer de ce froufrou des jupes remuées autour de lui, et de ce jargon pimenté des coulisses. La belle fille rousse avait un faible pour Raynaud. Elle lui demandait des conseils, lui confiait ses espérances et lui donnait des « tuyaux )),dont il ne profitait pas, sur les chevaux qui devaient gagner aux courses le dimanche suivant.

Accompagnant sa fille et ne la quittant pas plus que son ombre, madame Chrétien, avec une majesté de reine, s'approchait de Massol pour lui demander le chiffre de la recette. Puis elle revenait à l'enfant, jetant des regards de défi à madame Bréval, qu'elle détestait profondément. Cécile Chrétien, grande fille blonde, assez jolie, mais marchant mal et ayant l'air bête, restait immobile, souriant dans le vide, les yeux lixes, semblant rêver, et, en réalité, ne pensant à rien.

Gamard, un petit brun, fils d'un riche entrepreneur de pavage, spirituel, mais horriblement mal élevé, très connu pour les excentricités auxquelles il se livrait en public, venait pour Albertine Rameau, un gamin femelle qui jouait les caméristes avec une effronterie d'un naturel exquis. Il était le favori des machinistes, par lesquels il se laissait bénévolement mettre à l'amende, en prononçant le mot : corde. Il ne faut pas plus parler de corde dans un théâtre que dans la maison d'un pendu. Corde se dit : fil. L'étourdi qui se trompe est exposé à se voir offrir un petit bout de chanvre tressé, dont le coût est de cinq à vingt francs, suivant l'opulence du destinataire. Gamard disait: corde, pour avoir le plaisir de régaler les machinistes. Le jeune gommeux avait pour spécialité de raconter à Cécile Chrétien des bourdes grosses comme des maisons, de la stupéfier par la précision des détails, de les lui faire croire, et de raconter la chose à tout le monde, en s'écriant avec sa voix canaille de faubourien millionnaire :

— Ah! mes enfants, ce que je viens de la faire aller en bateau! C'est rien de le dire !

Ce à quoi Desmazures, comédien homme du monde, très correct, très gourmé, très galant, répliquait, en se détournant avec dignité :

— Mon Dieu ! que ce M. Gamard a donc mauvais ton !

Campoint, le chef d'orchestre, qui avait failli avoir le prix de Rome, passait d'un air indolent et dédaigneux, évitant de parler aux femmes à cause de

madame Bréval, avec laquelle il vivait maritalement. Celle grande artiste, arrivée à cinquante ans, ne pouvait se résoudre à accepter la solitude froide et grave de la vieillesse. Et elle était heureuse déjouer le rôle de la Providence, auprès de ce jeune et vigoureux gaillard aux sourcils drus et au menton bleu, qui se laissait voluptueusement proléger. Gampoint causait volontiers avec Trincard qui, absorbé par ses combinaisons financières, le laissait parler sans l'interrompre. Mais quand le chef d'orchestre croyaiM'altenlion du comédien bien excitée par le récit des procédés infâmes du directeur de l'Opéra, qui refusait de lui commander un ballet, à lui Gampoint, auteur de Télépkone-vahe^ Trincard, sortant d'un rêve, laissait échapper ces mots :

— El quinze cents de primes dont deux sous... Je vais à cinq mille I,.,

Alors Gampoint, silencieux et irrité, s'éloignait, et allait noyer ses désillusions dans un bock au Gafé du Théâtre.

Enfin Glémence Villa arrivait, la queue de sa robe Dortée par son habilleuse, quelques secondes seulement avant d'entrer en scène. Elle considérait comme au-dessous de sa dignité de flâner dans les coulisses. Quand le moment de paraître était venu pour elle, on entendait, derrière la porte de fer, la voix de l'avertisseur qui criait dans l'escalier : Mademoiselle Villa, c'est à vous ! Et, dans le nuage blanc de ses jupons parfumés, coiffée de fleurs, élincelante de diamants, elle s'avançait, donnant une poignée de

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main, accordant un sourire, et, de l'œil, cherchant Jean de Brives, le seul homme qui l'intéressât parmi les habitués du théâtre. Si elle l'apercevait, alors, d'un mouvement sec, elle tirait sa robe des mains de l'habilleuse, disant : C'est bien, Julienne, vous pouvez remonter, et, le regard animé, le geste caressant, la voix douce, elle s'emparait du jeune homme, l'entraînant à l'écart, lui parlant à voix basse, pour lui faire les questions les plus futiles, et lui mettant sous la moustache ses blanches épaules.

Lui, souriant, très gracieux, mais d'une réserve parfaite, écoutait la comédienne, lui répondait, se prêtait à son manège, et se laissait afficher par elle, sans que rien dans sa tenue permît de croire qu'elle en eût le droit. Puis, tout à coup, sur un signe du régisseur, Clémence, faisant un pas en arrière, passait un rapide examen de sa toilette, arrondissait les bras, ouvrait les yeux bien grands, fixait sur ses traits une expression de commande, et, poussant une poi'te du décor, elle entrait en scène, en parlant d'une voix changée.

L'acte finissait, les applaudissements de 1^ claque tombaient de la quatrième galerie, avec le bruit d'un sac de noix fortement secoué, le rideau baissait, et, en un instant, le théâtre, devenu obscur, était vide. Dans l'escalier, à la file, chacun regagnait sa loge. On entendait les hauts talons des petits souliers des femmes, gênées par leurs robes retroussées, claquer sur les marches. Et, comme des écoliers affranchis de la contrainte de la classe, tous se mettaient à parler

et à rire bruyamment. C'était un bourdonnement où les voix légères se mêlaient aux voix graves, dans un ensemble joyeux. Puis tout ce flot se répandait dans les loges et, subitement, le silence se faisait de nouveau, pendant que les machinistes transportaient les décors, procédant à la nouvelle plantation, et que les musiciens de l'orchestre descendaient dans la rue de Bondy fumer une cigarette devant là loge du concierge.

Alors, sur la scène vide, sortant de sa boîte, paraissait Gaillardin, le souffleur, petit vieillard à la figure rouge, aux cheveux blancs hérissés, qui, sa femme étant autrefois partie avec un de ses amis, en avait gardé l'esprit un peu dérangé.

— Ça s'est porté à la tête ! disait Pavilly.

Il marchait dans les coins obscurs, gesticulant, comme s'il poursuivait un ennemi invisible et répétant : Badourcau, tu m'as trompé ! Badoureau, misérable I Je te tuerai !

Badoureau était rami qui avait troublé la sécurité conjugale du souffleur.

— Que voulez-vous ? disait encore Pavilly. Un souffleur! ça devait lui arriver... Souffler n'est pas jouer!

Et toujours, même pendant la représentation, en soufflant, entre deux répliques, le pauvre vieux grondait, l'œil en feu, la voix tremblante : Badoureau, misérable ! Badoureau, je t-e tuerai !

Les artistes avcient fini par s'y habituer, et, dans le théâtre, tout le monde respectait sa manie délirante. 11 errait, pendant les entr'actes, au travers des

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décors remués, des herses allumées, des lapis descendant du cintre, indifl'érenl, à ce tohu-bohu, que les habitués fuyaient en se réfugiant dans les loges des artistes, et, toujours obsédé par son cauchemar, s'adressait d'une voix entrecoupée à celui qui avait bouleversé son existence.

Jean de Brives ne montait jamais dans les loges. Il allait, avec Rombaud, dans son cabinet, et, assis, pendant que le directeur ouvrait son courrier du soir, il restait à réfléchir, laissant errer ses yeux sur .'^'; tableaux qui couvraient les murs.

C'était un grand gargon, d'une trentaine d'années, très élégant et d'une figure charmante. Ses cheveux châtains, coupés courts, frisaient naturellement, sa barbe d'un blond doré était taillée en pointe, ses moustaches très légères laissaient voir une jolie bouche, et, sous des sourcils épais et foncés, il avait les yeux bleus. L'expression habituelle de son visage était grave et hautaine. Vêtu de velours et de salin, il eût admirablement représenté ces galants raffinés de la cour de Henri III, toujours prêts pour l'amour et pour la bataille.

D'une très bonne famille de Normandie, il était resté orphelin de bonne heure. Amené à Paris par un de ses oncles, vieux garçon, très lancé dans la hauto vie, il avait été, à Tâge où les jeunes gens ont besoin de direction et de conseils, complètement livré à luimême. Esprit positif, tempérament froid, il ne se laissa pas entraîner au courant de l'existence facile, au milieu duquel il avait été jeté, comme on jette

en pleine eau un enfant à qui on veut apprendre, d'un seul coup, à nager. 11 se replia sur lui-même, observa, et, avec une clairvoyance supérieure, jugea la médiocrité de ses contemporains.

Il vit, autour de lui, tant de caractères faibles, tant d'esprits débiles, tant de cœurs hésitants, qu'il en arriva à cette conclusion, qu'un homme solidement trempé, résolu à ne pas céder à la mollesse générale, et à marcher fermement, sans se détourner, vers le but fixé, devait, sans aucun doute, violer la fortune et parvenir à tout.

Il avait pour seul patrimoine une somme de trois cent mille francs liquides. 11 calcula que son argent, bien placé à cinq pour cent, lui rapporterait quinze raille francs de rente. C'était, dans le monde où il voulait vivre, une décente misère. 11 résolut de faire travailler, d'une certaine façon, son capital. Au lieu de le placer dans les fonds publics, il l'enferma dans un tiroir, et se mit à jouer. Gomme ces hardis marins, qui employaient toute leur légitime à équiper un corsaire, et, toutes voiles dehors, se lançaient sur rOcéan à la recherche des gaUons chargés d'or, il mit tout ce qu'il possédait, comme enjeu, dans la partie qu'il engageait et, audacieusement, il commença à batailler pour la vie.

Il était gentil garçon, aimable convive, et très aimé au Cercle. Beau joueur, perdant sans sourciller cinq cents louis sur une carte, et gagnant vingt ou trente mille francs, sans que son visage trahît une émotion, jamais il n'accusait son gain ou sa perte. On ne l'en-

tendait pas se réjouir ou se lamenter. Il n'avait pas de ces grosses gaîtés de banquier en veine, ni de ces humeurs sombres et massacrantes de ponte qui s'enfile. Il était impassible, froid, ne disant pas un mot plus haut que l'autre, se levant, quand il avait perdu, avec le même mouvement souple et silencieux que quand il avait gagné.

Il menait un train très convenable, mais sans luxe. Toujours disposé à faire une fête et n'hésitant jamais à prêter cinquante louis à un camarade. Il habitait un petit entresol de quatre pièces, rue Taitbout. Il n'avait pas de voiture et se servait des remises du Cercle. On le voyait partout : aux premières, aux samedis du Cirque, et aux mardis de la Comédie Française, dans le monde, où il dansait avec une ardeur infatigable, et dans le demi-monde, où il ne s'attardait jamais. On ne lui connaissait pas de maîtresse. Très discret, s'il saluait d'un signe de la main ou d'un sourire quelque jolie impure, passant au Bois, la tête encadrée dans la glace de son petit coupé, et qu'on lui poussât le coude, avec un air interrogateur, il faisait aussitôt une mine sérieuse et disait :

— Oh ! pas du tout ! C'est tout simplement une petite camarade à moi.

Il formulait quelquefois des déclarations dans ce genre : « Les femmes, ça ne sert à rien et ça gêne pour tout ! » Ou bien . « Il n'y a de gens vraiment forts que ceux qui ne se laissent pas aller aux femmes. »

Il paraissait mettre ses théories en pratique. Et

bien des gens auraient juré que, dans son existence, l'amour avait jusqu'ici compté pour bien peu. Il était fort brave et pas du tout querelleur. Il eut, un soir, une discussion à la table de baccara avec un gentilhomme espagnol, très connu à Paris pour son immense fortune. Insulté, Jean de Brives se battit, blessa dangereusement son adversaire. L'étranger faillit mourir, le poumon ayant été traversé. Jean alla pendant trois semaines chercher lui-même de ses nouvelles et manifesta un sincère chagrin de l'avoir mis en si mauvais état. Sa bonne renommée en fat augmentée. Et à tous ceux qui le connaissaient on pouvait demander : Qu'est-ce que M. Jean de Brives? Tous auraient répondu avec conviction : Ah ! Charmant garçon !

A Paris, où on ne va jamais au fond des choses, où l'apparence est, pour les quatre cinquièmes, dans l'opinion qu'on se fait des gens, où la courtoisie, dans les relations banales, vaut un brevet de bonne éducation, et la probité courante une réputation de scrupuleuse honorabilité, Jean de Brives devait, en effet, passer pour un gentleman accompli. Un observateur attentif, un de ces curieux qui restent, pendant des heures, debout derrière les joueurs, dans la salle d'un Cercle, à voir tailler le baccara, aurait pu seul établir si le bilan de Jean se soldait par du gain ou de la perte. Pour la majorité des gens, au milieu desquels il vivait, le jeune homme était un aimable désœuvré, qui jouait gros jeu et payait, avec une exactitude ponctuelle, ses différences.

Cependant, en quelques années, le tiroir, dans lequel Jean avait serré son pécule, s'était alourdi de sommes très importantes. Les trois cent mille francs s'étaient doublés, et Jean avait vécu comme ceux de ses amis qui avaient cinquante mille livres de rente. L'ambitieux, qui était entré en lutte avec la société, et qui, rayant vaincue, avait levé sur elle de larges contributions, jugea le moment venu de changer de terrain. Il ne voulut pas lasser la fortune en lui demandant si peu, et, cessant de jouer au Cercle, il commença à jouer à la Bourse.

Colle fois, ce n'étaient plus les escarmouches d'un soir, les combats avec de petits bataillons. C'était la grande guerre, avec des masses puissantes, engagées, non pas suivant l'inspiration du moment, mais d'après un plan de campagne mûrement préparé, et suivi avec cette hardiesse et cette énergie qui avaient assuré les précédentes victoires. Dans le fond de sa pensée, Jean avait déjà conçu des projets dont l'audace aurait bien étonné ceux qui disaient de lui avec une bienveillance superficielle : de Brives? Charmant garçon !

Ce charmant garçon, au front pur, au doux sourire, à l'œil candide, avait Tâme de bronze de ces aventuriers qui conquirent des mondes : Pizarre ou Cortez. Si rien ne l'entravait dans sa marche ascendante, il devait prendre rang parmi les plus entreprenants agioteurs de ce temps, qui a vu tant de fortunes rapidement élevées et aussi rapidement écroulées. Il était homme à jongler avec les raillions, et à engager,

dans une spéculation, la vie de tout un peuple, sans sourciller.

Sa chance était indéniable, et Rombaud, qui savait voir, avait prié de Brives, au moment où il prit le Théâtre Moderne, de souscrire pour une seule action de cinq cents francs.

— Je veux vous avoir avec moi, avait dit le futur directeur, je suis sûr que vous influencerez la veine.

De Brives, qui avait toujours à la disposition d'un indifférent un billet de mille francs, donna cent louis à Rombaud, qui lui plaisait, et reçut, en échange, quatre feuilles de papier très joliment illustrées, qui devaient avoir une influence décisive sur son avenir.

Le Théâtre Moderne l'amusa et il y vint. Cet envers de la scène, ces coulisses sales, et infectées par l'odeur du gaz, eurent pour lui un irrésistible attrait. Il éprouvait un vif plaisir à causer avec les comédiennes, à les voir de près, avec leur visage fardé qui leur donnait l'air de poupées brutalement enluminées, et avec leurs épaules mates couvertes de blanc liquide. Quelquefois une petite main se posait sur le rêve, s de son habit, et y laissait une trace crayeuse très difficile à enlever. Et il restait au coin d'un portant, regardant curieusement les perruques si charmantes de loin, si grossières de près, les yeux violemment charbonnés et allongés dans les coins, les lèvres rougies de cosmétique à la fraise, entre lesquelles les dents étincelaient.

Et rien ne l'amusait comme de voir, au milieu d'une conversation très gaie, un acteur crisper et durcir les

traits de son visage, puis s'élancer en scène, en s'écriant d'une voix vibrante :

— Vous en avez menti, monsieur le comte, et je vous châtierai!

Ce contraste, entre le naturel de la vie ordinaire et l'exagération de la scène, lui plaisait. Ses nerfs se tendaient, malgré lui, sa vie devenait plus intense, la fièvre du théâtre le gagnait, et, dans ce milieu où le son vibrait éclatant, où la lumière papillotait à outrance, les heures lui paraissaient plus cour' es. Le cabotinage ambiant le pénétrait.

Présenté par Rombaud à Clémence, il fut aimable avec elle, mais se tint sur la réserve. S'il avait été empressé, il est probable que la comédienne ne se fût pas plus souciée de lui que de tous ceux qui lui faisaient la cour. La froideur de Jean la piqua. Pourquoi restait-il à l'écart, pourquoi ne paraissail-il pas rechercher ses bonnes grâces ? Est-ce qu'elle ne valait pas la peine qu'on la désirât ? Jean lui fit l'effet d'un garçon très poseur et fort impertinent. Et elle se promit de lui faire sentir son pouvoir.

Mais Jean paraissait beaucoup plus désireux de se mettre bien avec Nuno que de plaire à Clémence. Quand le Portugais était là, il s'emparait de lui et causait avec animation. Alors, dépitée, lajeune femme faisait un signe impérieux à Sélim et le contraignait à venir auprès d'elle.. Mais de Brives pivotait sur ses talons et, sans affectation, allait retrouver Rombaud ou écouter les vieilles anecdotes, toujours les mêmes, -^ue le docteur Panseron aimait à conter sur la grande époque romantique.

— De quoi parliez-vous à M. de Brives? dit un soir Clémence, avec humeur, à Nuno.

— D'une très importante affaire de mines... Il est très intelligent, ce garçon...

— En tous cas, il n'est guère poli! Il affecte de ne pas m'approcher... Est-ce parce qu'il vous croit jaloux? Sa discrétion alors accuserait une bien grande fatuité. Croit-il que je vais me jeter à sa tête?

— Je vais vous le chercher, ma chère, vous lui direz son fait...

Jean, conduit devant Clémence, comme un coupable aux pieds de la reine, se montra charmant et sut racheter ses torts. Clémence, désarmée, dut s'avouer à elle-même qu'il lui plaisait follement. Elle rentra chez elle, après le théâtre, en proie à un de ces désirs âpres qui jettent, en cinq minutes, ces femmes de plaisir dans les bras d'un homme qu'elles ne connaissaient pas la veille.

Un soir d'hiver, la neige tombait à gros flocons et couvrait la ville d'une nappe blanche. Aucun des habitués n'était venu au théâtre. Rombaud s'était enfermé dans son cabinet, pour examiner des maquettes de décors. Un ennui lourd pesait sur le théâtre morne. Les acteurs jouaient mollement, devant une salle à moitié vide. Madame Bréval avait une migraine folle, et Desmazures seul, guilleret, l'œil allumé, arpentait la scène, d'un pas allègre, en disant que cet hiver lu rappelait Saint-Pétersbourg, le beau temps de sa car^ rière dramatique.

Clémence, abandonnée à elle-même, était d'une hu^

l{'l LES BATAILLES DE La VIE

meur atroce et avait tancé l'infortunée Julienne, son habilleuse, qui ne lui avait pas recousu un volant de sa robe, avec une crudité de langage qui sentait Saint-Lazare. Subitement son visage s'éclaira, le sourire s'épanouit sur ses lèvres : de Brives venait de paraître. Il traversa la scène et se dirigea vers elle. De loin elle admirait sa démarche élégante, sa taille bien prise, que faisait valoir un gilet de soie noire à petites fleurs brochées, et son habit à revers étroits. Elle lui tendit la main avec un mol abandon, et l'attira doucement à elle. Il ne résista pas et se laissa tomber sur un escabeau, presque aux pieds de la comédienne restée debout.

— Il fait ce soir un froid horrible, dit-il, et je vous plains déjouer, les épaules nues. Je n'ai fait que traverser le théâtre et je suis gelé.

Clémence, d'un mouvement rapide, fit glisser la mante doublée de renard bleu qui l'enveloppait et, souriante, elle en couvrit Jean qui, en un instant, se trouva dans la fourrure tiède et parfumée. La sensation qu'il éprouva fut si violente qu'il pâlit. Il lui sembla qu'il était serré dans les bras de Clémence, ot que la chaleur qui le pénétrait était celle du corps même de la jeune femme. Ils restèrent un moment l'un devant l'autre, silencieux et très émus. Elle, le regardant avec son sourire troublé, lui, gagné par l'ardeur voluptueuse do la comédienne, et inquiet de ne plus se sentir maître de lui.

Us étaient derrière un portant, et dans une demiobscurité. Clémence jeta autour d'elle un coup d'œil,

vit qu'ils étaient seuls ; alors, se penchant, elle prit la tête de Jean entre ses mains, et lui mit sur les lèvres un rapide baiser. 11 poussa une exclamation sourde, se leva vivement, et, d'un geste, rejetant la pelisse, co'^rime si la fourrure soyeuse eût contenu un poison dangereux, il montra à la Jeune femme une figure changée. Il n'eut pas le temps de lui rien dire ; elle passa devant lui, légère et gracieuse, et s'élança en scène.

Jean, tout étourdi, se dirigea vers le cabinet de Rombaud, lui dit bonsoir laconiquement, s'allongea dans un fauteuil, et, allumant une cigarette, se mit à pousser sa fumée vers le plafond en bouffées pressées, réfléchissant profondément.

Il était mécontent de lui-même. U s'accusait de ce qui vena t d'arriver. Il avait manqué de fermeté et offert à Clémence, par sa familiarité inusitée, une occasion qu'elle cherchait depuis quelque temps, il s'en était bien aperçu. Lui, qui excellait à couper les gens qui tentaient de l'accaparer et de le circonvenir, il s'était laissé faire là comme un collégien. Et maintenant il était dans la position la plus gênante. Il avait formé le projet d'entrer en relations d'affaires avec Nuno. U conduisait sa négociation avec une prudence et une finesse rares. Il était à la veille de se faire proposer, par le banquier lui-même, ce qu'il désirait obtenir de lui. Et Clémence venait, avec ses sottes fantaisies, se jeter à la traverse.

Une liaison passagère avec la belle fille eût été pour lui, en temps ordinaire, l'aventure la plus simple dii

ii4 LES BATAILLES DE LA VIE

monde. Elle valait bien la peine qu'on répondît à ses avances. Mais, dans la situation où il se trouvait, c'était tout r, fait impossible. Si habilement qu'il se cachât, il serait découvert, au bout de huit jours, sortant, un matin ou un soir, de chez elle. Il suffirait, à quelqu'un de ces furets du théâtre, toujours l'œil ou l'oreille au guet, d'un regard surpris ou d'une parole entendue, pour connaître leur secret. On se ferait une . joie d'aller tout raconter à Sélim. Certes, le Portugais n'avait pas d'illusions très grandes sur la fidélité de Clémence, mais il ne ferait pas volontiers son favori d'un homme qui lui aurait témoigné si peu d'égards. Jean était un cerveau froid. Entre le plaisir et les affaires il n'hésiLa pas. Et, si difficile que cela pût être, il résolut de faire autant de pas en arrière que Clémence en avait fait en avant. Décidé à trancher dans le vif, il sortit du cabinet de Rombaud.

La pièce venait de finir. Il n'était pas plus de onze heures et demie. Pressés de rentrer chacun chez eux, les artistes avaient vivement déblayé le dialogue. Sur la scène, Clémence, dans sa robe très simple du dernier acte, restait hésitante, cherchant vaguement de Brives.En le voyant, elle parut prendre une détermination.

— Je ne me déshabille pas, dit-elle. Julienne, descendez-moi mon chapeau, et rangez tout dans la loge. . .

Et, se tournant vers Jean, pendant que son habilleuse montait :

— Voulez-vous m'accompagner jusqu'à ma voiture?

11 s'inclina en signe d'acquiescement. Ils ne purent se parler librement. Ils étaient entourés de monde. Le régisseur donnait des ordres pour le tableau des répétitions, et les machinistes plantaient, pourlelen demain, le décor du premier acte. Ils partirent sans st donner le bras, côte à côte, descendant l'étroit escalierqui conduit à l'entrée des artistes. Arrivés sur- le trottoir, Clémence chercha des yeux sa voiture dans la rue, blanche de neige. Elle ne vit que son valet de' pied qui s'avançait, le chapeau à la main.

— Les chevaux n'ont pu approcher, madame, diL-il; il y a un verglas effrayant dans la rue de Bondy... Le coupé est au coin de la Porte-Saint-Martin. Sur le boulevard on peut marcher...

Clémence prit le bras de Jean et, se serrant contre lui:

— Je crains que vous n'ayez de la peine à rentrer chez vous, par ce mauvais temps. Voulez-vous que je vous reconduise?

Il hésita un instant, comme s'il cherchait quelle forme acceptable donner à son refus. Puis, en souriant, comme s'il plaisantait :

— Vous êtes trop compromettante, d't-il. Que dirait-on, si on me voyait descendre de votre voiture?..;

Elle le regarda au fond des yeux, et, avec assurance :

— On dira ce qu'on voudra...

— Il pourrait vous en coûter cher!

— Qu'importe, si c'est mon plaisir?

Il dégagea son bras qu'elle pressait fortement coiltre sa poitrine.

— Je ne veux pas vous laisser faire de folies, ma chère Clémence, dit-il avec fermeté. Je ne suis pas assez riche pour pouvoir les réparer... Restons bons amis, cela vaudra mieux...

Clémence pâlit. Ses yeux noirs lancèrent deux éclairs et, haletante, comme si elle venait de faire une longue course :

— Jean, dit-elle, je veux que vous veniez avec moi!..

Il fît deux pas, ouvrit la portière du coupé, fît monter la jeune femme, et, la saluant, il dit très doucement ce seul mot :

— Non.

Elle poussa un cri, voulut descendre, mais déjà il s'éloignait. Le valet de pied ferma la portière, le cocher toucha les chevaux, et la voiture emporta Clémence, pleurant des larmes d'impuissance et de rage.

Clémence avait eu souvent l'occasion de répondre non. Mais on ne le lui avait jamais répondu à ellemême. Le caprice qu'elle avait pour Jean, étant contrarié, tourna à la passion violente. Elle se jura qu'elle triompherait de lui. Elle chercha les motifs qui avaient pu l'éloigner d'elle. Comme ils étaient d'une nature très spéciale, elle ne les trouva pas. Elle pensa que Jean aimait une femme à laquelle il voulait rester fidèlo. Mais l'événement lui prouva, à bref délai, qu'elle s'était trompée, et que le cœurdu jeune homme était libre.

Ce cœur il le donna tout entier à Lise Fleuron. Il fut de ceux que le coup de foudre du succès de la jeune

LISE FLELT.O.N H?

comédienne étourdit le plus. Sa froideur correcte disparut, fondue comme de la glace au soleil. 11 montra une animation étrange. Pendant quelques jours il ne fut pas reconnaissablo. Puis il reprit son empire sur lui-même et disparut complètement.

Il avait fait son examen de conscience, et avait été effrayé du désordre qui régnait déjà dans son esprit. Il ne pensait plus qu'à Lise. Le souci de ses affaires, qui jusque-là avait tout dominé dans sa vie, passait maintenant après le souci de son amour. Il eut peur et voulut essayer de lutter. Il se contraignit à ne plus venir au théâtre. Mais la vie lui parut monotone. Il se traînait au Cercle, tuant le temps, pendant des soirées interminables. Il avait des tentations furieuses de sai>terdans une voiture, et de se faire conduire rue de Bondy.

En somme, quel mal y aurait-il à cela? Était-il un enfant pour craindre d'affronter cette charmante femme ? Et il la voyait, sur la scène, entourée d'un cercle d'admirateurs. Son sourire lui faisait battre le cœur. Pris d'une rage soudaine, il se disait: Elle aimera quelqu'un d'entre eux, et moi, comme un idiot, j'aurai* perdu toutes mes chances. Alors une voix s'élevait en lui qui lui disait : Tant mieux ! Cette femme serait ta perte !

Vainement il cherchait comment Lise, si douce, si pure, pourrait avoir une influence mauvaise sur sa vie. La voix impérieuse parlait, lui causant une sorte de crainte superstitieuse. 11 était à la fois attiré et repoussé par cette menace de danger. Il fut vraiment

as LES BATAILLES DE LA VIE

malheureux, au bout de quelques jours. 11 ne prenait plus de plaisir à rien. Et la spéculation était sans charme pour lui. Enfin, se sentant faiblir, il transigea avec sa conscience : il n'alla pas sur la scène, mais il alla dans la salle.

Dès le premier soir, Clémence, de son œil perçant, le découvrit, au fond de l'orchestre, dans l'ombre projetée par le balcon, et lui adressa un sourire railleur qu'il affecta de ne pas voir. 11 restait là, palpitant avec tout le public, et subissant passionnément le charme de Lise. Il écoutait avec délices les réflexions louangeuses des spectateurs. Il mesurait l'immense chemin parcouru par la jeune fille en si peu de temps. Il voyait son prestige s'étabhr, de jour en jour plus solide. U entendit souvent des jeunes gens exprimer librement leurs désirs et envier celui qui était aimé de cette ravissante fille. Jean souriait. Il savait qu'elle n'aimait personne, et il avait la conviction que nul ne pourrait la lui disputer, s'il se laissait entraîner à la vouloir.

Lise, cependant, ne se doutait de rien. Naïve, elle n'avait pas vu le trouble qu'elle avait jeté dans le cœur de Jean. Elle n'avait pas, pour être clairvoyante, les mêmes raisons que Clémence. La jalousie ne dirigeait pas son regard. Elle continuait à jouer, sans arrièrepensée, heureuse de son succès, joyeuse des éloges qu'on lui adressait, satisfaite de se voir entourée d'admirateurs, mais reportant tout à son art et n'ayant que lui devant les yeux.

Un soir, dans sa loge, voisine de celle de Fanny Mangin, elle changeait de toilette. Fanny, qui n'était

LISE FLEURON ii9

pas du troisième acte, faisait avec madame Chrétien, joueuse comme les cartes, une partie de bezigue chinois, et, très actionnée, elle n'avait pas entendu monter Lise.

— Gomment se fait-il, dit madame Chrétien, que depuis quelque temps on ne voie pas M. de Brives?

— Ne dites pas qu'on ne le voit pas, répondit la belle rousse, dites que vous ne le voyetepas.il est tous les soirs dans la salle.

— Tiens ! Pourquoi donc ça?

— Cette malice ! Parce qu'il est amoureux fou de Lise.

— Eh bien ! Mais il me semble que ce ne serait pas le moment de ne plus venir sur la scène...

— Vous croyez ça, vous?... Cinq cents.... Ah! c'est de la chance ! Je croyais toutes les dames de pique passées!....

La marque claqua sous les doigts de Fanny^ qui ajouta:

— Voyez-vous, de Brives est un drôle de corps : il a des idées particulières sur les femmes...

Entraînée par le jeu, Fanny avait cessé de parler, poussant de sourdes interjections quand les cartes attendues ne rentraient pas. Et Lise, très troublée, prêtait toujours l'oreille, oubliant de s'habiller et, dans le silence, n'entendait que son cœur qui battait à gros coups dans sa gorge. L'image de Jean soudainement évoquée lui était apparue. Elle revoyait le jeune homme, empressé auprès d'elle, mais avec une sotte 4e respectueuse timidité. Il ne lui avait pas témoigné

son admiration avec cette grossière exagération de Nuno, qui fixait sur elle des regards de bestiale convoitise. Réservé, délicat, il osait à peine l'approcher. Était-ce donc vraiment parce qu'il l'aimait qu'il ne voulait plus venir?

— Pauvre garçon ! murmura-t-elle avec un indulgent sourire.

Le son de sa voix la rappela à elle-même. Elle se vit seule dans sa loge, et fut honteuse de s'être laissé entraîner par son imagination. Elle se dit : Je suis folle! Que me fait l'amour de ce jeune homme? Est-ce à cela qu'il faut penser?

La cloche de l'avertisseur sonnait. Elle sortit dans le couloir, passa légèrement devant la porte de Fanny Mangin, pour n'être pas soupçonnée d'avoir entendu la conversation, et entra en scène en se promettant de ne pas essayer de découvrir Jean.

Mais une sorte de puissance magnétique la contraignait à chercher. Elle débitait son rôle machinalement et ses yeux fouillaient la salle. Elle reçut une commotion violente : elle venait d'apercevoir celui par qui elle se savait aimée, immobile, comme en extase. Elle voulut se d-^tourner : elle ne put. Leurs regards se rencontrèrent. Celui de la jeune femme inquiet et fasciné, coiuî du jeune homme passionné, ardent. Et Lise frissonnante éprouva comme la sensation brûlante d'un baiser. Elle pâlit, adressa une muette supplication à Jean. Gomme s'il eût compris, celui-ci baissa la tête, et cessa de la contempler.

Lise, calmée, put continuer à jouer. Elle fut reconnaissante à de Brives de son obéissance. Elle se sentit heureuse d'avoir été comprise par lui. Elle se demanda avec inquiétude quelles pouvaient être les idées qu'il avait, suivant Panny Mangin, sur les femmes.

Elle eût pu le lui demander à lui-même, car, à l'entr'acte suivant, n'y tenant plus, oubliant toutes ses promesses, Jean monta sur la scène. Elle se borna à répondre timidement à son salut respectueux par un petit signe de tête, et se sauva, bouleversée par l'émotion la plus violente qu'elle eût éprouvée de sa vie.

Jean était resté fmmobile, la suivant des yeux. 11 ne vit pas Clémence, qui venait derrière lui, ayant assisté à cette scène, indifférente pour tout autre, capitale pour elle. Elle avait deviné l'amour dans les regards de Jean; elle le pressentit dans le trouble de Lise. Elle passa auprès du jeune homme sans qu'il la vît, tant il était absorbé. Elle ne voulut pas lui parler, craignant de laisser échapper son secret, de l'insulter, do le frapper. Elle monta rapidement, s'enferma dans sa loge, et, là, elle put se livrer à sa rage. Elle grinça des dents et se mordit les lèvres, quand elle aurait voulu, de ces petites perles féroces, déchirer sa rivale. Elle tordit ses mains, faute de pouvoir tordre autre chose de blanc, de doux, de charmant, qui était le cou de Lise Fleuron. Et, se jetant sur le canapé, la tête enloncée dans les coussins, de peur d'être entendue, elle blasphéma, proféra des menaces, et. hors d'elle-même, les nerfs brisés, elle finit par pleurer amèrement.

Sur la scène, dans un décor représentant une vaste salle Louis XIV, le rideau, dissimulé par une toile de fond du même style, éclairés par des lustres, au milieu des fleurs, aux sons de l'orchestre, resté à sa place, dans la salle, et jouant invisible, les artistes du Théâtre Moderne et les invités de Rombaud achevaient de souper. Autour de la table en fer à cheval cinquante personnes étaient assises. Et les maîtres d'hôtel de Brébant passaient affairés, à petits pas rapides, allant de la scène dans les coulisses, où les victuailles et les bouteilles s'entassaient dans de grandes mannes, apportées du dehors par des escouades de marmitons.

Dans un coin, derrière un portant; auprès de la loge du gazier, les machinistes, sous la lumière aveuglante des réflecteurs, faisaient honneur aux reliefs du repas. Par moments, malgré la contrainte qu'ils s'imposaient, leur grosse gaîté s'abandonnait, accom-

pagnanl l'explosion des bouchons du vin de Champagne, et de grands éclats de rire, partis de la table principale, faisaient écho à cette rude poussée de joie.

La conversation s'échauffait, le diapason des voix montait, la flamme du gaz, le bouquet des vins, commençaient à former une atmosphère capiteuse qui troublait les cerveaux. Soudain un profond silence se fit. Un peu pâle, Daniel Cambry venait de se lever. D'une voix lente il parlait, offrant ses remercîments à la vaillante troupe du Théâtre Moderne, qui, par une exécution magistrale, avait assuré le succès de son œuvre. Et, à mesure que les paroles émues tombaient de ses lèvres, une lueur s'allumait dans les yeux du poète. Sa voix prenait des sonorités métalliques. Dans l'enivrement de son triomphe, il semblait sonnerla marche victorieuse de la jeunesse montant à la conquête de la gloire.

La Barre ressentit une violente émotion, une chaleur lui monta à la poitriac, il envia ardemment cet heureux, qui, du haut d'un grand succès, pouvait regarder l'avenir avec fierté et s'écrier : Il est à moi! Il se dit que, lui aussi, il connaîtrait cette satisfaction profonde. C'était son tour. La lice s'ouvrait large et sans limites. Il n'avait qu'à y entrer, à lutter et à vaincre.

Mais quels efforts n'allait-il pas avoir à faire! Quels adversaires il aurait en face de lui! Tous ces hommes qui l'entouraient, graves ou souriants, pontifes de l'art au front sévère, critiques exigeants et rarement

salistaits, chroniqueurs bourdonnants eilégers comme des abeilles, pouvant, ou donner le doux miel de leurs louanges, ou faire sentir la pointe cruelle de leur aiguillon, acteurs jamais contents de leur rôle, toujours prêts à décrier la pièce, spectateurs de la première, représentés par ces jeunes élégants, la fleur des Cercles, qu'il voyait là, si corrects de tenue, frisés au petit fer, le gardénia h la boutonnière, et coquetant avec leurs voisines, il laudrait leur livrer bataille sur un terrain couvert d'embûches, semé de chausse-trappes, et les réduire à sa merci.

Mais aussi, s'il y parvenait, quelle victoire ! En un instant la notoriété conquise, son nom, d'un coup, porté à tous les coins de Paris. Car le succès, au théâtre, était complet, foudroyant. Devenir le rival, le compagnon, l'ami de ce jeune homme que tous écoutaient avec attention, et qui, debout, comme un triomphateur salué parla loule , exprimait, en phrases vibrantes de passion, son heureuse ivresse. Quel rêve!

Deux battements du pied frappés par le grand Bernard, le chef de claque, qui, emporté par l'habitude, donnait le signal, furent suivis d'une salve d'applaudissements. Gambry se rassit, au milieu des acclamations joyeuses, des souhaits favorables, et des protestations amicales. Les verres se choquaient bruyamment, et madame Bréval, avec un grand geste théâtral, venait de saisir le jeune auteur, et l'embrassait, au milieu des cris d'enthousiasme.

Puis, de nouveau, le silence régna. Rombaud, de-

LISE FLELiUON 125

bout, son verre à la main, parlait à son tour et, en quelques phrases ronflantes, il résumait le programme du Théâtre Moderne : Tout par la jeunesse et pour la jeunesse! C'était sur cette scène que reposait l'avenir dramatique de la France! C'était à l'abri de ses murs, que devait grandir et prospérer la pépinière des auteurs nouveaux. Et, gagné par l'émotion, se prenant lui-même aux attendrissantes promesses d«^ son boniment, Rombaud s'arrêta court, au milieu d'une phrase à effet, dont il avait poli dans la matinée la cadence finale. Il fit un effort pour continuer sa période, la voix s'étrangla dans sa gorge, il roula des yeux égarés, il se frappa fortement la poitrine à deux reprises, sans en rien faire sortir, et, voyant son éloquence tout à fait à la dérive, il leva son verre en criant avec un accent renforcé :

— Té ! A l'avenir du Théâtre Moderne !

Des trépignements accueillirent celte conclusion, qui avait ce double avantage d'être rapide et point gourmée. Le « Té ! » , parti du cœur oppressé de Rombaud , fut répété avec entrain par ses convives, et Pavilly, de sa voix étouffée, ayant murmuré: Peut-être serait-il temps d'offrir la main aux dames pour aller danser un léger quadrille, tout le monde se leva en tumulte, et on passa dans le foyer du public, converti en salle de bal.

La Barre, timide comme un débutant, sortit un des derniers. Le grand Bernard, devenu très rouge et plein d'une amicale familiarité, s'écria, en mettant la main sur répaul<^ de l'écrivain :

— La petite fête a très bien marché... J'ai allumé ça gentiment, hein, au moment des toasts? Ah ! Les centièmes, voyez-vous, dans cette maison-ci, il faut maintenant en avoir deux par an ! A vous le tour I Et comptez sur moi !

Le foyer offrait un tableau très curieux. Debout, répartis par groupes, hommes et femmes causaient avec animation. Sans distinction d'opinions, ni d'écoles, réunis sur le terrain de l'art, auteurs, journalistes, romanciers, fusionnaient gaîment, laissant de côté les préventions et les rancunes. Claude put les examiner plus aisément qu'à table. Devant lui, il voyait le Monsieur de l'orchestre, cette puissance redoutable et masquée mystérieusement comme un tribunal vénitien, ayant ses émissaires et ses sbires, à ce point que plus d'un directeur entend, la nuit, quelqu'un marcher dans son mur pour surprendre le secret de son rêve. Ce terrible anonyme était paisiblement incarné dans un jeune homme blond, en train de terminer, avec un accent étranger, mais avec une vivacité très française, une histoire qui paraissait divertir beaucoup ses auditeurs : Maxime Faucheron, vaudevilliste à figure monacale, abritant sous des lunettes ses yeux malins, et Pierre Devanves, grand et beau garçon, à qui deux succès, remportés coup sur coup, dans deux genres très différents, ont fait ouvrir les portes de tous les théâtres. Un peu plus loin, Frédéric Verney, gros homme très myope, d'une franchise implacable, frappant sur ses amis aussi fort que sur ses ennemis^

prompt au blâme el à Téloge, adorant le théâtre, et à cheval sur la scène à faire, causait avec Adolphe Angu, très chauve, le regard fin, la moustache cirée, écrivain plein d'érudition, archéologue distingué, financier remarquable, traitant avec autant de talent une question dramatique qu'une question économique, mine inépuisable d'anecdotes et de souvenirs qu'il conte avec un esprit charmant. Auprès d'eux, Henry Fauquet, chroniqueur politique et critique dramatique àlafois, Athénien de Marseille, très élégant et très disert, donnait des détails sur le voyage qu'il venait de faire en Italie, à La Fourneraye,le fameux conférencier, qui, avec ses longs cheveux et ses moustaches pendantes, semble un Vercingétorix en costume moderne. Entouré de jeunes gens, plus jeune lui-même qu'eux tous, RolfT, le maître delà chronique parisienne, développait, de sa voix aiguë, un paradoxe étourdissant auquel il donnait, avec une verve endiablée, les apparences d'une vérité incontestable. Henry de Senne, gentleman de lettres, journaliste étincelant, dominait de sa haute taille le gastronomique Poncelet. Victorien Poil, un des railleurs les plus terribles de ce tempsci, lâchait la bride à sa fantaisie, pendant que Léon Rigot discutait une question reUgieuse avec Farcaud , écrivain d'une rare valeur , esprit philosophique, qui, l'œil torve, la chevelure en désordre, prêtait roreille, en suivant dans son souvenir une phrase wagnérienne. Adophe Garot, romancier de talent et brillant journaliste, faisait une ardente profession de foi légitimiste à Léon Gendron, républi-

cain de l'école sceptique, chroniqueur d'une grande originalité, ancien avocat ayant jeté la robe aux orties, enragé contre la magistrature, qu'il connaît bien, et traînant le boulet de la critique, en se lamentant sur la longueur des spectacles, la stupidité des pièces et la vieillesse des actrices. Jean Dax, le jeune critique de la Revue, élégant et mondain, qui se contente d'écrire des articles taillés à facettes, jusqu'au jour où il fera un livre ou une pièce qui le placera au premier rang, circulait de groupe en groupe, papillonnant autour des femmes, toujours prêt au mot piquant ou à la phrase galante. Il allait de temps en temps retrouver Daniel Cambry, son ami intime, qui, assis dans un coin, écoutait François Dobbée, le poète au regard doux, au front pensif, fort occupé à narrer l'intrigue de son futur drame. Armand Silvain, beau garçon barbu, à la mine l*6jouie, improvisait, pour plaire à Albertine RameaQ, un sonnet d'un réalisme formidable, et jurait à ce gamin femelle de lui dédier le prochain volume de ses Contes popelards, pendant que l'éditeur, qui publie les œuvres de Cambry, demandait à Bienpassant, un des plus brillants romanciers de la jeune école, des détails sur son nouveau livre.

C'était un spectacle animé et saisissant. Chacun de ces hommes qui, séparément, eût m.érité l'attention et était habitué à l'attirer, mettant de côté toute prétention, toute pose, se laissait aller au charme de cette réunion, et jouissait, sans contrainte, d'une soirée de trêve pendant laquelle on pouvait se faire bon

visage, quitte à se montrer les dents le lendemain.

La conversation prit bientôt un tour extrêmement piquant entre ces femmes, dont le talent est de plaire, et ces hommes, dont la spécialité est d'amuser. La Barre, qui n'était pas en représentation, et ne se croyait pas obligé de soutenir l'honneur de son pavillon, ne fit aucun effort, et, plus solitaire que le provincial dans la foule, il se laissa aller sans arrièrepensée à la satisfaction que lui causait l'heure présente. Ainsi que le philosophe de l'orgie romaine, dans l'admirable tableau de Couture, il put se croiser les bras, observer et suivre les progressions de la gaîté qui, chez les Parisiens, monte très vite, pétillante et légère comme la mousse du vin de Champagne. Il admira la dépense de verve qui se faisait, dans ces moments-là. Un habile homme, qui aurait recueilli tous les traits qui sifflèrent en quelques minutes, dans cette mêlée courtoise, aurait eu une provision d'esprit suffisante pour écrire quatre volumes à succès.

Au milieu de cette réunion bruyante, une seule personne restait calme et paisible. Assise modestement auprès d'une fenêtre, Lise Fleuron écoutait en souriant les gais propos de ses voisins, mais ne se mêlait point à la conversation. Vêtue d'une robe blanche décolletée, coiffée avec des roses, elle offrait l'image de la simplicité et de l'innocence. Son beau visage était un peu pâle et, de temps en temps, elle jetait un coup d'oeil furtif du côté de Jean de Brives, très engagé dans un entretien sérieux.

Claude put la regarder à loisir. Il admira sa taille

élégante et fine, ses jolies épaules, dont la rondeur inachevée attestait la jeunesse, son cou blanc, autour duquel aucun ruban ne s'enroulait pour en voiler la perfection, et qui supportait, avec une grâce exquise, sa petite tête surmontée d'un diadème de cheveux blonds. Peut-être une influence magnétique se dégageait-elle du regard de Claude, car, à deux reprises, les yeux de la comédienne se fixèrent sur ceux du jeune homme, et, chaque fois, il lui sembla voir un amical sourire passer sur les lèvres de Lise. La voix de Rombaud l'arracha à sa contemplation.

— Venez que je vous présente à Cambry, dit le directeur. Vous aurez bien souvent l'occasion de vous retrouver ensemble, maintenant. Il peut vous être très utile. Il faut que vous fassiez tous deux connaissance aujourd'hui. C'est une date qu'il n'oubliera pas, car elle marque son premier grand succès.

Prenant Claude par le bras, Rombaud traversa le foyer, allant vers le jeune homme qui s'était levé en les voyant venir.

— Je vous souhaite un bonheur égal au mien, dit le jeune et déjà célèbre écrivain, que Claude venait de complimenter sur sa brillante et indiscutable réussite. Et surtout je désire que vous ne Tachetiez pas aussi cher que moi.

Et le tableau de la lutte engagée par Cambry, âpre, énergique, et dans laquelle, terrassé dix fois, il s'était toujours relevé plus ardent et plus vigoureux après chaque échec, se présenta au souvenir de Claude, Certes, celui-là n'avait pas volé sa gloire. Il l'avait coû»

quise fièrement, à force de Iravail. Et les rides précoces qui sillonnaient son front, la maigreur de son visage aux yeux inquiétants par leur mobilité, les plis railleurs de sa bouche, étaient les traces imprimées par les tristesses, les déceptions et les amertumes.

— J ai eu beaucoup de difficultés à surmonter, reprit l'écrivain gravement, comme s'il jetait un regard sur son passé... Mais tout est oublié, ajoutât-il, avec un geste insouciant. Une heure de succès compense dix années de tortures. Je sors de l'enfer et je suis dans le paradis. Tenez, voici un de ses anges.

Et, delà tête, il montrait à Claude, à l'autre bout du foyer, causant avec un prince du feuilleton, l'adorable Lise.

— C'est elle qui a eu la plus grande part dans la réussite de mon drame. Elle en a été le charme, la poésie, le rayon. Tout ce que la grâce et le talent réunis peuvent faire, elle l'a fait, et comme en se jouant. C'est une admirable nature et vous lui devrez certainement beaucoup. Mais ne la connaissez- vous pas ?

— Non, dit Claude.

— Venez alors : je veux moi-même vous conduire à elle. Tenez, regardez-la d'ici avec sa simplicité et sa vivacité de jeune fille ; n'est-elle pas rincamation de l'innocence? Tout en elle concourt à séduire : elle est de celles qui sont nées pour le triomphe. Jusqu'à son nom de Fleuron, qui donne vaguement l'idée d'une couronne. Vous verrez cette enfant-là dans dix ans, à quelle hauteur elle sera placée, si elle vit...

Une ombre passa sur le front de l'écrivain, que Claude regarda avec inquiétude.

— Je vous demande pardon, reprit Gambry, mais j'ai naturellement l'esprit tourmenté et je suis extrêmement superstitieux... Plusieurs fois il m'a semblé voir cette charmante enfant, la tête parée du voile blanc des martj^res... Ne vous serable-t-il pas qu'elle a le visage pâle et doux d'une Ophélie?

Dans une rapide vision, La Barre vit alors Lise étendue sur un lit couvert de fleurs : elle souriait tristement et ses yeux étaient fermés. Une ombre violette s'étendait sur son visage, et, dans l'obscurité sépulcrale de la chambre, des bougies brûlaient avec un éclat funèbre. Il eut une minute d'affreuse émotion, ses oreilles tintèrent, et il crut entendre le glas des cloches sonnant la mort.

— Très heureusement elle se porte à merveille, dit Cambry, et les présages ne signifient pas grand'chose. Si elle est Ophélie, pour le moment, c'est Ophélie aimée, heureuse et en pleine possession de sa raison.

Ils s'avancèrent. Lise se leva pour les accueillir, quittant ceux qui l'entouraient et, de près, sur ses lèvres, Claude retrouva ce sourire qui, de loin, semblant lui être adressé^ avait si complètement pris son cœur.

— Ma chère Lise, dit Cambry, je vous amène M. Claude La Barre, avec qui vous allez prochainement combattre €t vaincre. Je lui ai dit quelle fidèle alliée il aura en vous, et le voici plein de confiance et

d'espoîr. .To lo laisse en vos mains : soyez-lui bienveillante.

Lise ne répondit rien. Elle regardait attentivement Claude. Elle agita gracieusement sa petite tête de bas en haut et, de sa voix délicieuse :

— Est-ce que vous n'avez pas de mémoire, monsieur Claude, ou bien suis-je si changée que vous ne m'avez

pas reconnue?

Et, comme La Barre restait immobile, n'osant pas

comprendre encore :

Est-ce que vous ne vous souvenez pas d'un petit jardin où nous avons cultivé, autrefois, des fleurs ensemble?

A ces mots, le cœur de La^Barre se fondit. Il se rappela les jours si tristes de%on séjour à Évreux, raflreuse soirée où il avait vu son père, dans le vieux Voltaire du tour de France, et son abattement morne, dissipé par cette apparition d'une petite fille blonde, qui était venue lui tendre la main, et qui l'avait arraché h sa détresse morale. Ainsi, il ne s'était pas trompé quand il croyait découvrir la Lise douce et craintive d'autrefois dans celte autre Lise ravissante et fêtée qui avait tant troublé son imagination! C'était bien la même et, dans les yeux de la comédienne, il retrouvait le regard ami de sa compagne d'enfance. Une larme qu'il ne put retenir coula sur sa joue. Lise l'attira à elle et le fit asseoir sur le canapé.

— Eh bien l Qu'y a-t-il? dit-elle. Êtes-vous si affligé de me revoir? Dès le premier instant je vous ai reconnu, moi, ce soir... Claudel Votre nom m'était resté

présent à la pensée. J'espérais que vous alliez venir à moi, de vous-même, les mains tendues. Mais vous restiez froid, et vous paraissiez ne pas remarquer les mines engageantes que je vous faisais.

Elle s'arrêta. Il la regardait, comme en extase;, il lui semblait qu'ils n'avaient jamais été séparés, qu'ils étaient toujours restés l'un près de l'autre, tant les liens qui l'attachaient à elle étaient puissants. Sa vie, en quelques minutes, changea d'aspect. Il la vit riante, féconde, pleine de favorables promesses. Le regard de deux yeux bleus avait suffi pour faire tout resplendir autour de Claude.

D'un signe. Lise appela de Brives : elle voulut lier les deux jeunes gens par une amitié solide. Les ayant à ses côtés, oubliant la fête, dédaigneuse de ceux qui tournaient autour d'elle, quêtant un mot ou un sourire, elle se replongea avec délices dans son passé, si près d'elle encore, et raconta sa vie à La Barre, la soudaine vocation qui s'était emparée d'elle, la pension que le préfet lui avait fait obtenir, son entrée au Conservatoire, et le malheur de la pauvre mère Fleuron, qui devenait aveugle. Elle parlait, animée, triste ou gaie, dévoilant à son ami les grosses misères et les petits bonheurs de son existence d'autrefois, bien assise maintenant dans la sécurité de son avenir asv sure.

Et elle regardait Claude avec satisfaction. Était-ce singulier de se retrouver ainsi, dans ce théâtre qui était leur passion commune ! Qui se serait douté qu'il écrirait des drames dans lesquels elle jouerait?

Elle allait se dévouer corps et âme à son œuvre ! Ah 1 certes, elle étudiait passionnément se^' rôles î Mais jamais elle n'avait creusé un personnage comme elle allait le faire pour lui. Il verrait ce dont elle était capable sur la scène. Et elle lui promettait un triomphe.

Gomme il restait pensit, fi.xant sur elle ses regards profonds, qui semblaient scruter les cœurs et deviner les pensées sous les fronts, prise d'un soudain désir de faire parade de son influence sur ces hommes, devant qui tout le monde s'inclinait, elle se leva et fît quelques pas dans le foyer. Les groupes s'éparpillèrent et elle fut entourée en un instant. Par un hasard singulier, au même moment, Clémence Villa revenait du balcon, suivie d'un cortège. La chaleur était devenue étouffante, et, par cette belle nuit de juin qui faisait resplendir dans le ciel d'innombrables étoiles, la comédienne, laissant fumer ses compagnons, était restée à respirer, appuyée à la balustrade de pierre, ayant à ses pieds le boulevard, encore animé à cette heure tardive. Elle descendit par la large baie de la fenêtre, rayonnante de beauté dans sa robe rose toute brodée de perles. Et les deux riv.les se trouvèrent en présence.

Elles purent dénofmbrer leurs partisans et compter leurs forces. Tout ce que la littérature comptait là de sérieux représentants entoura de ses hommages et de ses louanges la charmante artiste qui promettait d'être une des gloires de la scène françLise. Clémence, elle, attira les femmes qui, déjà, au fond du cœur,

jalousaient Lise, el supportaient difficilement la supériorité que sa rare modestie leur rendait pourtant si peu pesante.

Fanny Mangin fit très heureusement diversion par sa beauté. Superbe dans sa robe de bal du troisième acte de la Duchesse, ayant sorti» comme elle disait, tous les diamants de la couronne, elle éblouissait par l'éclat de ses pierreries et le rayonnement de ses yeux. Elle causait debout avec Georges Froyer, un petit brun toujours en quête d'une nouvelle, toujours à la piste d'une affaire, journaliste de talent, administrateur actif, sans rival pour organiser une fête et, entre temps, écrivant des vers pleins d'une grâce émue et rêveuse. La belle rousse, surveillée de loin par Mortagne qui, campé au coin de la cheminée, affectait un air de sombre préoccupation, finissait de raconter au journaliste une aventure récemment arrivée à une chanteuse très connue, protégée richement par un prince régnant d'Allemagne.

— Oui, mon cher, le grand-duc, séparé de sa bienaimée par les exigences de son rang, en témoignage d'amour, faisait servira toute sa maison civile et militaire le menu du dîner mangé la veille par la belle. Or, elle, qui menait à Paris une vie de polichinelle, comme ça l'assommait d'écrire, chaque jour, son menu, en avait fait autographier un, toujours le même, qu'elle envoyait tous les matins à son auguste amant... Vous voyez d'ici la tête des courtisans ? Depuis quinze jours ils mangeaient le même dîner, quand ils se décidèrent

à expédier une députalion à la dame, pour la supplier de varier son ordinaire...

— Et alors?

— Ma loi ! c'étaient deux officiers de uhlans magnifiques, blonds comme du tabac turc, et roses comme de la gplée de framboise. Elle leur promit de faire autographier six autres menus, un pour chaque Jour de la semaine, puis elle les emmena avec elle à la Maison d'Or pour l^s décarêmer. Et la légende prétend qu'ils se sont flanqué une culotte grand-ducale un peu soignée !

— Dites donc, ma chère, ne la racontez à personne; nous en ferons pour demain une Men bonne Soirée théâtrale...

— De quoi? De l'histoire des deux uhlans? demanda Raoul Arche, en frappant gaîment sur l'épaule de son camarade. Connue, mon bonhomme! Fanny l'a déjà racontée à tous les journahstes qui sont ici... Cette fallacieuse personne, ô Georges, abuse de ta crédulité!...

Fanny se mit franchement à rire :

— Plaignez-vous donc, dit-elle, pour une fois qu*on vous rend la monnaie de votre pièce 1

Alors, la regardant d'un air comiquement indigné» le jeune vaudevilliste, dont la facilité d'improvisation est bien connue, déclama :

Fanny Manoin, petite masque, Tu nous fais poser, etpourlant De ton père le charlatan, Ce soir, tu n'as pas mis le casque !

— Gomment ! mon père ? s'écria la belle fille, stupéfaite.

— Eh bien oui, répliqua froidement Raoul... Mangiii, l'homme au casque, le marchand de crayons... Tu n'es pas sa fille? En es-tu bien sûre? C'est curieux. On me l'avait dit!

Et, pivotant sur ses talons, le jeune homme laissa l'actrice rouge de colère, et s'en alla retrouver Edouard Maxime qui, s'étant emparé du piano, exécutait une sonate de Mozart en tapant sur le clavier avec son chapeau.

Les gens sérieux commençaient à partir, et la gaîté devenait plus libre. Dans le foyer, violemment échauffé par les lustres, dont les glaces renvoyaient les lumières, le bourdonnement des voix s'élevait. Dans un instant, quand on serait en petit comité, la fête allait battre son plein. Déjà Campoint, à la tête d'un quatuor, était à son poste, et se préparait à donner le signal des danses. Une voix s'éleva : celle de Gamard, très lancé. Il venait de faire une charge de fumiste àGécile Chrétien, et il répétait en riant, au milieu d'un cercle de camarades, sa locution favorite : Ce que je l'ai fait aller en bateau! Mais Gécile l'avait entendu et, très pincée, prenant ses grands airs de fille honnête, elle s'était écriée avec aigreur :

— Monsieur Gamard, c'est un mensonge ! Je n'ai jamais été en bateau avec vous ! Non, jamais ! entendezvous? jamais !

Et comme Gamard riait de plus belle, frappant de grands coups de poing sur sa cuisso, In moro Chré-

tien était venue au secours de sa fiJle. Pariant du haut de sa tête, avec des roucoulements d'élève de madame Plessy, elle avait voulu remettre le jeune Gamard à sa place. Mais celui-ci ayant répliqué, la dignité d'emprunt de la mère Chrétien avait fait place à sa vulgarité naturelle, Gélimène s'était changée en madame Angot. Un u Eh ! va donc, mauvais boudiné ! » plein d'énergie, avait résonné au miheu de la iêle, comme une pierre lancée dans les carreaux. Mortagne, avec sa fière élégance déjeune premier, avait emmené madame Chrétien à part pour lui faire des remontrances, pendant que Desmazures indigné,et le prenant de très haut, comme s'il jouait encore le rôle du Duc, secouait l'affreux Gamard en lui déclarant que sa tenue était indigne d'un gentilhomme.

— Un gentilhomme! Oh! là! là! reprit le gommeux, en dévisageant le comédien... Dansla famille, nous sommes tous nobles comme les quatre fers d'un chien!... Papa est paveur, et il s'appelle Gamard tout court! Tout le monde ne peut pas être de grande famille comme vous, mon cher Desmazures...

La musique leur coupa la parole. Desmazures se retira, la tête haute, le jarret tendu comme un professeur de belles manières. Gamard se mit à valser avec Albertine Rameau, faisant des marches et des contre-marches, des balancements, des ondulations, 3t déployant des grâces de danseur de bal public.

Les couples se formaient, et maintenant le foyer était rempli d'une foule tournoyante. Sélim Nuùo,

repoussé dans un coin par le tourbillon des robes, qui flottaient élégantes et légères, s'était adosse à la cheminée, et là, les yeux flambants dans sa flgure basanée, frôlé au passage par les épaules nues que rhabit noir des cavaliers îaisait paraître plus blanches, il restait, les jambes fouettées par les traînes, humant les émanations troublantes qu'exhalaient ces corps de femmes.

Clémence, quittant le bras de son cavalier, s'était approchée de Rombaud, et, le prenant à pari :

— Tiens! regarde-les donc! lui murmura-t-elle à l'oreille. Et, d'un geste, elle montrait Lise et Jean qui valsaient.

Indifl'érents à ce qui les entourait, tout entiers à la joie d'être l'un à l'autre, enlacés, les yeux dans les yeux, les lèvres de Jean penchées sur les cheveux blonds de Lise, comme s'il se déiendait avec peine de plonger sa bouche dans ces boucles fines et soyeuses, ils allaient, effleurant à peine le parquet de leurs pieds, incarnant en eux divinement la jeunesse et l'amour.

— Mais regarde ! regarde donc ! répéta Clémence.

Rombaud regardait, et, si maître de lui qu'il fût, il avait tressailli. Lise, abandonnée au bras de Jean, tournait étourdie, presque pâmée. Sa bouche avait un sourire vague; ses yeux, aveuglés par les lumières, étaient noyés dans l'extase; elle ne voyait plus qu'une traînée de flammes, elle n'entendait plus qu'un murnaure conlus. Et, portée par son danseur, caressée par

l'air plus frais, à mesure que ia valse devenait plus rapide, elle souhaitait de rester toujours ainsi, serrée contre lui, dans un anéantissement délicieux.

Clémence ne questionnait plus Rombaud, mais elle lui avait pris le bras et, de ses doigts crispés, lui meurtrissait la chair.

— Ne me serre donc pas si fort, tu me fais mal! dit-il avec humeur ; puis reprenant un ton bonhomme : — Eh bien ! Ils s'amusent, ces enfants! Ils ont bien raison : ils sont là pour ça !

Et, détournant la tête, pour ne pas voir l'éclair menaçant qui brillait dans les yeux de Clémence, il se dirigea vers Claude.

La valse finissait, et les danseurs se séparaient. Lise se laissa tomber sur un canapé, et, sans souffle, sans regard, elle resta anéantie, comme brisée. De Brives, debout devant elle, attendait qu'elle fût remise. Il éprouvait une exquise jouissance de possession morale. Il venait de sentir palpiter la jeune fille dans ses bras. Il avait deviné l'amour dans ses regards, sur ses lèvres. Et, tremblant de joie, la sentant si bien à lui, oublieux de tout, il était tenté de la prendre et de l'emporter sur son cœur.

Il fut rappelé au sentiment de la réalité par une lourde main qui se posait sur son épaule, en même temps qu'une voix gutturale sonnait à ses oreilles. Celait Sélim, qui, incapable de résister plus longtemps à son caprice, s'approchait de Lise. Il avait traversé le foyer, de son pas lourd de mastodonte, et venait de s'asseoir, à côté de la jeune fille. L'at-

taquo. était si peu déguisée, si brutale, que de Brives en frémit de colère. Le Portugais s'installait auprès de la comédienne et semblait dire :

— Tant que je serai là, moi qui suis le maître dans cette maison, de par la toute-puissance de mes écus, j'entends que personne ne se permette de me déranger.

Il dirigea ses petits yeu.x gris, aux paupières plissées, sur le jeune homme, et, comme s'il eût obéi à un ordre, Jean se détourna silencieusement. Le mouvement qu'il avait fait, pour se mettre entre celle qu'il adorait et le vieux débauché, fut brusquement arrêté. L'omnipotence de l'argent se manifesta grandiose dans la victorieuse intervention du banquier. Ce roi de la Bourse n'eut qu'à se montrer pour que chacun lui cédât la place. Et, incarnation énorme et hideuse du veau d'or, Sélim, vautré sur le canapé, s'offrit aux yeux de Lise revenue de son long étourdissement.

Elle regarda avec surprise Nuno qui lui souriait. Elle avatt encore devant les yeux Jean, élégant, jeune et séduisant, et elle apercevait t^at à coup Sélim, pesant, vieux et effrayant. Elle fit un mouvement pour se lever. Le banquier posa sa main grasse sur celle de Lise, et la retint auprès de lui :

— Est-ce que je vous fais peur, ma chère enfant? dit-il, en roulant les cailloux de sa prononciation. Vous apprécieriez alors bien mal le sentiment qui m'attire. C'est la seconde fois seulement, depuis votre grand succès, que j'ai l'occasion de vous approcher... Et je liens à vous exprimer, non seulement toute l'admira-

lion que j'éprouve pour vous, mais encore tout l'intérêt que je vous porte. Je sais ce que vous êtes. . . On m'a raconté votre vie...

Lise fut étonnée. Le banquier lui parlait avec un ton paternel, et sa figure respirait la bienveillance. Était-ce donc là ce Sélim dont elle avait entendu dire tant de mal ?

— Je ne connais rien de plus méritoire et de plus digne. Vous savez que j'ai quelque influence ici. Puisje faire quelque chose qui vous plaise? Parlez, je suis tout à votre service.

— Je vous remercie, monsieur, de votre bonté, dit Lise, de cette voix d'or qui troublait si délicieusement les spectateurs. Mais je ne désire rien... J'ai été traitée par M. Rombaud avec une largesse à laquelle je n'avais encore que bien peu de droits... Mes appointements ont été augmentés, et je suis très heureuse...

Elle dit ces mots : très heureuse, avec un épanouissement du visage, un éclat du regard, une caresse du sourire, qui firent monter au cerveau du Portugais des vagues de sang. Ses yeux pétillèrent comme un incendie, et il désira follement cette jolie fille si fraîche, si douce, si naïve, qui venait de lui procurer une de ces émotions qui, pour lui, étaient sans prix.

— Heureuse, reprit-il, en regardant Lise profondément, avec une douzaine de mille francs par an? Mais, chère petite, c'est la misère. Ce n'est pas cela qui vous convient. Végéter dans une condition si infime, c'est vouloir sacrifier votre avenir. A votre charmante nature il faut, comme à une toile de maître, un cadre

splendide. Je vous crois remarquablement intelligente, comprenez-moi bien, et ne soyez pas effrayée par la franchise de mon langage. Vous êtes au début de votre carrière : il dépend de vous de donner à votre admirable talent le secours décisif d'une grande position de fortune. Votre succès a été immense, mais il faut qu'il soit durable. Or, nous vivons dans un temps où tout ce qui ne frappe pas violemment la vue, tout ce qui n'excite pas ardemment la curiosité, tout ce qui n'attire pas cruellement l'envie, est en un instant oublié. C'est le siècle du tapage, du tam-tam, des grands cris, des grandes affaires, des grands triomphes, des grands scandales. On vit à outrance comme des furieux, comme des enragés, comme des insensés. Et le grand mobile de tous ces déchaînenements, de toutes ces folies, c'est l'argent. Le riche voit le monde entier à ses pieds. Sa laideur devient de la distinction, sa sottise de la bonté, sa brutalité un aimable enjouement. On flatte ses manies, on devance ses fantaisies, on sert ses vices. Il est riche: il est souverain ! J'ai connu, moi qui vous parle, des temps très durs. J'ai été, dans ma jeunesse, contrebandier... Dans mon pays, c'est un métier qui ne déshonore pas, rassurez-vous ! J'ai couru les rochers brûlants des montagnes du Portugal, portant sur mon dos des ballots de marchandises, dévoré par la soif, servant de cible aux carabines des douaniers, et j'ai maudit l'existence, et j'ai juré, si je devenais jamais riche, de mettre le pied sur la tête de mes semblables. Vy suis arrivé. Mais au prix de combien de peines l

Vous, mon bi, u, v jus avez ce bonheur d'entrer dans la vie par la bonne porte. Dès les premiers pas, tout vous sourit, tout vous favorise. Vous avez du talent, vous êtes jolie, et vous plaisez. La première heure de votre carrière est marquée par le succès. Vous n'avez qu'à ouvrir la main, et la richesse est à vous. Vous pouvez avoir demain un hôtel, des chevaux, des diamants, des toilettes, tous les accessoires indispensables à une lemme qui veut régner sur Paris on souveraine. Car, ne vous y trompez pas, le talent sans l'appui de la richesse est bien peu de chose. C'est comme un diamant brut qui brille, sans doute, mais auquel une monture élégante n'a pas donné toute sa valeur. Vous êtes ce diamant qui peut éblouir la foule de son éclat sans rival, et vous recherchez Tobscurité! Vous bornez votre ambition au pot au feu bourgeois, et à l'appartement au quatrième! Et vous avez la prétention d'être heureuse ! Mais c'est de la démence, et vous courez au-devant du malheur. Dès demain, — je vais vous le prouver — vous serez aux abois et écrasée sous le poids de vos dettes, ou bien vous vous serez montrée sur la scène habillée comme une figurante, et le public aura commencé à vous prendre en grippe. Vous venez de faire votre première création sérieuse. Vous avez commandé les cinq robes que votre rôle comportait à une petite couturière, et vous avez encore dépensé trois mille francs. Si vous créez trois rôles dans votre année, et c'est le moins qui puisse vous arriver, voilà donc vo*' ap^-îointements dévorés. Avec quoi vivrez-vous ?

; Sélim s'arrêta sur cette phrase, qui résumait si complètement Sf\ pe-nsée, etjeta à la comédienne un regard interrogateur. Lise, renversée en arrière, immobile, restait muette. En un instant, le Portugais venait d'ouvrir devant elle une effrayante perspective. Co-Time. dans un rêve, eÛe vit un gouffre immense <t sombre béant à ses pieds. Il lui sembla qu'elle .lyait le vertige et que le vide l'attirait. La justesse des calculs du tentateur l'avait frappée, et elle répétait en elle-même machinalement : Avec quoi vivrons -nous?

Puis, la salle, bondée de spectateurs, apparut brusquement à ses yeux. Elle vit le public enthousiaste applaudissant de toutes ses mains, et faisant pleuvoir les fleurs sur la scène. Et, devant la rampe, une femme élégante et parée, des diamants aux épaules, saluait ce tyran subjugué qui acclamait sa favorite. Elle ne distinguait pas le visage de la victorieuse. Était-ce elle ou une autre?

Celle qu'elle voyait était embellie par tout ce que le luxe a de plus rafdné. Sa robe seule avait dû coûter une somme égale aux appointements de Lise pendant six mois. Etla jeune fille se dit: Si c'était moi, alors je me serais donc vendue, et la faveur du public serait donc le prix de ma dégradation? La figure basanée du Portugais, avec ses gros yeux aux paupières plissées, sa bouche iéroce, et sa chevelure blanche, passa devant ses yeux. Elle eut un frisson de déjjoût : une flamme lui monta du cœur au cerveau.

— Je savais depuis longtemps, dit-elle avec fermeté.

que le théâtre n est point une école de morale, et que la vertu no s'y cultive guère. Aux yeux du monde, une artiste qui n'a qu'un amant est une personne fort rangée, et, si elle l'a choisi riche, elle a donné une remarquable preuve de bon sens. Elle connaîtra ainsi l'amour, et saura, sur la scène, le rendre avec toutes ses émotions. En même temps, elle aura donné à sa carrière une base solide. Si on l'attaque, elle aura quelqu'un pour la défendre. Si elle subit un revers, le théâtre est fécond en périls, elle trouvera dans son luxe une compensation, un secours. Elle pourra se recueillir, reprendre des forces, et repartir de plus belle à la conquête du succès. Elle ne connaîtra pas les difficultés matérielles de l'existence ; à ses soucis d'artiste ne se mêleront pas les soucis de la ménagère. Elle sera libre, forte, brillante, et rien ne pourra lui. résister. C'est bien là, n'est-ce pas? ce que vous avez voulu me faire comprendre, et votre conclusion a été la nécessité de me vendre?...

Sélim releva vivement la tête. Depuis un instant il pensait: Cette petite est vraiment intelligente, elle est tout à fait dans le mouvement. Moi, qui croyais trouver en elle une vertu renforcée, et qui m'acharnais à la battre en brèche avec mes plus gros arguments, je perdais vraiment ma peine. Et dodelinant la tête, avec un air satisfait, il attendait le dénouement prévu. Il se disait, en écoutant Lise : A-t-elle une jolie voix ! Et il se laissait aller à la caresse de cette musique exquise.

Les derniers mots furent prononcés par la jeune ûlle avec une âpreté d'accent qui cingla le millionnaire

comme an coup de fouet. Il la vit hautaine et glacée, les bras croisés sur sa blanche poitrine, comme pour défendre son cœur contre toute menace. 11 retrouva, en un instant, la Lise adorable et pudique qui avait passionné le public. Ses yeux bleus soutenaient fièrement le regard, son front pur étincelait, et sur ses lèvres passait un sourire mélancolique. .Elle offrait ainsi l'image d'un de ces anges rayonnants qui, sur ]es grands vitraux des cathédrales, apparaissent aux saints en prières, leur apportant avec l'espérance un divin reflet du céleste séjour.

Ébloui, Sélim baissa la tête avec humilité, puis, d'une voix plus basse :

— J'ai voulu seulement vous engager à donner votre cœur avec discernement. Belle comme vous l'êtes, vous serez entourée d'hommages et de séductions. Vous aimerez, mon enfant, et celui qui sera assez heureux pour vous plaire aura sur votre destinée une influence bien grande. Vous êtes à l'heure décisive. Vous pouvez, à votre choix, ou rester chrysalide ou devenir papillon. Pardonnez-moi de vous avoir parlé un peu rudement, peut-être, et sachez que je ne regrette point d'avoir abordé cet entretien, quelque émotion que vous en ayez ressentie. J'ai fait, avec vous, en cinq minutes, très ample connaissance. Et ce que j'ai découvert de votre caractère m'a plu. Vous avez une grande hauteur d'esprit et beaucoup de fermeté d'âme. Vous paraissez résolue à ne point vous laisser aller au courant de la vie, mais h vous diriger énergiquement. Vous traverserez, sans doute, de violents orages, et il n'est

pas impossible que vous en sortiez à votre honneur. Je le souhaite bien sincèrement. Mais souvenezvous que je vous ai dit que je vous portais beaucoup d'intérêt. Et si vous êtes jamais dans une de ces situations périlleuses, où on a besoin d'un ami sûr et dévoué, venez tout droit à moi : vous pouvez être certaine que vous me trouverez tout à votre disposition.

Le cœur de Lise se serra. Elle crut, dans les paroles de Nuno, découvrir un sens menaçant. Elle eut le pressentiment que cet homme disait vrai, et que sa vie tout entière serait un jour à la merci de sa générosité. Elle eut froid dans lés os. Sa vue s'obscurcit. Elle pensa à de Brives avec angoisse.

Était-ce donc par lui qu'elle devait connaître le malheur? Malgré elle, maintenant, elle l'associait à sa destinée, et il lui semblait qu'il devait être mêlé à tout ce qui lui arriverait de triste ou de joyeux. Elle le voyait souriant, comme s'il était sûr d'être aimé d'elle. 11 devait être bon et généreux. Pourquoi l'aurait-il tait souffrir? Et quelle douceur pourrait lui venir en dehors de lui? Aimée, ne serait-elle pas heureuse? Et son bonheur, rayonnant sur son visage, ne serait-il pas, aux yeux du public, son plus grand charme? Elle triompherait, elle en était sûre, pourvu qu'elle fût aimée. Tant que son cœur serait plein d'ivresse, tant que l'amour chanterait Isur ses lèvres, elle serait victorieuse et applaudie.

Elle reprit confiance, regarda l'avenir avec tranquillité et, redevenue maîtresse d'elle-même :

— Je vous remercie, dit-elle avec simplicité, des. assurances de dévouement que vous me donnez. Mais je compte avant tout sur moi-même. J'ai fait en effet •ce rêve, présomptueux à une époque que vous jugez si corrompue, de tout devoir à mes seuls efforts et d'arriver uniquement par le travail. Vous avez raillé, tout à l'heure, mes tendances bourgeoises et mes goûts simples. Que voulez-vous? c'est la nature qui est coupable : elle m'a faite ainsi. Vous m'avez tracé un tableau engageant des splendeurs que je pourrais obtenir si, suivant l'exemple de tant d'autres, je consentais à devenir une fille, mais, voyez-vous, je n'ai pas la vocation... Quant aux dangers que vous me signalez, je les connais, et ils ne me font pas peur. Si j'ai des difficultés à vaincre, je m'y emploierai vaillamment; si j'ai des attaques à supporter, je tâcherai de ne pas être victime. S'il faut souffrir pour rester honnête et tout entière à mon art, je souffrirai. Ce sera, pour moi, sujet d'étude sur moi-même, et mon talent, puisque vous voulez bien me dire que j'en ai, en profitera. Je crois le public plus juste, plus probe, moins ingrat que vous ne le déclarez. Il est impossible qu'il ne sache pas faire crédit de quelques bijoux et de quelques dentelles à une pauvre fille qui, sur la scène, s'ingéniera à lui plaire. Et puis, enfin, si j'échoue, j'aurai du moins cette consolation d'être restée libre, de n'avoir suivi d'autre impulsion que celle de ma conscience.

Sélim s'était levé : il s'inclina devant Lise, et, avec une sourde ironie dans la voix :

LISE FLEURON ' io"!

— Mademoiselle, personne ne fait pour votre succès des vœux plus sincères que les miens. Vous avez tout pour réussir et je souhaite de vous voir, avant peu, à la Comédie-Française. Le premier bouquet que vous y recevrez viendra de moi. Mais vous avez un cœur délicat et tendre. Si vous souffrez, vous souffrirez cruellement. Veillez bien sur vous-même, et, surtout, défiez-vous des petits jeunes gens I

En prononçant ces derniers mots il sourit, et son regard aigu sembla aller jusqu'au cœur de la jeune fille pour y lire le nom de Jean. Il secoua la tête et, comme pour graver cet avertissement plus avant dans la mémoire de Lise, il répéta : Défiez-vous des petits jeunes gens ! Puis, lourdement, il s'éloigna, laissant la comédienne plongée dans un trouble inexprimable.

Que prétendait-il avec sa phrase sardonique ? Avaitil donc lu vraiment dans la pensée de Lise, et soupçonnait-ilTamour naissant qui l'entraînait vers de Brives^ Savait-il, sur le compte du jeune homme, des choses qu'il ne consentait pas à dire nettement, et voulait-il la mettre en garde ? Elle se débattit dans des inquiétudes vagues, et se forgea, de douloureuses chimères. Il lui sembla qu'un bouleversement s'était accompli dans son esprit. Était-ce bien elle qui venait d'entendre Nuno, le redoutable financier, devant lequel les plus hardis baissaient pavillon, lui faire des offres qui auraient affolé de joie toute autre que Lise Fleuron? Était-ce bien elle, si timide, si naïve, qui avait résolument tenu tête à ce sphinx, lorsqu'il lui donnait à déchiffrer l'énigme de son avenir?

i52 LES BATAILLES DE LA VIE

La petite fille simple et candide s'était donc, en un instant, transformée en une femme résolue et éclairée. Elle avait tout compris, tout saisi, avec une clairvoyance soudainement éveillée. Le tentateur l'avait enlevée sur le sommet de la montagne et, de là, lui avait montré la ville immense, couchée à ses pieds, comme un domaine qui lui était réservé, et le public entier, réduit en servitude, et prêt à l'acclamer. Le but était devant elle, visible, radieux, superbe. Mais, entre ce but et elle, il y avait tout un espace sombre, rempli de fange, dans lequel il lui fallait descendre et mettre ses pieds. Et, prise d'un immense dégoût, elle s'était détournée et avait dit : Non! Alors, d'un seul élan, il l'avait ramenée sur la terre, et elle était maintenant de nouveau confondue dans la masse, livrée à elle-même, sans secours autre que celui de sa volonté, sans conseils autres que ceux de son cœur.

Elle regarda autour d'elle. Rien n'était changé. Tout était comme avant, excepté elle-même. Elle avait brusquement perdu toutes ses illusions, toutes ses croyances, effeuillées, comme des fleurs printanières, parla triste expérience d'un vieillard. Maintenant elle découvrait tn's les périls de la route, tous les dangers de la carrière. Elle pressentait qu'en ce moment même des intérêts divers se coalisaient contre elle. Elle soupçonnait Nuno d'avoir voulu, par une tentative suprême, la mettre à l'abri de ses ennemis. Il lui avait offert l'occasion de les écraser et de les vaincre. Mais c'en était fait : elle avait dit : non.

Elle se demanda, avec amertume, qui elle pouvait avoir pour ennemis, et pourquoi on essaierait de lui faire du mal. Elle croyait, la pauvre enfant, n'avoir jamais oflensé personne, oubliant son succès éclatant, sa beauté exquise, sa vertu inattaquable, qui étaient les plus cruelles des offenses. Elle pensa à Jean, et, avec un sourire, qui eût ravi le jeune homme, s'il en eût compris la signification, elle murmura :

— Ils sont jaloux! Bah! On n'est jaloux que des heureux !

De Brives était près d'elle : elle se pencha vers lui et appuya librement son bras sur le sien.

— Que vous a donc dit Nuno? demanda Jean d'une voix tremblante.

Elle prit un air indifférent :

— Il me parlait de mon avenir; il a été très bon, très paternel. C'est vraiment un brave homme. Pourquoi dit-on tant de mal de lui?

Jean resta silencieux. Il pensait : Sélim bon et paternel! Elle n'a pas compris ce qu'il lui a dit, ou bien elle veut me donner le change. Il fut saisi d'une rage jalouse en pensant que'là, à l'instant, sous ses yeux, le vieillard avait pu faire à Lise les plus dégradantes propositions. Quel prestige donnait donc à cet homme son immense fortune, pour qu'il fût défendu par elle, contre les importuns, mieux qu'un roi par ses gardes ! Il mesura une Ibis de plus la puissance formidable de l'argent, et, plein de colère, reconnut la nécessité de la posséder. 11 la rêva sans limites, absolue, irrésistible. D

1î>4 LES BATAILLES DE LA VIE

se sentit l'énergie et l'audace nécessaires pour la conquérir. Le vaste champ des affaires était là, à sa portée. Il ferait comme Nuno : il y moissonnerait de larges et riches récoltes. Et alors il ne serait plus obligé de €éder la place à personne, piteusement, comme il venait de le faire, et il traiterait d'égal à égal les souverains de la finance, qui étaient les véritables maîtres de la terre.

— A quoi pensez-vous? lui dit Lise, en le voyant songeur.

Jean tressaillit : il regarda la jeune fille, la vit inquiète, et lui dit, pour la rassurer :

— Je pense à vous.

— Même auprès de moi?

— Toujours. Vous'êtes mon unique et incessante préoccupation.

— Oh ! unique!

Elle leva vers lui ses yeux bleus, et lui sourit avec une délicieuse coquetterie. Elle avait tout oublié, les odieuses paroles entendues, les vives craintes ressenties. Gomme un nuage noir, que la brise d'été chasse du ciel, ses sombres impressions avaient été effacées de son esprit par les douces paroles de Jean. Elle ne se souvenait plus de rien, si ce n'est qu'elle avait devant elle, charmant, empressé et tendre, celui par qui elle était adorée. Et, dans son cœur, rempli d'un trouble exquis, une voix s'élevait enivrante qui chantait éperdument la jeunesse et l'amour.

La fête commençait à prendre une allure extravagante. Se trouvant maintenant tout à fait entre eux,

les pensionnaires et les amis de Rombaud, soulagés de toute contrainte, se livraient aux joyeuses folies qui terminent invariablement ces soirées. Pavilly achevait un cavalier seul fantastique, et le jeune Gamard, électrisé, se disposait à marcher sur les mains. La poussière, soulevée dans le foyer par les pas des danseurs, montait comme un brouillard d'or autour des lustres, et les musiciens surexcités jouaient en pressant la mesure, avec une verve furieuse qui attaquait les nerfs. Un violent hourra s'éleva. Edouard Maxime, qui s'était mystérieusement dérobé, pendant un instant, sur le balcon, venait d'allumer des feux de bengale et faisait partir des chandelles romaines.

— Deux heures et demie, dit Lise ; il faut que je me sauve...

— Déjà? Avez-vous peur de perdre votre pantoufle, comme Gendrillon? demanda Jean.

— Non Mais je serais grondée, si je rentrais au jour. Attendez-moi là : je vais prendre mon manteau dans ma loge...

11 sortit dans le couloir à sa suite, traversa la scène, et resta au bas de l'escalier, debout, écoutant le léger bruit de ses pas qui résonnait à l'étage supérieur. Ces mots de Lise : « Attendez-moi », l'avaient rempli de joie. Pour la première fois, elle disposait de Jean, manifestant bien clairement ainsi qu'elle connaissait ses droits sur lui. Elle montrait le lien, encore menu, mais pourtant bien solide, qui les unissait l'un à l'autre. Elle le prenait pour compagnon, et ne crai-

gnaitpas de partir avec lui, devant tout le monde, au risque de ce qu'on en pourrait penser.

De Brives se dit : Elle n'a pas réfléchi à ce qu'elle faisait; elle n'a pas mesuré les conséquences de sa façon d'agir avec moi. Il serait honnête de résister à l'entraînement, et de ne pas la laisser ^e compromettre. Du fond de lui-même, une voix railleuse lui répondait : L'aimes-tu? La désires-tu? Alors, ne sois donc pas naïf et ne repousse pas l'occasion, quand elle se présente! N'attends pas qu'un autre, plus hardi ou moins scrupuleux, t'enlève cette fille adorable! Qui te dit, d'ailleurs, qu'elle ne sache point où elle va et que ce ne soit pas d'un pied ferme qu'elle y aille? Certes, elle est innocente, et chaste, et pure. Mais sa vertu n'en est pas moins une vertu de théâtre, destinée sûrement à succomber quelque jour. Ne refuse donc pas la faveur qu'elle veut te faire. Elle t'a choisi, tu lui plais, prends-la : ce sera une maîtresse charmante.

Ainsi, entraîné par son scepticisme, Jean en était arrivé à la même conclusion que Sélim, poussé par sa luxure : la chute inévitable de Lise.

L'amour sincère et ardent que le jeune homme éprouvait ne fit pas à la comédienne l'aumône d'un peu de respect. Tous ses bons sentiments furent étouffés par cet infâme argument : autant moi qu'un autre. Il n'admit pas que la belle, la douce, la poétique Lise pût rester sage. Toute la corruption du théâtre pesa sur elle : elle fut englobée dans l'impureté générale, et marquée au front du signe qui la vouait à la fatalité du vice.

Pendant ce temps-là , Lise , le cœur épanoui, tournait dans sa loge en fredonnant. Elle avait réfléchi qu'il ne lui fallait qu'un instant pour changer de robe, et elle enlevait sa toilette de bal, afin de n'avoir pas à la rapporter le lendemain au théâtre. Dans le faible jour du gaz à demi levé, elle se hâtait, pour ne pas donner à Jean le temps de s'impatienter. Elle regrettait de lui avoir dit inconsidérément de l'attendre. Où avait-elle eu la tête, puisqu'ils ne suivaient pas le même chemin, lui, allant rue Taitbout, etelle, rue de Lancry? Un sourire glissa sur ses lèvres. Après tout, pensa-t-elle, il n'est pas bien malheureux : il aura la satisfaction de me mettre en voiture. Il a souvent perdu son temps d'une façon moins utile, quand il restait à jouer toute la nuit au Cercle.

Elle devint sérieuse à cette pensée du jeu. Instinctivement elle craignait les joueurs. Dans les drames, où elle figurait, le sort qui leur était réservé était toujours si lamentable 1 Ils sacrifiaient tout à leur horrible passion. Supplications de l'amour trahi, conseils de l'ambition répudiée, cris de l'honneur méconnu, rien ne pouvait les arracher à leur coupable affolement, et la punition finale était terrible. Jean, certes, n'en était pas là. Elle se promit d'user de toute son influence pour le détourner de ce mauvais penchant. Elle se sentait une si vive affection pour lui, que rien de ce qui pourrait lui arriver désormais de fâchçux ou de favorable ne devait la laisser indifférente. Dans sa pureté, elle ne songea pas un instant à te ut ce qu'avait de dangereux son amitié pour le jeune homme. Elle

ne regarda pas plus loin que l'heure présente. Elle ne chercha pas jusqu'où ce sentiment pouvait l'entraîner. Elle était heureuse, sans se rendre bien exactement compte de la source de son bonheur. Gela lui suffisait. Et si on lui eût offert de rester toujours ainsi, dans l'ineffable satisfaction de sa vague tendresse, elle eût répondu joyeusement : oui.

Elle redescendit vivement, en criant du haut du palier : Me voici. Son regard caressa, avec complaisance, le beau visage de Jean, sans y découvrir la trace des détestables "«pensées qui avaient agité le jeune homme pendant son absence. Confiante, elle prit son bras et s'apprêtait à pousser la porte rembourrée, quand Cretet et la petite Lointier, vêtue d'un waterproof, encapuchonnée d'une mantille de dentelles, parurent dans le couloir. Clémence les suivait, causant avec La Barre, et précédant Nuno,qui sortait du cabinet de Rombaud.

Lise s'arrêta, inquiète et troublée. Sans savoir •pourquoi, elle se sentit mécontente et rougit, comme si elle était prise en faute. Elle se sépara vivement de son cavalier, tendit la main à Claude qui s'empressait, et, laissant descendre Jean, elle demeura en arrière.

Clémence prit le bras de Nuno, puis,' avec un sourire méchant, se tournant vers le journaliste et lui montrant les trois couples, elle dit, de façon à ce que Lise, restée la dernière, pût l'entendre : . — Chacun s'en va avec sa chacune. C'est très gentil 1 11 n'y a que ce pauvre M. La Barre qui est tout

seul. Bah! un auteur! il a sa Musc! Allons, bonne nuit, mes petits enfants!

Son rire insultant poursuivit Lise à travers l'escalier. Et les paroles de Sélim revinrent aux oreilles de la jeune fille : Méfiez-vous des petits jeunes gens!

Pourquoi cependant se serait-elle méfiée? N'étaitce pas elle qui avait prié Jean de l'attendre? Et quel mal faisait-elle en descendant à son bras? Clémence, avec les allures libres qui lui étaient habituelles, avait sans doute voulu plaisanter. Mais la jeune fille n'entendait-elle pas, au théâtre, tous les jours, voltiger à ses oreilles des mots très lestes, auxquels elle ne faisait pas attention? D'où venait donc son embarras soudain? Et comment les paroles de sa camarade l'avaient-elles fait souffrir, comme un outrage secret à sa pudeur?

Arrivée sur le trottoir de la rue de Bondy, du regard elle chercha, parmi les quelques voitures qui stationnaient, le fiacre qui la ramenait tous les soirs. Elle ne le vit pas.

— Tiens ! mon vieux cocher m'a abandonnée! ditelle. Suis-je sotte! J'ai oublié hier de lui dire que je ne sortirais pas à l'heure accoutumée.

— Allons jusqu'au boulevard, dit Claude.

Ils marchèrent tous les trois, dans la direction de la Porte-Saint-Martin. Clémence les suivit des yeux, puis, s'adressant à Sélim :

— Vous avez été bien prompt à aller vous enfermer dans le cabinet de Rorabaud, après avoir causé avec notre grande artiste, dit-elle aigrement. Qu'est-

ce que vous lui avez donc dit, à cette chère potite? Elle paraissait fort agitée. Vous savez que je supporte vos caprices. Cependant n'en abusez pas. Vous êtes un peu sultan : vous ne vous appelez pas pour rien Sélim. Mais n'essayez pas de jeter le mouchoir dans mon théâtre... Ça, par exemple, je ne le soufPfirais pasi

Nuno prit un air indifférent, et, sortant un cigare d'un admirable étui en argent ciselé :

Mademoiselle Fleuron est une très honnête fille,

dit-il, et vous avez tort de parler d'elle, comme vous le faites. Quant à mes caprices, si vous les supportez, je vous ferai observer que je ferme les yeux sur vos fantaisies. Nous trouvons notre compte à cette indulgence mutuelle. Donc, ne nous la reprochons pas. Vous êtes une femme très agréable, quand vous n'êtes pas mal disposée. Allez-vous être de bonne humeur? Oui? Je vous mets à votre porte, avgint de rentrer chez moi. Non? Bonsoir.

Clémence se mit à rire : elle cria à son cocher : Suivez! Et, montrant à Nuno une figure rassérénée :

— Allons, vieux scélérat, donnez-moi une place dans votre coupé.

Ils partirent dans la voiture du Portugais, au trot rapide de ses deux chevaux. En tournant l'angle du boulevard, Sélim, montrant à Clémence, par la portière, Lise qui marchait entre Jean et La Barre :

Vous voyez : elle s'en va sous bonne escorte. A

quoi rimaient vos méchancetés de tout à l'heure?

— Qui vous prouve qu'elle va les garder, avec elle, tous les deux? répliqua la coçaédienne.

Gomme si le hasard se taisait complice de Clémence, le groupe, au bord du trottoir, s'était arrêté. Claude serra la main à Jean et à Lise, et lentement, presque à regret, continua son chemin dans la direction de la Madeleine, pendant que les deux jeunes gens, bras dessus, bras dessous, tournaient et remontaient du côté de la rue de Lancry.

— Eh bien? s'écria Clémence à la fois triomphante et furieuse.

Sélim ne répondit pas. Il observait la violente exaspération de sa compagne. Il se dit : Est-ce jalousie d'artiste seulement? Ou bien ce petit de Brives plaît-il à Clémence, et a-t-elle un double motif de haïr Lise Fleuron? Dans le cœur du Portugais pas une fibre ne tressaillit à la pensée qu'un autre était aimé de la charmante fille qu'il convoitait. Il calcula seulement les chances qu'il pourrait avoir, dans l'avenir, et les trouva nombreuses. Après tout. Lise avait encore un certain goût, puisqu'elle prenait, pour premier amant, un homme du monde. Généralement cette faveur était réservée à un cabotin et, la plupart du temps, au bas comique de la troupe. Nuno, vieux rôdeur de coulisses, avait toujours vu ces pitres exercer d'inexplicables séductions. Leur graveleuse gaîté, leur blague canaille, grisaient ces filles, très rapidement, et sans résistance possible, comme le vin frelaté des cabarets borgnes. Une Haison, entre de Brives et Lise, ne parut pas à Sélim devoir être durable. Ce garçon-là n'avait pas assez d'argentpourpouvoir se soutenir longtemps, si modestes que fussent les rêves de la comédienne.

Il devait être bientôt à la côte, et alors ce serait aux habiles à opérer le sauvetage de Lise.

— Mon heure viendra, dit en lui-même le Portugais.. Le premier amant d'une femme ne compte pas : €'est comme le premier locataire dans une maison neuve. Après lui on ne loue plus qu'à des gens sérieux.

Il se mit à rire, oubliant complètement Clémence qui, enfoncée dans le coin capitonné du coupé, se laissait aller à d'orageuses pensées.

— Qu'est-ce qui vous prend ? dit la comédienne.

— J'ai fait une belle opération aujourd'hui, répondit le banquier, trouvant utile de détourner l'attention de Clémence... J'ai roulé le Crédit Universel, dans l'affaire de l'Emprunt Serbe : c'est moi qui ai l'émission... Il y aura, ma petite chatte, de belles primes à réaliser.

— Dites donc, Sélim, si je vendais mes chemins Roumains ? dit la jeune femme, les yeux subitement allumés... Je pourrais prendre beaucoup de Serbes au pair...

— Combien avez-vous de Roumains?

— J'en ai cinq cents... Ils ont monté de cent vingt francs, depuis que vous me les avez fait acheter...

— Trop tôt!... dit Nuno. Ils monteront encore de quatre-vingts francs... avant que nous lâchions le paquet... Laissez passer la liquidation...

Du revers de sa grosse main noire et velue, il effleura la joue de Clémence, et, la regardant avec une subite tendresse :

— C'est gentil, dit-il, de sa voix rocailleuse, une petite femme qui comprend bien les affaires !...

— Dame, je suis votre élève, répliqua la comédienne, avec une reconnaissante humilité. Mais j'avais l'esprit tourné à. ça, fit-elle gaiement. C'est positif!

— Quant à cette petite Fleuron, reprit Nuno après un silence, je crains fort que ce ne soit une bête. Et je renonce à m'occuper d'elle.

Un rayon de joie diabolique illumina le visage de Clémence. Elle crut comprendre le sens caché des paroles de Sélim. Elle se dit : Il se désintéresse délie, il me l'abandonne. Je la ferai sauter!

Incapable de descendre jusqu'au fond de l'esprit ténébreux du Portugais, elle ne devina pas que celuici voulait se servir d'elle pour activer les événements qui devaient lui livrer Lise. Et souriante, apaisée, heureuse, pour la première fois depuis plusieurs mois, elle . revit l'avenir rayonnant.

Pendant que ces redoutables intrigues se nouaient autour d'elle, Lise, appuyée au bras de Jean, remontait le boulevard

— Il fait SI beau, avait dit de Brives, et vous demeurez si près! A quoi bon prendre une voiture? Si VOUS craignez les mauvaises rencontres, je vais vous conduire jusqu'à votre porte.

L'air était doux, le pavé sec : Lise n'avait pas osé refuser. Et, l'un près de l'autre, de ce pas cadencé et onduleux, qui est la marche des amants, ils s'en allaient, sans parler, le cœur en fête. Ils passèrent devant le théâtre. Le premier étage flamboyait et, par

les fenêtres ouvertes, la musique de l'orchestre se faisait entendre, jetant au vent de la nuit ses joyeux flons-flons.

— Us dansent encore là-haut, les enragés ! dit de Brives. Ils vont rester jusqu'au jour.

Lise ne répondit pas. Elle jouissait délicieusement de se sentir au bras de celui qu'elle aimait, et, recueille, elle semblait craindre de perdre une seule des joies de l'heure présente. Elle regardait Jean, à la dérobée, admirant sa gracieuse tournure, saisie de l'envie de prendre entre ses doigts et d'effiler sa longue moustache blonde. Il se tourna vers elle, et leurs regards se rencontrèrent. Us sourirent, et Jean pressa doucement contre lui le bras de la jeune fille.

— Dans quelques jours le théâtre va fermer, dit-il, et chacun va tirer de son côté... Est-ce que vous aussi vous quitterez Paris ?.. .

— Pas tout de suite, répondit-elle, mais j'irai certainement passer six semaines, avec ma mère, à Évreux, chez une de mes tantes...

— Et pendant tout ce temps-là, je ne vous verrai pas... Gomme ce sera long!

— Vous viendrez à Évreux : c'est une très jolie ville. J'y organiserai une représentation au profit des pauvres... Ce sera pour vous un prétexte tout trouvé.

— Une seule soirée... Qu'est-ce que cela? Vous ne pensez pas à l'abandon dans lequel je vais me trouver, quand je serai loin de vous... Gela ne vous lera donc rien, d'être séparée de moi?

— Vous savez bien que si, dit-elle tout bas.

Jean se pencha sur Tépaule do Lise, et lui effleurant l'oreille de ses lèvres, avec une ardeur qui la lit frissonner :

— Je vous aime tant! murmura-t-il.

— Jeanl dit-elle, en s'efTorçant de s'éloigner de lui, comme si le contact de son corps l'eût brûlée. Mais le jeune homme la retint, et, la serrant plus étroite ment, de même qu'elle l'avait appelé Jean, il l'appela Lise. Et, ne pouvant se rassasier de cette première jouissance de leur amoureuse intimité, il répéta plusieurs fois ce nom simple et charmant, avec une expression de tendresse qui mit des larmes dans les yeux de la jeune fille. Il l'étreignait palpitante; chaque battement de son cœur répondait au cœur de celle qu'il adorait. Et Lise ne résistait plus : elle se trouvait bien près de lui. Une chaleur douce et parfumée l'enveloppait. Au lieu d'essayer de fuir, maintenant, elle se pelotonnait contre l'épaule de Jean, enivrée, vaincue, possédée.

Le boulevard était désert, et ils marchaient, lentement, sous les arbres de l'îlot qui fait face à la rue de Lancry. La lune s'était dégagée des nuages, et, à travers les larges feuilles des platanes, elle leur versait sur le front sa douce et pure clarté. Ils allaient, légers comme deux oiseaux, dans cette nuit transparente et tiède, insoucieux de l'heure, inconscients du chemin fait et retait vingt lois, tout au plaisir d'être ensemble, et ne songeant pas qu'il leur faudrait se quitter. Ses idées mauvaises, ses calculs égoïstes, Jean avait tout oubhé. L'innocence de Lise l'avait pénétré et comme

purifié. Il ne pensa pas un instant à essayer de l'entraîner, à tenter d'abuser de son abandon absolu, si confiant et si candide. Il la sentit si bien à lui qu^il n'eut pas l'idée d'avancer l'heure où, d'elle-même, elle devait tomber dans ses bras. Ils parlaient et, comme un flot trop longtemps contenu, les aveux se pressaient sur leurs lèvres. Us étaient avides de tout connaître d'eux-mêmes.

Us se racontèrent leur existence, simplement et franchement, ils se dirent depuis combien de temps ils s'aimaient, étonnés de la rapidité foudroyante avec laquelle ils avaient été pris tous deux, voyant en cela l'ordre de la destinée, et se réjouissant de ce qu'ils avaient été si bien d'accord pour lui obéir. Us s'assirent sur un banc devant l'Ambigu, objet de curiosité pour les rares passants qui s'écartaient en souriant, les voyant si près l'un de l'autre. Us allèrent jusqu'à la place du Ghâteau-d'Eau, et remontèrent par le boulevard Magenta, suivant les rues au hasard, et ils se trouvèrent, sans savoir comment, devant la porte de Lise. Les yeux de la jeune fille furent frappés par l'aspect de la maison: elle se reconnut, s'arrêta brusquement, parut sortir d'un rêve et s'écria :

— Mon Dieu ! quelle heure est-il donc ?

Jean consulta sa montre. Il était quatre heures du matin. U y avait une heure et demie qu'ils marchaient, sans se douter de la fuite du temps.

— U faut que je rentre, dit Lise doucement. Et comme Jean la suppliait du regard :

— Si ma mère se réveillait et qu'elle ne me trouvât pas là, elle serait inquiète.

Cependant, sans qu'il le lui eût demandé, elle remonta jusque devant l'Ambigu, et, très lentement, revint à sa porte. Ils restèrent là encore un instant, arrêtés, se regardant, et ne pouvant s'arracher à leur cher tête-à-tête...

— Adieu, dit enfin Lise.

Souriante, elle lui tendit son front. Jean se baissa, mais, en respirant le parfum des blonds cheveux de la jeune fille, une ardeur soudaine l'emporta : il saisit Lise dans ses bras, la serra follement sur sa poitrine, et, la voyant toute pâle, les lèvres ouvertes comme pour aspirer la volupté, il lui ferma la bouche avec un baiser. Il la sentit frémir et se renverser; toutes les maisons de la rue tournèrent devant ses yeux, emportées dans un tourbillon vertigineux. Il entendit un cri étouffé. Et quand il reprit possession de luimême, par la porte entre-bâillée, il aperçut Lise qui disparaissait, svelte et gracieuse. Le battant retomba lourdement, et Jean se trouva seul.

Vï

Lise dormit d'un calme sommeil. Les souvenirs rapportés par elle ne pouvaient la troubler : ils étaient heureux. Si la figure de Jean passa dans ses rêves, elle la vit souriante et charmée. Le jour était fort avancé, et onze heures sonnaient, quand elle ouvrit les yeux, La lumière entrait à flots par les fenêtres de sa chambre, qui donnaient sur de grands jardins pleins d'ombre et de fraîcheur. Le ciel était tout bleu, les oiseaux se poursuivaient en criant dans les branches, et le soleil jouait dans la verdure. Lise se réveilla avec des impressions riantes. Une plénitude de joie était en elle, qui lui faisait trouver tout bon et beau. Elle se mit à chanter, sans savoir pourquoi. Les refrains lui montèrent aux lèvres comme des prières reconnaissantes. Sa gaîté fut une action de grâce. Elle tordit ses beaux cheveux en une seule masse, passa vivement un grand peignoir de

batiste rose, et, les pieds nus dans ses petites mules h talons, elle courut à la chambre de sa mère. La bonne, dans la salle à manger, mettait le couvert. Ell.^ salua Lise, d'un amical bonjour, et, par la porte en-

tr' ouverte :

— Ah! bien, madame, voilà mademoiselle debout, et qui a l'air de s'être levée du pied droit, encore!

— Te voilà, ma fille? dit l'aveugle.

Oui, maman. As-tu bien dormi?

— Non, ma pauvre petite, je n'ai pas dormi, répondit la mère Fleuron, d'une voix dolente. Ah! quar.d on est vieille et misérable comme moi, on ne dort plus! A quelle heure es-tu donc rentrée?

— Très tard, maman, dit Lise, ne voulant pas avouer qu'il était quatre heures du matin, et souriant, en voyant que sa mère, malgré la privation de sommeil dont elle se plaignait, ne l'avait pas entendue.

— T'es-tu bien amusée?

— Oui, maman.

Lise s'approcha de sa mère, assise dans un grand iauteuil, auprès de la fenêtre ouverte. L'aveugle était une petite femme sèche, au teint jaune et commo tanné, aux cheveux gris collés en bandeaux sur un front 'bas et ridé. Ses yeux, qu'elle tenait toujours baissés, étaient surmontés d'épais sourcils noirs. Elle élait vêtue d'une robe de laine grise, et ses épaules étaient couvertes d'un petit châle de laine noire. Elle tncotait sans relâche, et, quand elle avaitfini sa rangée de mailles, d'un mouvement machinal elle plantait sa longue aiguille d'acier dans ses cheveux, au-dessus de

l'oreille. Lise s'assit sur le bras du fauteuil et, avec une tendressj câline, se mit à caresser sa mère. Elle avait, pour cette pauvre femme aigrie par son infirmité, des soins touchants, lui lissant les cheveux avec sa main blanche, redressant le petit châle de laine qui s'était dérangé. Elle lui glissa un tabouret sous les pieds, la questionnant doucement, et n'obtenant que des réponses geignantes de femme qui croit se soulager par une plainte continuelle. Puis Lise se mit à passer la revue de la chambre, et elle allait d'un pied leste, frodonnant d'une voix joyeuse, avec quelque chose d'ailé et de coquet, qui faisait penser à un oiseau.

Qu'est-ce que tu as donc, Lise? demanda la mère

Fleuron, frappée de l'agitation extraordinaire de sa fille. Elle renversa sa tête en arrière, position qui, disait-elle, son regard passant sous la taie de ses yeux, lui permettait de distinguer encore un peu les formes. Lise, sous le regard trouble de sa mère, rougit. Elle s'assit sur une chaise, et, sans répondre :

— Imagine-toi que j'ai vu, hier au soir, quelqu'un que tu as connu autrefois.

— Où ça?

— A Évreux.

— Ahl du temps où j'avais des yeux, soupira la vieille femme. Et qui donc?

— Le fils du médecin militaire qui habitait auprès de nous, de l'autre côté du jardin, M. La Barre.

— Tiens! Celui qui buvait... Oui, je me rappelle ce petit garçon. Je le voyais, quand je cousais à la fenê-

tre. Il était gentil. Et qu'est-ce qu'il fait maintenant?

— Il écrit des drames. C'est lui qui est l'auteur de la pièce nouvelle que nous allons jouer à la rentrée. J'ai été bien heureuse de le retrouver...

— Ahl il est aussi dans le théâtre? dit, avec amertume, la mère Fleuron, qui n'avait jamais pu pardonner à sa fille la vocation qui l'avait poussée sur les planches. Quoique Lise eût apporté l'abondance dans le ménage, quoiqu'elle eût de grands succè.^, le préjugé contre les comédiens et ceux qui les fréquentent était resté vivace, et, dans le fond de son cœur, l'ancienne couturière jugeait que sa fille avait mal tourné.

— Et pourquoi ce garçon n'a-t-il pas pris un état? demanda la vieille femme; c'est donc un paresseux ou un bon à rien?

— Mais, maman, c'est un état de faire des drames. Ceux qui y réussissent en tirent, non seulement beaucoup d'honneur, mais encore beaucoup d'argent... Vois M. d'Ennery et M. Sardou... Leurs œuvres sont comme des fermes, qui rapportent, tous les ans, une bonne somme. Il paraît que M. La Barre a du talent, et que sa pièce est très remarquable...

La mère Fleuron hocha la tête d'un air plein de doute.

— Tant mieux, mon enfant : je souhaite qu'il réussisse, pendant que ces choses-là sont encore prises au sérieux... Mais ça n'empêche pas qu'il ne m'entrera jamais dans la tête, que des gens puissent gagner des sommes immenses, en mettant des petites lignes noi-

res sur du papier blanc, que des hommes et des femmes, costumés comme des chiens savants, se fassent payer des mille et des cents, pour débiter des phrases en public, et que tout ça soit honnêtement gagné, comme avec un vrai métier, à la sueur de ses bras.

— Maman!

— Enfin, tu sais bien, reprit obstinément la vieille, aux tempes de laquelle montèrent des rougeurs, qu'au temps passé... c'est toi qui m'as lu ça... on laissait mourir les comédiens, sans le secours de la religion, et qu'on ne les enterrait pas dans les cimetières!

— Eh bien! maman, dit Lise gaiement, aujourd'hui on les décore !

La mène Fleuron joignit ses mains, comme pour faire une prière. Elle renversa sa tête en arrière, essayant de voir sa fille, et, avec un accent de stupeur :

— On les décore !.. De la croix d'honneur? De celle que ton grand-père avait gagnée à la prise d'Alger?

— Oui, maman.

La vieille femme réfléchit un instant, puis, avec conviction :

— Alors ça n'est pas sérieux, dit-elle. C'est pour se moquer d'eux!

Habiluellement, Lise laissait dire sa mère, l'accusant bien souvent d'être ingrate, mais supportant avec patience ses amènes récriminations. Ce mat in-l.^ cependant, elle avait les nerfs tendus ; et nube^^oin •!" parler, de répandre au dehors le trop plein d'el «'-mnine, la poussait. Elle se laissa entraîner à batailler, Ov nnissant d'abondance les arguments.

La situation était bien changée maintenant, et la carrière dniinatique attirait tous les regards, toutes les ambitions vl tous les hommages. Les auteurs étaient comme des icinces, honorés, admirés, recherchés, et avaient partout le haut du pavé. Quant aux artistes, ceux qui pr*. laient leur art au sérieux, bien entendu, •ils vivaient, .lU théâtre, acclamés, ietés, et grassement payés, et, h.-rs delà scène, en bons bourgeois, dans leur ména.^f, entre leur femme et leurs enfants. Il y en avait qui, à la campagne, étaient maires de leur commune. Un ne pouvait pas trouver de gens plus heureux et plus honorables. Les artistes aimaient peut-être un peu trop le bruit, la réclame et la mise en scène. Mais c'était la conséquence toute simple et bien excusable de leur métier, qui les mettait toujours en vue. Et puis la faute en retombait aussi sur le public, qui poussait les acteurs à s'exagérer leur importance, en s'enquérant avec trop de curiosité des gens et des choses du théâtre. C'était un engouement, une passion, une tolie. Le théâtre maintenant tenait dans les mœurs une place considérable. On ne s'occupait que de lui, d msles salons, dans les journaux, dans les livres et même au tribunal. Chacun s'en mêlait. Et il y avait comme un cabotinage général. Les lemmes du plus grand monde, sous prétexte de monter des fêtes (le bienfaisance, attiraient les artistes dans l'intimité de leur existence, et transformaient leurs hôtels héréditaires en théâtres, leurs salons aristocratiques ca coulisses. C't tait, revanche soudaine et complète, la conquête par les artistes de cette société d'où iU

.avaient été si longtemps exclus, et oh ils régnaient .désormais en maîtres, ayant fondé leur souveraineté par leur talent, et tenant en main le sceptre de la mode. Et Lise, emportée par son sujet, parlait avec une éloquence inaccoutumée qui surprenait sa mère, la laissât embarrassée et incapable de répondre. Mais, réduite à l'impuissance et non convaincue, baissant le iront, comme une chèvre rétive, la vieille femme ne se rendait pas et répétait avec entêtement :

— Il n'est pas juste qu'on vende des paroles si cher!... Ça n^est pas sérieux! et ça ne durera pas!

Lise, alors, se mit à rire et, doucement, avec une chaleur de tendresse qui ne pénétra pas ce cœur séché de pauvre femme malade :

— Eh bien! maman, jouissons-en, comme tu dis, pendant que ça dure. Si tu veux, après le déjeuner, je te mènerai en voiture au Bois de Boulogne...

— A quoi bon? répHqua amèrement la mère Fleuron, puisque je n'y vois pas !

— Tu prendras Tairet tu dormiras mieux. Allons, maman grognon, viens déjeuner.

Et, prenant Taveugle par la taille, Lise l'aida à se lever, et la conduisit, avec de maternelles attentions, dans la salle à manger.

Le mouvement fit du bien à la jeune fille. Pelotonnée auprès de sa mère dans la voituio, elle put caresser sa secrète pensée, et errer dans son souvenir, eomme dans une retraite ornée de fleurs. Les brillants équipages passaient autour d'elle sans éveiller son attention. Elle ne vit ni le ciel, qui était tout bleu, ni le

lac, qui étendait sa nappe d'argent entre le (in gazon de ses rives, ni les arbres, dont les branches vertes offraient aux promeneurs un couvert plein d'ombre fraîche. Elle suivait, dans une vision charmante, un beau jeune homme, à la fière tournure, à la bouche tentante et aux longues moustaches blondes, qui lui souriait tendrement. Quand un cavalier passait, attirant ses yeux par les bruyantes caracolades de sa monture, elle le comparait au héros de son rêve et murmurait: Tu ne vaux pas Jean ! Le Jean qui me plaît et que j'aime.

Jean! Jean toujours! Dans son cœur et sur ses lèvres il n'y avait plus de place que pour Jean. Elle ne le chercha pas : elle savait qu'il n'allait au Bois que le matin à cheval. En ce moment il était à la Bourse, faisant des affaires et poursuivant la fortune.

Nuno l'avait définitivement admis dans sa confiance. Il lui expliquait ses plans, lui développait ses projets et, s'échauffant peu à peu, il ouvrait à Jean des vues, sur sa tactique financière, qui inspirèrent au jeune homme une respectueuse terreur.

Sélim était en grand ce que de Brives était en petit : un tondeur d'hommes. Seulement il avait depuis longtemps perdu les scrupules que Jean conservait necore. Dans ce jeu des grandes affaires financières, les petits intérêts particuliers disparaissaient, fondus dans d'immenses intérêts généraux. Les États traitaient avec le banquier. Et Nuno prélevait de vastes contributions sur les peuples, avec la mêm'> sévérité froide qu'ont les chefs d'armée, quand ils frappent

une province d'un impôt de guerre, après une bataille. Les hommes étaient ses tributaires. Il était une sorte de potentat financier, et les nations suaient, d'un bout de l'année à l'autre, dans le travail et dans l'épargne, pour fournir l'argent des gains de ce brasseur de millions.

• Et de ces grandes affaires financières, entreprises h l'étranger, et dont les contrats étaient rédigés dans toutes les langues, dans tous les idiomes, européens, africains ou asiatiques, tous les intermédiaires gardaient aux mains un peu de l'or versé par les malheureux et les souffrants, courbés sur la terre exploitée. Cela commençait au Souverain, qui avait ordonné la convention, cela suivait par les ministres, qui l'avaient appuyée, par les agents qui l'avaient maquignonnée, pour aboutir à Clémence Villa, qui, en peignoir de dentelles dans son boudoir, en offrant à son seigneur et maître Sélim Nuno le thé de cinq heures, avait écouté d'une oreille complaisante l'exposé brillant de l'opération.

Lorsque le Portugais, avec sa parole bi èvc et son accent rocailleux, expliquait à Jean le mécanisme d'une de ces vastes combinaisons, qui lui affermaient tout un royaume pour plusieurs années, il semblait à Jean ent; udre crier les vis d'un formidable pressoir où, au lieu de raisin, on pilait des hommes, et d'où, au lieu de vin, il coulait du sang.

Quand il Jouait, lui, au Cercle, c^était un combat à armes égales, argent contre argent, sang-froid contre sang- froid. 11 était à la merci de ses adversaires et

pouvait être victime de la mauvaise chance. Nufio, cuirassé de millions, luttait avec la certitude de triompher. Rien ne pouvait l'emporter contre lui. Et s'il avait afl'aire à trop forte partie, il savait à propos contracter des alliances, formp.r (^^^ syndicats, et mettre toute l'artillerie de la haute banque de son côté.

Jean, influencé par ses idées premières, par ses préjugés d'homme du monde, avait eu de brusques révoltes; il avnitjugé sévèrement les procédés de Nufio- Mais, en pénétrant plus avant dans le monde financier, il avait constaté que c'était partout la même manière de faire. Du haut en bas de l'échelle sociale, il avait assisté à l'exploitation du petit par le grand, du faible par le fort.

Et il en était tout doucement arrivé à formuler à son usage des aphorismes rassurants pour sa conscience : Il n'y a en ce monde que des battants et des battus. Ce serait duperie de se laisser battre. Celui qui n'est pas tyran e'^t esclave. En affaires, les personnes disparaissent : il n'y a plus que les faits. Du moment que le faitestlcgal, quel reproche peut-on encourir? Nousne connaissons pas les gens dont nous encaissons l'argent. Feraient-ils tant de façons pour encaisser le nôtre?

On se persuade facilement ce que l'on désire. Il en vint à trouver tout simple ce qui l'avait d'abord effarouche. Il vit, autour de lui, les hommes, réputés les plus honorabl'^s, moissonner le champ des é.cus, comme un domaine leur appartenant. D se lança résolûmeot

àleuF suite et glana. Il était remarquablement intelfigent et amusait Nuîio par sa vivacité. Le Portugais Técoutait avec un vague sourire, ses paupières plissées ^retombant à demi sur ses yeux, comme des jalousies. Il avait l'air ainsi d'un chat qui guette une souris. 11 lui disait souvent :

— Prenez garde d'aller trop vite. Défiez-vous de votre «ntrain. Les bonnes affaires sont celles qu'on laisse mûrir. Vous êtes très bien doué et vous irez loin, si vous ne vous cassez pas les reins en route.

Lorsque, vers dix heures, dans la vaste cour de fhôtel du Faubourg Saint-Honoré, dont les communs avaient été transformés en bureaux, de Brives passait, au miheu des agents, des hommes d'affaires, qui venaient aux audiences que Sélim donnait, comme un ministre, il était accueilli avec la déférence que l'on marque à un favori. Il entrait, sans attendre, dans le cabinet du secrétaire particulier de Nuno, et là, il prenait l'air de la maison, avant de voirie maître.

Jamais Nuno n'accueillit mieux Jean que le lendemain de cette soirée, où il l'avait vu emmenant à son bras Lise Fleuron. Il sembla vouloir s'attacher de Brives par des liens définitifs. Il s'ouvrit à lui, et lui laissa entrevoir, dans un avenir très prochain, une participation à ses plus importantes aflaires. En lui-même, le Portugais savait très bien quel était celui qui pouvait, le mieux et le plus vite, eonduire le jeune homme au casse-cou. En passe de faire sa fortune, certain d'être aimé, Jean se laissa aller à une joie sans mélange. Il risqua à la Bourse

LISE FLEURON {-jq

une grande opération, et vers cinq heures, ses affaires terminées, sa correspondance faite, il se rendit, d'un pied léger, au Cercle, pour y lire les journaux du soir.

Le parcours lui parut agréable. C'était une fin de journée charmante ; le boulevard était noir de voitures et, sur les trottoirs, les femmes en toilettes claires allaient, pimpantes, en taille, balançant gracieusement leur ombrelle. Il s'arrêta un instant sur le refuge qui fait face au grand Opéra, et resta là, grisé par l'air, étourdi par le mouvement, regardant les statues dorées de la coupole, qui étincelaient sous les rayons du soleil à son déclin. C'était un va-et-vient éblouissant, une arrivée incessante d'équipages, comme s^ la ville eût, ce jour-là, fait un splendide étalage de soa luxe et de sa richesse.

Dans une grande voiture à huit banquettes, traînée par quatre chevaux, toute une cargaison d'Anglais, sous la conduite d'un guide de l'agence Cook, revenait d'une excursion, et, au milieu des vieilles dames à taille plate, à chignon indigent, vêtues d'un cache-poussière gris, coiffées d'une cloche en paille brune, et de£ vieux messieurs à grandes redingotes noires, à feutres de quakers et à souliers à triples semelles, comme des fleurs dans une touffe de chardons, s'épanouissaieiw quelques petites misses, aux joues roses, auxcheveui blonds et aux grands yeux rêveurs amoureusemenl. fixés sur l'indispensable guide Beedeker.

Jean suivit, pendant un instant, la voiture qui descendait la rue de la Paix, au grand trot de ses postiers.

iBO LES BATAILLES DE LA VIE

Arrivé place Vendôme, il tourna à gauche et entra au Cercle. Il gravit l'escalier à rampe de fer forgé, passa devcint les valets de pied respectueusement inclinés, traversa la salle de billard, et pénétra dans le grand salon, aux boiseries blanches rehaussées de filets d'or, aux dessus de portes noircis par le temps, dont les deux fenêtres donnent sur la place, en face de la colonne.

Sept ou huit habitués, groupés devant la cheminée, causaient avec animation. L'un d'eux tenait un journal et en lisait un paragraphe à ceux qui l'entouraient. Et c'étaient des commentaires, des exclamations et des éclats de rires.

L'apparition de Jean parut glacer la parole sur toutes les lèvres. Ses camarades lui donnèrent silencieusement la main et, après un coup d'oeil échangé entre eux, ils se dispersèrent, les uns entrant dans la petite salle de jeu, les autres dans le salon de correspondance. Jean, étonné, ne vit plus en face de lui qu'un gros garçon, nommé Verneville, qu'il rencontrait tous les jours à la Bourse, ot avec lequel il était en relations amicales. Jean s'approcha de lui et, affectant un ton très dégagé :

— Que sepasse-t-il donc? On se sauve quand j'arrive ?

Verneville resta un moment silencieux, puis, prenant son parti :

— Ma foi, mon cher de Brives, vous finiriez toujours par savoir la chose : autant vaut que vous l'appreniez tout de suite. Ces messieurs se sont éloignés

LISE FLEURON {m

par discrétion, pour ne pas vous embarrassci', si, devant eux, vous veniez à lire...

— Quoi donc, enfin? s'écria Jean, devenu très paie et soupçonnant quelque infamie.

Le gros garçon prit, sur un fauteuil, le journal qui faisait les frais de la conversation, lorsque Jean était entré, et, le tendant à son camarade :

— Voilà, dit-il.

D'un coup d'œil, Jean parcourut la feuille. C'était d'abord un compte rendu aigre-doux de la soiréo de centième, dans lequel le signataire de l'article: B. de Lantenac, s'égayait aux dépens de Rombaud, de ses artistes et de ses invités. Rappelant l'infortune première du Théâtre Moderne, qui n'avait vécu pendant longtemps que des subsides de Nuno, il comparait cette malheureuse scène au radeau de la Méduse, et montrait Sélim, avec son teint basané, jouant le rôle du Nègre dans le fameux tableau de Géricault, regardant, monté sur le bureau de location, si, au loin, le public n'arrivait pas au secours de la troupe menacée de mourir de faim. Il prétendait que chacune des cent représentations de la Duchesse n'avait pas couvert les/ frais, et insinuait que Rombaud, calculateur habile, perdant sur chacune de ces soirées, comptait se rattraper sur la quantité. Et il concluait en disant : Ce sucses est un succès à la Pyrrhus. Encore une centième comme celle-ci et tout est perdu.

C'était un tissu de sottises, brodé de plaisanteries boulevardières. Jean lut l'article -en haussant les épaules.

— Quelque reporter qu'on aura néglin-é d'inviter, murmura-t-il.

Mais Verneville lui ayant dit : Voyez plus bas, il passa aux Échos, et, soudainement, le petit entrefilet suivant lui sauta aux yeux, comme du vitriol :

« On parle beaucoup^dans les coulisses des théâtres, du naufrage de la vertu de la charmante mademoiselle Z, la jeune première qui a été cet hiver la grande favorite du pubUc. Cette aimable enfant, que l'on se plaisait à citer comme la dernière survivante des onze mille vierges, a laissé tomber ses regards sur un jeune clubman des plus élégants, très lancé dans le monde de la finance. On prétend que la Bourse n'a pas été étrangère au triomphe de cet heureux mortel. Quoi qu'il en soit, cette conquête sera le plus beau fleuron de sa couronne galante. Une des camarades de -:ademoiselle Z, la spirituelle X, qui cultive avec passion Ta peu près, s'est écriée en apprenant l'accident : — Cette petite Z. est une finaude : elle attendait que les Brives lui tombassent toutes rôties -dans la bouche. »

Jean lut deux fois ces lignes stupides et méchantes Une colère terrible s'était allumée en lui. Ses idées tournaient, avec une extrême rapidité, dans son cerveau, et il lui sembla qu'il était entraîné lui-même dans un tourbillon. Ses oreilles s'emplirent d'un bruit confus, et ses mains devinrent moites. Les yeux fixés sur le journal, il le regardait sans le voir, pensant à la pauvre Lise, si lâchement insultée par un misérable qui livrait à la risée d'un public imbécile la chasteté outragée de la taible et douce enfant. Il resta insen-

sible à l'offense personnelle qui lui était faite. Il n»^. souffrit que pour Lise. Saprobité native se révolta : il s'accusa de ce qui arrivait. Des larmes lui montèrent aux yeux, et il poussa un cri de rage si furieuse que Verneville recula slupéfait.

Ce mouvement rappela Jean à lui-même. Il pétrit le journal dans ses mains, comme il eût "'oulu pétrir le signataire de l'article, et le lança violemment dans la cheminée. Puis, se tournant vers le boursier qui le regardait, anxieux :

— Je vous remercie,Vernevine: vous venez de vous conduire en galant homme et en véritable ami. Maintenant renseignez-moi complètement, si vous le pouvez. Quand ce journal a-t-il été apporté ici?

— Tout à l'heure, sous bande. Le Cercle est abonné.

— Aucun de ces messieurs alors n'a contribué à répandre cette calomnie ?

— Grand Dieu ! cher ami, s'écria Verneville, mais il n'y a eu qu'un cri, et tout de blâme ! Vous savez que vous êtes très aimé ici... Parbleu! on plaisante toujours un peu!... 11 y a eu des camarades pour s'écrier: Ah I ce diable de Brives ! Voyez-vous ce don Juan I Mais quant à l'article, on l'a trouvé ignoble... Et tout le monde sera avec vous... D'ailleurs, elle est charmante, cette petite Lise... tout à fait charmante !...

Et Verneville, travaillé par la curiosité, se rapprochait ; il allait se laisser entraîner à pousser le coude à Jean en lui disant : Hein ! Après tout, vous n'êtes pas à plaindre. Mais le jeune homme ne lui en laissa pas le temps.

18i LCS BATAILLES DE LA VIE.

— Ces Échos sont signés: Leporcllo... Savez-vous qui se cache sous ce pseudonyme?

— Desfîguières, qui connaît tout le monde, le disait lorsque vous êtes arrivé... C'est le môme B. de Lantenac... B signifie Baptiste, Bertrand ou Baron, à votre choix.

— Qu'est-ce que ce Lantenac?

— Un grand chevelu, barbu, jeune, sans orthographe, mais plein de bagou, très bohème, vivant dans les ateliers ou à la brasserie...

— Ça se bat-il, ça?

— Pas au commencement du mois, mais à partir du 25, tant qu'on veut...

— Pourquoi?

— Parcequ'à la fin du mois il n'a plus d'argent, et qu'à la faveur d'un duel, qui fera vendre le journal, il obtient de l'administration une avance...

— Bon! dit Jean avec une menaçante ironie, s'il ne doit avoir du courage que fin courant, je mo charge de lui donner une avance qui le décidera. Savez-vous où sont les bureau.x du journal?

— Inutile d'y aller : on n'y trouve jamais votre homme. Il tient ses assises, le soir, au café des Variétés.

— C'est parfait. J'espère, Verneville, que vous voudrez bien m'assister? Nous prendrons Michalon, et l'affaire ne traînera pas, je vous en réponds.

— Tout à vos ordres , cher ami , dit le gros garçon qui, avec une vive satisfaction, se vit engagé dans une querelle qui devait défrayer pendant au

moins deux jours les conversations de tout Paris.

— Merci, dit Jean, et maintenant plus un mot.

Redevenu complètement maître de lui, il demanda au maître d'hôtel si M. Michalon était au Cercle et, sur une réponse affirmative, il se dirigea vers la salle d'armes, où il était certain de trouver son ami.

Lise était rentrée du Bois à quatre heures avec sa mère. Elle avait aidé Faveugle à remonter les étages assez raides de l'escalier, avait trouvé sur la table de l'antichambre un journal sous bande, à l'adresse de mademoiselle Fleuron, artiste dramatique, l'avait pris machinalement et, sans penser à le lire, l'avait, avec son ombrelle et ses gants, déposé sur la cheminée de sa chambre. Pendant une heure, en changeant de robe pour aller au théâtre, en tournant, affairée, dans la petite pièce tendue d'un papier gai, et dont le mobilier en érable et bambou était d'une simplicité charmante, elle passa vingt fois à portée de cette feuille qui recelait, dans ses plis, l'article empoisonné, et n'eut pas l'idée d'y jeter les yeux.

Lise, adorant son art, consacrant à l'étude de ses rôles tout ce qu'elle possédait de force et d'intelligence, n'avait point la curiosité de savoir ce qu'on disait d'elle. Elle faisaitde son mieux, et, pour le reste, s'en rapportait au jugement du public, son seul maître. Elle ne cherchait pas à se procurer les journaux, et, au moment de son grand succès, Rombaud avait dû lui iaire couper par Delessard tous les extraits des feuilletons qui la couvraient de fleurs, et s'était presque fâché pour obtenir d'elle qu'elle envoyât un mot

i86 LES BATAILLES DE LA VIE

de remerciement à l'état-major de la critique dramatique.

— Vous ne pouvez vous figurer, avait dit le directeur, combien les journalistes sont sensibles à ces petites attentions. Ils n'en seront ni plus favorables, ni plus indulgents, si vous n'avez pas le bonheur de les satisfaire, mais, au moins, en vous éreintant. ils y mettront des formes. Et, s'ils vous trouvent bien, ils le diront avec un peu plus d'insistance, en se souvenant que vous avez été gracieuse. Pour les directeurs et pour les artistes, voyez-vous, l'amabilité est la monnaie qui coûte le moins et qui rapporte le plus.

Cette indifférence empêcha Lise d'apprendre, chez elle, à deux pas de sa mère, qui eût entendu ses sanglots si elle n'eût pas vu ses larmes, l'atroce et venimeuse perfidie dont elle était la victime. Elle dîna à cinq heures, très gaiement, et partit à sept heures moins le quart pour le théâtre.

Elle ne flânait jamais dans les couloirs, et montait tout de suite à sa loge, saluée d'un bonjour amical par les employés de la maison, dont elle était très aimée, étant toujours pour eux indulgente et polie. Son habilleusePauhne, qui, dans sajeunesse, avait habillé madame Dorval, et s'en vantait comme un vieux de la vieille d'avoir été à Austerlitz, la guettait dans le couloir, prenait sa clef, et lui sortait toutes ses petites affaires. Elle faisait sa figure très rapidement, et, en costume de dessous pour avoir moins chaud, sa robe toute préparée, elle lisait un livre en attendant la cloche de l'avertisseur. Quand elle entendait

crier dans l'of^calier : (( On va commencer », elle passait sa robe. Zt, au moment juste où Campoint, que madame Bréval contemplait amoureusement à travers la toile, par un des deux trous cerclés de fer blanc qui semblent être les yeux de la scone, attaquait l'ouverture, elle apparaissait sur le théâtre.

Le premier et le second acte s'écoulaient, et les coulisses restaient à peu près désertes. C'était ordinairement pendant le troisième acte que Rombaud et les habitues de la maison arrivaient. Jamais Lise n'allait au foyer des artistes. Jamais elle ne restait à bavarder entre deux portants avec son directeur. Aussitôt les dernières répliques données, qu'elle fût ou non de l'acte suivant, elle montait dans sa loge. Elle ouvrait la fenêtre, fermait les persiennes, et, étendue sur le canapé, se reposait en attendant que ce fût à elle déjouer.

Ce soir-là, contrairement à ses habitudes. Lise, comme alanguie, après le premier acte, n'ayant pas à changer de costume, resta sur la scène. Dans un vaste renfoncement du mur était ménagée une sorte de loge carrée, garnie d'un tapis, meublé d'un canapé et de six chaises, et ornée d'une grande glace devant laquelle, entre deux entrées, les femmes remettaient en ordre leur coiffure. Les familiers du théâtre et les artistes appelaient cette loge la Potinière. C'était là que, pendant la représentation, on seréu-nissait pour raconter, tout bas, les cancans du jour. Et souvent le bourdonnement des caquets ■ grossissait si nourri qu'il menaçait de couvrir la -

voix des acteurs, el que Koberval, le régisseur, était obligé de crier : Chut ! rappelant quelquefois au siknce son directeur lui-même.

Lise vint s'y asseoir. Elle y resta seule. 11 semblait que chacun s'écartât d'elle. Sur les visages elle découvrait une expression sardonique, qu'elle n'avait jamais vue, et qui lui faisait froid au cœur. Elle eut le pressentiment d'un malheur. Elle se demanda ce qui avait pu changer ainsi tout le monde autour d'elle. Dans le courant du second acte un groupe se forma, auprès de la loge du gazier, devant la porte de communication, au milieu duquel Môrtagne ne tarda pas à: pérorer. De loin, a Jse suivait ses mouvements, avec l'intuition qu'on s'occupait d'elle. Le jeune premier agitait sa tête superbe, et, dans le silence des temps pris par les acteurs, des fragments de phrases, des mots venaient jusqu'à elle: Ne le souffrirais pas... charmante enfant... calomnie... ignoble journalisme...

trique sur le dos Et, avec son grand geste de

provocation, qui faisait tant d'effet au quatrième acte ^e la Duchesse, Môrtagne s'adressait à des adversaires invisibles. Les hommes surtout paraissaient agités. Desmazures reprenait, quand Môrtagne avait fini, et îe comédien gentleman affectait des airs de dédain écrasant. Quant à Pavilly, il se taisait. 11 avait un faible pour Lise, et la matière était trop sérieuse pour qu'une méchante plaisanterie fût possible à lancer. Ses petits yeux en trous de vrille, baissés vers les planches, il sifflotait, en se dandinant, comme quelqu'un %ui, par devers lui, a son idée.

Clémence Villa, étant descendue, fit un tour dans les coulisses et, ayant vu Lise toute seule comme une pestiférée, elle se dirigea vers le groupe. A sa vue, Pavilly se ranima subitement, sa bouche caustique se contracta, et ses narines palpitèrent.

— Vous parlez de l'article sur cette pauvre Lise? dit Clémence, entrant dans la conversation, comme si elle l'eût suivie depuis le commencement. Qu'estce que ce Lantenac qui, prétend-on, signe Leporello?

— Comment I c'est toi qui fais une question pareille? dit Pavilly. Ange adoré, rappelle tes souvenirs. Lantenac, ma chère, voyons... Lantenac du Guignol, de Bordeaux... Tu Tas bien connu, quand tu étais en représentations avec moi au Théâtre-Français.

Clémence pâlit légèrement, ses paupières battirent, et, avec l'accent d'une vive surprise :

— Vraiment! c'est celui-là? dit-elle.

— Oui. C'est celui-là, répéta Pavilly. Tu Tas pourtant bien aimé, ma toute belle, en compagnie d'une foule d'autres, du reste. Et tu ne t'en souviens plus ! 0 femme, femme, déclaraa-t-il, en imitant la voix de Taillade, tu n'es que fragilité !

Clémence, furieuse, allait riposter. Mais, sans lui laisser le temps de prendre ses airs de reine offensée:

— Moi, mes enfants, poursuivit le comique, voulez- Vous mon avis ? Eh bien, cette canaillerie-là, c'est l'œuvre d'une femme. Jamais ce grand imbécile de Lantenac n'aurait eu une pareille idée, tout seul... Il a dû recevoir son petit Écho tout l'ait, et comme il est paresseux autant qu'une couleuvre, et que la méchan-

ceté, en somme, en est piquante, il l'a inséré, raide comme balle. Maintenant, on aurait enveloppé cette jolie saleté dans un billet de cent francs, que ça ne m'étonnerait que médiocrement, étant données les mœurs du personnage.

En parlant ainsi, Pavilly faisait peser sur Clémence un regard si singulier qu'elle perdit presque contenance. Elle accepta, sans souffler, les agressives paroles que le comique venait de lui adresser.

— Le mieux que nous ayons à faire, dit madame Bréval, c'est de ne pas abandonner cette petite, au moment où elle est si abominablement attaquée. Elle est seule. Allons auprès d^elle.

— J'allais vous le proposer, dit Clémence. Après tout, si Lise a pris un amant, il me semble que c'était bien son droit, et qu'il n'y a pas là un grand crime l

— Tu m'étonnes ! lui glissa Pavilly à l'oreille, en mettant dans ces trois mots des trésors d'ironie.

En un instant, Lise se trouva entourée, et la Potinière fut pleine. Tremblante, plus troublée par l'arrivée de ses camarades qu'elle ne l'avait été par leur abandon, elle ieta sur eux des regards suppliants. Elle n'osa pas demander de quoi il s'agissait, elle craignit d'entendre prononcer le nom de Jean. Il lui sembla que, si ce nom adoré était, devant elle, accouplé au sien, elle mourrait de honte. On se perdit donc en de vagues protestations. Madame Bréval, avec ses grandes manières du faubourg Saint-Germain, prit Lise dans ses bras et la baisa au front. Quant à Clémence, qui décidément exagérait un peu

LISE FLEURON m

les manifestations sympathiques, comme si elle eût eu à cœur de détourner des soupçons possibles, elle déclara à sa camarade qu'elle pouvait compter sur leur appui à tous.

Pavilly, qui suivait cette scène des yeux, se tournant vers Clémence, si(fla entre ses dents :

— La tendre Esther, défendue par l'altière Vasthi... c'est touchant!

— Qu'est-ce que tu veux dire, à la fin, avec ton altière Vasthi? s'écria Clémence, que Pavilly, depuis le succès de Lise, affectait de désigner ainsi.

— Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place.

déclama-t-il d'une voix flûtée... Tu ne sais donc pas tes classiques? Et tu rêves la Comédie-Française! Esther avait enfoncé Vasthi, et s'était emparée du cœur d'Assuérus.., Mais restait Aman... Aman, l'impie Aman... race d'Amalécite!... C'est curieux, comme Lantenac me fait l'effet d'avoir la binette d'Amant

— Tu es stupide, mon bonhomme, dit aigrement Clémence, qui tourna le dos à Pavilly enchanté.

Au même instant, comme on frappait les trois coups, la porte de communication s'ouvrit, et Rombaud parut, suivi de Delessard. Il traversa la scène sans parler à personne, le chapeau sur le nez, tripotant ses clefs dans sa poche, et sortit par la porte du couloir des loges, se dirigeant vers son cabinet.

— Fichtre, dit Roberval, le patron n'a pas l'air de bonne humeur, ce soir. Gare aux amendes! '

— C'est rafîaire de Lise qui le met dans cet état- là, dit Delessard au régisseur. Une la connaissait pas, en arrivant, tout à l'heure, au contrôle. J'avais le journal dans ma poche, par hasard; Je le lui ai montré... Il est devenu blanc comme sa chemise. Il n'a pas dit un mot, a enfilé le couloir du rez-de-chaussée, et le voilà parti, tout seul, dans son cabinet. Voulez-vous que je vous dise? Eh bien! il est toqué de Lise, le patron... comme les autres, comme Nuno, comme de Brives, comme Pavilly, comme Desmazures. Tous après elle! En somme, qu'est-ce qu'elle a donc de si remarquable, pour qu'on l'aime tant que ça?

— Vous ne l'avez donc jamais regardée en scène? dit Roberval... Elle aune animation, une grâce, un charme... Elle fait rudement de l'effet!

— Ellle a du talent, sans doute. Mais comme femme, moi, elle ne me dit rien du toutî

Le troisième acte marchait, et les acteurs « déblayaient » ferme, sentant que, derrière le décor, le spectacle devait être plus intéressant que devant la rampe. La grande scène approchait, celle qui avait été le clou à la première. Le public, depuis le commencement de la pièce, se montrait froid pour sa favorite. Il restait sur la réserve. Le courant de sympathie, qui existait entre lui et la comédienne, paraissait avoir été rompu. La calomnie avait fait son chemin. Il y avait comme de la jalousie éprouvée par ces spectateurs, qui auraient voulu que l'artiste aimée fût exclusivement à eux.

Lise, mal accueilhe, avait ressenti une pénible im-

LISE FLEUllON i93

pression, sa \erve s'était éLcinlc, et, préoccupt^e, ^malheureuse, elle avait joué en dedans. Mais, arrivée à sa grande scène, la comédienne se réveilla. La femme oublia ses tristesses, elle ne pensa plus qu'à son art. L'inspiration l'emporta, elle ne vit plus rien de ce qui n'était pas le théâtre, et, en un instant, avec une puissance de talent irrésistible, elle mit le feu à la situation. Elle s'était transfigurée, ses yeu.x étincelaient, sa voix sonnait, venant des entrailles. Elle parut souffrir vraiment les douleurs, pleurer les larmes, et bondir les colères de son rôle. Elle mit à nu son âme, et fît servir ses angoisses réelles à l'expression de sentiments factices. Elle fut, pendant ces quelques minutes, supérieure à elle-même.

Une acclamation soudaine s'éleva dans la salle, jusque-là froide et morne. Derrière les portants, les camarades de Lise l'écoutaient, empoignés et haletants. Elle, partie, comme une folle, au travers de son rôle, ne faisait attention à rien, ne jouissait pas du triomphe remporté. Elle répandait, avec une âpre joie, son désespoir hors d'elle-même. Elle l'arrachait de son cœur, vit, exaspérée, le jetait à la face du public, avec des cris sublimes. Elle secoua si rudement Mortagne, dans son mouvement de violence, qu'il en fut stupéfait, et que, s^échaufïant à son tour, comme si elle lui eût communiqué sa flamme dévorante, il joua la fin de l'acte à l'unisson de sa camarade, faisant éprouver aux spectateurs une de ces émotions dramatiques qui laissent toute une salle vibrante et bouleversée.

— Qu'est-ce donc? dit Rombaud, passant sur le théâtre et entendant les cris du public qui rappelait les artistes avec.frénésie.

— C'est Lise, dit le docteur, qui arrivait tout échauffé, par la porte de communication. Sapristi I cette petite vient d'être admirable. Il n'y a pas à Paris une femme qui soit capable de jouer avec ce sentiment et cette vérité I... Quelle merveilleuse artiste!

Lise sortait de scène, tremblante, pâle, épuisée par ses efforts. Elle traversa le théâtre, au milieu de ses camarades silencieux. Et, le frontbaissé, rendue à son chagrin, elle se dirigeait vers la porte, pour monter à sa loge, lorsque Rombaud l'arrêta, et, le chapeau à la main, ce qu'il ne faisait pour personne sur la scène:

— Je suis fâché de n'avoir pas été là pour vous applaudir, lui dit-il d'une voix émue... Vous êtes fatiguée, mon enfant, allez vous reposer... Roberval, on ne commencera le quatrième acte que quand mademoiselle Fleuron fera dire qu'elle est prête... Je désire causer avec vous. Lise. Ne quittez pas le théâtre sans m' avoir vu.

Et, respectueusement, il l'accompagna jusqu'à la porte de fer, suivi de son état-major administratif, et répétant les paroles du docteur :

— Cette petite est la première comédienne de

Paris 1

Lise sortît dans le couloir, les oreilles encore bourdonnantes, le cœur serré, et lasse comme si elle venait de faire une longue course. Déjà elle mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand

LISE FLEUROiN i95

elle s'entendit appeler. Elle se retourna et se trouva en face de La Barre. Elle poussa un cri de joie, et, saisissant le jeune homme par la main, elle l'entraîna avec elle. Enfin, elle avait donc quelqu'un à qui elle pouvait se fier, qui ne la raillerait pas si elle pleurait, et qui trouverait des mots de sincère affection pour la consoler. Elle le conduisit dans sa loge, et, là, le regardant au fond des yeux :

— Vous allez, vous^ m'apprendre ce qu'il y a, ditelle. Il faut que je sache enfin ce dont on m'accuse. Car, je le devine à l'attitude contrainte de ceux qui me défendent ou me plaignent, on fait peser sur moi une accusation... Mais laquelle?

Claude regarda tristement la jeune fille. Était-ce donc à lui qu'était réservé le devoir pénible de lui dire la vérité, et d'étalersous ses yeux les hontes dont on la salissait? Lise devina l'hésitation de son ami; elle lui serra nerveusement la main.

— Ne me ménagez pas, dit-elle : je veux tout savoir.

Claude ne répondit pas. Il recula devant la nécessité douloureuse d'expliquer à Lise les infâmes allusions dont elle était l'objet; il ne trouva pas de mots pour dire à cette enfant si pure qu'on la citait comme une fille perdue. Et, d'un brusque mouvement, il lui tendit le journal.

Lise le reconnut. C'était bien le même qu'elle avait laissé sur la cheminée de sa chambre. Elle s'étonna du raffinement de méchanceté avec lequel on lui avait envoyé, à elle, l'article outrageant. Elle frémit enpen-

LES nxTAlLLKS DE LA VIE

sanL qu'il pouvait être lu par un des siens. Trottinant dans l'appartement, alors qu'elle y voyait, sa mère eût certainement parcouru le journal, et quel coup affreux c'eût été pour elle ! Lise se félicita, avec une horrible amertume, de ce que la cécité de sa mère l'eût mise à Tabri de l'atroce révélalion.

Avec un dégoût violent, elle se décida à ouvrir l'ignoble feuille, et resta très froide en lisant les lignes empoisonnées. Elle s'attendait à pis que cela. Elle chercha dans sa mémoire si elle avait jamais fait une impohtesse quelconque à son insulteur. Elle ne trouva rien. Placée en face de la réalité, elle la jugea moins effrayante que les chimères qu'elle s'était forf^ées. Elle finit par en rire, son innocence la mettant véritablement au-dessus de l'outrage.

— Mes amis me défendront, dit-elle ; on démentira cette stupide histoire... Et il n'en sera plus question... On oublie vite, à Paris...

Elle avait retrouvé son calme, et, songeant à changer de toilette, elle pria La Barre de se mettre dans le petit coin de sa loge, derrière la porte de son armoire. Une fois Claude claqut uré, elle se hâta de GC3 petits doigts agiles, parlant avec volubihté, tout en nouant les cordons et attachant les agrafes, très nerveuse, et prise d'un besoin de répandre l'agitation qui bouillonnait en elle. La Barre entendait le froufrou de la traîne remuée par Lise, et une atmosphère parfumée l'enveloppait. Il écoutait la jeune fille, répondant laconiquement, se rendant comote qu'elle

ne prêtait aucune attention à co qu'il lui disait. Et c'était toujours Jean qui était sur les lèvres de Lise. Elle l'appelait cérémonieusement M. de Brives, mais Claude devinait qu'en elle-même elle murmurait avec adoration : Jean.

Une sombre tristesse s'empara de Claude. Il envia ce jeune homme, qui avait le bonheur d'être aimé de cette- adorable fille. Qu'avait-il fait pour cela? Rien que paraître, et le cœur de Lise avait été à lui. Sa blonde moustache et ses yeux bleus avaient suffi. Elle lui appartenait. L'Écho odieux disait la vérité. Et, si ce n'était pas maintenant, ce serait quand il le voudrait. Il n'aurait qu'à ouvrir les bras pour qu'elle s'y jetât avec passion.

Elle était prête. Us descendirent. Sur la scène, le nombre des habitués était plus grand que d'habitude. Raynaud venait d'arriver, et Adrien Gap"!ard, au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs, parlait en faisant des gestes violents. Rombaud l'écoutait, assis sur le canapé du quatrième acte, et le récit du gommeux paraissait l'intéresser vivement.

— Le premier acte de Lili venait de finir: il faisait une chaleur du diable dans la salle des Variétés ; j'étais avec Boulanger, une vieille branche à moi. Je lui dis : Allons prendre un bock. Nous entrons au café, et qui est-ce que j'aperçois? de Brives, Vernevilleet Michalon, debout devant une table, sur laquelle un grand barbu, paraissant très embêté, se tenait accoudé. De Brives lui parlait et il ne repondaitpas.Enfin.il se dressa très pâle et, frappant du pied, il cria : Non î Au

même moment de Brives leva la main, et lui envoya, à travers la figure, un tel « pain » que le bonhomme se répandit sur le plancher... Alors voilà ses camarades qui s'élancent, tous à la fois, et qui veulent tomber sur de Brives. Ah ! mes enfants ! Alors si vous aviez vu Michalon!...Ge que c'était beau !... Il en avait attrapé un, de chaque main, et il les cognait^ l'un contre Pautre, comme s'il jouait des cymbales, les aplatissant à chaque coup... Et il disait d'une voix tranquille : Messieurs, vous avez tort, vous vous mêlez là de ce qui ne vous regarde pas... Laissez mon ami s'expliquer tranquillement avec le vôtre... Et, en parlant, il continuait à les cogner, si bien qu'on les lui a tirés des mains, pâmés comme deux carpes. Pendant ce temps-là, le grand barbu s'était ramassé et il criait à de Brives :

— Vous voulez vous battre? Eh bien ! Nous nous battrons !

— Voilà ce qu'il fallait dire tout de suite, répliqua de Brives ; vous m'auriez évité des mouvements inutiles.

Et, d'un coup de pouce, il envoya sa carte au nez du monsieur qui, redevenu furieux, voulait se jeter sur lui, et à qui Michalon, avec sa douceur de colosse, disait paternellement :

— Allons, mon cher, tenez-vous tranquille, ne me forcez pas à vous casser les reins. Si vous voulez faire du mal à mon ami, vous le pourrez demain matin I

Alors moi, j'ai ûlé des Variétés, et je suis venu tout

LISE FLEURON i'J'i

courant vous raconter la chose. Très crâne, de Brives^ mes petits bons, et un poignet, je ne vous dis que çal Je n'aurais pas voulu recevoir la chiquenaude qu'il a posée sur la joue du grand barbu. Ahl au fait, vous savez? c'est Lantenac!

Un cri étouffé se fit entendre. Lise, appuyée au décor, décomposée, se soutenait à peine. Elle avait écouté les derniers mots du récit de Gamard, et le nom de de Brives, engagé dans une querelle avec Lantenac, lui était entré comme une pointe acérée dans le cœur. Rombaud courut à elle. D'un geste, elle l'écarta, et, prenant le bras de Claude, elle gagna sans parler, sans se plaindre, le coin le plus obscur des coulisses.

— Lise était là, dit Rombaud. Pauvre fille! la voilà encore toute bouleversée. Madame Bréval, ayez donc la bonté de voir si elle a besoin de quelque chose...

11 remua ses clefs, mâchonna sa moustache, en marchant à petits pas, très ennuyé. Puis, le directeur prenant le dessus :

— Sapristi, nous avons du monde, ce soir... Ce diable d'article nous a amené des spectateurs... Pourvu que Lise puisse finir la pièce!...

Il connaissait mal la jeune fille. Le coup qui venait de l'atteindre ne l'avait pas abattue. Assise, auprès de La Barre, sur un escabeau qui servait au piî^niste, quand on jouait des danses dans la coulisse, assombrie, elle restait silencieuse. Elle n'avait pas pensé un instant à la conclusion de cette affaire, dans laquelle Jean était aussi compromis qu'elle. Et, soudain, cette

200 LES BATAI LLi:s DE LA VIE

terrible conséquence : le duel, entre l'insulteur et celui qu'elle aimait, venait de lui apparaître.

Elle ne s'étonna pas que Jean se battît; elle se reprocha de n'avoir pas pensé, dès le premier instant, qu'il se battrait. Eût-il été l'homme qui s'était si complètement emparé d'elle, le beau, le fier Jean, s'il n'avait pas ressenti furieusement l'outrage qui lui était fait? Car elle le voulait se battant^ autant pour son honneur à elle, que pour son honneur à lui. Elle ne chercha pas comment il serait possible d'empêcher la rencontre. Elle la jugea inévitable. Et si elle éprouva d'affreuses angoisses, à la pensée du danger que Jean allait courir, elle n'admit pas qu'il pût sans honte s'y dérober. Son tempérament de comédienne, plein de l'exagération nécessitée par l'optique de la scène, se manifesta ; la réahté disparut à ses yeux. Elle se vit engagée avec Jean dans une sorte de péripétie dramatique. Il devint un Rodrigue, et elle fut prête à lui crier ; « Sors vainqueur d'un combat dont Ghimène est le prix! » La situation exigeait qu'il allât risquer sa vie : la comédienne, pour rien au monde, n'eût voulu transiger avec cette nécessité théâtrale. Mais la femme était épouvantée, et, du fond de son cœur, une prière ardente s'élevait, demandant au ciel d'épargner son défenseur. Il y avait en Lise deux natures : l'une, de petite, bourgeoise, faite pour la tranquille existence, sans tapage et sans difficultés; l'autre, de véritable héroïne, habituée aux phrases redondantes, aux sentiments outrés, au choc des paroles et des épées.

Madame Bréval étant venue demander à Lise

comment elle se trouvait, la jeune fille déclara qu'elle était prête à jouer. Et, sans défaillance, soutenue par la fièvre qui la dévorait, elle alla jusqu'au bout de son rôle.

Clémence vit avec stupeur sa rivale déployer tant d'énergie. Elle espérait assister à une déroute : elle dut marquer une victoire de plus à Tactif de Lise. Avec une rage qu'il lui fallut déguiser, elle constata que, pour abattre celle qu'elle haïssait, il faudrait frapper de plus rudes coups. Elle, fut d'une bienveillance charmante, elle soutint sa camarade avec affectation, pendant les scènes qu'elles avaient ;\ jouer ensemble, et força tout le monde à remarquer combien elle s'était montrée affectueuse et dévouée dans cette pénible épreuve

Lise, sans défiance, la remercia. Et il parut évident que Clémence et elle étaient très bonnes amies. En elle-même l'Italienne se disait : Que Lantenac donne un bon coup d'épée au travers du bras à de Brives, et voilà le galant pour quinze jours dans son lit. Le théâtre ferme à la fin de la semaine : ils seront séparés. Lise a annoncé qu'elle partait en province. Et, d'ailleurs, elle n'oserait pas aller chez lui... Et elle ne le recevrait pas chez sa mère. Leurs affaires ne sont pas assez avancées pour qu'ils cherchent à se voir ailleurs.

Elle raisonnait en tacticienne de l'amour, à qui aucune des marches et des contre-marches d'une intrigue n'est inconnue. Elle savait, depuis longtemps, pour en avoir usé, de quelle utilité sont les apparte-

ments meublés à Paris. Mais, ce que sa rouerie savante ne pouvait deviner, c'était jusqu'où l'innocent amour de Lise pouvait aller en fait de hardiesse. Et, rassurée, elle se félicita de s'être fait, dans le cours de sa carrière galante, des amis dévoués, comme Lantenac, jusqu'à l'infamie.

La pièce venait de finir.

— Restez : j'ai besoin de vous, dit Lise à Claude, en sortant de scène. Allez m'attendre dans le cabinet de M. Rombaud.

Le théâtre était vide. Gampoint, roulant une cigarette, venait de monter dans la loge de madame Bréval. Rombaud et La Barre se promenèrent un ins tant, regardant enlever les accessoires.

— Vous connaissiez donc Lise? demanda Rombaud, en s'arrêtant. Vous ne me l'aviez pas dit.

— Notre connaissance, dit Claude, date même de loin.

— Elle paraît avoir beaucoup d'amitié pour vous... C'est bien regrettable, cette histoire!... Vous devriez user de votre influence sur elle, pour lui donner quelques bons conseils... Il faudrait à tout prix essayer de la détacher de cet animal de Jean...

— La détacher? dit Claude.

— Eh! elle s'en occupe plus qu'il ne faudrait! Comment diable a-t-ehe pu se toquer de ce garçonlà?

Ils se regardèrent, soucieux, mordus par la même jalousie. L'écrivain laissa tomber sa belle tête pensive sur sa poitrine*. 11 connaissait asse^ de Brives, il

avait assez pcnétré les pelils secrets de sa vie, pour comprendre la curiosité qui s'était d'abord emparée de Lise. Ce viveur élégant, raffiné, courtois, réservé, avait occupé l'esprit de la jeune fille. Elle avait entendu raconter qu'il était un joueur enragé, un homme à perdre ou à gagner des sommes énormes dans une nuit, un gouffre d'argent. Elle s'était plu à se pencher sur ce gouffre ; peu à peu elle avait eu le vertige. Et le redoutable abîme T'avait attirée davantage. Elle s'était penchée encore, et elle en avait regardé attentivement le monstre mystérieux. Elle l'avait trouvé si charmant qu'elle n'avait pas eu peur. Et elle l'avait aimé parle contraste : elle, nature simple et drûite,lui,nature compliquée ettroublée. Et, comme la blanche et pure Marguerite, elle avait été à ce Faust sceptique et railleur, devenu, par un miracle de l'amour, doux et croyant, sous les yeux de la femme adorée. Mais que sa passion le reprît, que l'ambition fût de nouveau maîtresse de sa pensée, et il allait, entraîné par le démon tentateur, s'élancer vers l'orgie de Walpurgis, et donner son âme en échange des trésors de la terre. Et la pauvre fille abusée resterait 6culc, avec sa douleur.

11 les concevait, ces types d'amants irrésistibles, habiles à bouleverser les cœurs des femmes, lui, Claude, dont l'imagination était hantée par eux, et qui^ dans un langage enflammé, les faisait si bien exprimer leurs passions dans ses drames. Allait-il avoir le chagrin de trouver un vivant sujet d'étude dans cette Lise, à laquelle il ne pouvait penser sans que son

cœur battu, à qui il ne parlait pas sans un tremblement dans la voix, et qu'il eût voulue heureuse, au ..^ prix de son bonheur à lui-même?

Rombaud, en le voyant absorbé dans une profonde méditation, lui mit la main sur Fépaule :

— A quoi pensez-vous? dit-il.

— Je pense à Lise, répondit-il avec un accent profond, et je la vois si bonne, si honnête, si loyale, que je ne puis me défendre de la considérer comme vouée au malheur. Cette adorable fille, entraînée par ses aspirations, est devenue une grande artiste, et elle était venue au monde dans un milieu qui la destinait à être une petite bourgeoise. Elle a une nature de combat, et elle n*est pas cuirassée contre les dangers de la carrière. Elle recevra tous les coups en plein cœur. Le théâtre est un champ de bataille. Pour y triompher, il faut, non seulement un immense talent, mais encore une indomptable énergie. On a à se défendre contre tout le monde, et souvent contre soi-même. Lise est vaincue d'avance. Elle sera victime de sa sincérité, de sa candeur, de sa tendresse. Ce seront ces exquises qualités, qui la font si charmante, qui la rendront vulnérable.

— Ne la défendrons-nous donc pas? dit Rombaud, affectant une gaîté qu'il ne ressentait pas. Vous êtes vraiment un prophète de malheur. Moi, pour ma part, je ne suis pas disposé à laisser maltraiter une enfant qui est l'étoile de ma troupe. Mon intérêt est de la protéger, et je n'y manquerai pas. Mais j'ai une sincère affection pour elle..

Il s'arrêta : il allait peut-être en dire plus qu'il no voulait.

Au haut de l'escalier, le pas léger de Lise qui descendait se fit entendre. Rombaud ouvrit la porte matelassée de son cabinet, et Claude se trouva, pour la seconde fois, dans cette pièce oii il avait passé un des quarts d'heure les plus poignants de sa vie. Lise y entra derrière eux, et s'assit silencieusement sur le canapé. Rombaud vint s'y placer auprès d'elle.

— Ma chère petite, dit-il, en lui prenant la main, je suis très aise que M. La Barre assiste à notre entretien. Il a pour vous une amitié égale à la mienne. Il faut que vous soyez franche, et que vous m'ouvriez votre cœur. Ce que j'ai à vous demander est très délicat, et cependant il est nécessaire que je vous pose cette question. Y a-t-il quoique ce soit do vrai... dans la note qui a été publiée?

Rombaud avait prononcé les derniers mots avec hésitation : il s'attendait à voir Lise se révolter et jouer la comédie de la pudeur alarmée, comme il l'avait vu faire à tant de comédiennes, dont l'émoi était fort peu justitié. Il n'en fut rien. Lise, très nettement, et sans détourner son beau visage, dont les yeux bleus regardaient bien en face, déclara que rien ne pouvait excuser l'attaque, et qu'elle était une simple calomnie. Elle paraissait insensible maintenant à l'injure. Au fond d'elle-même il n'y avait plus qu'une préoccupation : Jean. Rombaud lui avait demandé d(î rester; elle avait obéi. Mais elle était impatiente dt partir et d'être libre.

— Mon Dieu, si ce fou de de Brives ne s'était pas jeté en avant, et n'avait pas mis l'es pieds dans le plat, dit Rombaud, rien n'était plus facile que d'obtenir une rétractation, et de faire servir à votre gloritication cette basse méchanceté...

— Je n'ai pas besoin de glorification, dit Lise avec fermeté. Quant à M. de Brives, il était personnellement attaqué, et ne pouvait se dispenser d'agir comme il l'a fait... Tout homme d'honneur eût fait comme lui...

— Je vous dis que c'est un fou ! s'écria Rombaud, s'animant subitement. Ma chère Lise, vous êtes trop bienveillante pour ce garçon... Vous avez toléré des assiduités, gui ont été cause de tout ce qui est arrivé... Vous avez,' oh! mon Dieu, bien innocemment, je le sais, donné prise aux mauvais propos..: Je vous en prie, il en est temps encore : changez votre manière d'être.... De Brives est mon ami; c'est un homme charmant, mais si vous saviez comme il est léger, superficiel! Il ne doit inspirer aucune confiance à une femme... Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, ma chère enfant? Aucune confiance 1 Aucune 1

Et, avec sa finesse câline de méridional, Rombaud parlait, enveloppant Lise dans la douceur molle de ses phrases de bénisseur attendri. Il s'arrêta, interdit, en voyant passer sur les lèvres de la jeune fille un fugitif sourire. Les paroles de Rombaud avaient éveillé dans l'esprit de Lise le souvenir de Nuno lui disant : « Méfiez-vous des petits jeunes gens! » Ils étaient donc d'accord pour lui dire du mal de la

jeunesse ! En réalité ils voulaient la détourner de Jean, qui était le seul qu'elle pût aimer.

Mais le méridional n'était pas homme h lâcher pied si vite. Il avait repris son argumentation et, tout en questionnant Lise, qui lui répondait à peine, il battait en' brèche, avec une sourde rage, celui qu'il appelait son ami. L'ancien acteur reparaissait en lui : il était entré dans la peau du personnage et, sous les yeux attentifs de Claude, il jouait au naturel la scène d'Arnolphe et d'Agnès. Il voulait absolument apprendre tout ce qui s'était j>assé entre Jean et Lise. 11 avait soif de détails sur la promenade de la nuit précédente. Et, pris d'une fureur j alouse, il recommençait à charger de Brives.

Après tout, qui pouvait savoir? C'était peut-être lui, qui, en bavardant, avait amené toute l'affaire. Il le connaissait indiscret. Il s'était sans doute vanté... Et il repartait, suppliant Lise d'écarter d'elle ce diable d'homme si compromettant.il allait, lui, dès le lendemain, lui interdire l'entrée des coulisses.... Et comme Lise se récriait, déclarant qu'elle ne voulait, pour rien au monde, qu'un tel affront fût fait à de Brives, Rombaud, avec amertume, lui reprocha de ne pas apprécier sesbonnes intentions. Enfîn,perdant toute mesure, il se répandit en violentes paroles contre Jean :

— En somme, était- il autre chose qu'un aventurier? De quoi avait-il toujours vécu? De jeu et de spéculations de Bourse. La chance l'avait servi, jusqu'à présent ; mais qu'un revers l'atteignît, et il était exposé à tomber, sans pouvoir se relever. C'était ainsi qu'il

avait vu tant de viveurs devenir des chevaliers d'^ti^ dustrie.

11 n'eut pas le loisir de poursuivre. Lise s'était levée toute droite, et, les lèvres décolorées, ses yeux bleus devenus noirs sous ses sourcils froncés, avec un accent de superbe révolte :

— Ce que vous dites là, s'écria-t-elle, est aussi odieux que ce qui a été écrit sur mon compte ! Je ne souffrirai pas plus que vous insultiez M. de Brives, qu'il n'a souffert qu'on m'insultât moi-même !

— Lise ! s'écria Rombaud stupélait.

— Oui, ce que vous faites là est lâche et misérable ! poursuivit-elle. Pourquoi me torturez- vous? Et de quel droit? Enfin, qu'est-ce que vous voulez savoir? Si je l'aime?

Elle s'arrêta, étouffée par l'émotion, comprima sa poitrine bondissante avec sa main crispée et, emportée, ne pouvant plus retenir l'aveu qui lui brûlait les lèvres :

— Eh bien ! Soyez satisfait ! Oui, je l'aime l Et rien ne pourra m'empêcher de l'aimer !

Une rougeur ardente monta à son front, elle se voila le visage de ses mains, et, retombant sur le canapé, elle éclata en sanglots.

Rombaud échangea un regard avec Claude. C'était fini. Il n'y avait plus rien à espérer. Elle aimait Jean, elle était prête à tout braver pour lui. Et elle proclamerait, s'il le fallait, son amour devant tous, comme elle venait de le proclamer devant eux. Le cri de passion exaspérée, poussé par Lise,

Tavait atteint au cœur. 11 ne savait plus que dire et que faire. Il s'approcha de la comédienne, lui prit les mains, l'appela sa chère enfant, sa bonne petite Lise, et protesta de ses excellentes intentions : il avait été plus loin qu'il ne voulait, il la priait de l'excuser, d'oublier. C'était sa sécurité^ à elle, qu'il avait eue ea vue. 11 s'arrêta : il allait recommencer à attaquer Jean.

Lise s'essuya les yeux, lança à Hombaud un regari plein de tristesse, et, se tournant vers Claude :

— Est-ce que, vous aussi, vous allez m'abandonner? dit-elle.

— A quoi puis-je vous être bon? dit La Barre. Elle vint à lui, câline et charmante, comme un enfant qui veut obtenir une faveur.

— Vous pouvez m'informer de ce qui se passera. Je ne sais pas ce qui a été décidé pour cette rencontre, et je meurs d'inquiétude. Entrez chez M. de Brives, ce soir même. Voyez-le, dites-lui que vous venez de ma part, qu'il ne vous cache rien....

Elle prit le bras de Claude, s'y appuya, pencha sa tête sur l'épaule du jeune homme.

— Je vous en prie, faites cela, et je vous aimerai bien. Que j'aie des nouvelles demain matin, dès la première heure.... Je vous en prie!....

De sa plus douce voix elle lui répéta : Je vous en prie. Et Claude, fasciné par l'enchanteresse, ne sut que répondre: oui. Elle l'eût envoyé en enfer qu'il y fût allé. Rombaud, devenu très froid, avait réfléchi. L'homme d'aflaires imposa silence à l'amoureux. Si

la femme était perdue pour lui, il fallait au moins qu'il conservât la comédienne. Il s'approcha de Lise, qui, détournant de lui ses yeux, se préparait à partir: " — Lise, est-ce que vous me quitterez sans m'a voir J)ardonné? dit-il humblement.

• Incapable de rancune, elle lui tendit la main. Puis, avec gravité :

— Vous m'avez fait beaucoup de peine. Et pourquoi?

Rombaud lit un brusque haut-le-corps, et il fut sur le point de lui répondre :

— Eh! N'avez-vous donc pas compris que c'est parce que, moi aussi, je vous aime?

Mais il n'était point homme à se livrer si complètement, sans espoir d'en tirer quelque avantage.

— C'était dans votre intérêt, dit-il. Je souhaite que vous n'ayez jamais à vous en apercevoir.

Elle secoua la tête, avec le sublime aveuglement de la tendresse profonde, absolue:

— Le plus cher intérêt qu'il y ait maintenant, pour moi, dans la vie, dit-elle à voix basse, c'est mon

• amour.

; Elle sourit à Rombaud et sortit avec Claude. Derrière elle,rex-Francisque resta songeur. Clémence Villa lui était revenue subitement à la pensée. Il comiprenait maintenant la haine vivace qui animait la 'Comédienne, doublement atteinte dans son orgueil et .dans sa passion. Il se rendit compte des dangers qu'elle devait faire courir à Lise. Il ne douta pas que ce fût elle qui eût versé quelques gouttes de venin

dans Tencrier banal de Lantenac. Il résolut de dé lendre énergiquement la jeune fille contre les machinations de sa rivale. La franchise avec laquelle Lise s'était confiée à lui l'attacha à sa cause. Et puis, au lond de lui-même, il se laissa vaguement aller aux mêmes espérances que Nuno. L'avenir pouvait lui réserver de douces revanches.

Mais il ne fut pas assez généreux pour pardonner à de Brives. Et il souhaita, pour le lendemain matin, un de ces bons coups fourrés, démonstration frappante de la logique du duel, qui mettent six pouces de fer dans les côtes de chacun des adversaires.

En arrivant rue de Lancry, Lise trouva, comme chaque soir, la bonne qui l'attendait, assise auprès de la table de l'antichambre, travaillant, éclairée par une lampe.

— Mademoiselle, le spectacle a uni plus tard que d'habitude aujourd'hui, dit la brave fille... Il est le quart moins d'une heure... Madame vient seulement de s'endormir... Ah ! on a apporté ce petit paquet-là pour vous...

Lise, sans répondre, prit un petit paquet très léger, enveloppé dans du papier blanc, et entra, sur la pointe du pied, dans la chambre de sa mère. Étendue dans soa lit, très calme, l'aveugle respirait régulièrement. La jeune fille la regarda un instant dormir, à la lueur de la veilleuse que la mère Fleuron continuait à exiger dans sa chambre, quoiqu'elle n'en vît pas la clarté ; elle lui sourit, et, glissant comme une ombre sur le parquet, elle passa chez elle. Ayant ôté son manteau

LISK FLEURON 2<8

et son chapeau, elle s'assit. Elle était brisée. Accoudée au bras du fauteuil, elle resta à rêver proiondénient.

Les paroles de Rombaud s'étaient très nettement gravées dans sa mémoire. Et sans emportement, sans violence, elle les pesait maintenant, et elles lui paraissaient plus sérieuses et plus sincères que quand il les lui avait dites, dans son cabinet. Elle se rappela le regard de Claude, si grave et si triste. Pourquoi n'avait-il rien dit, pourquoi ne l'avait-il pas conseillée? Elle aurait eu confiance en lui. Blâmait-il son amour ou l' approuvait-il ? Quand il lui avait répondu : A quoi puis-je vous être bon ? il y avait dans son accent une amertume secrète. Elle iut prise d'inquiétude. C'était sa vie, elle s'en rendait compte, qui était en jeu. Elle n'admettait pas qu'elle pût ne point se donner irrévocablement et tout entière. Qu'adviendrait-il d'elle, si ce que Rombaud disait était vrai, si Jean était léger, et si sa tendresse n'était qu'un caprice?

C'était à peine si elle le connaissait: elle n'avait pas pu l'étudier. En un instant, elle s'était trouvée prise. L'entraînement qu'elle avait subi avait été puissant et irrésistible. Elle n'avait vu de lui que son beau et fier visage. Elle le savait seulement joueur. Et n'élait-ce pas assez pour la troubler profondément? Là, en lace d'elle-même, elle ne retrouvait plus, dans son cœur, cette superbe confiance, avec laquelle elle décidait qu'elle corrigerait Jean de sa redoutable passion. Elle était ébranlée, effrayée, et son esprit

surexcité, nourri de souvenirs dramatiques, mêlait, dans l'horrible intrigue de Trente ans ou la vie d'un joueur, de Brives et elle-même. Elle voyait le joueur sous les traits de Jean. Elle le suivait dans son effroyable décadence morale et matérielle. Elle entendait bruire à ses oreilles le tintement de l'or tombant sur le tapis vert. Et elle avait la vision sinistre de celui qu'elle aimait roulant dans l'infamie, dans le crime, et l'y entraînant avec lui.

Dans la nuit silencieuse, la sueur au front, le cœur battant, elle était, tout éveillée, en proie à un terrible rêve. Elle voulut s'y soustraire : elle fit un effort, se leva, passa la main sur son front alourdi, et marcha dans sa chambre au hasard. Elle s'arrêta devant sa table. Et là, auprès de son chapeau et de ses gants hâtivement jetés, elle aperçut le petit paquet, enveloppé de papier blanc, qui lui avait été remis à son arrivée. Elle l'ouvrit machinalement et demeura immobile, muette et saisie. Il ne contenait qu'un petit bouquet de ces fleurs bleues qu'on nomme des « ne m'oubliez pas ».

Lise, du bout de ses doigts blancs, redressa les fleurs froissées, semblant caresser doucement le bouquet. Elle ne chercha pas un nom sur son enveloppe, elle ne se demanda pas qui avait songé à le lui envoyer. Un seul être au monde avait pu penser à faire appel à son souvenir : c'était celui dont son imagination était pleine, et qui semblait ainsi venir protester contre ses doutes et lui confirmer la sincérité de son amour. Lise porta les modestes •fleui's à ses lèvres,

LISE FLiiUrtON 215

puis les attacha à son corsage. Comme si, avec leur faible parfum, les désirs de Jean se fussent exhalés, allant jusqu'au cœur de la jeune fille, son trouble se dissipa, elle retrouva sa ferme croyance, et, cessant d'être inquiète pour elle-même, elle trembla pour celui qu'elle aimait.

Les réalités terribles de l'heure présente la ressaisirent. Elle ne vit plus la situation au travers d'un voile de convention, et le danger, auquel Jean allait être exposé, lui apparut. Ce n'était pas un duel de théâtre, réglé d'avance, avec des épées émoussées, qui allait avoir lieu dans quelques heures. C'était un combat véritable, acharné, mortel peut-être, car les affronts avaient été des plus graves qu'on pût infliger. Le sang coulerait, les chairs seraient déchirées par la pointe du fer. Un homme tomberait sur l'herbe verte... Lise fermales yeux, pour ne plus voir l'affreux spectacle. C'était Jean, pâle, inanimé, qui était étendu devant elle. Mais vainement elle ne regardait plus : le tableau terrifiant la poursuivait, et, malgré l'horreur éprouvée, elle ne pouvait s'en détourner.

Elle eut peur, dans cette chambre qui était séparée seulement par le salon de celle de sa mère. Elle ne voulut pas rester ainsi dans le silence. Elle ouvrit la fenêtre, s'appuya à la barre d'appui et regarda dans les jardins. Déserts et silencieux, sous la pâle clarté de la lune, avec leurs grêles massifs, leurs étroites allées, leurs hauts murs blancs, et leurs verdures sombres, ils lui firent l'effet d'un cimelièrn. Elle fut prise d'une insurmontable terreur et s'enferma dans

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sa chambre, avec toutes les lumières de sa cheminée allumées.

I£lle ne pensa pas h dormir. Elle se mit à marcher, étouflant le bruit de ses pas pour ne point réveiller sa mère, appelant Taube avec angoisse, avide de recevoir les nouvelles que Claude lui avait promises, et livrée à toutes les horreurs de la solitude.

Pourquoi Jean lui avait-il envoyé ces fleurs, pourquoi ces « ne m'oubUez pas » ? Attachait-il à ce bouquet un sens particulier? Se savait-il dans un grave danger? Son adversaire était-il extraordinairement redoutable? Craignait-il de ne pas la revoir? Était-ce son dernier vœu qu'il lui avait adressé? Elle tomba dans l'exagération de la peur. Son esprit se frappa. Elle eut les pressentiments les plus affreux. Superstitieuse à l'excès, elle se promit, si Jean revenait sain et sauf, de voir dans cette favorable issue une preuve de la protection divine, et de no plus douter du bonheur à venir. Elle fit intervenir le ciel dans ses aii'aires de cœur, et lui donna une part de responsabilité uans l'abandon qu'elle fit d'elle-même. Elle pri:. ardemment pour celui qu'elle aimait, et se sentit plus calme.

Les heures s'étaient écoulées, et déjà une faible clarté blanchissait le ciel. Lise se décida à se mettre au lit, espérant dormir et atteindre ainsi, sans s'en apercevoir, le moment oh. elle recevrait des nouvelles. Mais le sommeil la fuyait. Pour la première fois, dans sa chambre virginale, elle connut la fièvre de l'insomnie. Enfin, épuisée, elle finit par fermer les yeux. Il était

grand jour quand sa bonne entra dans sa chambre et la réveilla en lui criant :

— Mademoiselle, il est dix heures. Est-ce que vous ne vous levez pas, ce matin? Voilà votre déjeuner tout froid... Je l'ai réchauffé trois fois, mais il aurait fini par (c attacher »...

Lise, en un instant, retrouva les pensées qui l'agitaient avant son sommeil. Elle se dressa sur son lit:

— N'est-il pas arrivé de lettres pour moi? ditelle.

— Ma foi, si, mademoiselle, il y en a une, et même qui sent bien bon. Je l'ai laissée dans la cuisine... Je vais vous la chercher.

Pendant le court instant que cette fille mit à revenir, Lise fut torturée par une émotion inexprimable. Elle montra un visage si bouleversé à sa domestique que celle-ci, stupéfaite, s'écria:

— Oh ! mon Dieu ! Est-ce donc un malheur que vous craignez?

— Non, dit Lise, qui saisit la lettre vivement et commença à ouvrir l'enveloppe. Je vous remercie ; laissez-moi.

Elle courut à la signature et, avec un tressaillement de joie, elle reconnut le nom de Jean. 11 lui écrivait lui-même, lasupphantde se rassurer. Il avait vu La Barre, qui lui avait dépeint le tourment de ia jeune fille. La rencontre était pour le matin, à dix heures...

Lise jeta les yeux sur la pendule et reçut un coup au

2f8 LES BATAILLES DE LA VIE

cœur : l'aiguille marquait dix heures cinq minutes. Un tremblement affreux saisit la pauvre enfant. Elle pensa qu'on ce moment môme Jean était aux prises avec son adversaire et, sans finir la lettre, elle se laissa aller sur son oreiller, pleurant amèrement. Elle se boucha les orjillos : il lui semblait entendre le cliquetis des épéCïa. Elle demeura ainsi pendant quelques instants, immobile, terrifiée, comme un condamné qui attend l';:nnonce de son exécution.

La mère Fleuron, inquiète, entra à tâtons dans la chambre. Avec ses mains, elle chercha la tête de sa flllo, et Lise, pour que l'aveugle ne touchât pas ses joues humides de larmes, se tourna du côté du mur, faisant semblant de dormir. Tout ce qui l'arrachait h sa préoccupation mortelle lui était odieux, et cette préoccupation était cependant pour elle un supplice. Elle voulut que rien ne la détournât de la pensée de Jean, pendant le temps qu'elle le jugerait exposé aux coups de son adversaire. Et elle resta comme morte, le visage sur la lettre dont le parfum léger lui rappelait celui qu'elle aimait, répétant mentalement cette phrase suppliante, toujours la même : Mon Dieu, je vous en prie, sauvez-le I sans pouvoir trouver une autro prière.

Enfin, vers onze heures, elle sortit de sa torpeur. Elle prit la lettre et la relut. Les phrases tendres qui la terminaient lui arrachèrent un douloureux soupir. Au bns de la leuille, en post-scriptum, Jean avait ajouté ces mots : « La rencontre doit avoir lieu à Saint-Germiin. J'ai prismes mesures pour que vous soyez prévenue du résultat, quel qu'il soit. »

Un'y avait donc qu'à attendre. Jamais les heures ne parurent si longues à Lise. Il lui fallut dissimuler son tourment, se montrer calme, et sourire, quand elle mourait d'inquiétude. Elle dut parler d'un air libre et d'une voix tranquille, pendant le déjeuner, pour que sa mère ne soupçonnât rien. L'aveugle avait acquis une linesse d'ouïe extraordinaire. Ses facultés auditives avaient doublé.depuis qu'elle n'y voyait plus, et elle devinait les impressions de sa flUe rien qu'au son de ses paroles. Lise s'étudia à tromper sa mère. Elle redoutait toute la kyrielle de questions qu'il lui faudrait subir de la part de cette pauvre femme désœuvrée et tatillonne, si son accent trahissait la mom-

dre tristesse. . -n

Après le déjeuner, elle se retira dans sa chambre. Il était midi. Elle commença à ressentir une impatience fébrile Que s'était-il passé? Comment, depuis deux heures, Jean n'était-il pas revenu? Pour quelle raison ne la prévenait-on pas? Elle ne douta plus d'une issue malheureuse. Elle se figura Jean atteint d'une grave blessure. Elle ne pensa pas à la mort. Il lui semblait que si celui qu'elle aimait avait été tué, quelque chose se fût brisé en elle et l'eût avertie. Il était reste à Saint-Germain peut-être, et on ne pouvait le transpor- 1er Dans le désarroi où ses amis devaient être, comment songerail-on à exécuter ses ordres et à la prévenir, elle, restée loin des yeux, et dont on ne soupronnail pas les tortures ?

Elle pensa à prendre le chemin de 1er et à aller le retrouver. Mais où? Elle risquait de se croiser en route

avec lui. A une heure, elle ne put y tenir. 11 lui devint impossible de patienter plus longtemps. Les domestiques de Jean lui donneraient une indication, si vague qu'elle fût. Et, enfin, elle ne resterait pas dans cette immobilité, qui était pour elle un martyre. En marchant, elle se ferait illusion. Elle croirait se rapprocher de Jean. Elle mit son chapeau, son manteau, cria à sa mère, par la porte entre-bâillée :

— Maman, je sors...

Et, sans attendre une réponse, elle s'élança dans Tescalier. Un fiacre vide passait devant la porte : elle l'arrêta, jeta l'adresse au cocher, et sauta dans la voiture en disant :

— Bon train, mon ami, s'il vous plaît, je suis très pressée...

Le cocher leva les épaules, comme pour dire : Qu'est-ce que ça peut me faire? et, fouettant son maigre cheval, partit à une allure cahotée et traînante qui fit bouillonner le sang de Lise. Dix fois elle fut sur le point de descendre, pensant qu'elle arriverait plus vite à pied. Enfin, au bout d'un mortel quart d'heure, la voiture s'arrêta. Elle paya, regarda la maison qu'elle ne cunnai -wi pas, vérifia le numéro et, le cœur serré, la respiration courte, sans oser demander une indication au cjiicierge» eUe s'engagea dans un escalier et monta au hasard. Elle savait que Jean habitait à l'entresol. Mais, sur le palier, elle se trouva entre deux portes à choisir. Elle s'arrêta un instant : elle étouffait et, dans la demi-obscurité de l'escalier, elle entendait soa cœur battre à gros coups dans sa poitrine.

Une anxiété horrible l'avait ressaisie. Et maintenant Ue était tentée de redescendre et de se sauver. Au travers des murs, dans les deux appartements,elle distinguait des bruits confus. 11 y avait là des étrangers, à qui il lui faudrait s'adresser. Qu'allait-on penser d'elle? Et si on lareconnaissait,que dirait-on? Dans la précipitation de son départ, elle n'avait pas songé à prendre une voilette. Et elle allait se présenter, le visage découvert Elle resta appuyée à la rampe, ne sachant que décider, tremblante, etcraignant que quelqu'un, en montant ou en descendant,ne.vînt la surprendre. Puis,brusquement, honteuse de sa faiblesse, elle s'approcha de la porte de droite et sonna. Un bruit de pas vmt jusqu'à elle ; la porte s'ouvrit,et elle se trouva en présence d'un valet de chambre qui, le chapeau sur la tête, s'apprêtait à sortir.

— M. de Brives? demanda Lise avec résolution.

— C'est ici. Mais monsieur ne reçoit pas.

— Pourquoi donc? s'écria la jeune fille, avec une

horrible anxiété.

— Parce que monsieur est blessé, répondit à voix

basse le valet de chambre.

Blessé 1

Lise devint pâle comme une morte; d'une main elle écarta le domestique, et, passant vivement entre lui et la porte, elle entra dans l'antichambre.

- Qu'est-ce que vous dites donc? Blessé? cria, dans la pièce voisine, une voix sonore. Est-il bête, ce Francis 1 11 va aller raconter ça à toute la maison... Une égratignure sans importance, qui n'a même pas

été constatée... Il n'y a qu'un blessé, mais un vrai, par exemple, c'est Lantenac...

Et le gigantesque Michalon parut, tenant son chapeau à la main, une feuille de papier de l'autre. En voyant Lise, il s'inclina respectueusement :

— Je vous demande pardon, madame, dit-il. M. de Brives est là... dans sa chambre... Je vais le prévenir...

Il fit entrer Lise dans le salon, et, ouvrant ue3 porte •

— Jean, il y a là quelqu'un qui te demande... Adieu, mon bonhomme,je vais faire signer le procèsverbal à ces messieurs.

Il adressa àla jeune fille un sourire amical, et sortit. Dans l'antichambre, Lise l'entendit qui disait au valet de chambre ;

— Votre course rue de Lancry est faite : portez les autres lettres... Et pas blessé, vous entendez?... Pas blessé du touti

Lise s'assit ; elle ne pouvait plus se soutenir. Une joie immense emplissait son cœur. Jean était revenu il était sorti vainqueur du combat, il avait puni le calomniateur.

Elle dôsira passionnément le voir. Après les émotions qu'elle avait ressenties, elle n'eut pas la patience d'attendre plus longtemps : elle se leva, prête à l'appeler, quand la porte s'ouvrit et, dans l'encadrement, vêtu de noir, un peu pâle, mais souriant, Jean apparut. Il reconnut la jeune fille, il poussa un cri, tendit les bras, et Lise, entraînée par une force à laquelle

elle ne pouvait plus résister, se laissa aller défaillante, appuyant, sur Tépaule de celui qu'elle aimait, son visage dont elle essayait de cacher la rougeur. Doucement Jean la fit asseoir. 11 se mit à ses pieds, sur un tabouret, lui serrant les mains, et la dévorant des yeux.

C'était bien elle, chez lui. Cette joie, qu'il n'avait pas osé espérer, elle la lui apportait d'elle-même. Et, trop émus pour parler, tout au plaisir de se voir l'un près de l'autre, après avoir craint d'être si douloureument séparés, ils se regardaient, et leur sourire en disait plus que n'eût pu faire leur langage. Une mollesse déUcieuse s'était emparée de Lise, dans ce petit salon luxueux, aux meubles bas, renversés, faits pour la rêverie, aux rideaux largement drapés sur des stores de soie rouge. Un jour discret et caressant alanguissait le regard, les tapis épais étouffaient le murmure des voix, et un silence voluptueux engourdissait la pensée.

Lise voulut se soustraire à cette impression. Elle se redressa ; elle s'éloigna un peu de Jean. Elle crut nécessaire de lui expliquer comment, bouleversée par l'inquiétude, elle n'avait pu résister à l'envie d'avoir des nouvelles, et était venue jusque chez lui. Elle ne se refusa pas le plaisir de lui adresser des reproches, et de lui faire payer par une querelle ses heures de tourments.

Jean s'étonnait. Il lui avait cependant, de Saint- Germain, envoyé une dépêche, pour lui annoncer que out s'était bien terminé. Mais le service était si mal

fait, que, deux heures après, elle ne l'avait pas encore reçue. Il se mit alors à lui raconter plaisamment le duel et ses incidents. Gomment, ayant pris deux voitures à la gare, son adversaire et lui, avec leurs témoins,s'étaient dirigés vers la forêt. Mais là, ils avaient rencontré les gendarmes, qui faisaient une ronde à cheval, et qui, ayant soupçonné leurs intentions, les avaient suivis à travers les allées, pendant plus d'une heure, rendant toute halte impossible. Et Jean, avec gaUé,lui dépeignait cette course dans les bois, avec le baudrier jaune et le tricorne de Pandore à l'horizon, les signaux échangés d'une voiture à l'autre, et la colère de Michalon qui, avec sa tranquillité d'hercule, proposait de sauter sur les gendarmes en douceur, d'en prendre un sous chaque bras, et d'aller faire un tour jusqu'à ce qu'on eût fini d'en découdre.

Enfin on avait réussi à égarer les représentants de l'autorité, on avait trouvé une place propice, et on avait mis habits bas. Et, là, Lise fut reprise de sa frayeur, en apprenant que le combat avait duré vingt minutes, l'adversaire de Jean étant très vigoureux, très adroit et très résolu. Elle eut l'explication de l'insistance avec laquelle Michalon démentait la blessure, dont le valet de chambre voulait à toute force gratifier son maître, lorsque Jean lui eut montré Lantenac, dans un suprême corps à corps, l'atteignant au flanc d'un coup de pointe, et tombant lui-même, aussitôt, grièvement blessé. Ce n'était qu'en se rhabillant, plus tard, que Jean avait senti la brûlure de sa chair, et il avait fait voir à Michalon une longue déchirure,

dont son gilet de soie rouge avait bu le sang. Ils avaient gardé tous les deux le silence, ne voulant pas laisser soupçonner à leurs adversaires que le duel s'était terminé coup pour coup, et leur permettre d'en prendre avantage pour diminuer l'importance de la défaite.

Lise avait écouté ce récit avec une attention passionnée, les yeux brillants, la respiration saccadée, tressaillant, comme si l'action se passait sous ses yeux, serrant la main de Jean, pour lui donner du courage. Enfin, quand le journaliste était tombé, elle avait poussé un soupir de soulagement. Et maintenant elle interrogeait Jean pour savoir s'il ne souffrait pas, s'il n'avait pas la fièvre, mêlant à ses questions le récit de ses angoisses à elle, et, dans le trouble de sa joie, trahissant l'amour ardent qui la possédait. Jean, ravi, se plaisait à l'interroger à son tour, désireux de pénétrer jusqu'au fond de ce cœur qui s'ouvrait si naïvement pour lui.

S'il n'était pas revenu vivant, qu'aurait elle fait? Et Lise, soudainement assombrie, avait peine à retenir ses larmes. La vie aurait-elle été possible pour elle, torturée par l'horrible regret d'avoir perdu celui qu'elle aimait, et d'avoir été la cause de sa r'^rte?Gar c'était pour elle qu'il s'était battu, bien pour elle 1 Pleine de reconnaissante tendresse, elle attachait sur lui des regards triomphants. 11 était son défenseur, son héros et son Dieu.

Le timbre delà pendule, dans le silence, sonna trois fois. Lise se leva avec surprise. Il y avait deux heures

qu elle était là, et il lui semblait qu'elle venait seulement d'arriver. Le temps avait passé, avec une incroyable rapidité, pendant cette douce causerie.

— Il faut que je m'en aille, dit Lise, en redressant un peu sa coiffure, devant la glace de la cheminée.

— Pourquoi si vite ? demanda Jean avec tristesse, Êtes-vous donc si avare de la joie que vous pouvez me donner?

— J'ai eu tort de venir, reprit Lise, devenue sérieuse; ne me faites pas repentir de mon entraînement... •*

Jean, à genoux sur un pouf devant elle, lui prit les mains et les effleura légèrement de ses lèvres, à petits baisers discrets, comme s'il eût craint de l'effrayer.

— Reviendrez-vous, au moins, dit-iU maintenant que vous connaissez le chemin?

Lise agita sa tête blonde, semblant dire : Voyez, comme vous voilà déjà devenu exigeant! Puis, avec un accent de mélancolie :

— Pour mon repos, je ferais mieux, sans doute, de vous dire adieu, et de ne vous revoir jamais.

Jean, l'attirant à lui par les poignets, très doucement, la contraignit aie regarder, et, de sa voix la plus pénétrante :

— Vous ne m'aimez donc pas ?

Lise resta un instant sans répondre, un peu renversée en arrière, retenue par lui, et les yeux dans ses yeux. Toutes ses craintes s'étaient dissipées, et, dans son cœur, elle ne trouvait plus que de l'amour. Elle

se laissa aller au plaisir de voir à ses pieds celui qu'elle adorait. Elle caressa du regard son front blanc, sur lequel ses sourcils châtains traçaient deux lignes fières, sa bouche aux lèvres rouges sous sa longue moustache blonde, et, dans le cou, au bas de l'oreille, une petite place satinée qui semblait attire? irrésistiblement le baiser. Elle frémit: une chaleur étrange lui monta à la gorge. Elle eut peur, voulut se dégager, mais il la serrait plus étroitement. Elle murmura :

— Jean, par grâce, laissez-moi m'en aller...

Il cessa de l'attirer, soumis, obéissant, pour lui prouver le pouvoir qu'elle avait sur lui. Et,la suppliant

à son tour :

— Lise, je vous en prie, ne partez pas encore. Je suis si heureux, près de vous, et j'ai tant de choses à TOUS dire! Je ne vous vois jamais seule, et je suis jaloux de tous ceux qui vous entourent Je crains qu'ils ne vous volent à moi...

Elle se rapprocha de lui, en le voyant inquiet et

malheureux.

— Non, dit-elle, ne craignez rien. Si vous saviez comme tous ceux dont vous parlez me sont indifférents! Leurs flatteries me laissent froide, et leurs supplications me trouvent dédaioi^cuse. Gomment auraient-ils pu me plaire? Us ont fait appel à ma vanité, et jamais à mon affection. Ils m'ont montré un avenir fait pour tenter l'imagination, mais non pour séd'iiro le cœur. Et c'est mon cœur qui est mon seui ixiaitre. Leurs corruptions, à ces hommes qui croient qae tout doit se vendre et peut se payer, l'amour comme la

gloire, m'écœurent, et je les repousse avec dégoût. Si j'aime, il faut que ce soit librement; si je me donne, je veux que ce soit à l'homme de mon choix. Je ne ferai pas un marché, et, si je me suis trompée, il ne me restera pas une fortune dans les mains comme consolation. Peut-être suis-je folle, et ont-ils raison, mais je préfère mon aveuglement à leur clairvoyance. C'est parce que vous étiez discret et timide, Jean, que vous avez attiré mes yeux, et que je me suis occupée de vous.

Elle eut un adorable sourire ; elle le regarda coquet tement.

— Peut-être étiez-vous seulement plus habile et plus trompeur que les autres, et jouiez-vous un rôle? Nous étions au théâtre... Qui sait? Gela se gagne peut-être?

Il voulut protester, se défendre : elle lui ferma la bouche avec sa main, et, prenant un air de commandement :

— Si vous voulez que je reste, taisez-vous, dit-elle gaîment.

Elle alla avec vivacité à la cheminée, près de laquelle, dans un cadre de peluche, était suspendu un portrait. Un petit écran de moire -bleue le défendait contre les regards, et, au bas, était attaché un bouquet, comme un pieux tribut apporté au pied d'un autel. D'un geste rapide elle releva le rideau et rougit de joie en reconnaissant son visage. Ainsi elle était l'idole à laquelle Jean adressait ses vœux. Elle régnait, mystérieuse, sur tout ce qui l'entourait, et sa

place était devant ses yeux comme dans son cœur: Elle fut touchée, et ne put se défendre de le Icisae^

voir.

Lui, charmé, la suivait dans sa visite domiciliaire, répondant à ses questions, sérieuses ou gaies, admirant sa grâce, et jouissant délicieusement de sa beauté. Elle souleva une portière et aperçut la chambre de Jean, très sévère, tendue de tapisseries anciennes, meublée de bahuts sculptés et de fauteuils à hauts dossiers. Un lit à colonnes, recouvert d'une étoffe brodée, faisait face à une cheminée de bois, surmontée d'une large glace à cadre d'ébène incrusté de cuivre. Une vive curiosité l'entraînait à pénétrer dans cette chambre, où tout devait lui parler des goûts secrets et des préférences intimes de celui qu'elle aimait. Mais elle n'osa pas, et, laissant retomber le rideau, elle revint dans le salon.

Jean avait ouvert un petit meuble,et pris un plateau en verre de Bohême, supportant deux flacons ornés d'armoiries, et une boîte en cristal taillé contenant des gâteaux. 11 les posa sur un guéridon et dit en souriant :

— Vous ne me quitterez pas sans avoir rompu le pain avec moi... Si vous refusez, c'est que vous êtes mon ennemie...

Elle lui .jeta un angélique regard, et, prenant ellemême un des flacons, eUe versa dans deux verres un vin couleur de topaze.

— Pourquoi deux? dit Jean... Avez-vous peur que je connaisse votre pensée?

Elle trempa ses lèvres dans le verre et le lui tendit. Il but jusqu'à la dernière goutte, et, entre ses doigts, brusquement, il le brisa.

— Il ne servira plus à personne, dit-il.

Elle s'était assise, et ne songeait plus à partir, reprise par la torpeur qu'elle avait eu déjà tant de peine à surmonter. Ses yeux se fermaient malgré elle, et il lui semblait que, si elle ne luttait pas, elle allait dormir, délicieusement. Ses nerfs, violemment ébranlés depuis vingt-quatre heures, se détendaient, et la demi-oh«?''urité du salon, la tiède atmosphère qui y régnait, engourdissaient peu à peu sa volonté. Ses pensées flottaient dans un léger brouillard. Elle voyait, à travers ses paupières presque closes, le salon noyé dans le demi-jour rose des stores. L'harmonie des choses qui l'environnaient lui causait un apaisement profond, et elle était envahie par une béatitude exquise. Elle eût voulu rester toujours là, dans cette immobilité et dans ce silence, loin de la réalité, tout près du rêve. Et elle se trouvait heureuse.

Jean s'approcha d'elle et se mit à genoux. DMne voix légère comme un souffle, et qui la fit frissonner, illuimurmuraà l'oreille: Je t'aime! Et, dans le cœur de Lise, un écho, soudain éveillé, redit ces mots ardents : Je t'aime '.Ils étaient d'accord, maintenant, partageant ]a mémo ivresse. Lui, avait passé son bras autour de la taille do la jeune fille, et, penché vers elle, la fascinant de son regard, il répétait avec passion : Je t'aime I

Lise, brusquement, se souleva. Au fond de son cer-

veau obscurci, le sentiment du danger s'était fait jour. Elle frémit en se voyant dans les bras de celui qu'elle adorait. Elle se tordit, pâlissante, et sa tète vint effleurer la bouche de Jean. Elle voulut s'arracher à ses caresses, et, dans l'effort qu'elle fit, son peigne détaché laissa rouler sur ses épaules les masses parfumées et soyeuses de ses cheveux blonds. Elle leva les yeux, suppliante, et rencontra près du sien le visage du jeune homme. Une ardeur inconnue circula dans ses veines. Il lui sembla qu'une mer de flammes l'enveloppait. Elle voulut crier : un baiser dévorant lui ferma les lèvres, et, aftblée, éperdue, elle sentit son âme lui échapper.

Quand elle revint à elle, dans le petit salon obscur, Lise eut d'abord beaucoup de peine à ressaisir ses idées. Une langueur énervée la maintenait dans une sorte de demi-sommeil. Et elle restait engourdie, écoutant vaguement, dans le silence, les bruits de la rue. Elle poussa un long soupir, et, faisant un efl'ort, leva sa tête qui lui parut lourde. Elle vit Jean, à ses pieds, qui la regardait avec adoration. Elle se détourna honteuse, à la fois, et charmée. Dans son cœur, la voix de son amour triomphant s'éleva, lui disant : Il est à toi ! Mais une autre voix, celle de sa chasteté vaincue, répondit : C'est toi qui es à lui.

Jeap, comme s'il devinait le trouble qui venait de s'emparer d'elle, ardent à l'apaiser, se répandit en tendres paroles. Il était rayonnant de joie. De son scepticisme glacé il ne restait plus trace. Il se laissait aller au ravissement de cette tendresse partagée,

pleine de douceur. 11 prit Lise dans ses bras, il lui répéta cent fois qu'il l'adorait, et ramena le sourire sur ses lèvres.

Il lui parla de l'avenir, et tous deux se livrèrent à ce charmant passe-temps des projets, si faciles à former, si difficiles à réaliser. Il ne pouvait pas supporter la pensée de ne plus voir Lise. Le théâtre allait fermer. C'était la saison morte pour les Parisiens. Ils fuiraient la cohue des étrangers, et s'enfermeraient à la campagne, dans une petite maison cachée sous la verdure, au penchant d'un coteau. Lise conduirait sa mère à Évreux et viendrait retrouver Jean. Ils inventeraient un prétexte, pour qu'elle pût obtenir sa liberté de la jalouse tyrannie de sa mère. Elle serait censée chez une amie. Et tous deux, sans contrainte, sans obstacle, ils passeraient quelques semaines ensemble. Gomme deux enfants, ils jouissaient d'avance de ce temps heureux, s'attachant plus étroitement l'un à l'autre par les liens de leurs rêves et de leurs espérances.

Il était près de cinq heures, lorsque Lise se souvint que le présent avait pour elle des devoirs, auxquels il ne lui était pas permis de se soustraire. Elle poussa un cri. Et, cette fois, sans que Jean essayât de s'y opposer, elle se prépara à partir. Il lui fallut rétablir l'ordre de sa chevelure , et elle dut entrer dans le cabinet de toilette, qu'elle vit élégant et recherché comme celui d'une femme. Elle prit plaisir à toucher à tous les ustensiles d'ivoire ou d'acier qui servaient au jeune homme, elle leva le couvercle d'ar-

gent des boîtes à poudre et, si elle ne mit pas dans son mouchoir une goutte du parfum favori, c'est qu'elle redouta les questions de sa mère. Elle se servit du peigne d'écailJe de Jean : elle le força à se mettre à genoux devant elle, et le coiffa à son gré. Elle ne pouvait plus se décider à partir, et ce fut lui qui, plus soucieux d'elle qu'elle-même, lui rappela l'heure qui s'écoulait.

Il fallut s'arracher à ce cher bonheur d'être l'un près de l'autre. Lise remit son chapeau, son manteau, et, reconduite par Jean, elle traversa cette antichambre, où elle avait eu de si terribles émotions, et oh il lui sembla entendre encore la voix franche du gigantesque Michalon disant : Pas blessé! Est-il bête, ce Francis I Pas blessé du tout! Elle prit Jean par les épaules et l'embrassa follement, elle-même, cette fois, puis, lui ayant dit : Ace soir, n'est-ce pas? ello s'élança dans l'escalier, suivie des yeux par son amant, dont elle emportait le cœur avec elle.

Au théâtre, tout le monde, ce soir-là, se montra exceptionnellement nerveux. Rombaud était venu de meilleure heure que d'habitude, et il avait commencé par mettre le concierge à l'amende, parce qu'il aval rencontré, dans les couloirs du second étage, le petit Trésorier, fils de l'agent de change, qui, un sac de bonbons à la main, se dirigeait vers la loge de Rose Lointier. Et, furieux, passant ses nerfs sur le dos du pauvre diable, il criait :

— Vingt francs d'amende, vous entendez, Rober- "val?... Je ne veux pas de gommeux dans le théâtre... surtout chez Rose Lointier! Merci bien! Gretet n'aurait qu'à venir... Il serait content! Et il m'éreinterait le lendemaml... '

Puis, s'excitant lui-même, et liquidant, en une seule lois, tous ses mécontentements de la semaine :

— Où est Gampoint? Est-ce qu'il croit que je le paie pour ne rien faire ? Il est encore au caié d'à côté

à jouer aux dominos! Ça ne peut pas continuer comme ça! Flanqucz-le moi à l'amende de vingt francs! S'il n'est pas content, il s'en ira fonder un Concert populaire!

Il s'arrêta. Madame Bréval venait d'entrer, et le regardait d'un œil sévère. Elle agita la tête, et, avec ses plus grandes manières de marquise, elle passa en disant, la bouche pincée :

— Oh! que c'est désagréable d'entendre crier I Et comme c'est de mauvais ton!

Rombaud fit un pas vers son grand premier rôle, pour relever vertement ce qu'elle venait de dire. Elle était encore bien venue à faire la grande dame, elle qui vivait avec ce raté des concours de Rome, qui n'avait seulement jamais pu faire jouer une opérette à l'Eldorado, et qui prenait des airs de grand homme méconnu. Mais, malgré tout, madame Bréval lui imposait. Et, tapant la porte de fer,qui sonna comme un gong, il se dirigea vers son cabinet. Dans le couloir, au pied de l'escalier, il se trouva nez à nez avec Clémence, qui descendait,sa robe portée par Julienne, et montrant ses jolies jambes emprisonnées dans des bas de soie à jours, et ses pieds finement chaussés de petits souliers. Il arrivait à propos. La comédienne était d'une humeur massacrante, et c'était au souffleur qu'elle en avait. Cet idiot passait son temps, dans son trou, à ruminer ses anciens malheurs domestiques.

— Tu sais, il m'embête à la fin , ce vieux cerf, avec ses divagations. Un de ces soirs, sans le vou-

loir, je l'écouterai, cela me troublera, et je dirai cocu en scène!... Ça fera un joli effet!...

— On croira que tu joues du Molière... Ce sera très flatteur pour toi! dit la voix de Pavilly, qui descendait.

— Non, tu sais, sérieusement, Rombaud, mets-le à la porte, reprit la comédienne, sans paraître avoir entendu l'acteur.

— A son âge? dit Pavilly. Un pauvre bonhomme comme lui, qui est depuis douze ans dans la maison?

— Eh! Il se débrouillera, s'écria rageusement Clémence. Je m'en moque pas mal!

— Tu en parles à ton aise, toi ! dit Pavilly, dont l'œil pétilla de malicieuse insolence. Il n'a pas, lui, sa beauté comme moyen d'existence!

Clémence regarda, bouche béante, passer Pavilly qui s'éloignait tranquillement; elle ne trouva pas un mot à lui répondre. Elle devint rouge, puis pâle, et, d'une voix entrecoupée, s'adrossant à Rombaud :

— Voilà comme on me traite, maintenant, dans ce théâtre ! On voit bien qu'on m'y compte pour rien ! Du reste, l'exemple part de haut !

Elle l^^^a un coup d'c3il foudroyant à son directeur, et, arrachant la queue do sa robe des mains de l'habilleuse, désireuse de faire peser sur quelqu'un la responsabiHté do l'insolence qu'elle venait de subir :

— Mais laissez donc cette robe!... Vous me tirez en arrière... Vous voulez donc me faire tomber?

Elle se retroussa elle-même, froissant avec violence les précieuses dentelles de sa garniture, et entra sur

la scène en poussant un cri de colère impuissante. Là, c'étaient des allées et venues, des chuchotements. Chacun avait un air affairé. On se passait de mains en mains un journal du soir où était déjà pubhé un compte rendu du duel, dans lequel on disait que la blessure de M. B. de Lantenac inspirait de sérieuses inquiétudes. Dans un coin, Roberval, qui avait été prévôt au cinquième dragons, avant de devenir régisseur, donnait, d'un air entendu, des explications sur le coup qui avait atteint le journaliste, et répétait :

— Cinq centimètres de profondeur! Il n'y allait pas de main morte, M. de Brives!... Nous autres, au régiment, ça ne pouvait pas nous arriver, parce que le maître d'armes va sur le terrain, et pare les coups mortels...

— Gomment peut-on savoir s'ils sont mortels, puisqu'on les pare? dit Pavilly d'un ton très sérieux.

Et Roberval, tout à son sujet, et retrouvant l'accent militaire, répondit gravement :

— On le suppose.

— Dans la cavalerie on dit : on le présuppose, reprit Pavilly, avec le ton et le geste qui lui valurent autrefois un si grand succès dans Kirchet du Fils de Famille.

— Un peu de silence, mes enfants, on joue, dit Roberval, qui se mit à rire.

— Tenez, regardez donc Desmazures qui « mango le portant », dit Mortagne à ses camarades.

Auprès de la porte, qui allait lui servir à faire son entrée, le vieux comédien s'échauffait, pour se mettre

dans le mouvement de îa scène à jouer, et, s'adressant au portant du décor, comme s'il parlait à un être vivant, il débitait à mi-voix cette chaleureuse improvisation :

— Misérable ! Canaille! Tu as espéré faire tomber dans tes filets ce jeune homme imprévoyant, mais tu as compté sans moi, et me voilà, entends-tu ? me voilà!

11 fit des yeux terribles, leva un bras menaçant. Puis, tout à coup, ouvrant la porte de toile peinte, il s'élança, tout bouillant de sa feinte colère, et lança sa réplique d'une voix vraiment émue...

— Croyez-vous qu'il est bien dans la peau du bonhomme! dit Pavilly. Ils deviennent rares, ces artistes consciencieux!...

11 pivota sur un talon. Clémence se dirigeait du côté du régisseur :

— Dites donc, Roberval, avez-vous fait arranger, comme je vous l'ai déjà demandé, le revolver du quatrième acte?

— On l'a rapporté, aujourd'hui même, de chez l'armurier. Il a adouci la détente...

— Tant mieux ! Je m'abîmais les doigts à tirer sur la gâchette, et, un beau soir, le coup ne serait pas parti... Vous voyez d'ici mademoiselle Fleuron, en plan, sans son coup de pistolet!... Son plus bel effet était coupé. On aurait dit que je l'avais fait méchamment!...

Elle sourit avec amertume, et traversa la scène, pour aller attendre sa réplique. Dans le « pantalon »,

du côlé jardin, le vieux Massol, causant avec Fanny Mangin et madame Bréval, disait :

— Moi, depuis vingt ans, je ne lis plus ce que les journalistes disent de moi. Devrait-on faire attention à ce qu'ils écrivent? Il n'en est pas moins certain que lorsqu'un garnement, comme ce M. Lantenac, trouve un brave garçon, comme M. de Brives, pour lui clore le bec d'un coup d'épée, mes enfants, c'est pain bénit.

Lise passait. Elle rougit et baissa la tête. Depuis qu'elle était arrivée au théâtre, c'était, autour d'elle, un bourdonnement confus au travers duquel elle ne distinguait que le nom de de Brives. Et, comme si ce nom lui était lancé ainsi qu'une accusation, elle se .détournait, pleine de trouble. Il lui semblait que tout le monde allait deviner dans ses yeux qu'elle appartenait à Jean. Il y avait une vague colère parmi les femmes, au fond, toutes jalouses de cette Lise, qui avait rencontré un si vaillant défenseur. Des yeux elles suivaient leur camarade, comme si c'était une personne nouvelle et inconnue. Et, en effet, elles découvraient en elle un charme, une élégance, une beauté qui ne les avaient jamais autant frappées.

Le bonheur avait sans doute transfiguré Lise. Elle avait un éclat, un rayonnement, qui attiraient invinciblement le regard. Et ne devinant pas qu'on l'admirait, mettant cette attention, qui lui semblait pesante, sur le compte de la malveillance, Lise, gênée, courait s'enfermer dans sa loge, où, seule, en face d'elle-

même, elle pouvait revivre par la pensée les heures brûlantes, dont le souvenir lui paraissait devoir maintenant remplir toute son existence.

Cependant elle ne put fermer sa porte à celles de ses camarades qui lui avaient toujours témoigné de la sympathie, et qui, l'une après l'autre, vinrent la voir pour lui manifester la satisfaction qu'elles éprouvaient de l'heureuse terminaison de l'affaire. Les unes, comme madame Bréval, parlaient de tout, excepté de Jean, affectant une discrétion de bon goût, les autres, comme Albertine Rameau, mettaient les pieds dans le plat, déclarant que de Brives avait joliment bien fait de se fâcher tout de suite, parce que maintenant c'était fini : personne n'oserait plus rien dire.

Lise, à la torture, fît bonne contenance, et sut répondre à chacune comme il convenait, avec tact et bonne grâce. Fanny Mangin, sa voisine, dévorée par la curiosité, s'était même installée dans la loge de Lise, qu'elle avait embaumée, avec une brassée de fleurs que la femme du concierge venait de lui monter. Et là, les yeux allumés, elle questionnait sa camarade, avide d'obtenir des confidences :

— Voyons, maintenant tu peux bien me le dire? Tu l'aimes, n'est-ce pas? Un homme qui vient de se batire pour toi... D'abord tu serais bien ingrate. Et puis, il est très gentil. Voyons, dis...

Mais Lise se défendait, avec un horrible embarras, n'osant pas nier, ne voulant pas avouer. Au travers de ce débat, Clémence passa dans le couloir, et, contrairement à ses habitudes, elle s'arrêta.

— Dites donc, Clémence, s'écria la belle rousse, est-ce que vous ne seriez pas reconnaissante, si M. de Brives avait t'ait pour vous ce qu'il a fait pour Lise?

L'Italienne pâlit un peu. Puis, d'une voix tranquille :

— Qui vous dit que mademoiselle Fleuron ne soit pas reconnaissante?

Elle regarda Lise avec un aimable sourire, observant le trouble de son regard, la rougeur de ses joues, le tremblement de ses mains.

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, ce sont ses petits secrets, et personne n'a rien à y voir.

Il y eut dans l'accent de la comédienne une âprelé qui fit lever les yeux à Lise. Elle fut frappée, et soupçonna la haine. Mais l'attitude si correcte de Clémence, la veille au soir, les paroles bienveillantes qu'elle avait dites à sa camarade : « Vous pouvez compter sur notre appui à tous », le secours qu'elle lui avait prêté en scène, quand elle était paralysée par l'émotion, toutes les habiles manœuvres de sa rivale lui revinrent à l'esprit. Elle s'adressa des reproches, et se demanda avec inquiétude si, gagnée par la contagion, elle allait aussi devenir mauvaise.

Clémence, inquiète du regard de Lise, se dit : A quoi pense-t-elle? M'a-t-elle devinée? Elle se fit pateline et gracieuse, pour la mieux tromper.

— Nous avons une excellente salle, ce soir ; le second acte a très bien porté... Je suis sûre que notre scène, tout à l'heure, va faire beaucoup d'efiet. Tous

2i2 LES BATAILLES DE LA VIE

nos amis sont là... Et le grand vainqueur lui-même, à ce que m'a dit à l'instant Raynaud, vient d'arriver...

— Ahl ah! fit sur deux tons Fanny Mangin; puis^ de sa voix de jeune coq, fredonnant gaîment :

Chantez, enfants des rivages d'Asie !

Oscar s'avance! Oscar... Je vais le voir !

— Dis donc, Lise, il est probable qu'il attend quelques remerciements, le seigneur Jean... Je suppose que tu vas l'embrasser pour la peine ! ... Tu ne réponds pas? Ma chère enfant, ta froideur non seulement me chagrine, mais encore... m' étonne! Bigre! si le marquis me faisait la galanterie décroiser le fer pour moi... je serais capable de me payer un caprice de vingt-quatre heures pour lui. Et ça le surprendrait bien, le cher homme !

— On va commencer ! cria dans l'escalier la voix de l'avertisseur.

— Eh 1 mes enfants I Je ne suis pas prête ! dit Fanny Mangin.

Et passant, comme un coup de vent, entre Clémence et Lise, elle regagna sa loge. Dans l'escalier les pas des artistes, descendant en scène, se faisaient entendre, et, par boufTées, quand la porte de fer s'ouvrait, lesflonsflons de l'orchestre jouant le lever du rideau montaient jusqu'aux loges.

Lise resta debout, songeuse. Tout, dans son existence, se trouvait brusquement changé. Elle qui, jusqu'alors, n'avait jamais rien eu à cacher, elle était for-

cée de dissimuler et de feindre. Elle avait à surveiller ses pensées, ses paroles, et à prendre garde de rien laisser échapper qui pût la trahir. Lorsque Fanny Mangin l'avait questionnée, elle n'avait pas eu l'habileté de mentir, et elle s'était tue. Son silence pouvait être interprété dans un sens défavorable. Et alors ce seraient des racontars à n'en plus finir, dont l'écho injurieux l'atteindrait en plein cœur.

Elle se sentit une grande lassitude. Elle se demanda si toute sa vie d'artiste s'écoulerait au milieu de ces odieux tiraillements. Écœurée, elle songea que, livrée au public, elle devait s'attendre à recueillir les avantages, et à subir les inconvénients de la popularité. Sur les planches, elle était soumise au bon plaisir de tous, elle était exposée à toutes les critiques comme à tous les éloges. Elle pouvait entendre des applaïKlissements ou des huées. Et sa vie privée ne devait pas échapper, plus que sa vie publique, à la curiosité.

Elle fut prise d'une immense envie de se sauver, de rentrer dans l'obscurité de son existence passée, quand elle était près de sa mère, travaillant comme une petite ouvrière. Là, ses jours s'écoulaient uniformes, paisibles. Elle n'espérait pas de grands triomphes, mais elle pouvait compter sur une absolue tranquillité. Elle n'était pas la proie de ce monstre aux mille têtes qui s'appelle le public. Elle n'était pas esclave du désœuvrement de la foule, et vouée à son plaisir. Il ne lui fallait pas rire, quand elle avait envie de pleurer, et pleurer, quand elle aurait voulu rire.

Elle était une créature libre, enfin maîtresse d'ellemême, et non un être asservi, une odieuse machine à amuser les oisifs pour leur argent.

Puis le souvenir lui revint des soirées éclatantes, pendant lesquelles toute une salle éperdue palpitait à ses pieds, ravie par ses paroles, soulevée par ses gestes, et lui assurant la gloire par des acclamations unanimes. Elle frémit. Qu'était la vie, sans cette ivresse du triomphe ? Méritait-elle qu'on la conservât ? Oh ! se voir l'idole de toute cette grande ville, régner sur elle, être sa favorite, éveiller l'amour,être follement désirée par tous ces spectateurs, et passer, devant eux, souriante et fière, réservant sa tendresse pour celui-là, seul, qui avait su faire battre son cœur ! Lui faire litière de toutes ses couronnes, lui offrir toutes ses ovations, élever à son culte un autel mystérieux, et y sacrifier l'adoration universelle ! Quel beau rêve ! Et comme il valait tous les efforts qu'il faudrait faire pour le réaliser !

Elle releva la tête et sourit avec orgueil. Elle n'avait qu'à étendre la main : le but était à sa portée. Et admirée, enviée, elle était sûre de conserver l'amour de Jean, sans cesse ranimé par le cuccès. Elle eut honte de ses craintes, elle se moqua d"olle-même. Elle se trouva encore bien petite fille. Mnisla fermeté lui viendrait, et, alors, elle ne reculerait plus devant les difficultés, sans cesse renaissantes, de sa carrière. Elle pensa que Jean était dans la salle, et, vibrante de passion, avide de lui Dlaire, elle descendit sur le théâtre.

Là elle voulut commencer h combattre, et, au lieu de fuir ses camarades, de chercher risolement, comme elle le faisait depuis deux jours, elle aborda les groupes hardiment et le front levé. Elle se donna un air joyeux et une démarche aisée. N'éla>t-ce pas encore de la comédie? Et lui était-il plus d.lu.Ue de loi un rôle dans la vie, qu'à la scène? Elle fut co quelle et entreprenante. Elle s'attaqua à Rombaud li affectait de ne pas la voir, causant avec madam Bréval, et le força à venir auprès d'elle, étonné e charmé à la fois. Elle s'applaudit inténeuremenl, et se félicita de sa bravoure.

-Vous êtes rayonnante, ce soir, Lisel dit Kom baud à voix basse, en dévorant des yeux sa pen-

sionnaire.

Tj^suis toujours ainsi quand la salle est comble, fit-elle d'un air animé...

Peut-être aussi, reprit-il avec amertume, est-ce parce que quelqu'un est là pour vous voir jouer? ^ 1 ?eut-être, en effet! répondit-elle, en lo.sant

son directeur. Il ne soutint pas son regard, et, faisant sonner les

clefs qu'il avait dans sa poche :

J'ai travaillé pour vous, moi, aujourd hm. Vous verrez les journaux demain. „, ..n^ant

Elle adoucit Toxpression de son visage, et tendant gentiment la main à Rombaud :

Je vous remercie, dit-elle. Et, avec ce sourire qui la rendait si séduisante : Je sais qu'au fond vous m aimez bien.

Pour la première fois, Lise regardait Rombaud avec desyeux si caressants, et lui parlait avec une voix si tendre. Il fut remué jusqu'au fond de l'âme. Ce sceptique, qui ne croyait qu'à sa satisfaction personnelle, cet ambitieux, qui était prêt à tout sacrifier à son intérêt, se sentit capable de dévcuemenc et d'abnégation. 11 garda un instant la main de la jeune femme entre les siennes, et, très ému :

— Oh! Lise, si vcu: aviez su voir, dit-il, si vous aviez su comprendre...

Elle lui donna un petit coup de son éventail sur les doigts,

— Allons, soyez sage, ou bien nous nous fâcherons! Je veux que vous m'aimiez, mais pas plus qu'il ne me plaira ! . . .

Il poussa un profond soupir. Toute sa mauvaise humeur était tombée. Il était maintenant mélancolique, et, l'oreille tendue, il écoutait, de loin, la voix charmante de Lise qui jouait. Et il murmurait :

— Comme c'est dit! Quelle finesse! Quelles nuances! Applaudissez donc!

Un tonnerre de bravos l'interrompit. Il se mit à marcher, au fond du théâtre, derrière le décor, songeant à tout ce qu'une pareille artiste lui promettait de succès. Il ]'avait, pour trois ans, attachée à son théâtre, par un bon traité. Et, une fois cette période écoulée, coûte que coûte, il la conserverait, dût-il la payer son poids d'or. Il était repris de ses idées superstitieuses, et se disait avec conviction : Avant de ravoir je perdais tout ce que je voulais. J'aurais joué

LISE FLEURON 2i7

des chefs-d'œuvre, sans encaisser un sou de recette. Avec elle je peux jouer n'importe quoi! Elle réciterait la Bible, qu'elle trouverait moyen de faire de TefTet. C'est elle, la fortune de cette maison!

Le toile baissait, au milieu des rappels et des trépignements.

— Au rideau! cria-t-il, lui-même, d'une voix forte. Et il se mit à applaudir, du fond des coulisses, entraîné par l'enthousiasme du public.

En scène. Lise avait cherché des yeux Jean dans la salle. D'abord elb ne le vit pas. 11 était dans le renfoncement du passage de l'orchestre, sur un strapontin. Il avait voulu se soustraire à la curiosité de ceux des spectateurs qui pouvaient le connaître. Et, assis au coin de la première baignoire, dans l'ombre, il s'était laissé aller au plaisir de regarder celle qu'il aimait. Il avait devant lui un ménage de bons bourgeois, qui causaient, faisant leurs réflexions à voix haute. Jean s'amusait à les écouter.

— C'est Lise Fleuron, disait la femme, celle pour qui ce jeune homme, tu sais... s'est battu aujourd'hui avec un journahste... Ton journal racontait ça tout au long, ce soir...

— Elle est bien jolie! déclara le mari.

— Elle est surtout très distinguée!... Et comme elle joue avec naturel! Oh! tiens, elle a dit: En êtes-vous bien sûr? exactement comme Zélie...

Qui était Zélie? Jamais Jean ne le sut. La situation était devenue palpitante, et les spectateurs se tai-

saient, pris parla pièce. Il reporta son attention sur Lise, la suivant pas à pas, admirant la grâce de ses attitudes, l'élégance de ses mouvements. 11 sentait s'échauffer la salle, conquise par la comédienne, et il était entouré comme d'un flot montant de passion enthousiaste. Il se dit, avec une orgueilleuse satisfaction: Cette femme que l'on applaudit, que l'on fêle, et que l'on rêve, elle est à moi, à moi seul. Ces blanches épaules, ces cheveux blonds, nul ne les effleurera que moi de sa bouche. Cette douce voix se fera plus douce encore pour me dire : Je t'aime. Et, tout à son bonheur, il goûta une de ces jouissances profondes que Lise voulait lui faire éprouver.

Gomme il la contemplait, avec adoration, ses yeux furent frappés d'un trait de flamme. Le regard de la comédienne venait de rencontrer le sien. Son front s'illumina, elle resplendit de joie, et ses lèvres se nouèrent comme pour un baiser. Ce fut une impression soudaine et puissante. Il tressaillit. A travers l'espace il lui sembla que l'âme tout entière de Liso s'était élancée vers lui. Puis elle fut de nouveau toute à son rôle, mais elle avait, dans le débit et dans le geste, une ardeur plus vive. Désireuse de plaire, tendue vers le succès, elle prodiguait les trésors de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent, non plus au public, mais à celui qu'elle adorait. Et, subissant l'impression, gagnés par l'ivresse de la comédienne, les spectateurs, emportés, ravis, battaient des mains, sans se douter que les témoignages les

plus passionnés de leur admiration n'avaient pas autant de prix, pour Lise, que l'approbation nauette de Jean, souriant à l'écart.

Lorsque l'acte fut fini, de Brives luissa passer le flatdes gens qui sortaient, puis il se dirigea vers la porte ue communication, située auprès de la première avant-scène de rez-de-chaussée. L*ouvreuse le connaissait : elle le fit entrer. Sur la scène, prè:, ùc la coupée aux décors, Rombaud causait avec l'oiucier des pompiers de service. Il vit venir Jean, et sa figure se rembrunit. Il lui tendit la main sans» parier. Le jeune homme ne tenait pas ù engager la conversation. Il dit : Bonjour, saîua et s'éloigna. Passant par la porte du fond, il monta vivement au premier étage , et s'engagea dans le couloir des loges. Il allait chez Lise. Mais, désireux de sauvegarder les apparences, il afi'ecta de chercher la loge de madame Bréval. Il la demanda à une habilleuse qui passait, portant un jupon brodé tout raide dans sa blancheur empesée.

— Au fond du corridor, monsieur, la porte que vous voyez là-bas...

— Merci bien.

La voix de Jean, fit tressaillir à la fois LiSe et Clémence. Ni l'une ni l'autre ne bougèrent. Lise, souriante, se disait : <* 31 va d'abord chez madame Bréval ; il viendra ensuite chez moi. » L'autre, livide, pensait : « S'il va chez Lise, c'est qu'il est son amant. » Sa porte était ouverte, comme toujours. Elle était assise devant sa toilette, en corset,

les épaules nues, se chaussant. D'un léger coup de pouce, elle monta son gaz, et, la pleine lumière tombant sur sa peau mate, elle attendit, le cœur battant. Jean arriva à la hauteur de la loge. Il n'affecta pas de ne point ref?arder, il ne s'arrêta pas, mais il ralentit légèrement sa marche, juste assez pour avoir le temps de saluer, et de dire avec une grâce infinie :

— Bonsoir... ça va bien?... Vous avez joué votre scène dans la perfection... Je vous ai applaudie de toutes mes forces.

D'une voix étranglée Clémence répondit o

— Merci \

11 était à la porte de madame Bréval i

— Peutyon entrer?

— Qui est là?

— Moi, Jean de Brives...

— Ah! mon Dieu! attendez un peu...

La porte s'ouvrit, et le grand premier rôle parut, attachant à la hâte sur ses épaules un peignoir. Elle voulait faire entrer Jean, mais lui s'excusait, tenant à parler dans le couloir, afin qu'il fût bien avéré qu'il n'était monté que pour la remercier du charmant petit mot qu'elle lui avait envoyé, en apprenant l'heureuse issue de son affaire. Combien il avait été touché de son affectueux souvenir! Et il publiait très haut, et la gracieuseté de madame Bréval, et sa reconnaissance à lui. Puis il dit quelques mots de la pièce, et annonça qu'il resterait jusqu'à la fin.

Dans sa loge, Clémence, assailUe par de terribles

soupçons, écoutait Jean et se disait : « Sa voix sonne faux; il ment : ce n'est pas pour madame Bréval qu'il est monté ; c'est pour Lise ! »

Elle vit toutes ses combinaisons déjouées, et les deux amants triomphants. Toutes ses perfidies avaient abouti à ce résultat : donner plus sûrement Lise à Jean. Elle souffrit horriblement à cette pensée. Elle se les figura l'un près de l'autre, heureux, et elle grinça des dents. Elle pensa : a L'emportera-t-elle donc toujours sur moi, et ne pourrai-je pas, à mon tobi , triompher d'elle? »

Elle entendit Jean qui prenait congé de madame Bréval, ^t, l'oreille tendue, elle écouta. Une porte venait do s'ouvrir et de se refermer, sans qu'une seule parole fût prononcée, et Jean ne revenait pas. Clémence se leva : elle s'avança hors de sa loge et, avec une angoisse affreuse, elle vit le couloir vide. Jean était chez Lise.

Elle resta un instant immobile, les yeux enfoncés diins la tête, se demandant si elle n'allait pas aller ouvrir, elle aussi, cette porte derrière laquelle étaient abrités les deux jeunes gens. Elle les devina dans les bras l'un de l'autre, et elle eut une envie horrible d'appeler, de provoquer un scandale, et de la perdre, cette Lise qui prenait des airs de vierge, et qui avait un amant. Elle s'élança dans le couloir, et, voyant la loge de Fanny Mangin vide, elle s'y enferma, approchant sa tête de la cloison, avide d'entendre, comprimant sa poitrine haletante, et se mordant les lèvres pour ne pas crier.

L\i vague murmure parvenait seul à son oreille. Lise ayant sans doute pris la précaution d'ouvrir la fenêtre, Jean et elle pouvaient parler en toute sécurité. Clémence, au risque de se faire surprendre par Fanny, s'assit sur le canapé de la loge et resta les bras morts, les yeux fixes, avec cette unique pensée qui tournait dans sa tête "endolorie : il est son amant!

A force de détester Lise, elle en était venue à adorer Jean. Son désir, aiguisé par la résistance, avait grandi jusqu'à l'amour. Elle voulait Jean, et surtout elle voulait l'enlever à Lise. Dans l'imaginat'ion dépravée de l'Italienne, cette fantaisie avait pris une intensité maladive. Il y avait de la folie dans rentraînement qu'elle subissait. Elle était en proie à une sorte de délire. Elle se voyait persécutée par sa rivale, et elle était convaincue que tout ce qui devait maintenant lui arriver de malheureux lui viendrait par Lise.

Et, dans soncerveau mal équilibré, depuis longtemps elle roulait de vagues projets, dont le plus innocent était encore effroyable. Rien de précis comme action, mais l'idée bien nette et bien arrêtée de so défaire do cette fille, dont les yeux bleus avaient peut-ôtrcla je'.tatare, puisque, depuis son entrée danslo t'ié-'-trc, rien n'avait réussi à Clémence. Elle n'avait pas pons^ o seconde à admettre que Lise pût devoir ses d'artiste à son talent, et ses succès de femme à son charme. 11 y avait du maléfice dans ce constant bonheur, qui la faisait triompher, et voler à sa rival, à la \c.\<. 1 admiration et Tamour.

La porte venait de se rouvrir. Clémence se dressa sur la pointe des pieds et, s'approchant, elle écouta, Ces trois mots : « A ce soir », murmurés très bas, comme si la bouche qui les prononçait était au bord de l'oreille qui les écoutait, parvinrent jusqu'à elle, puis le bruit furtif et doux d'un baiser. La porfo se referma, le pas de Jean glissa sur le carreau, et l'Italienne, désormais sûre de ce qu'elle ne faisait que soupçonner, entra dans sa loge, le coeur serré et le front lourd.

Jean, radieux, léger comme un oiseau, avait sans encombre regagné la scène, et, là, il s'était mis à causer» recevant, d'un air insouciant, les compliments que chacun lui apportait. L'arrivée de Lise le décida à disparaître. La situation était difficile pour lui. Il n'eût pas voulu se tenir éloigné d'elle, et il lui eût paru malaisé de rapprocher devant tout le monde. Il retourna dans la salle avec Raynaud et le docteur Panseron Comme ils s'asseyaient, on frappa les trois coups.

Le quatrième acte de la Duchesse est fort court. Il est bourré de situations saisissantes et aboutit à la fameuse scène du pistolet, reproduction exacte d'un drame parisien récent, dans lequel une maîtresse dédaignée fit feu sur son heureuse rivale. La scène, très audacieuse, avait été réglée aux répétitions avec un soin extrême. Le coup de feu étant tiré presque à bout portant, il fallait une grande précision de mouvements. Un pas déplus pouvait causer un affreux malheur.

Des expériences avaient été faites, en scène^ pour

2o4 LES BATAILLES DE LA VIS

calculer la distance exacte à laquelle les deux comédiennes, Clémence et Lise, devaient se trouver. 11 y avait un angle de table qui servait de point de repère à l'une, et un fauteuil qui marquait la place de l'autre. Roberval, chaque soir, posait lui-même les meubles, afin d'être sûr de son affaire. Dans ces conditions, Clémence pouvait hardiment appuyer sur la détente. Les grains de la poudre enflammée ne devaient pas arriver jusqu'à Lise. Pour plus de précaution, l'actrice relevait un peu l'arme, et le coup partait en l'air.

Depuis cent représentations, ia scène passait sans accroc. Clémence se plaignait seulement que la détente du revolver fût trop dure et lui abîmât les doigts. Et Roberval s'était enfin, après trois mois de réclamations, décidé à faire donner du liant au ressort de la gâchette. Maintenant, comme le lui avait dit l'armurier, le pistolet partait tout seul.

La salle était excellente, ainsi que Clémence l'avait fait remarquer. Les acteurs, échauffés, avaient joué supérieurement, et tout annonçait un gros effet pour le quatrième acte. Rombaud s'était installé dans un coin de la coulisse, près de la scène et, appuyé au décor, il suivait avec intérêt l'impression que ses comédiens produisaient sur le public.

Pavilly , qui était adoré, venait de faire rire beaucoup dans sa scène avec Mortagne, et madame Bréval, par un effet de contraste, à présent faisait trembler. Elle tenait le rôle de la duchesse douairière, et, avec son visage grave, sa perruque grise, et sa grande tournure.

elle incarnait admirablement le type de vieille femme intolérante et hautaine qu'avait rêvé l'auteur.

Puis ce fut le tour de Lise, et le public se laissa de nouveau aller à son extase, pris par le cœur et par les yeux, ensorcelé par la comédienne. Elle disait sa scène d'amour avec Mortagne, et sa voix pure avait des sonorités de cristal. De longs frissonnements passaient dans la salle ; on sentait que les spectateurs se retenaient d'applaudir, craignant de rompre le charme qui les ravissait. Enfin c'étaient Clémence et Massol, dans leur orageuse explication. Le mouvement de la pièce se précipitait, Faction devenait terrible, les artistes, portés parla situation, se prodiguaient, soulevant les applaudissements, et, heureux, fouettés par le succès, repartant au travers du drame comme s'ils étaient vraiment les personnages qu'ils représentaient.

Clémence se livrait, avec une verve qui ne lui était pas habituelle, son défaut étant de lâcher son rôle au bout de trente ou quarante représentations. La fièvre, qui agitait les acteurs et le public, semblait l'avoir gagnée. Et, violente, exaspérée, elle atteignait à une grande puissance dramatique. Rombaud l'écoutait, et les vibrations stridentes de la voix de l'actrice l'impressionnaient. Il pensa :

— Cette Clémence, décidément, joue « méchant ». Mais dans ce rôle de femme vindicative, elle est fièrement bien! Si ces mâtins-là avaient marché toujours comme ce soir, nous aurions fait plus d'argent depuis la première ! Gomme ils vont! Qu'est-ce qu'ils ont donc? Bernard n'a plus besoin de claquer : c'est le public qui donne le signal!

Le silence s'était rétabli, profond ; on n'entendait plus un murmure, et les paroles des artistes arrivaient distinctes dans les coulisses. La scène du pistolet commençait. Lise et Clémence étaient face à face^ dans une situation poignante, rivales sur les planches comme elles l'étaient dans le monde, et exprimant librement, dans des répliques enflammées, la haine qui les lançait l'une contre l'autre. Fière et hardie, Lise accablait son ennemie de sa dédaigneuse pitié, Clémence, affolée par la jalousie, rugissait de colère, et, par gradations, devait en venir jusqu'à la pensée du meurtre.

Elle se montrait vraiment effrayante, éprouvant réellement tous les sentiments qu'elle avait à rendre. Sa bouche se tordait dans un rire cruel, et, entre ses dents serrées, les mots sifflaient venimeux. Ses traits tirés donnaient à sa physionomie une expression terrible, ses lèvres étaient décolorées, et son visage était devenu couleur de cendre. Les phrases de son rôle lui arrivaient machinalement. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, ni ce qu'elle disait, agissant comme dans un cauchemar, et fixant sur Lise des regards qui auraient voulu pouvoir tuer.

Cette femme qui se dressait devant elle, c'était le personnage qu'elle exécrait dans la pièce, c'était aussi l'être qu'elle abhorrait dans la vie. Et, sa haine réelle s' augmentant de sa haine fictive;, elle rêvait doublement de frapper Lise, et pour suivre son rôle et pour obéir à sa haine. Elle s'était repliée sur elle-même comme un tigre qui guette une proie. Une idée flxe la

LISE FLEURQN -^"^

hantait: celle des yeux de Lise qui devaient lui porter

malheur.

Elle les avait là, devant elle, bien ouverts, doux et lumineux, ces yeux qui la faisaient adorer! Oh! les lui fermer à jamais, les éteindre, les détruire! Anéantir, à la fois, la femme et l'artiste, se débarrasser de l'une et de l'autre, et la vouer à la plus atroce des fins : .l'ensevelissement, dans Tombre, et bicDlôt dans l'oubli, de cette carrière qui s'annonçait si brillante et si

heureuse !

Elle éclata d'un rire fanèbre qui fit trembler les spectateurs. La scène était à son point culminant. Encore une seconde, et Clémence ferait feu. Elle avait, sous sa main, dans son manteau, la crosse du revolver. Oh! s'il avait été chargé, et si elle avait pu mettre sa balle dans le cœur de Lise! Mais elle était impuissante, et cette misérable allait continuer à la persécuter. Les yeux bleus la poursuivaient toujours de leur regard fascinateur. Elle fut prise d'un transport furieux : elle ne voulut plus les voir et, en elle-même, elle cria : Tu vas les fermer!

Elle lança sa réplique, puis, à l'instant précis oîi la situation le commandait, elle marcha, dépassant la table qui lui servait de limite, et, étendant son bras dans toute sa longueur, presque à bout portant, elle visa sa rivale à la tête. Une flamme enveloppa le front de Lise; elle poussa un cri horrible, porta les mains à son visage et, faisant deux pas en arrière, *îlle tomba raide sur le plancher.

La salle tout entière s'était levée, dans un trouble

inexprimable ; de toutes parts, se croisaient les exclamations. Clémence, immobile, appuyée à la table, le regard trouble, restait comme privée de sentiment devant sa rivale, et offrait l'image de la stupeur. En un clin d'oeil, Desmazures et Mortagne s'étaient élancés et, dans leurs bras, ils emportaient Lise évanouie, pendant que Roberval, pour dérober au public le spectacle du désordre qui se produisait sur la scène, criait d'une voix retentissante : Au rideau !

Rombaud n'avait rien vu, mais l'accent, avec lequel Clémence avait joué la dernière partie de l'acte, avait sonné sinistre à son oreille. Il se dit : Elle vient de tuer Lise. Et, pendant que la jeune femme était emportée dans sa loge, sans répondre à de Brives qui, pâle comme un mort, arrivait sur la scène avec le docteur, il saisit Clémence par le poignet et l'entraîna dans son cabinet. Elle paraissait anéantie et comme cassée; il lui jeta un regard significatif, et lui dit :

— Tu vas m'attendre ici. N'essaie pas de sortir : je t'enferme! Et puis, tu sais, le commissaire de police est à deux pas!

Elle leva le front. Un sourire sardonique crispa sa bouche; elle haussâtes épaules et s'assit sans répondre. Rombaud grimpa l'escalier quatre à quatre, arriva dans le corridor des loges, qui était encombré par tout le personnel du théâtre, et s'annonça par cette apostrophe :

— Faites-moi le plaisir tous de me tourner les talons I

La place se trouva dégagée comme par enchantement, et Rombaud se rencontra lace à face avec Jean, qui sortait de la loge de Lise, la figure encore bouleversée, mais la Joie dans le regard...

— Eli bien? dit Rombaud, oubliant sa rancune dans son trouble, et parlant au jeune homme pour la première fois de la soirée.

— C'est un véritable miracle, dit Jean. Elle n'a que quelques brûlures au front...

— Mais les yeux? demanda le directeur.

— Intacts, moins quelques cils.

Rombaud respira, comme si sa poitrine était soulagée d'un poids écrasant et, souriant avec toute son ironie retrouvée, il demanda à de Brives :

— On peut entrer?

La porte s'ouvrit d'elle-même et, sur le petit canapé, Lise étendue, la tête élevée sur des coussins, le front rouge par places, les boucles blondes de ses cheveux, qui lui descendaient frisées et soyeuses audessus des sourcils, brûlées et roussies, apparut à Rombaud. Le docteur était auprès d'elle, la regardant avec émotion, et lui tenant la main.

— Nous en serons quittes pour la peur, dit-il. Mais un pouce plus bas, elle avait les deux yeux brûlés par le coup... Elle aura cependant quelques traces bleues sur le front. Il y a des grains de poudre qui ont piqué et qui marqueront... Elle aura l'air d'avoir été à la guerre, ajouta-t-il gaîment. Mais avec quelques petits frisons, quand ses cheveux auront repoussé, elle cachera ses nobles cicatrices!

— C'est la sacrée détente du revolver, dit Roberval dans le corridor. Quelle bête d'idée j'ai eue de la faire adoucir ! Le coup est parti avant que mademoiselle Villa le veuille !...

— C'est probable, ditRombaud avec sang-froid...

— Eh bien! Lise, ça va mieux? demanda le bon Massol, en passant la tête par l'entre-bâillement delà porte... Dites donc, mon enfant, le public vous rappelle à grands cris, et va casser tout, si on ne lui donne pas de vos nouvelles.

— Je descends, dit Lise, qui fit un effort et se souleva.

— Tout à l'heure, ma chère, dit le docteur. N'abusons pas de nos forces !

— Nous allons faire une annonce, dit Rombaud. Et, sortant, il emmena tout le monde. Lise et Jean

restèrent seuls. Le jeune homme la saisit dans ses bras. Toute l'horrible agitation qu'il avait éprouvée se fondant en unejoie profonde, ses nerfs se détendirent et il se mit à pleurer silencieusement. Lise lui prit la tête et l'appuya sur son épaule ; elle lui parla doucement à l'oreille, heureuse de voir ce grand garçon, énergique et résolu, se montrer si faible devant le danger qu'elle avait couru.

— Je n'ai eu qu'une crainte, vois-tu, murmuraitelle, c'a été de ne plus te voir..

Elle frissonna malgré elle, reprise par l'émotion, et mesurant maintenant le péril -

— Oh! les yeux! les yeux! Ce qu'il y a de plus précieux au monde! Pense à ce malheur : Être aveugle!

Moi, qui ai déjà ma pauvre mère qui n'y voit pas! Qu'est-ce que je serais devenue? Qui se serait chargé de mui? 11 m'aurait fallu quelqu'un pour me conduire. Et toi, tu ne m'aurais plus aimée...

Comme Jean protestait, la serrant sur son cœur :

— Oui, tu es bon, tu aurais eu pitié de moi, tu ne m'aurais pas abandonnée brusquement... Mais tu te serais lassé. Et puis j'aurais été trop malheureuse, va, et je serais morte.

Ils se tinrent étroitement enlacés, comme pour se défendre contre cette affreuse destinée. Lise n'eut pas un mot de reproche pour Clémence. Elle ne voulut voir qu'un hasard malheureux dans l'actcident dont elle avait été victime. Et, ayant retrouvé ses forces, elle descendit sur le théâtre.

Jean la laissa aller, et, s' adressant au garçon d'accessoires qui passait, il lui demanda s'il savait oh était M. Rombaud.

— 11 vient d'entrer dans son cabinet. Il y est avec mademoiselle Villa.

— Merci, dit Jean.

Poursuivi par le bruit des acclamations du public, devant qui Lise paraissait, il se dirigea vers le cabinet du directeur.

Laissée seule, Clémence resta d'abord immobile, les yeux fermés, comme endormie. Son corps était accablé, mais son esprit était vif et lucide. Elle mesura les conséquences de l'acte qu'elle venait d'accomplir, et se demanda si on pouvait établir sa culpabiHté. Comment arriverait-on à penser que c'était volontaire-

ment qu'elle avait frappé Lise? Il lui serait toujours facile de nier. Toutes les hypocrites protestations qu'elle avait prodiguées à la jeune fille, depuis deux jours, lui serviraient. Dans le théâtre il y aurait vingt personnes qui voudraient témoigner en sa faveur. Ce cruel accident n'était, et ne devait être imputé qu'à une inexplicable fatalité. Pour tout le monde il y avait eu une mauvaise chance déplorable, mais pas même d'imprudence delà part de Clémence.

Elle revit Lise, le front couvert de flamme, tombant à ses pieds. Elle entendit le cri horrible qu'elle avait poussé. Et une expression de joie anima son visage. Cette fois, sa vengeance était complète. Elle en avait fini avec ces yeux couleur du ciel, qu'elle haïssait tant. Ils étaient sanglants et tuméfiés, privés de leur doux regard, privés de leur charme fascinateur. Qu'était la mort, qu'elle avait souvent rêvée pour Lise, comparée à l'effroyable supplice auquel elle l'avait condamnée? Son art, qu'elle adorait, il allait falloir y renoncer. Son amant, dont elle avait encore sur les lèvres les premiers baisers, la fuirait avec horreur.

Rombaud ne revenait pas. Le temps lui parut long: elle aurait voulu savoir ce qui se passait. Elle prêta l'oreille, et de sourdes rumeurs arrivèrent jusqu'à elle. Au-dessus de sa tête elle entendit" marcher avec précipitation. Tout, dans le théâtre, paraissait en mouvement. La situation devait être excessivement grave. Elle frémit. Une pensée nouvelle traversa son cerveau. Avait-elle été trop bien servie par le hasard,

LISK FLEURON 263

et avait-elle tué Lise? Une légère sueur mouilla son dos, et sa gorge se serra.

Elle se leva et marcha dans le cabinet. Son accablement avait cessé, et ses nerfs, tendus par l'anxiété, lui donnaient une force nouvelle. L'alLonte lui parut insupportable. Elle voulut sortir et tourna le bouton de la porte : la serrure résista. Elle se souvint que Rombaud lui avait dit qu'il allait l'enfermer. Elle poussa un cri de rage. Que veut-il donc faire de moi? se demanda-t-elle. Dans son cœur ulcéré, des doutes commencèrent à se manifester. Elle ne se sentit plus aussi sûre de pouvoir établir son innocence. En proie à une irritation violente, elle se mit à tourner dans la pièce qui lui servait de prison, comme une bête en cage. Le temps s'écoulait. Et elle se creusait la tête pour tâcher de deviner ce qui se passait. Le bruit bien connu du trousseau de clefs de Rombaud se fit entendre. Enfin on venait à elle. Elle affermit sa volonté, et se fit un visage impassible.

Rombaud, sans souffler mot, fit quelques pas; ilôta son chapeau, qu'il posa sur la table, brusquement, et s'arrêta assez loin de Clémence, la regardant. En luimême il pensait : Il faut que j'aille au fond de cette conscience tortueuse.

Incapable de se maîtriser, Clémence ne sut pas attendre que Rombaud parlât, afin de disceriier dans le son de sa voix, dans la forme de sa phrase, ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.

— Eh bien ! s'écria-t-elle, trahissant son anxiété, pourquoi me regardes-tu ainsi, sans rien dire?

— Je me demande, répondit Rombaud avec fermeté, ce que je vais faire de toi, car, vraiment, tu es une épouvantable créature !

Clémence n'était pas préparée à une si rude attaque. Elle perdit contenance.

— Me soupçonnes-tu donc, s'écria-t-elle, d'avoir fait volontairement... ce qui est arrivé?

Elle n'osa pas spécifier l'action, ni prononcer le nom de Lise.

— Parbleu! répliqua Rombaud. Et, comme elle faisait un geste indigné : Oh ! ne nie pas! continua-t-il avec force... Je ne t'ai pas vue... Je ne sais pas comment tu as fait, mais je t'écoutais, et tu avais le crime dans la voix... Il me suffit de t'avoir entendue, pour 4tre sûr que tu as voulu te défaire de Lise...

Elle affecta de ne pas prendre au sérieux ce qu'il disait :

— Avec une arme qui n'était pas chargée ? dit-elle, en ricanant... A qui espères-tu faire croire une pareille histoire ?

— Oh! comprenons-nous bien! reprit- il... Il ne s'agissait pas pour toi de tuer cette pauvre enfant. C'eût été à la fois dangereux et inutile... Tu es trop habile pourne pas l'avoir compris... Mais tu étais sûre do la défigurer... Voilà ce que tu voulais 1...

Ces paroles éclairèrent Clémence. Elle pensa : Elb est vivante ; je n'ai fait que l'aveugler.

— Comment m'accuses-tu? dit-elle, en regardant Rombaud avec audace. De quel droit me prêtes-tu do si mauvaises pensées ? Pourquoi, sans savoir, sans

avoir VU, c'est toi-même qui viens de le dire, prendstu parti contre moi? Je te croyais mon ami!

— Je ne serais pas ton ami, si je parlais autrement: je serais ton complice. Et ce que tu as fait m'éloigne à jamais de toi... T'avait-elle offensée, cette douce et innocente fille? Tu lui en voulais parce qu'elle était jeune, parce qu'elle avait du talent, et parce qu'elle était aimée! C'est de sa supériorité sur toi que tu as voulu la punir. Et de la façon la plus atroce et la plus lâche ! Il aurait mieux valu la frapper avec un couteau... Il y aurait eu, au moins, quelques risques à courir. Elle aurait pu se défendre, appeler à l'aide, mais, là, comme à l'affût, avec cet horrible sang-froid, et avec la conviction que tu n'avais rien à craindre... C'est vraiment monstrueux !

Chacune de ces paroles avait fait à Clémence une blessure. Elle se vit complètement devinée par Rombaud, et elle fut reprise de ses craintes. Elle voulut essayer de mentir encore et payer d'audace:

— Tues foui s'écria-t-elle, d'une voix entrecoupée. Ou bien tu es trop adroit ! Dans quel but essaiestu de me rendre responsable d'un malheur qui serait arrivé à tout autre ?

Elle lui lança un venimeux regard :

— Espères-tu par hasard m' effrayer et me faire chanter? Oh ! je t'en crois fort capable !

Rombaud demeura stupéfait. Il n'avait pas prévu tant de noirceur. Profitant de son avantage, Clémence reprit avec force :

— Oh! je ne souffrirai pas que tu m'offenses aussi

gratuitement!... Si tu es si sûr de ce que tu avances, répète-le publiquement. Mais je ne veux pas te laisser le temps de travailler tes employés, et de manœuvrer l'opinion... Allons sur le théâtre, à l'instant, et prenons à témoin tous ceux qui étaient là. Nous verrons s'il y aura avec toi quelqu'un d'assez insensé, ou d'assez hardi, pour m'accuser!

— 11 y aura moi! dit derrière elle une voix ferme.

Elle se retourna, comme si elle avait été frappée, et recula en voyant devant elle Jean de Brives.

— Vous? s'écria-t-elle, pleine de saisissement.

— Oui, moi, qui vous ai vue. Et je vous déûe d'oser nier en ma présence.

Il la regardait fixement et elle ne put soutenir l'éclat de ses yeux. Elle se sentit acculée, hors d'état de se défendre. Jean ne pouvait douter, lui, du mobile qui l'avait fait agir. Il savait comment était née l'horrible pensée dans son esprit. Elle se rappela la soirée oîi elle avait voulu l'emmener dans sa voiture, elle l'entendit lui répondant : Non ! Elle eut honte de s'abaisser devant lui. Paraître discuter, sembler demander grâce, quand, dévorée par la rage, elle avait le désir de frapper encore et d'insulter! L'orgueil féroce de son crime lui gonfla le cœur, et, oubliant toute prudence, les yeux injectés de bile, et les lèvres tremblantes :

— Eh bien! oui, cria-t-elle, c'est vrai! J'ai voulu la frapper, et je l'ai frappée! Et si j'avais pu la tuer, elle serait morte! Car je la hais de toutes les forces de mon être! Jamais elle ne souffrira assez, pour tout ce qu'elle m'a fait souffrirl

Cette sauvage explosion de fureur fît trembler les^ deux hommes. Devant cette femme, hors d'elle-même le visage décomposé, les yeux flamboyants, ils restèrent sans parole. Elle, marchant sur eux, les bravant du regard et les menaçant du geste, écumante, au bord de la folie :

— Eh bien! Qu'attendez-vous?.... Dénoncez-moi. J'avoue. Je ne crains rien, ni la prison, ni la justice! Tout ce qu'on me fera endurer me sera doux, si j'ai la pensée que je l'ai fait d'avance payer à l'autre! Oh! oh! oui, je la hais bien, cette favorisée, qui n'a eu qu'à paraître pour réussir et pour plaire, qui a en un instant, attiré tous les hommages, et obtenu tous les triomphes! Pas de difficultés pour elle, pas d'efTorts, pas de lutte contre les tentations mauvaises, pas de corps à corps avec la misère ! Un chemin semé de fleurs, et aucun pli à ses roses ! Et tout ça, parce qu'elle avait un visage de vierge et une voix caressante... Cherchez-le maintenant, le visage! Entendez-la gémir, la voix!...

Elle éclata d'un rire lugubre qui s'acheva en un cri d'épouvante. Jean venait de s'élancer sur elle, révolté, pris d'une rage de l'écraser pour la faire taire. Il la renversa si rudement que ses genoux sonnèrent sur le tapis...

— Misérable! cria-t-il d'une voix étranglée, le poing en l'air, prêt à l'assommer.

Elle n'essaya ni de fuir ni de se défendre. Elle saisit le jeune homme à pleins bras, le serrant contre elle dans une étreinte passionnée. Une rougeur ardente

était montée à ses joues, et ses yeux étaient humides :

— Jean! c'est parce que je t'aimais que j'ai fait tout cela! cria-t-elle.

— Et moi, c'est parce que vous avez fait tout cela que je vous exècre!

Il la repoussa avec horreur. Elle resta à la même place, courbée devant lui, humblement. Cette blasée de l'amour éprouva une sensation profonde. Elle vit en Jean son véritable maître. Jamais elle ne le désira autant qu'en se sentant dans ses mains, brûlée parle feu de ses yeux, subissant ses violences, brutalisée, comme elle ne l'avait pas été depuis dix ans. Elle fut sur le point de lui crier :

— Frappe-moi donc encore ! Tu me fais plaisir !

Il s'était éloigné, farouche, évitant do la regarder. Rombaud la releva. Il la fit asseoir.

— C'est une femme, dit-il, si atroce qu'elle soit!

— Eh ! emmenez-la ! dit Jean avec un geste de colère. Si elle parle encore, ainsi qu'elle vient de le faire, je ne réponds pas de moi!

— Il faut d'abord, dit gravement Rombaud, qu'elle soit punie comme elle mérite de l'être.

Il alla vers la porte, l'ouvrit, et sortit un instant. Clémence le regarda s'éloigner, se demandant comment il entendait la punir. Peut-être allait-il chercher tous ses camarades. Elle se vit seule avec Jean ; elle eut la pensée de se mettre à ses pieds, de le supplier de ne pas se détourner d'elle comme il le faisait. Elle lui jeta un regard qui mendiait une parole moins

insullanle. Elle lui le dégoût sur son visage, el, poussant un profond soupir, elle resta B^'^nceuse Rombaud rentrait. 11 marcha un instant, semblant réfléchir, puis, s'adressanl à Clémence :

J-a. pitié de toi. dit-il, et puis, je veux éviter un scandale qui rejaillirait sur des innocents La fatalité comme tu Vas dit, sera donc, pour tout le monde excepté pour nous, la seule coupable... Mais il faut que tu fasses aussi quelque chose pour to,-meme... lâche de feindre un peu de repentir .. La pauvre Le est bien loin de soupçonner que c'est volo ta - .cmenl que tu lui as fait tant de mal... Il ne faut pas nue l'esprit de cette enfant puisse être empoisonné 'par une pareille pensée. U est donc nécessaire que tu fui exprimes tes regrets, et que tu lui manifestes ton chagrin. Je l'ai fait appeler...

11 échangea avec Jean un rapide coup d œil. A l'idée de se trouver en face de Lise, de voir sa victime. Clémence, éperdue, s'était dressée sur ses pieds; elle chercha une issue pour se sauver, prise d'une subite épouvante.

Non ! non 1 cria-l-elle. Je ne veux pas qu elle vienne!... Pas devant vous! Au moins, pas devant

'"ï'ie craignait que Jean ne se laissât aller à quelque affreuse manifestation de désespoir. Et elle se révoltait, elle ne voulait pas de cette confrontation qui allait la mettre à même de juger son œuvre. Elle s clança vers la porte, espérant avoir le temps de s éloigner, de gagner sa loge

La porte s'ouvrit avant qu'elle Teût touchée, et, avec stupeur, elle aperçut Lise qui s'avançait, la regardant avec douceur de ses beaux yeux bleus grands ouverts. Elle recula, comme à la vue d'un spectre, poussa une exclamation, et se laissa tomber assise, la tête dans ses mains, accablée par la honte d'avoir été jouée, saisie par le regret d'avoir avoué, et dévorée par le désespoir d'être, encore une fois, vaincue par sa rivale .

Ne pleurez pas, Clémence, dit Lise qui, dans son

innocence, crut que son ennemie pleurait, quand elle était toute à la déception de son crime avorté. Allons! Je vous en prie, calmez votre émotion, et venez m'em-

brasser !...

Clémence aoaissa ses mains et montra un visage de marbre. Elle se leva, et avec un violent serrement de cœur, vit Lise offrir à ses lèvres le front qu'elle avait si cruellement atteint. Elle y mit avec effort un baiser. Et, comme domptée par le regard que Jean faisait peser sur elle, elle articula d'une voix sourde :

— Pardonnez-moi...

Oh! de grand cœur. D'autant plus que je crois

que la faute est à Roberval, qui a fait trop bien arranger ce maudit revolver. . . Nous ne monterons plus do pièces à pistolet, n'est-ce pas, monsieur Rombaud? dit-elle avec enjouement. Et, à son tour, passant ses bras autour du cou de Clémence, elle lui donna les deux baisers les plus purs que cette fille infernale eût reçus depuis qu'elle n'avait plus sa mère.

Allons! Adieu! dit-elle. Nous ne jouerons pas

notre cinquième acte, ce soir : il n'y a plus personne dans la salle...

Elle fit un signe à Jean, et sortit avec lui. Clémence ne bougea pas. Elle songeait. Ainsi elle avait été mystifiée. Les menaces de Rombaud étaient feintes. Il avait eu pour but de l'humilier, devant Lise, aux yeux de Jean. Une violente irritation s'empara d'elle à cette pensée. Elle se leva, et, allant à lui :

— Il paraît qu'il ne te suffit pas de faire jouer la comédie aux autres, dit-elle, avec ironie. Tu la joues encore, de temps en temps, toi-même! Je te fais mon compliment : ton petit coup de théâtre était très bien combiné. Et j'y ai été prise.

— Écoute, Clémence, dit Rombaud très sérieux. J'ai voulu te faire voir nettement les conséquences qu'aurait pu avoir ton épouvantable action... Parce qu'elle n'a pas été aussi grave que tu l'espérais, ne te considère pas comme innocentée à mes yeux. Si jamais l'intention a pu être réputée pour le fait, c'est dans le cas présent... Tu vas me jurer... sur quoi? Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir de sacré pour toi?

— Te jurer quoi? dit froidement l'Italienne. De ne plus recommencer?

— Certes!... Ou bien...

— Ne menace pas! s'écria-t-elle... Ce serait inutile sûrement, et dangereux peut-être.

Elle se recueillit avant de poursuivre :

— J'ai commis ce soir une grande imprudence... et je me la reproche amèrement. J'avais dix moyens, meilleurs que celui quej'ai employé, de perdre Lise....

Mais, que veux-tu? on ne commande pas toujours à ses nerfs...

— Je ne te trouve pas telle que j'espérais... après une si rude leçon, dit Rombciud... Tu devrais être, sinon repentante, au moins calmée... Il n'en est rien : ta colère persiste. Il faut donc que j'avise. Tu m'as un jour sommé d'avoir à opter entre Lise et toi... Eh bien, si tu dois être une cause perpétuelle de tourment pour cette pauvre fille... j'aime mieux que tu t'en ailles...

— As-tu cent mille francs à me donner pour mon dédit? dit-elle, en s'appuyant des deux mains sur le bureau du directeur. Non ! Eh bien, alors, qu'est-ce que tu chantes? Je ne quitterai pas le théâtre... Mais tu peux dormir sur tes deux oreilles... Je ne m'occuperai plus ni de Lise ni de Jean... Un autre se chargera de la besogne... Et celui-là, on ne lui résiste pas... C'est notre maître à tous!...

— Nuno? hasarda Rombaud.

— Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rienl...

Elle était redevenue audacieuse. Elle se campa devant lui et, d'une voix tranchante :

— Ah çà! une fois pour toutes, entre toi et moi, est-ce la paix ou la guerre?

Rombaud eut un léger frémissement. Cette fille au teint pâle, aux yeux sombres, aux lèvres cruelles, l'effraya. Allait-il s'en faire une ennemie acharnée? Il savait de quoi elle était capable. Il n'était pas encore en situation de déchaîner contre lui une haine si dan-

gereuse. Il pensa à son avenir, et résolut de lui sacrifier SCS répugnances. Il dérida son front et alanguit son regard.

— Est-ce que nous pouvons être ennemis? dit-il. Nous avons, dans le passé, de trop solides liens qui nous attachent l'un à l'autre. Mais, vraiment, écoute, tu m'as fait beaucoup de peine.

Il s'attendrissait, parlant avec sa douceur méridionale. Elle le regarda curieusement.

— Allons! c'est fini! dit-elle... Nous avons été aussi bêtes l'un que l'autre, vois-tu, mon vieux Francisque... Nous nous sommes emballés... moi dans la colère, toi dans la sévérité... Oublions tout ça.

Elle se dirigea vers la porte, et causant, comme si rien de tragique ne s'était passé entre eux :

— Je pars h la fin de la semaine pour Trouvilie.. Te verra-t-on? Tu sais qu'il y a toujours une chambre pour toi à la maison...

Il la reconduisit jusqu'à l'escalier. Ils se serrèrent la main. Et elle monta à sa loge d'un pas tranquille, lui, se demandant ce qui pouvait bien se passer en ce moment dans ce cœur dévoré par la rancune, elle, se promettant une terrible revanche de l'humiliatioa qu'elle venait de subir.

Les jours qui suivirent cette dramatique soirée furent pour Lise et Jean les plus beaux de leur vie. Dégagés de toute entrave, libres de tout souci, ils furent complètement l'un à l'autre et goûtèrent des joies délicieuses. Lise revint dans l'appartement de la rue Taitbout, rempli pour elle de souvenirs de tristesse et de bonheur, qui lui paraissaient également précieux, puisqu'aux uns et aux autres Jean se trouvait mêlé. Elle aimait, en montant l'escalier, à se rappeler l'émotion affreuse qui l'avait bouleversée la première fois, quand elle s'était arrêtée sur le palier, et qu'il avait fallu sonner. Elle se plaisait à attendre Jean, toute seule, dans le petit salon aux stores de soie rouge, au travers desquels le jour apaisé arrivait teint d^ pourpre, donnant à cette pièce, meublée avec une élégante simplicité, un oamotère de gravité recueillie et rêveuse.

Elle restait à demi étendue, dans le silence, les yeux attirés par le scintillement de quelque émail ou de quelque cuivre frappé par la lumière, écoutant chanter dans son cœur la voix de celui qu'elle adorait. Ces instants de solitude dans l'appartement de Jean, au milieu de tout ce qui l'entourait chaque jour^ étaient si doux à Lise que, pour se les ménager, elle devançait l'heure de leurs rendez-vous. Elle se préparait à la joie de voir Jean, en venant, là, penser à lui. Elle se livrait à une sorte de retraite d'amour. Et lorsqu'elle entendait le pas du jeune homme, qu'elle savait reconnaître de loin, montant rapidement l'escalier, c'c;tait en elle un tressaillement délicieux de tous ses nerfs tendus et vibrants. Elle le guettait derrière lz porte, lui ouvrait avant qu'il eût pris sa clef, et, dans la demi-obscurité de l'antichambre, lui sautantau cou, elle l'étouffait de ses baise

A cinq heures, tous les j ours, ijise quittait Jean pour rentrer chez elle. Jamais elle n'était en retard. Pour rien au monde elle n'eût voulu que sa mère pùL bo douterde quelque chose, lit cependant, malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour tromper l'aveugle, celle-ci avait des soupçons. Les ténèbres qui l'entouraient avaient pour elle des clartés spéciales. Elle s'était refait une vue intérieure très pénétrante. Elle traduisait tous les mouvements de sa fille, et interprétait jusqu'à son silence.

Chaque soir elle lui prenait la tête entre ses mains et la palpait, comme si elle eût déchiffré ses pensées dans les traits de son visage. Lise se prêtait à cette

inquisition maternelle. Elle restait inclinée, ses cheveux blonds répandus sur les genoux de la vieille femme, s'adressant de violents reproches, s'accusant de la négliger et de lui dérober une part de cette tendresse que son malheur devait lui rendre plus précieuse. La mère Fleuron, les yeux dans le vide, passant ses doigts maigres sur le iront de celle qu'elle n'était plus seule à caresser, secouait lentement la tête:

— Je ne sais pas ce que tu as, disait-elle, tu es toute changée... C'est cette mauvaise existence du théâtre... Tu as coupé tes boucles sur le front... La mode est donc de se coiffer autrement?

Et Lise frissonnait doucement, au souvenir de l'horrible aventure qu'elle avait soigneusement cachée à sa mère.

— Toi qui ne bougeais pas de la maison, reprenait l'aveugle, tu es maintenant dehors toute la journée... Quand tu sors, tu vas en courant, comme un cheval échappé... Quand tu rentres, tu marches lentement, presque à regret... Qu'erst-ce que cela veut dire?

— Rien, maman... Je prépare la représentation que je dois donner à Évreux... Nous partirons bientôt, tu sais... Le bon air va te faire du bien...

Et elle la dodinait comme un enfant. Mais l'aveugle devenait plus sombre :

— Jusqu'à ta façon d'embrasser qui n'est plus la même qu'autrefois!... Lise, il y a du vice là-dessous!

Et, Lise toute pâle, se relevait, disant:

— Maman, c'est mal ce que tu dis là... Tu es mvchante!...

Puis, incapable de lui tenir rigueur, elle revenait, et s'efforçait de l'apaiser, de détourner ses idées, et de ui rendre la sécurité de l'esprit, la seule qu'elle pût ^voir. Cependant, prise du besoin d'ouvrir son cœur, cie verser le trop plein du bonheur qu'il contenait, elle se hasarda un jour à dire à sa mère :

— Et si j'aimais quelqu'un?

La vieille femme leva sa tête en arrière, essayant de percer la taie qui obscurcissait ses yeux et de voir sa (ille :

— Oh 1 il y a longtemps que je m'en doute ! s'écriat-elle en fondant en larmes. Tu peux ne point me le cacher!... On ne change pas, comme tu l'as fait, sans qu'il y ait quelque affreuse raison!... Du reste, quand tu as voulu « prendre )^ le théâtre, je t'ai jugée perdue... Est-ce que rien d'honnête peut exister au milieu de cette corruption?... G'estfmi pour moi... Et je vois bien que ma vie a trop duré !

Lise, effrayée, essaya de donner le change à sa mère. Elle affecta de plaisanter. Elle joua la comédie de l'indifférence. Elle avait le cœur libre. Certes, ce n'était pas au théâtre qu'elle irait chercher l'homme qu'elle pourrait aimer, et sa mère avait bien raison. Elle avait parlé simplement pour l'éprouver, et elle le regrettait sincèrement, puisqu'elle voyait qu'elle lui avait fait do la peine.

Elle redoubla de soins, de tendresses, mais, malgré tout, l'aveugle resta déûante. Elle avait maintenant

une idée fixe que, dans la chambre noire de son cerveau, elle tournait et retournait sans cesse. Elle était toujours en éveil, espérant surprendre quelque indice qui pût lui permettre d'arriver à la certitude. Elle se montra exigeante, ombrageuse, et rendit la vie très dure à sa fille. Celle-ci supporta tout, comme un juste châtiment, sacrifia Jean à sa mère, et ne se départit pas un seul instant de sa douceur d'ange.'

Elle partit pour Évreux, seulement à l'époque fixée. Et, chargée de paquets, harcelée de questions, de réclamations, de doléances, par sa mère, pendant toute la durée du trajet, elle arriva enfin chez sa tante, où elle put se soustraire un peu à sa servitude filiale.

Si elle était disposée à accepter tout de la pauvre femme, elle n'était point en veine de patience vis-à-vis doo cummères de la ville. Elle consentait à être toujours une petite fille pour sa mère. Elle sut fort bien montrer aux indifférents l'artiste à succès, la femme sûre d'elle-même, qui ne se prêtait pas aux familiarités envahissantes de la province. Elle alla s'entendre avec le maire pour la représentation, elle rendit visite au préfet qui avait su lui être utile, et bouleversa ces deux fonctionnaires par sa grâce.

Deux jours après son arrivée, les murs de la ville se couvrirent d'affiches annonçant la grande représentation donnée au bénéfice des pauvres « avec le concours de mademoiselle Lise Fleuron, ex-pensionnaire du département, de MM. Desmazures, Mortagne et Pavilly, de M. et madame Malavieille du Théâtre Moderne ».

Le programme était étrange dans sa variété : il comprenait Y Été de la Saint-McuHin, le 5*^ acte de Ruy Blas, la Nu'U d' Octobre Jes Convictions de Papa, et une demidouzaine de monologues. Lise devait se montrer dans quatre rôles bien différents, naïve et tendre dans la pièc« de Meilhac et Halévy, vigoureuse et saisissante dans le drame de Hugo, alerte et gaie dans la comédie de Gondinet, mélancolique et suave dans la rêverie de Musset. On avait fait bonne mesure aux habitants d'Évreux, et il y en avait pour tous les goûts.

Les camarades de Lise avaient répondu avec empressement à son appel. Et, à côté des principaux artistes de la troupe de Rombaud, se voyaient en vedette les époux Malavieille, braves gens qui jouaient les utilités au Théâtre Moderne, et couraient la province, pendant les vacances, avec une voiture bourrée de costumes et de matériel leur permettant de tenir à la disposition des amateurs tout ce qu'il fallait pour jouer drames, comédies, pantomimes, vaudevilles, opéras-comiques et même grands opéras. Ils montaient, avec une égale facilité, la Reine Margot^ drame en cinq actes et dix tableaux, comportant une énorme mise, en scène, ou les Jurons de Cadillac, comédie à deux personnages, qui se dénoue entre deux paravents.

Ils arrivaient dans une ville avec leur fourgon, et les répétitions commençaient sous la direction de M. Malavieille, élève d'Achille Ricourt, pendant qiio madame Malavieille, habile à pratiquer les soufflets et les pinces, ajustait ses costumes tout faits aux

formes opulentes ou grêles des amateurs de l'endroit. lisse chargeaient aussi d'organiser des cavalcades historiques, fournissant pourpoints, cuirasses, casques, cuissards, chapeaux à plumes, lances, arquebuses, épées, jusqu'à des canons, et même des fausses portes do ville en toile peinte. Ils allaient ainsi, de département en département, attendus impatiemment par la jeunesse joyeuse, ayant une clientèle assurée, et passant de la ville marchande, où les fils de la bourgeoisie rêvaient de déc\a.mev Bej^nani en maillot collant, devant leurs mères stupéfaites et leurs cousin,es énamourées, au château seigneurial, oh l'aristocratie delà province s'amusait follement à chanter très faux la Fille de madame Angot ou la Mascotte.

Ces braves gens roulaient ainsi par les chemins, derniers survivants du Roman Comique, exploitant un des nombreux filons inconnus de l'industrie théâtrale. C'étaient eux qui avaient fourni tous les accessoires et tous les costumes pour le cinquième acte de lîtiy Blas^ et la Nuit dOctobre. Madame Malavieille, bonne à tout, le soir de la représentation, s'était installée au bureau de location, pendant que Malavieille, qui vibrait comme feu Beauvallet^, s'était glissé^ les brochures à la main, dans le trou du souffleur.

Jean, arrivé dans la journée, s'était installé à l'hôtel du Grand Cerf, avait dîné comme un homme heureux, sans faire attention à ce qu'on lui servait, et, à sept heures et demie, il avait obtenu pour la somme de quinze francs, sept francs de plus qu'au bureau, un excellent fauteuil de parquet, d'un audacieux

industriel qui, à l'instar de Paris, avait dès le malin fait rafle sur les meilleures places.

La salle était déjà comble, et les dames de la v.lle avaient arboré leurs chapeaux les plus clairs et leurs Kants les plus longs. La garnison avait fourm la lue fleur de ses officiers, et, des châteaux environnants quelques charmantes parisiennes en villégiature étaient venues orner les loges de leur sobre élégance. La fanfare de la ville, ta Lyre de tEure, occupait rorohestre avec ses cuivres redoutables, et dans un coin, auprès de la rampe, sa bannière, dont elle ne se séparait jamais, dressait sa pente de velours brodé constellée de médailles.

Jean perdu dans cette foule, complètement inconnu, s'amus'a comme un coUégien en vacances. U fit un succès à l'ouverture de lampa, jouée par la fanfare, avec une énergie qui gonflait les joues des musiciens comme des ballons rouges; il applaudit Lise et ses camarades, des mains, des pieds «l/e la voix. Il se crut à une de ces représentations du Théâtre de la Tour d'.\uvergne, qui avaient fait la joie de sa première jeunesse.

Lise, heureuse de le voir là, s'oublia à le regarder tendrement, et fit devenir cramoisi le gros major du 37« qui se trouvait placé juste devant Jean, et qui se dit, avec une orgueilleuse émotion • Crebleu! Mais cette petite me reluque ! Elle fut adorable. Et, admirablement secondée par ses camarades, elle paya en une fois à la ville, qui avait encouragé sa vocation dramatique, son tribut

de reconnaissance. La saiie Tcullit crouler sous les bravos. La scène faillit s'effondrer sous les fleurs. Et, à une heure du matin, le public, habitué à se coucher à onze heures, était encore là, demandant à grands cris des monologues à Pavilly, et des poésies à Lise.

Il y eut cinq mille francs de recette, les auteurs ayant d'avance abandonné leurs droits, et la ville -ayant fourni gratuitement le gaz et les pompiers. Grâce à Lise, les petits pauvres furent assurés d'avoir pendant tout l'hiver de la bonne soupe et des veto» ments chauds. Mais le gros major, qui, ayant essayé de s'introduire dans les coulisses, s'était heurté à l'in» flexible Malavieille, se montra mélancolique au moins pendant trois semaines, convaincu qu'il avait manqué, par la faute de « ce sacré entêté de cabotin », la plus flatteuse aventure de sa carrière galante.

La mère Fleuron, casée avec sa sœur, madame Gapelle «Modes et lingerie», et sa bonne, dans une petit© baignoire, éprouva la première satisfaction que sa fille lui eût causée depuis son entrée au théâtre. Elle se sentit doucement caressée par le murmure élogieux qui s'élevait de tous côtés. Elle se demanda avec étonnement si elle ne s'était pas trompée jusque-là sur le compte de Lise, et si la comédienne, dont elle rougissait, n'était pas décidément une personne importante et considérée. Elle fut bouleversée par l'enthousiasme du pubhc. Elle ne comprit pas les subhmes beautés du drame de Hugo, mais, saisie par le mouvement des vers, elle fondit en larmes. Elle regretta amèrement de ne pas voir Lise, en

entendant sa bonne s'écrier d'une voix hjùctanle :

— Ah! madame, est-il Dieu possible que ce soit mademoiselle?... Je ne la reconnais pas, tant elle est belle :

Mais la variété de talent déployée par sa fille, pendant cette représentation, la terrifia. Elle ne vit dans cet art savant et souple que le triomphe du mensonge. Elle pensa : Il n'y a aucune confiance à avoir dans ce qu'elle me dit. 11 lui est facile de paraître calme ou agitée, insouciante ou émue. Elle peut me tromper comme elle voudra.

Elle avait l'intuition de ce qui se passait dans le cœur de Lise. Elle sentait que son enfant lui échappait. Son plaisir fut empoisonné par ces réflexions. Elle se montra sombre, réservée, et accueillit Lise avec froideur, quand celle-ci vint, après la représentation, les bras pleins de bouquets et de couronnes, quêter un compliment qui lui eût été plus précieux que toutes les ovations de la foule. L'hostilité sourde de sa mère l'inquiéta, et elle rentra tristement, quand tous ceux qu'elle avait ravis, ce soir-là, la voyaient encore, en pensée, rayonnante et fêtée.

Enfermée dans la petite chambre qu'elle habitait, à l'entresol, dans l'appartement de sa tante, elle se mit à penser à Jean. Un pas rapide et léger, frappant le pavé inégal de la rue, dans le silence profond de la ville endormie, la fit tressaillir. Elle souleva son rideau, et, sous le portail obscur de la maison, elle reconnut celui qu'elle aimait. Elle ouvrit avec précaution sa croisée. Il monta sur la

haute borne qui défendait l'entrée contre le choc des roues de voitures : elle s'assit sur le rebord de la fenêtre. Et, rapprochés l'un de l'autre, ils purent se prendre la main. A voix basse, ils se mirent à causer. 11 leur semblait qu'il y avait un siècle qu'ils ne s'étaient vus. L'air était doux, et la lune se cachait derrière les nuages pour ne pas les trahir. Ils restèrent là longtemps, jouissant délicieusement de ces instants de bonheur dérobé.

L'horloge de la cathédrale sonna trois heures, et toutes les sonneries des monuments de la ville lui firent successivement écho, sans que Lise songeât à éloigner Jean. Les rues étaient désertes : i]s ne craignaient point d'être surpris par uil passant attardé. Ils n'entendirent pas la porte de la chambre de Lise qui s'ouvrait, et le pas furtif de la mère Fleuron qui glissait sur le carreau. L'aveugle alla h tâtons au lit de sa fille, le trouva vide et froid, et poussa une sourde exclamation. Lise se retourna brusquement, vit sa mère, sera la main de Jean avec force, lui jeta un coup d'oeil épouvanté, et ferma la fenêtre.

— Tu étais là ? dit la vieille femme en respirant avec soulagement. Elle avait cru d'abord que sa fille était sortie toute seule, dans Évreux.

— Oui, maman, répondit Lise. Je prenais l'air. 11 fait très chaud ici, et je ne puis dormir.

L'aveugle prit sa fille par les épaules, et lui passa la main sur le front, qu'elle trouva mouillé de sueur.

— Tu as chaud, c'est vrai, dit-elle, mais comment

poijx-tu savoir si tu ne dormirais pas? Tu es tout habillée : tu ne t'es pas couchée. . . Il y a plus d'une heure que tu es là...

Elle la regarda de ses yeux morts et, hochant la tête :

— Lise, tu n'étais pas seule à la fenêtre...

— Maman, cria Lise, avec une affreuse angoisse... Qui peut te faire croire?

— Tu as beau être experte à exprimer les sentiments des autres, et à dissimuler les tiens, tu ne tromperas pas ta mère... Je n'ai pas besoin de voir clair pour lire dans ton cœur... Tu aimes quelqu'un!... Et cet amour ne doit pas être honnête, puisque tu te caches de moi... C'est quelque misérable de ton théâtre, qui t'aura tourné la cervelle... Et il était là, sous la fenêtre sans doute, à rôder quand je suis venue, attirée par un pressentiment...

— Non, maman, j'étais seule...

— Ne mens pasi interrompit durement la vieille femme... C'est inutile! Quand je t'ai vue devenir actrice, j'ai jugé que tu sortais du droit chemin... Il n'y a pas d'innocence qui résiste à ce métier-là... Tu ne dis plus un mot qui soit vrai... Tu pars demain, prétends-tu, pour passer quelques jours chez une amie : je sais maintenant ce que cela veut dire... Ahl c'est uni, je n^ai plus de fille!...

Elle se mit à pleurer bruyamment. Lise, attérée, pria sa mère, la consola, l'enlaça de mille arguments caressants, et finit par la ramener dans sa chambre. Elle la fit recoucher, la veilla jusqu'à ce qu'elle fût endor-

mie, et, aux premières lueurs du jour, put enfin trouver elle-même un peu de repos.

Ainsi la prédiction de La Barre commençait à s'accomplir, et Lise, née pour les tranquillités uniformes de la vie bourgeoise, trouvait, dans les agitations passionnées de sa vie d'artiste, un cruel supplice. Franche et droite, elle était obligée de tromper. Tendre et bonne, elle était prise entre les devoirs de son affection filiale et les entraînements de son amour. Elle se réveilla profondément triste, et dut se montrer gaie pour dissiper les soupçons de sa mère. Elle déclara qu'elle ne partirait pas encore, et, au prix de ce sacrifier, arracha péniblement un sourire à l'aveugle. Elle écrivit à Jean une longue lettre pour s'excuser, et lui annonça son arrivée pour la fin de la semaine.

Sur la colline qui surplombe la route de Rueil à Marly, entre la Malmaison et Bougival, au milieu de la verdure et des fleurs, Jean avait loué une maison en briques à volets bruns, entourée d'un grand jardin, qui est connue dans le pays sous le nom de Villa du Cœur Percé. La maison est flanquée d'une tourelle ronde à toit aigu surmonté d'une girouette, représentant un cœur percé de deux flèches qui, emblème ironique, tourne à tous les vents. De là vient sa désignation. Par abréviation, les fournisseurs des environs, qui apportent quotidiennement les provisions, disent le Cœur Percé.

C'est là que, par un beau soir de juillet, Jean et Lise vinrent s'installer, bien décidés à cacher leur bonheur, et à vivre, pendant quelques semaines, exclu-

sivement l'un pour l'autre. Le soleil s'abaissait derrière les coteaux de Saint-Germain, jetant à travers les arbres des lueurs d'incendie. Les nuages, frappés par ses rayons obliques, étaient tout roses, et, du côté da couchant, au-dessus du disque enflammé, des teintes plus claires, allant du jaune cuivre au vert pâle, se fondaient dans le bleu assombri du ciel. Au bas de la colline, la Seine coulait, brillante comme une lame d'argent, entre la verdure de ses rives. Des traînées pourpres, passant entre les grands peupliers qui frissonnaient sur ses îles, ensanglantaient les eaux, et, des prairies, avec le soir, des buées s'élevaient dans l'air, bleuâtres et légères, comme des fumées d'encens. Les toits rouges et les murs blancs du village de Groissy animaient les tons noirs du feuillage, et les vitres de quelques fenêtres, frappées par un dernier rayon, étincelaient, comme un œil mystérieux ouvert sur l'horizon. Un silence grave et recueiUi descendait sur les campagnes. La cloche d'une église lointaine tintait pour Tangelus. Et, mélancoliques, les premières étoiles s'allumaient dans

l'azur.

Lise et Jean, appuyés au bras l'un de l'autre, restèrent sur la terrasse à contempler ce spectacle. Une fraîcheur délicieuse montait de la rivière, et, après la chaleur écrasante du jour, les fleurs ranimées exhalaient des parfums pénétrants. Un engourdissement exquis s'était emparé des deux jeunes gens, et, silencieux, immobiles, ils se laissèrent aller à la douceur de vivre, d'aimer,et d'être heureux.

Le lendemain, assez tard, Lise fut tirée de son sommeil par les oiseaux qui chantaient dans les arbres.. Elle ouvrit les yeux, chercha Jean auprès d'elle et ne le trouva pas. 11 avait discrètement devancé son réveil. Elle resta charmée, dans son grand lit de bois laqué blanc à filets roses, à regarder sa chambre élégante et spacieuse , éclairée par deux larges fenêtres, tendue d'une cretonne Louis XVI et meublée avec recherche par un négociant qui venait de réaUser là le rêve de toute une vie de travail, à l'heure même oii de mauvaises affaires devaient l'empêcher de jouir de sa coûteuse folie. Un tapis de la Savonnerie, à encadrement vert et à fond blanc, couvrait le plancher ; une charmante garniture Rocaille ornait la cheminée , et les rideaux de guipure , qui pendaient aux fenêtres, ayant été faits pour le propriétaire, portaient son chiffre dans un médaillon. Le cabinet de toilette , logé dans la tourelle , était tendu de unes nattes soutenues par des tiges de bambou, et éblouissait les regards par l'éclat de ses marbres blancs, de ses glaces biseautées, de ses porcelaines à fleurs, de ses cristaux à facettes.

uopendant Lise, ayant entendu Jean remuer dans la pièce voisine, saut^ à bas de son lit, se chaussa de petites mules c^ satin noir, passa un peignoir brodé, et, ses cheveux blonds massés sur la tête, dans un gracieux désordre, elle ouvrit sa fenêtre et monta sur le balcon. Jean y venait de son côté. Ils se retrouvèrent avec ravissement, et, les mains serrées, l'un près de Tautro, avec la douce certitude de n'avoir pas à

se séparer, ils s'accoudèrent à la balustrade, et, le cœur plein, l'esprit reposé, ils laissèrent errer leurs regards.

Le tableau avait changé. Le soleil maintenant montait dans le ciel, et l'air était d'une transparonce exquise. Au bas- de la côte, la Seine coulait paisible, portant les larges chalands aux flancs bruns rechampis de vert, aux immenses gouvernails tenus par un marinier, qui suit le mouvement de la barre. Les arbres des berges se miraient dans le courant moiré, plaquant dans l'eau la tache de leurs masses sombres. Sur la gauche, au-dessus de la Grenouillère, le pont de l'île de Groissy enjambait le bras mort de la ri vière, et, dans l'éloignement, la machine de Marly profilait sa carcasse inutile rongée par les pluies. En face, au-delà des champs qui offraient leurs diverses cultures, variées de couleurs, comme une vaste carte d'échantillons, labours aux raies d'un brun violacé, blés mouvants d'un jaune d'or , avoines d'un ton vert de gris, et luzernes d'un vert émeraude, les toits de Ghatou s'étageaient dans le feuillage. A droite, Nanterre et Rueil, et, tout le long de la route semée de maisons à toitures rouges et à volets verts, le tramway à vapeur qui passait en soufflant une fumée blanche. Une éclatante lumière éclairait cet admirable paysage. Et, devant cette étendue, les yeux sur l'horizon lointain. Lise et Jean s'oubliaient, perdus dans l'immensité.

Ils finirent par s'arracher à cette extase contemplative. Ils déjeunèrent, servis par Francis et par as

iemme, qui était un cordon bleu de premier ordre. Puis ils passèrent minutieusement la revue de iour domaine. Le jardin, très étroit, allait en pente jusqu'à la route. Un terre-plein soir^neusement sablé, qui entourait la maison, était orné d'un bassin au milieu duquel s'élevait un rocher, l'ambition de tout commerçant retiré, d'où l'eau d'un réservoir, situé près de la porte d'entrée, s'écoulait en cascade. Une balustrade de pierre courait tout le long de la terrasse, divisée par des parterres gazonnés, garnis de belles fleurs. Aux deux extrémités, une tonnelle couverte de vigne vierge aux feuillages rougissants, et un kiosque, abrité du vent par des paillassons artistement tressés, dallé de grès noir et blanc, ci, meublé de canapés et de fauteuils en osier. Un pavillon, donnant sur la ruo qui passait par lo haut de Bougival et conduisait aux bois de Louveciennes, contenait, au rez-de-chaussée, une salle de billard, et, au premier, des chambres do domestiques. Une niche en bois découpé, placée près de la porte d'entrée, était veuve de son chien.

Cette propriété, charmante dans ses étroites proportions, leur plut beaucoup. Elle était fraîche, soignée et coquette; elle encadra merveilleusement leur bonheur. Pendant toute une semaine, il^ vécurent là sans avoir la pensée d'ouvrir la porte, pour sortir de ce petit jardin qu'empUssait leur tête-à-tête. Ils oublièrent toute la terre. La maison et la terrasse furent le monde entier pour eux. Ils firent concurrence aux oiseaux par leurs chansons et leurs baisers. Ils

s'amusèrent, comme des enfants, à des riens délicieux^ auxquels leur amour prêtait un charme imprévu. Ils jouirent de leur chaude jeunesse, et goûtèrent des plaisirs inexprimables.

Le cœur de Jean, comme une plante jusque-là privée d'air et de lumière, et qui fleurit au grand soleil, s'épanouit sous les regards de Lise. Ce calculateur devint imprévoyant, ce sceptique fut naïf. Il cessa de se tenir en garde contre la vie, en la voyant si belle et si souriante. Lise, avec une joie profonde, assista à cette transformation, que Jean lui fît comprendre. Il lui raconta son existence passée, sans détours et sans réticences. Il lui montra l'homme qu'il avait été, et elle put comparer avec Thomme qu'il était.

Cet aventurier de Paris, qui n'avait eu d'autre préoccupation que la conquête de la richesse, desséchant dans les âpres calculs de l'ambition , les fraîches croyances de sa vingtième année, se retrouva, avec transport, jeune de toute sa jeunesse dédaignée. Il en savoura les satisfactions, avec la clairvoyance de la maturité. Il dit gaîment à Lise :

— J'avais économisé les plus beaux jours de ma vie, comme un avare ; tu es venue, tu as cassé la tirelire, et nous dévorons mon épargne ensemble.

Et elle riait, avec des dents si blanches, qu'il regrettait de n'avoir pas davantage à offrir à son appétit.

Cependant, Lise avait été reprise de ses craintes, en mesurant la hardiesse aventureuse des désirs de Jean. De nouveau, elle voulut tenter de le détourner du jeu. Elle voyait pour lui trop de périls dans ces

téméraires entreprises. Il pouvait réussir pendant longtemps, avoir plusieurs années de chance complète, et puis, soudainement, entamer la série des revers. Le gain avait été lent et pénible, mais la perte serait rapide et étourdissante. Dieu sait comme, sur cette pente glissante, il était difficile de s'arrêter. Ceux-là seuls, qui étaient appuyés sur des capitaux énormes, pouvaient sans crainte affronter les dangers de la spéculation. S'ils étaient mal engagés, ils avaient le loisir d'attendre que la fortune leur redevînt favorable. Mais lui, c'était un seul coup à risquer. Et il était condamné à toujours réussir. Sinon...

Elle lui demanda un jour ce qu'il ferait, si jamais, entraîné dans un désastre, il était dans l'impossibilité de s'acquitter. Il lui répondit avec assurance :

— Gela n'arrivera pas. Je suis trop prudent, et je ne m'aventure qu'à la suite de plus malins que moi.

Et comme elle insistait, disant : Mais les plus habiles et les plus forts se trompent, et si tu étais entraîné, toi aussi? il fronça le sourcil, son œil bleu devint froid et dur comme l'acier, et, d'une voix nette, il laissa tomber ces mots qui bouleversèrent Lise :

— J'imiterais les marins qui ne veulent pas baisser pavillon. Je me ferais sauter.

Cette nuit-là,elle dormit mal. Son sommeil fut troublé par d'affreux rêves. Elle apercevait Jean, pâle et égaré, un pistolet à la main, prêt à se tuer pour éviter les conséquences funestes d'une opération hasar-

deuse. Elle voulait se jeter sur lui, l'empêcher d'exécuter son horrible dessein. Mais une force invincib l'éloignait, et, avec épouvante, elle le voyait approcher Farme de son front. Une détonation éclatait, et, dans un nuage de fumée, le corps de Jean s'abattait sur le tapis.

Elle se réveilla, les cheveux trempés de sueur, et, dans le silence, elle écouta, se demandant si elle n'allait pas entendre quelque douloureuse plainte. Elle ouvrit ses yeux troublés et vit Jean qui dormait paisiblement et souriait,'lui, à son rêve heureux. Elle fut rassurée, mit un baiser furtit sur son front, et essaya de se rendormir. Elle ne put, et resta en proie à de pénibles préoccupations.

Elle n*osait pas confier à Jean ses inquiétudes : elle avait peur de lui déplaire et de le détourner de tout lui dire. Car, maintenant, il lui développait ses plans, et s'animait en lui montrant les résultats qu'il en attendait. Il avait été mis par Nuno dans la confidence dMne colossale spé^yulation, sur les actions des mines de cuivre de Bénagoa, en Portugal, dans laquelle il y avait des millions à gagner. Les Anglais étaient les concessionnaires, et on sait avec quelle habileté pratique ils exploitent une afîaire. Séhm avait accaparé une grande partie des actions, et il attendait, pour les lances sur le marché, qu'un dividende, qu'on promettait superbe, fut distribué. Il y aurait une hausse énorme, et, en quelques semâmes, Jean, qui suivait la combinaison du banquier, devait réaliser un gain considérable.

Il s'exaltait à cette pensée, sa taille semblait gran-

dir, et ses yeux rayonnaient, comme s'ils étaient pleins du reflet de l'or entrevu. Il avait la fièvre de la spéculation, la folie du gain, l'ambition furieuse de s'enrichir rapidement, sans efl'ort soutenu, sans peine longuement prise, d'une façon foudroyante, comme dans une apothéose de féerie. Et Lise tremblante n'osait parler, car la contradiction l'excitait, et, avec une ardeur inquiète, il allait au delà des plus satisfaisantes réalités, cherchant le surprenant, le chimérique, l'impossible.

Plus que jamais elle redoutait Nuno. Elle avait devant les yeux le sourire du Portugais. Elle l'entendait lui dire : « Défiez-vous des petits jeunes gens ! » Et elle sentait, au fond d'elle-même, que cet homme qui l'avait désirée, qui lui avait fait des offres si peu déguisées, ne pouvait que haïr Jean. Pour un empire, elle n'eût point donné à celui qu'elle aimait les raisons de sa défiance. Mais elle essayait de le mettre en garde contre le banquier. Alors lui, souriant, la prenait dans ses bras et lui fermait la bouche avec un baiser. C'était un argument auquel elle ne résistait jamais. Et rassérénée, elle oubliait ses angoisses, ajournant ses consels au moment où ils pourraient être utiles, -et se reprochant d'amener, de gaîté de cœur, des nuages noirs dans leur beau ciel.

Cependant, Jean ne disait pas tout à Lise. Et, si elle était inquiète pour lui, il était également inquiet pour elle. Le souvenir de Clémence lui venait souvent, sombre et menaçant. Il se rappelait l'éclat soudain de la rage de la comédienne, pendant cette soi-

rée terrible, et son aveu de haine. Il rêvait de mettre Lise à l'abri des tentatives de son ennemie, en lui faisant résilier son engagement. Il paierait son dédit et la retirerait du théâtre. Cette aimable fille, élégante ou simple à son gré, se pliant à toutes les situations de la vie, serait la plus charmante compagne. A quoi bon la laisser en butte aux dangers de toutes sortes que le théâtre lui réservait?

Il avait maintenant un sourd mécontentement à la pensée qu'un comédien, jeune et beau, débordant de passion chaleureuse, prendrait chaque soir Lise dans ses bras, en balbutiant, d'une voix enivrée, des mots d'amour. Celte excitation mauvaise de la scène, sans cesse renouvelée, pouvait troubler les plus soHdes raisons. Et puis il y avait Nuno, et tous les autres, qu'il connaissait, sans parler de ceux qu'il ne connaissait pas, qui tâcheraient de lui enlever Lise.

Il savait quelle était la marche ordinaire de ces liaisons, qui commencent éperdument dans un serment de fidélité éternelle. Au bout d'un an ou deux, la lassi tude arrivait, d'autres désirs naissaient dans le cœur, des ambitions habilement excitées parlaient impérieu sèment, et un nouvel amant, jeune ou vieux^ beau ou riche, prenait la place de celui qu'on devait adorer jusqu'au dernier soupir. Il savait quelles étaient les facilités du monde dramatique. Il en avait usé : pourquoi un autre n'en userait-il pas contre lui ? Certes, il avait confiance en Lise, mais, dans cette atmosphère des coulisses, tout se corrompait à la longue, et il aimait mieux ne pas risquer l'aventure.

Ils sortaient maintenant dans la journée, montant par la route du haut, dans les bois qui couronnent le plateau, s' attardant à se promener dans les allées dé sertes, respirant les odorantes exhalaisons des herbes, et écoutant, au fond des taillis, le chant mélancolique du coucou, l'oiseau mystérieux qu'on n'aperçoit jamais voletant dans les branches. Ou bien, ouvrant la petite porte percée dans le mur du jardin, ils descendaient, par une ruelle rapide, sur la berge, et, détachant le bateau attaché à un pieu goudronné, ils se laissaient aller au fil du courant dans la fraîcliv^ur de la rivière.

Ils s'arrêtaient sous les saules à regarderies gamins qui se baignaient tout nus, comme un peuple de sauvages en miniature, la chair rose éclatant sur le fond vert des prairies, et les cris joyeux montant vers le ciel, dans une poussière d'eau frappée par les mains turbulentes. Ils restaient là, solitaires, observés curieusement, sous leur abri de feuilles tremblantes, par les canotiers en jersey de couleur, qui passaient dans leur skiff d'acajou, et, de leurs rames levées en mesure, après avoir frisé l'eau avec un clapotement harmonieux, laissaient tomber des gouttelettes brillantes comme des diamants.

Un jour, ils furent reconnus. Un bateau à voile descendait, courant une bordée rapide. Le vent faisait claqueter son pavillon, et la toile gonflée empêchait de voir l'équipage. Il vint raser la rive et démasqua. Un cri joyeux partit :

— Oh ! Jean !... En voilà une rencontre I Stop 1 Albertine... Laisse arriver.

La voile s'abattit, et le bateau, manœuvré avec adresse, au lieu de virer, vint se ranger docilenient bord à bord avec le canot des amants.

— Oh ! mes amis, que je suis donc content de vous voir! s'écria Gamard en se levant. Gomment! vous êtes ici î Et sans rien dire ! Et moi qui y passe à chaque instant, comment se tait-il que je ne vous aie pas encore rencontrés !...

Albertine, charmante dans son costume de canotière en surah bleu, taisait fête à Lise. G'était comme un coin du théâtre retrouvé par les comédiennes en vacances.

— Et Michalon qui me parlait encore de vous hier, mon cher Jean! lime disait : Qu'est-ce qu'il devient? Où est-il niché? Il ne me donne pas seulement de ses nouvelles. Ah çà ! mes enfants, vous allez faire un tour avec nous? Le temps est beau, la brise est bonne... Le cap sur le Pecq, hein ? Nous dînerons ensemble. J'ai une bande de lascars qui m'attend dans un petit bouchon, oh on boit du Pomard numéro un. Nous allons faire une fête, je ne vous dis que ça ! Je vous enlève sur la N'iniche !

Jean se défendit comme un diable d'accepter l'invitation de Gamard, mais ilneputrefuserde monter dans son bateau. Ils remorquèrent le canot sur l'autre rive, et la Nïmche, déployant son aile blanche, les emporta, plus légère qu'une tourterelle.

Ce mince incident amena un changement brusque dans la vie de Lise et de Jean. Leur idylle tourna court. Paris, évoqué par Gamard, les reprit dans son en-

grenage. Ils voulurent savoir ce qui se passait, et le besoin des journaux se manifesta. Chaque jour Jean envoya Francis au chemin de fer acheter le Figaro. Il l'attendait avec impatience, le lisait hâtivement. Lise se surprenait à jeter un coup d'oeil sur les Coulisses des Théâtres, pendant qu'il examinait la cote de la Bourse. Ces deux amoureux, retirés à quatre lieues des Champs-Elysées, dans un charmant exil, se rattachaient à ce mouvement parisien, qui était le prin- -cipe même de leur existence, tendant l'oreille aux bruits qui leur venaient de la grande ville : échos -du monde, des arts, de la politique, de la finance et du théâtre. Jean s'en inquiéta d'abord. Il se demanda: Est-ce que nous nous aimons moins? Mais il se sentit le cœur toujours plein de tendresse, et il dit gaiement à Lise :

— Nous ne sommes décidément pas faits pour la solitude. Nous sommes boulevardiers, l'un et l'autre, •et je crois que nous ne nous aimerons jamais plus complètement qu'à Paris. Nous vois-tu enfermés dans un village de Bretagne, pendant six mois ? Nous finirions par nous mordre I

Lise se taisait, pensant qu'en Bretagne, il n'y aurait pas la Bourse, et elle avait peur de voir Jean retourner dans ce grand monument tumultueux, où les hommes avaient l'air de forcenés.

Elle l'observait avec inquiétude, le trouvant changé depuis quelques jours. Il était devenu agité et nerveux. 11 restait souvent silencieux, les yeux fixés dans le vide, suivant une idée attachante. Elle allait à lui,

alors, passait un bras autour de son cou, et l'embrassait à sa place d'élection, derrière l'oreille. Il souriait, agitant sa tête, comme pour secouer les pensées qui l'obsédaient, et revenait tout à elle.

Elle avait la certitude qu'il pensait à Paris et qu'il avait la nostalgie du Boulevard, depuis un grand mois qu'il vivait enfermé au Cœur Percé. Elle craignit qu'il ne se fatiguât d'elle, et résolut de lui offrir cette dis^ traction, qu'il n'osait peut-être pas lui demander. Il accueillit d'abord sa proposition avec surprise. Gomment avait-elle pu supposer? Mais non, il ne désirait pas bouger, il n'avait rien à faire à Paris. Elle dut le prier de faire cet effort, pour lui être agréable. Elle avait besoin de différentes choses qu'il aurait la gentillesse de lui rapporter. Alors il se décida et, le lendemain, il partit.

Elle alla l'attendre vers six heures, sur la route, et le vit descendre du tramw^ay avec Michalon. Le géant s'était attaché à lui, et n'avait pas voulu le laisser retourner seul. Lise l'accueillit avec une bonne grâce parfaite. Elle savait qu'il était dévoué à Jean. Et ils dînèrent très gaîment, avec l'admirable panorama sous les yeux. On fît faire à Michalon, qui s'extasiait, la visite delà maison et du jardin.

— Êtes-vous bien ici! s'écriait-il. Je ne m'étonne plus que ce gaillard-là soit resté cinq semaines sans , donner de ses nouvelles. Il était dans le paradis.

La soirée fut déhcieuse. Lise se mit en frais pour plaire à Michalon, et le brave garçon tomba sous le charme. Il envia Jean d'être aimé de cette adorable

fille. Il se laissa installer au piano, et, pendant une h^ure, leur joua du Chopin, qu'il comprenait à merveille. Ce géant avait un talent d'une finesse exquise, et, de ses mains énormes, lourdes à assommer ua bœuf, il effleurait à peine le clavier, obtenant des nuances d'une délicatesse extrême. Par les fenêtres ouvertes, les ritournelles cavalières des valses se répandaient dans la nuit, par boufl'ées harmonieuses, et, au bas du chemin, des promeneurs s'étaient arrêtés à écouter.

Brusquement Michalon attaqua la Marche funèbre, avec son prélude lugubre, suivi del'andante séraphique qui semble l'envolée d'une âme vers le ciel. Lise fut saisie par la beauté grandiose de cette page. Son esprit rêveur et tendre était particulièrement accessible aux i-ic^ancoliques aspirations. Elle fit recommencer le morceau à Michalon. Elle ne se serait jamais lassée do l'entendre. Elle s'approcha du piano, et commença h chanter l'air d'une voix pure. Mais, gagnée pcir l'émotion, elle se mit à pleurer, comme si, de cette plainte sublime, se fût dégagé pour elle un présage funeste.

Jean courut à elle. Mais, iionteuse de sa passagère faiblesse, elle riait déjà. Michalon, pour faire diversion, attaqua une valse, et Lise et Jean dansèrent comme deux fous. Ils se promirent tous les trois de recommencer cette fête.

Jean, régénéré, retrouva toute sa gàîté. Lise le vit aller régulièrement à Paris ; elle ne l'interrogeait pas au retour, quoiqu'elle eût la conviction qu'il

était rentré dans le courant des entreprises Gnancières. Il ne lui expliquait plus, comme auparavant, ses combinaisons. 11 sentait qu'elle n'avait pas confiance. Cependant, une fois, il lui dit dans la conversât! jn :

— J'ai vu Nuno aujourd'hui... L'afl'aire marche I Elle en resta toute triste. Elle avait de sombres pressentiments. Seule, elle passait ses journées à lire et à travailler. Le temps pour elle s'écoulait rapide. Hors de la présence de Jean, elle se reprit à penser à sa mère. Elle en avait régulièrement des nouvelles. Mais elle se reprochait de l'avoir abandonnée depuis plus d'un mois. Elle se promit de la dédommager, à son retour,par sa douceur et sa tendresse. La Barre aussi la préoccupait. Elle aurait voulu savoir ce qu'il devenait. Elle demanda à Jean la permission de l'inviter à passer une journée avec eux. Mais là, elle se heurta à une résistance inattendue. Jean se montra soucieux. Et, comme elle le pressait de s'expliquer, ne devinant pas les motifs de son opposition, il se décida à entamer la question de la résiliation de l'engagement :

— Je n'ai aucune raison,dit-il,pour éloigner La Barre de toi. C'est un brave garçon, qui a été excellent en différentes circonstances, encore que je le soupçonne d'être fort amoureux de ta petite personne.

— Ils le sont tous, dit gaîment Lise.

- Mais il a à mes yeux, poursuivit Jean, un tort immense : c'est de représenter ce théâtre, qui me fait peur, et auquel je rêve de t'arracher. Tant que

tu seras au théâtre, il n'y aura pas de sécurité pour toi, ni de tranquillité pour moi.

Il avait parlé avec chaleur et émotion. Elle fut très étonnée.Elle ne s'attendait pas à une pareille demande. Mais, si, suivant son désir, elle abandonnait sa profession, qu'est-ce qu'elle ferait?

— Rien, dit-il.

Lise fronça le sourcil. Elle croisa les bras sur sa poitrine, qui se soulevait violemment, et, regardant Jean avec fermeté :

— Et comment vivrai- je alors? De l'argent que tu me donneras? Penses-tu bien à ce que tu m'offres? Je suffis, par mon travail, aux besoins de ma mère et aux miens. Et tu m'engages à rester oisive, et à accepter que tu m'entretiennes? Je suis une artiste, et tu veux faire de moi une fille? Tu espères que je me dégraderai à ce point, et que je bornerai l'effort de ma vie à être ta maîtresse? Mais quand même je n'aimerais pas mon art, et n'en attendrais pas, dans l'avenir, les éclatants résultais qu'il me promet, je me refuserais à rce que tu me demandes, rien que par fierté ! Je n'ai pas su demeurer sage, c'est vrai, et je me suis donnée. Mais, entre la faiblesse de mon cœur et l'avihssement que tu me conseilles, il y a toute la largeur d'un ruisseau plein de boue. Et je ne veux pas y mettre les pieds! 11 m'est doux de t' aimer, mais à la condition que mon amour sera désintéressé. Quant à toi, tu m'aimes déjà moins, prends-y garde! puisque tu ne sais plus me respecter!

Jean, rendu à lui-même par cette violente sor-

tie, avait pris Lise dans ses bras, il l'avait suppliée de lui pardonner. Il était à la fois inquiet et jaloux. 11 voulait seulement la retirer du Théâtre Moderne. C'était là qu'étaient les dangers pour elle : Clémence et Nuno, sans compter les autres. Il revint sur le coup de pistolet, qui avait failli coûter la vue à Lise. Mais elle, prompte à défendre Clémence, déclara qu'il ne fallait pas attacher plus d'importance à cet accident qu'il n'en méritait réellement. C'était un hasard, et, dans la rue, on pouvait tous les jours recevoir une cheminée sur la tête. C'était au Théâtre Moderne qu'elle avait débuté et commencé sa réputation : il était nécessaire qu^elle y restât. Si elle en sortait, où irait-elle ?

— Mais au Gymnase, ou au Vaudeville, répondit Jean.

N'importe sur quelle scène, enfin, pensait-il, pourvu que la haine n'y fût pas embusquée à chaque coin de portant.

Alors Lise, s'anim,ant, se mit à parler de ses espérances, des beaux rôles qu'elle créerait pendant l'hiver, et des succès qu'elle comptait remporter. Était-ce au moment oti la pièce de La Barre allait entrer en répétitions, qu'elle quitterait le théâtre? Et, partie h plein vol dans le ciel des rêves, elle entrevoyait la salle remplie de monde, étincelante de lumières, chaude d'émotion, elle entendait le bruit des applaudissements. C'était elle qu'on acclamait,etLa Barre triomphant, en une seule soirée, forçait tous les obstacles, brisait toutes les résistances, et s'établissait en maître dans le théâtre conquis.

Jean comprit qu'il n'obtiendrait pas le sacrifice qu'il demandait. Il avait trouvé Lise douce, bonne, accommodante, en toute occasion, excepté cette fois-là. Il dut s'avouer, qu'entre sa carrière et son amour, elle pourrait ne pas hésiter. Il n'insista plus, et écrivit à La Barre.

Le dimanche suivant, celui-ci arriva en même temps que Michalon, et, avec amertume, Jean assista à la joie de Lise. Elle s'empara de Claude et ne se lassa pas de le questionner. Elle était avide de connaître ses projets, elle voulait être renseignée sur ses travaux. Et lui, souriant, heureux de la revoir, se prêtait à son caprice. Il avait commencé une grande comédie de mœurs, très dramatique et très mouvementée, qu'il comptait présenter à la Comédie- Française, si les Viveurs avaient du succès. Et Lise avec mélancolie lui dit:

— Cette pièce-là ne sera pas pour moi. Vous êtes déjà infidèle...

— Vous serez peut-être aux Français avant moi, répondit La Barre, en baissant sa belle tête pensive. Mais si nous nous y retrouvons, nous ferons de belles choses ensemble!

— Eh! comment l'entendez-vous? s'écria Michalon, en les regardant sévèrement.

lisse mirent tous à rire. Mais Lise revenait toujours à cette absorbante question du théâtre, et Claude, plein du même enthousiasme qu'elle, se laissait entraîner; il parlait avec une éloquence enflammée. Lâchant la bride à sa verve, il développait des

LISE KLEUllOiV 30o

plans de pièces, il improvisait des scènes, esquissant les types d'un mot piquant, d'un trait caractéristique, intarissable , lumineux, éblouissant comme un feu d'artifice. Et les deux hommes le regardaient avec intérêt, pris par cette fougue nerveuse, entraînés par cette ardeur débordante, se disant : Il est impossible que ce garçon-là ne devienne pas quelqu'un.

Lise voulut absolument que La Barre lui lût les Viveurs. Et, après s'être fait un peu prier pour la lorme, il s'y décida. Il n'était pas fâché, au fond, d'essayer sa pièce sur un petit auditoire, avant la lecture aux artistes.

La réouverture des théâtres approchait. Encore une quinzaine, et il serait aux prises avec les difficultés. Il ne pouvait y penser sans un frémissement intérieur. Son estomac se contractait, et il avait des picotements au bout des doigts. Michalon disait :

— Ça, mon cher, c'est le trac! La première fois qu'on va sur le terrain, on éprouve ce malaise. Et puis, on s'aguerrit! Demandez à Jean!

Le lendemain, Claude arriva avec un gros rouleau sous le bras, et, avant le dîner, dans le salon, devant une table, chargée d'un verre d'eau, pour que l'illusion fût complète, il commença sa lecture. Dès les premières scènes, il s'empara de ses auditeurs par la façon remarquable dont il lisait. Ils étaient là tous les trois, Jean, Michalon et Lise, palpitants et fascinés. Et, fouetté par l'effet qu'il produisait, se livrant complètement, Claude les tint pendant trois heures sous le charme.

Lise était venue s'accouder à la table. Les dents serrées, la respiration courte, elle suivait le mouvement de l'action, comme si elle avait été en scène. Elle voyait vivre, s'agiter, aimer, souffrir, crier, sangloter tous ces personnages, créés par l'imagination de l'auteur. Et elle vibrait avec eux de toutes leurs joies et de toutes leurs douleurs.

Lorsque La Barre, ayant lancé le dernier mot du dénouement, s'arrêta, et, tout enfiévré, jeta sur ses auditeurs un regard impatient, il les vit silencieux, immobiles, comme anéantis. Il avait fini, et ils écoutaient encore. Lise, la première, revint à elle, et, sautant au cou de l'écrivain, elle l'embrassa avec enthousiasme. Et comme, tout joyeux, il demandait si c'était bien.

— Mais c'est mieux que bien ! C'est admirable ! Ah I mon ami, quel succès nous allons avoir! Car vous me donnerez le rôle de la jeune fille, n'est-ce pas? D'ailleurs, il n'y a que moi qui puisse le jouer! Et comme je dirai au troisième acte : Êtes-vous bien fier de m'avoir forcée à vous avouer que je vous aime?

Rouge d'émotion, elle s'empara du manuscrit et se mit à jouer la scène avec un charme, une sensibilité, qui leur mit à tous des larmes dans les yeux. Michalon, très empoigné, avait pris un couteau à papier en cuivre, qui était sur la table, et, sans s'en apercevoir, il était, de ses mains puissantes, en train d'en faire un tire-bouchon. Il ne savait que répéter :

— Sapristi 1 C'est rudement fort!

— Et de quel train ça marche! reprenait Lise. Estce rapide 1 Oh! Jean, quel effet je ferai, tu verras I

Et elle bondissait de joie, entrevoyant une merveilleuse création destinée à la placer hors de pair.

Pendant toute la semaine, elle n'eut plus que les Viveurs en tête. Elle avait conservé dans sa mémoire des tirades entières de la pièce, et elle les déclamait, jouant le rôle de l'amoureux et celui de la jeune première, tour à tour, puis changeait sa voix pour faire le comique. La Barre avait, dans son esprit, singulièrement grandi. Elle devinait en lui, avec un instinct très juste, un des maîtres futurs de la scène. Ello disait à Jean :

— Vois-tu, en fait de grands auteurs, il y en a de deux sortes. Ceux qui, en écrivant, entendent parler leurs personnages, et qui leur mettent alors, dans la bouche, le mot de situation toujours juste. Ds sont admirablement doués, et obtiennent de très grands succès. Mais, au-dessus d'eux, il y a les auieurs qui entendent et qui voient. Tous les mouvements leur apparaissent nettement à mesure que l'intrigue se déroule, ils savent d'avance que celui-ci sera à telle place, en prononçant telle phrase, et que celui-là s'avancera dans telle attitude, en lançant tel mot. Ils arrivent avec une pièce dont la mise en scène est toute faite. Ceux-là sont les maîtres. Ils ont la seconde vue du génie. Eh bien ! La Barre, j'en suis sûre, entend et vo:t! Dans quelques années, il sera à une hauteur qui étonnera bien des gens.

Les derniers jours qu'ils passèrent au Cœur Percé leur rendirent les douces effusions de leur arrivée. En pensant qu'il allait falloir bientôt se séparer, ils s'at-

tachèrent aux heures fugitives. L'un et l'autre firent trêve, d'un commun accord, à leurs rêves d'ambition» Ils ne songèrent plus qu'à leur amour. Et ils sentirent la solidité des liens qui les unissaient.

Septembre arrivait, et quelques tons roux apparaissaient dans le feuillage des bois. Les marronniers perdaient leurs feuilles, et les matinées étaient plus fraîches. Dans le silence des champs dépouillés de leurs moissons, Lise et Jean se promenaient, et une vague tristesse s'emparait de leur esprit. Il leur sem blait que ce bel été, qui leur avait donné tant de jours charmants, ne reviendrait plus pour eux. Ils se serraient l'un contre l'autre, tendrement, comme deux enfants peureux qui voient poindre l'orage à l'horizon.

La dernière semaine passa comme une minute. Les journaux leur arrivaient, maintenant, pleins des alléchantes nouvelles données par les courriéristes sur la prochaine saison dramatique. Le programme du Théâtre Moderne avait été pubUé, à grand renfort de réclames, dans lesquelles on reconnaissait la main experte de Rombaud. Lise devait, avant de se réinstaller à Paris, aller à Évreux chercher sa mère. Les deux amoureux firent une dernière visite aux bois qui les avaient vus passer enlacés dans leurs allées obscures, aux prairies oii ils s'étaient arrêtés dans de longues stations rêveuses, à la rivière qui les avait mollement portés, quand ils s'abandonnaient, laissant pendre leurs mains dans le courant glacé.

Ils parcoururent la maison, la tonnelle, le kiosque, le jardin. Ils firent marcher la petite cascade, comme

pour une fête suprême. Et, avec un trouble profond, un matin, ils virent s'arrêter, à la grille, le landau envoyé de Paris pour les chercher. Ils se prirent par la main, allèrent sur la terrasse, s'accoudèrent, comme le soir de leur arrivée, en face de l'admirable tableau qui les avait tant séduits. Ils se regardèrent. Ils avaient les yeux pleins de larmes. Ils se sourirent, sans pouvoir prononcer une parole, et, lentement, se dirigèrent vers la porte d'entrée. Le timbre qu'elle faisait sonner, en s'ouvrant, leur répondit dans le cœur. Ils se retournèrent une dernière fois, et, comme s'ils s'adressaient à un être vivant, ils dirent à la chère maison : adieu ! La voiture partit et, au tournant de la route, tout disparut.

Dansle foyer des artistes du Théâtre Moderne, l'élite de la troupe était réunie. Le bulletin de convocation, reçu la veille, portait cette mention de la main de Roberval : Lecture de la pièce nouvelle, une heure^ pour le quart. La discrétion du régisseur, qui n'avait pas donné le titre de l'ouvrage, était bien inutile. Les journaux avaient tous, depuis huit jours, annoncé la réouverture du théâtre avec la 105® de la Duchesse, et la lecture imminente des Viveurs, drame en cinq actes de M. Claude La Barre.

Suivait une distribution fantaisiste de la pièce, et une note aigre-douce sur l'auteur, dont on rappelait la chute à Gluny, présage, joyeusement accepté par les bons petits confrères , d'un nouvel insuccès. Le courriériste terminait par une phrase, consacrée à l'ardeur généreuse du « jeune et intelligent directeur qui ouvrait si largement les portes du Théâtre Moderne aux nouveaux auteurs », entre les lignes de laquelle il était facile de lire que cet écrivain

LIS!' FLEURON 3lt

avait dans sontiroirqueiquo v^ ^x'osse machine » destinée, dans sa pensée, à soutenir la fortune de Rombaud.

On attendait encore quelques retardataires. Clémence venaitd'entrer, fraîche comme une rose, engraissée, l'œil gai, la démarche pimpante et légère. Elle n'avait eu que des sourires et des paroles gracieuses. Elle s'était jetée dans les bras de Fanny Mangin, qui arrivait de Dieppe et se plaignait d'avoir une migraine affreuse, et, très aimable, complimentait madame Bréval sur le succès de la tournée qu'elle avait faite en Hollande, en Danemark, en Suède et en Norvège.

Les hommes, l'air affaissé, étaient assis sur les canapés, écoutant Pavilly, qui racontait, avec sa verve gouailleuse, les incidents de son voyage sur les côtes de la Manche, de Casino en Casino, avec des monologues plein sa malle. Les succès qu'il avait eus, non, mes enfants, c'était à ne pas le croire! Surtout avec une petite pièce en vers, que lui avait dédiée Pierre Gros. C'était un rien intitulé : Le Mérite Agricole ( i Rêves d'ambition d'un poireau, mais drôle! Le fou rire avait commencé à Paramé et, comme une traînée de poudre, avait couru jusqu'à Calais. Et, le nez en l'air, clignotant ses petits yeux, Pavilly ouvrait la bouche pour dire la pièce à ses camarades, mais Trincard, prenant des airs dédaigneux, avait déclaré qu'il ne comprenait pas cette rage qu'avaient les comédiens d'employer leurs vacances à courir, comme des commis voyageurs, de ville en ville, en jouant la comédie, quand le repos était si bon au bord de lamer,ou sous les ombrages. 11 arrivait, lui, de Boulogne, oii il avait

3i2 LES BATAILLES DE LA VIE

va de délicieuses petites Anglaises, et là il s'était remis de toutes ses fatigues.

— Tes fatigues? Quelles fatigues? dit Pavilly avec humeur.. .Tu ne joues jamais, toi... Ah! si, pardon, tu joues à la Bourse?... Tu n'es pas comédien: tues coulissier.

Et Trmcard riait, en retroussant sa moustache, avec l'air heureux d'un homme qui fait de bonnes affaires :

— Ça, c'est vrai, je suis maintenant bien peu comédien, et j'attends la fin de mon engagement, comme un condamné les derniers jours de sa peine...

Il y eut un mouvement : Lise parut. Larsonnier, grand garçon à figure blême, à bouche en accent circonflexe, meublée de dents blanches, longues comme des touches de piano, qui jouait les bas comiques, crut devoir crier avec emphase':

— Messieurs, la Reine!

Lise s'arrêta à l'entrée du foyer, un peu troublée. Mais Clémence, avec un vif empressement, s'était avancée et, tendant les deux mains à la jeune femme, elle l'attirait à elle. Lise, rougissante, très touchée de cet accueil, ne résista pas et, cordialement, les deux rivales s'embrassèrent. Les petits groupes s'étaient fondus en un seul, les hommes s'étaient dérangés, et maintenant la conversation devenait générale.

La mère Chrétien, très attendrie, jetant un regard caressant à Cécile, qui souriait dans le vide, confiait à Desmazures les espérances que lui faisait concevoir un homme très sérieux, qui s'était épris de sa chère innocente.

LISE FLEURON 3i3

— Oh! certes, elle avait bien attendu, avant de consentir à accepter, pour l'enfant, les offres séduisantes qu'on lui faisait de tous côtés, mais elle était bien récompensée de sa prudence, car elle avait trouvé la pie au nid.

Et, de l'air respectueux d'un introducteur des ambassadeurs, elle se laissa entraîner h nommer Son Excellence le Prince de San-Dominguez. 11 était nouvellement arrivé du Pérou, sa patrie, où il possédait des mines d'argent considérables. MaisPavilly, qui écoutait, s'était écrié de sa voix railleuse :

— Un prince péruvien?... Allons donc! Au Pérou, il n'existe pas de princes !

— Monsieur Pavilly, avait répliqué la mère Chrétien, faites-moi l'honneur de me croire, quand j'alfîrme que M. de San-Dominguez est prince...

— Alors c'est un IncasI... Est-il tatoué, s'habillet-il avec une petite serviette de couleur, et a-t-il des plumes de perroquet sur la tête?

Mais Cécile, furieuse, intervint :

— Apprenez, monsieur Pavilly, dit-elle, d'un air dédaigneux, que Morales est un brun superbe, qui s'habille mieux que vous, et qui a d'admirables diamants, en fait de plumes de perroquet!

— Il s'appelle Aloralès, il est brun et il a des diamants ! s'écria Pavilly... Avec ça, qu'importe qu'il soit prince? Ange de candeur, ton amour s'expHque! Seulement, méfie-toi : il doit avoir des jeux de cartes dans ses poches.

Exaspérée, la mère Chrétien mit les poings sur ses

hanches et, perdant ses grandes manières, oublieuse de sa récente et illustre alliance, elle allait répliquer en langage des Halles, quand la porte du cabinet de Rombaud s'ouvrit, et le jeune directeur, suivi de La Barre et de Delessard, entra dans le foyer.

Un silence profond s'établit, et tous les yeux se tournèrent vers l'auteur. Il était un peu pâle, et ses mains s'agitaient nerveusement. Il jeta un regard à Lise, qui lui fît, de la tête, un petit signe amical pour l'encourager. Rombaud s'était dirigé du côté des dames et s'informait gracieusement deleur santé. Fanny, d'un ton dolent, se plaignait de ne plus voir clair, tellement elle souffrait de la tête. Roberval versait gravement de l'eau dans le verre, qui reposait sur un plateau, au coin de la table couverte d'un tapis vert.

La Barre, la bouche sèche, les cheveux douloureux, de vagues bourdonnements dans les oreilles , s'assit devant son manuscrit. En lui-même, il se disait : De cette lecture dépend la première impression, bonne ou mauvaise, des artistes. Si je les intéresse à mon action, domain j'en ferai ce que je voudrai. Si je les laisse indifférents, je n'en pourrai rien tirer.

Il ignorait qu'une défiance sourde allait mettre sa glace entre les scènes les plus brûlantes de son œuvre, et ses auditeurs. Au moment ob. il s'apprêtait à tenter les derniers efforts pour les entraînera sa suite, ils songeaient, eux, à lui échapper, ennuyés d'avoir à l'écouter, et considérant cette lecture comme une odieuse corvée.

— Ahl Nous sommes tous présents? dit Rombaud.

Monsieur La Barre, s'il veut bien, peut commencer.

Claude ouvrit son manuscrit et entama l'énumération des personnages, avec la désignation des artistes qui devaient les créer. Il vit toutes les têtes se tourner de son côté, et lut la curiosité sur les visages. Puis, la distribution terminée, l'intérêt cessa. Les artistes se posèrent commodément, et Pavilly même, la tête renversée sur le dossier du canapé, parut se disposer à dormir.

Claude, un pv.^ décontenancé, but une gorgée d'eau et, bravement, il commença. Gomme à un cheval de pur sang qui s'échaufTe en courant, les forces et l'ardeur lui revinrent, et il se sentit maître de lui. Tout enlisant, il lançait, de temps en temps, un coup d'oeil sur son auditoire, immobile et muet. Pas un signe, pas une marque d'approbation. A mesure qu'un personnage entrait en scène, il voyait l'artiste qui devait l'incarner tendre l'oreille, puis, la scène terminée, reprendre son attitude morne. Chacun suivait son rôle, mais semblait parfaitement indifférent à l'ensemble de l'œuvre.

L'acte finit au milieu d'un silence profond. SeuJ, Rombaud s'écria gaîment :

— Et d'uni

Puis il se tourna vers Massol, et l'interrogea du regard. Le metteur en scène agita la tête, avec froideur, comme pour dire : Nous verrons cela tout à l'heure, et, poliment, laissa tomber ces mots :

— Très bien!

Glacé, La Barre se tourna du coté de Lise ; il la

vit très calme, comme influencée par la présence de ses camarades. Ce n'était plus la même femme qui, au Cœur Percé, se laissait aller avec tant de fougue , saisissant toutes les intentions de l'auteur, et criant d'enthousiasme à tous les coups de théâtre. Elle se leva, vint à lui et, d'une voix tranquille :

— Ça va parfaitement, l'impression est bonne! Claude ne put s'empêcher de rire. Qu'eût-ce été,

alors, si l'impression avait été mauvaise? Un léger bourdonnement de conversation commençait à monter et, avec inquiétude, l'auteur se demandait si ses auditeurs n'étaient pas occupés à dire du mal de sa pièce. Il entendit Pavilly murmurer avec aigreur :

— Les journaux avaient annoncé que je jouais le Duc de la Fresnay... Pourquoi m'a-t-on donné Castorin? Est-ce que, par hasard, on ne me trouve pas assez distingué pour représenter un duc?

La Barre se dit :

— Ne les laissons pas causer, ou bien ils vont se monter la tête contre moi.

Il prit son second acte, et continua, très en train, lisant avec un art tellement exquis, que Massol ne put se retenir de souffler à Rombaud :

— Sapristi, comme il lit bien!

Il était le seul, sans doute, à ressentir cette impression, car ses camarades continuaient à demeurer mornes, comme en proie au plus affreux abattement. Fanny Mangin avait pris son éventail, et s'en couvrait les yeux, en guise de garde-vue, poussant de temps

en temps de douloureux soupirs. Le souffleur luimême n'écoulait pas. Lia Barre, énervé, voyait les lèvres de Gaillardin remuer, et il devinait qu'indifférent à la pièce, le vieux maniaque répétait son éternel : « Badoureau, je te tue: ai! »

Le drame prenait cependant un puissant développement. Les caractères posés, l'action s'engageait, et le secuud acte finissait par une scène très audacieuse et tout à fait neuve. Madame Bréval, qui jouait la scène avec Lise, daigna approuver du geste; mais les autres restèrent de marbre.

La Barre, la tète en teu, prit son troisième acte, et, sans respirer, enragé, voulant vaincre la torpeur de ces blasés, les éperonner de sa verve, les fouetter de son inspiration, il repartit. Sa voix, aiguisée par la lecture de ces deux premiers actes, comme un couteau que l'on repasse sur une pierre, sonnait tranchante. Et, identifié avec ses personnages, lancé dans le drame, le jouant presque, en même temps qu'il le parlait, il était tendu dans un superbe efîort de volonté. Con Iront v^3te semblait plus haut, et sa bouche exprcGsive se contractait amèrement pour l'ironie, ou couriait doucement pour la tendresse.

Il lisait la soène d'amour, et, plein d'une énergie passionnée, il rendait les supplications do l'amant éperdu. C'était le soir, dans un jardin, au moment <>\i .-.es étoiles s'allument au ciei, où Jcs parfum- (I<'S ■1 jites montent plus pénétrants dans l'air lic<Ji'.. iOt, avec une poésie ardente, il exprimait rcxt.i..o qui s'o^ iparait, peu à peu, de ces deux êtres, jf!un«' . ' ■ ■ \ et

entraînés par un violent désir. Ses yeux rayonnaient, il agitait sa longue chevelure et, oubliant tout, le lieu où il était, ceux qui l'entouraient, pris par son œuvre, il lisait pour lui-même, avec un emportement sublime.

Un long murmure frappa son oreille. Jl leva les yeux, aperçut tous les comédiens soulevés sur leur siège, saisis, vaincus, domptés. Il jeta sur son public un regard piot'ond, et, avec Tivresse du triomphe, il lança les derniers mots de son acte au milieu des applaudissements. En un instant, il fut entouré. Rombaud, rayonnant, quêtait les éloges, et Massol, perdant son sang-froid de vieil artiste, qui avait joué les drames du grand Dumas au Théâtre Historique, s'écriait :

— Ah! mes enfants I Voilà une fin d'acte, par exemple I Si nous ne faisons pas d'efTet avec ça, c'est que nous ne serons que des mazettes !

Claude, fumant comme un cheval de course qui vient de gagner le Grand Prix, restait debout, la tête vide, fatigué par ses efforts, et écoutant les propos qui s'échangeaient. Il avait la conscience que, pour lui, la partie était gagnée. Il les tenait donc enfin à sa discrétion, ces réfractaires qui ne voulaient pas se livrer 1 II les avait pris à la gorge et, maintenant, ils ne lui échapperaient plus.

Il regarda Clémence Villa, dont il redoutait le mécontentement. Il savait quelles étaient les prétentions de la comédienne, il connaissait l'influence qu'elle tirait de la protection de Nuno. Le personnage qu'il lui

avait confié était très important, mais c'était un personnage amer et violent, un de ces troisièmes rôles qui avaient le don de l'exaspérer. Il la vit animée et joyeuse, causant avec madame Bréval et Fanny Mangin, qui, rouge, excitée, avait oublié sa migraine et ne se servait plus de son éventail pour cacher ses beaux yeux.

— Allons, La Barre, allons! dit Rombaud, en frappant sur le manuscrit, ne nous refroidissons pas I

Et Claude repartit encore, sûr maintenant de son auditoire, nuançant ses effets, affinant ses répliques, et ciselant ses mots, chatouillé à chaque instant par les murmures satisfaits de ces grands enfants qui, ayant fini de bouder, passaient d'un extrême à l'autre, et exagéraient leur approbation. Le quattième acte, court, net, violent, filant comme un boulet de canon, arracliades cris d'enthousiasme, et le cinquième, qui était une simple et émouvante conclusion, couronna la lecture par une ovation unanime.

Il était cinq heures, et le jour commençait h baisser. Dans la vaste salle, tous les artistes debout causaient avec agitatioi. Zoberval avait pris le paquet des rôles et appelait à haute voix :

— Le duc de la Fresnay — Desmazures... Gaston Dusollier — Trincard... Gastorin — Pavilly...

Et tous, tenant le petit cahier de papier, le soupesaient, comme s'ils jugeaient de l'importance du rôle par son poids, et, d'un œil inquiet, comptaient le nombre des répliques...

— C'est curieux, dit Mortagne, tous les rôles sont à peu près de même longueur...

— Merci! s'écria aigrement Pavilly, pas le mien... Il n'y a rien du tout. S'il te tombait sur le pied, il ne te l'écraserait pas ! Puis, à voix basse : Encore une panne !

Desmazures, très homme du monde, avait remis ses gants gris-perle, et, avec des airs pénétrés, il était allé faire à La Barre ses compliments...

— C'était charmant ! Tout à fait charmant...

Il le remerciait d'avoir bien voulu lui confier le rôle du duc. Certes il ferait tous ses eflbrts pour le jouer convenablement...

Et,tirant Claude à part, il lui dit mystérieusement :

— Ce duc, c'est un homme encore jeune, n'est-ce pas? Le voyez-vous en brun ou en blond?

Et comme La Barre, à cette question, se montrait très étonné.

— Mon cher auteur, ajouta-t-il, je vous demande ces petits détails, parce qu'à partir d'aujourd'hui je vais vivre mon rôle... Et il faut que je me renseigne complètement, afin de pouvoir le composer brun ou blond, aussi bien au moral qu'au physique... Un brun, voyez-vous, n'agit pas comme un blond... Ce sont des natures bien différentes... Aussi, chez moi, j'apprends mes rôles en perruque, pour que mes jeux de physionomie soient bien appropriés au tempérament de mon personnage...

Et Claude, très sérieusement, répondit :

— Le duc de la Presnay est brun, M. Desmazures, brun, avec les tempes grisonnantes. Du reste, blond ou brun, vous y serez excellent.

LISE FLEUnON 321

Et, saluant le comédien, il remonta.

Pavilly, la figure consternée, s'était approché de Rombaud et, d'un ton dolent :

— Pourquoi m'a-t-on donné Gastorin? Ce n'est pas du tout mon affaire ! Je devais d'abord jouer la Fresnay... Quant à Gastorin, on peut le couper : il ne tient pas à l'action... Il ne sert à rien I Si encore il était drôle, mais il ne l'est pas... Et il n'est même pas aimé !

Pavilly voulait être aimé. C'était sa manie. Dans toutes les pièces où les jeunes filles n'étaient pas folles de lui, il ne voyait rien à faire. La Fresnay, au moins, lui, épousait, à la fin. Une veuve, sans doute, mais enfin il épousait! Et, reprenant sa complainte, le comédien, le dos arrondi, la figure navrée, répétait :

— Oh! non! Pas Gastorin!

Rombaud, agacé, avait fini par lui dire :

— Voyons, Pavilly, c'est toujours, avec vous, Iz môme histoire ! Le rôle est excellent! Et, s'il était médiccre, ce serait une raison de plus pour vous le donner, puisqu'il aurait besoin l'être joué par un artiste do talent!

Alors Pavilly s^était écrié, avec une triomphante amertume :

— Voilà donc le grand mot lâché ! On me donne tous les mauvais rôles, parce que je les sauve! Oh F mais j'en ai assez de faire le terre-neuve !

La Barre causait avec Lise, et, tout on écoutant la jeune femme, il avait l'oreille au guet, avide de connaître l'impression secrète produite par sa pièce :

— C'est bien! disait Delessard à voix basse, mais il faut se méfier. Il est rudement malin, ce gaillard-là, allez 1 II escamote les passages faibles, et appuie sur les bonnes scènes... Il nous a truqué sa lecture... On n'y a vu que du feu!... La pièce pourrait bien, à la scène, ne pas du tout se tenir... Il faudra la juger devant la rampe î

Rombaud, débarrassé de Pavilly, avait emmené Clémence dans un coin et là, très aimable, il l'avait interrogée. Était-elle satisfaite de son rôle? Elle voyait qu'il l'avait soignée. La Barre, sur son conseil, avait ajouté une scène pour elle. Mais l'actrice avait répondu à son directeur avec un visage froid comme une matinée de décembre. C'était encore un rôle antipathique. Et il savait qu'elle les exécrait... Plus il était important, et moins elle était satisfaite. Elle aurait plus de choses pénibles et ingrates à dire.

Alors Rombaud, très gentiment, lui offrit de ne pas jouer si elle était mécontente. Il donnerait le rôle à la petite Menneval, qu'il venait d'engager. Mais Clémence, d'un ton très pincé, déclara alors qu'elle ne refusait jamais le service. Elle n'avait pas fait d'observations : ce n'étrit pas dans ses habitudes. Il lui demandait son opinion : elle la lui donnait. Mais elle n'en jouerait pas moins, et de son mieux, en bonne pensionnaire qu'elle était.

De Lise et de son rôle elle ne dit pas un mot. Elle paraissait avoir fait trêve à sa haine. Eile se montrait pleine de prévenance pour sa camarade, et même elle lui avait relevé les cheveux pour voir s'il ns restait

pas trace de sa brûlure, exprimant de nouveau ses regrets d'avoir blessé cette « chère mignonne. »

— La Barre, passons dans mon cabinet, voulezvous? dit Rombaud.

Et il partit en faisant signe à Delessard et à Massol de venir le rejoindre.

Là, loin des yeux de ses artistes, il se livra sans réserve à toute sa satisfaction. Il complimenta Claude. Il entrevoyait un grand succès. Une pièce pareille et Lisepour la jouer, on verrait! Puis, comme Delessard et Massol entraient, changeant de ton, il se mit dans une colère épouvantable. Quel était l'animal qui avait publié le premier la note désagréable sur le compte de La Barre, reproduite, avec délices, par tous les autres courriéristes dramatiques? C'était une perfidie infâme! On lui dépréciait son auteur, on influençait fâcheusement le public. Il découvrait là une manœuvre de ses concurrents, ennuyés de le voir réussir. Du reste il allait répondre par un coup de tam-tam.

Il donna ordre à Delessard de lui rédiger une note pour les journaux, et, dans sa fiévreuse agitation, il la lui dictait, ponctuant les phrases de grands coups de poing, frappés sur son bureau :

« Aujourd'hui a eu lieu, au Théâtre Moderne, la lecture des Vweu7's.he drame de M. Claude La Barre a été accueilli par les applaudissements enthousiastes des artistes. On compte sur un énorme succès. »

Et comme La Barre, gêné par l'exagération de l'éloge, essayait d'arrêter Rombaud et de faire modifier les termes trop ronflants de la note.

— Laissez-moi donc tranquille ! s'écria le directeur, vous ne savez pas ce qu'il faut au public pour le mettre en goût. Du piment, du poivre rouge, et, au besoin, du vitriol. Voilà ce qui Témoustille ! Allez, Dclessard, et faites-moi copier ça par la régie... Je veux voir cette réclame dans tous les journaux, demain matin.

Puis, se tournant vers La Barre, avec le geste de commandement majestueux d'un petit Louis XIV :

— On collationne demain, et après-demain on répète! Vous viendrez, n'est-ce pas? Battons le fer pendant qu'il est chaud !

Il descendit avec Claude, le tenant par-dessous le bras avec des airs abandonnés, et tous deux allèrent au contrôle. Dans le vestibule désert, le sergent de ville se promenait d'un air maussade, et madame Seigneur, dans sa guérite de bois, attendait vainement la location. Elle fit un signe attristé qui dégonfla subitement Rombaud.

11 s'approcha du guichet et écouta les doléances de sa buraliste.

— On ne feraitpas douze cents francs le soir... La Duchesse était tout à fait à bout, le remplacement de Lise Fleuron et de Clémence par des doublures avait fait du tort; il était temps de renouveler l'affiche.

L'intelligente femme s'informa du résultat de la lecture. Et comme Rombaud s'enthousiasmait de nouveau, elle le regarda avec tranquillité, et dit :

— Pavilly est déjà venu ici dire qu'il avait un rôle détestable, et que le premier, le second et tout le

fv- 1^-

commencement du troisièmo acte étaient assommants !

— Bah ! dit Rombaud gaîment. Vous savez bïi?,E que Pavilly se plaint toujours... C'est même de boK augure quand il tombe à bras raccourcis sur une pièce... Nous aurons un triomphe, c'est moi qui vous l'affirme!

Il rejoignit La Barre sous le péristyle, serra la main à son auteur, monta dans un fiacre qui l'attendait devant le théâtre, et dit au cocher : Faubourg Saint-Honoré.

Il allait chez Nuno. Les gracieusetés qu'il avait faites à Clémence n'étaient pas désintéressées, etp pour qu'il lui offrît de ne pas jouer, si son rôle 1» déplaisait, il fallait qu'il eût de bonnes raisons. Il «a avait, en effet, et c'était son caissier qui les lui avait données le matin même. La situation du Théâtre Moderne n'était pas bien assise. Après un an de succès, on n'avait regagné qu'une partie de ce qu'on avait perdu. Mais le capital entier avait été employé en aménagements, en améliorations ot en matérieL Une somme de trois cent mille francs, avancée par Sélim, avait été remboursée : on ne devait donc rien, mais on n'avait pas un sou d'avance, et il fallait viv^ ter au jour le jour.

Avec les projets qu'il avait en tête, Rombaud ne pouvait pas se résigner à conduire prudemment et économiquement sa barque. Il se sentait le vent -e* poupe, il voulait se lancer avec audace et se remettre à flot. Encore une nouvelle année heureuse, il serait au-

dessus de ses affaires et commencerait à gagner de l'argent. Alors, avec cinq ou six cent mille francs de bénéiices, il paierait des intérêts énormes à ses actionnaires, et son théâtre deviendrait une de ces mines d'or, comme avait été le Palais-Royal, et comme étaient les Variétés et le Vaudeville, qui donnaient oresaue la valeur du capital en dividendes annuels.

C'était enfin la fortune, accompagnée de toutes les satisfactions d'amour-propre dont Rombaud était avide. Il régnerait fastueusement sur le monde dramatique. Il aurait autour de lui les plus grands écrivains, les artistes les plus fêtés, les femmes les plus charmantes, tous empressés à lui plaire. Et il marcherait dans la vie comme un triomphateur. Avec sa chaleur d'imagination, il formait des projets admirables. Il voulait attacher son nom à la rénovation du drame. 11 avait déjà fondé le théâtre : il créerait les auteurs. Il n'avait qu'à faire un signe, et toute une pléiade d'écrivains paraîtrait, rayonnante de génie.

Et, dans son fiacre, suivant la hgne des boulevards, redescendu des hauteurs de son rêve, il songeait qu'il lui fallait d'abord obtenir de Nuno une avance de fonds. Il savait que Clémence, en sortant du théâtre, avait dû aller voir un instant Séhm. De ce qu elle lui avait dit dépendrait en grande partie l'accueil que lui ferait le banquier. Clémence avait une considérable influence sur Nuno qui, arrivé à l'âge où les hommes ne demandent plus guère aux femmes que d'éclairer le décUn de leur vie d'un rayon de jeunesse et de beauté, trouvait toujours la comédienne disposée à

écouler ses dissertations financières, prête à lui raconter gaîment les scandales du jour, et résolue à fermer les yeux sur ses dernières fredaines.

Lorsque Rorabaud l'avait interrogée, Clémence avait paru peu satisfaite de son rôle, mais, en somme, elle tenait à le jouer, et c'était là l'essentiel. Avec son intelligence très vive, elle avait compris la portée considérable de l'ouvrage nouveau. Elle avait suivi, d'acte en acte, la progression de l'intérêt. Elle avait deviné l'attraction que devait exercer sur le public ce drame, dans lequel l'étude des mœurs contemporaines, faite par un esprit satirique puissant, était adroitement mêlée à une action très violente. Le rôle qui lui avait été donné était d'une importance capitale, elle le sentait bien, et jamais elle n'avait eu, depuis qu'elle était au théâtre, une création aussi belle à faire.

Mais la satisfaction qu'elle eût dû éprouver avait été étouffée par l'envie féroce qu'avait déchaînée en elle le développement merveilleux du rôle de Lise. Elle avait pu en mesurer les admirables proportions : il était parallèle au sien. C'était l'idéal du rôle de jeune première. Un rôle, caressé par un auteur amoureux de son héroïne ou de l'actrice qui devait l'incarner, tour à tour joyeux, mélancolique, et passionné. Il allait tout droit, et devait porter son interprète, tant les effets dont il était rempli se succédaient, habilement ménagés. Tenu par une comédienne telle que Lise, il devait produire une impression immense et être le point éclatant de la carrière de celle qui l'aurait créé-

Clémence, pour s'emparer de ce rôle, se sentit prête à tout. Elle eut la conviction que, si elle le jouait, sa réputation serait faite d'un seul coup, et qu'elle pourrait lever les yeux aussi haut qu'il lui plairait. Son ambition se trouva d'accord avec sa haine.

Elle voulut être de la pièce, pour avoir le loisir de préparer ses intrigues, et de tendre ses pièges. Elle serait ainsi au courant de tous les incidents qui surviendraient, et aurait l'occasion d'en tirer parti sur-le-champ. Elle renonça à tout moyen violent. Elle compta un peu sur Nuno, beaucoup sur elle-même, et, pour le reste, s'en remit au hasard qui, souvent, est d'accord avec les ambitieux. Gomme l'avait deviné Rombaud, elle passa chez SéUm, avant de rentrer chez elle. Et, au moment où le directeur du Théâtre Moderne arrivait dans le faubourg Saint-Honoré, le coupé de Clémence sortait de la cour du banquier au trot de ses deux chevaux, se dirigeant vers l'avenue Hoche.

Rombaud descendit bourgeoisement à la porte et, tournant à droite dans la cour, il monta vivement un petit escalier. La moitié des communs de l'hôtel, ajjciennement habité par l'ambassadeur d'Espagne, a été convertie par Sélim en bureaux. Cette somptueuse demeure, construite sous Louis XV par le duc de Caumont-la-Tour, avait été aménagée pour loger dans ses dépendances une armée de serviteurs. Quarante chevaux trouvaient place dans les écuries, et les remises contenaient vingt voitures. L'hôtel, avec son élégant perron à rampe de fer, occupe le fond de ia

cour sablée, au milieu de laquelle un rond-point de gazon, entouré de fleurs, repose les yeux, fatigués par les tons blancs de la façade de pierre.

Les bureaux de la maison Nuno et Grameda sont aussi considérables que ceux d'un ministère. C'est là que s'élaborent les immenses opérations financières du Portugais. Au rez-de-chaussée, sont les salles de réception pour les titres et les coupons, et la caisse; à Tentresol, les services commerciaux : ordres de départ, pour l'Angleterre, des vins d'Espagne par millions d'hectolitres ; avis d'arrivage des navires chargés de lingots d'argent qui viennent de Bolivie, ou d'arachidos qui viennent de Chine. Au premier étage, est l'administration du contrôle des chemins de 1er Roumains, et de l'entreprise des paquebots Marseille-Odessa, pour le transport des grains. Deux cents commis, répartis dans trente sections distinctes, préparent, élucident, réglementent les colossales affaires de Nuno. Il a quatre secrétaires pour sa correspondance, anglaise, allemande, russe et espagnole.

De dix hoiires à six heures, c'est, dans ce bâtiment trop étroit pour contenir cette ruche d'employés afl'airés, un va et vient continuel de courtiers, d'agents, de commerçants et d'industriels, se proposant de parler à Nuno, et n'obtenant qu'à grand'peine la favrur d'être reçus par ses chefs de service. On voit, dans les antichambres du banquier, des costumes de tous les pays, depuis le Turc avec son fez rouge, grave et recueilli, jusqu'au Chinois à la tunique de soie bleue,

à la calotte noire et aux longs cheveux tressés, quî porte, à l'européenne, un parapluie sous sonl -ùs. Un tapis de linoléum court tout le long des couloirs et étouffe le bruit des pas. Dans le vestibule, à l'entresol, assis à des tables placées le long du mur, quatre garçons de bureau sont à la disposition du public.

Rombaud connaissait les êtres, et ne s'arrêta pas dans cette pièce, premier cercle de cet enfer financier. Il enfila le couloir de droite, poussa trois portes battantes, et arriva dans une antichambre luxueuse, éclairée par le haut, dans laquelle se promenait gravement un huissier, vêtu de noir, portant au cou une chaîne d'argent. Rombaud était bien posé dans la maison, car l'important fonctionnaire en habit à la française daigna sourire, et dit au directeur, avec l'air câlin d'un homme qui ne dédaigne pas de demander des entrées de faveur :

— M. Nuno est avec le consul de Portugal... Ce sera l'affaire d'un instant... Si monsieur veut s'asseoir.

— Merci, Clément, dit familièrement Rombaud, et, d'un pas saccadé, il se promena dans l'antichambre c ÎI était anxieux. Lui qui commandait en maître dans son théâtre, il allait risquer une humble Llcmandc d'argent. Il se rappela le jour où, à Bordeaux, il s'était présenté chez son parrain en l'appelant son père, les bras tendus, les yeux humides, et s'était vu froidement livré à la robuste inflexibilité du domestique qui l'avait poussé dans l'escalier. Il eut, lui, qui faisait si cruellement attendre les autres,

tangoisse de l'attente. Enfin un coup de timbre retentit, une porte s'ouvrit, et Rombaud entra.

Dans son cabinet, haute et vaste pièce, tendue de vieux cuirs espagnols gaufrés et dorés, meublée de poirier sculpté, Sélim était seul. Jamais un visiteuï n'était exposé à se trouver face à face avec celui qui passait après lui. Une sortie particulière le conduisait dans la conT^. Cette précaution trahissait bien des mystères : révélations clandestines, perfidies cachées, dont les auteurs cherchaient l'obscurité et le silence des portes secrètes. Le banquier ne se leva pas. Il adressa à Rombaud un signe amical de la main. Le directeur s'inclina avec un sourire de courtisan, et allant à Nuno :

— Gomment vous portez-vous, dit-il, mon cher patron ? ^

Il tira une chaise près du bureau et s'assit. Lo Portugais ne répondit pas. Il regardait fixement Rombaud, comme un chat qui tient en arrêt une souris. Il faisait le gros dos dans son fauteuil capitonné, et ses sourcils touffus cachaient presque complètement ses yeux.

— Vous n'avez pas rencontré de Brives en arrivant? dit-il enfin de sa voix gutturale.

— Non, répondit Rombaud. Vous faites toujours des affaires avec lui?

— J'en ai fait, dit Nuno. Il m'intéressait, ce garçon. Je lui trouvais des idées... Mais il est comme tous les jeunes gens : il ne peut pas supporter qu'on le dirige, il n'accepte pas de tutelle... 11 prétend suivre ses prt>-

près inspirations... Desvignes, l'agent de change, à qui il donne ses ordres, n'a pas voulu s'engager pour lui au delà d'un certain chiffre... Ils ont été rincés dans lo krach, les agents; ils se méfient maintenant!... Et de Brives est venu me demander de le couvrir...

— Vous y avez consenti? demanda Rombaud curieusement, car il savait que jamais Nuno ne faisait lien sans motif.

— Oui, dit le Portugais, dont la voix sonna comme on mécanisme d'acier, jusqu'à concurrence d'une certaine somme... S'il suit mes indications, il réussira... Sinon... non!

— Mais, alors, vous risquez de perdre?

— On risque toujours de perdre, dit froidement Sélim. Mais j'ai une garantie.

Les deux hommes se regardèrent. Rombaud frémïi. Il se dit :

— Le vieux misérable veut tenir Jean à sa discrélion, et la garantie dont il parle c'est Lise !

Nuno jeta un coup d'œil perçant sur Rombaud, et Ib vit songeur. Il voulut détourner le cours de ses idées.

— Je viens de faire une acquisition, dit-il. Le comte êe Bérange était mal dans ses affaires; il désirait se défaire de son écurie de courses : jela lui ai achetée sn bloc...

— Vous allez faire courir?

— Pourquoi pas ? Puisque je ne puis plus courir moi-même, dit en riant Sélim. J'ai, dans l'Oise, la terre de Villepreneuse, où il est facile d'installer un haras.

Je vais me mettre à entraîner : cela me distraira... En avez-vous parlé à Clémence?

Oui Elle a été enchantée. 11 y a longtemps que FannyMangin l'agace a.ecVécune du petUmarqms Bévignano... Celle chère enfant do.l me choisir ellemême les couleurs de ma casaque. . .

Rombaud se tut. U préparait sa phrase de début et regardait SéUm avec inquiétude. U le trouva^ bien oquace, et se disait : H veut me donner le change.

Attention 1

Ufitappel à tout son courage et commenç à expliquer îa situation du Théâtre Moderne. Cer s Nuno ne pouvait douter de l'immense avemr de 1 attoe Les trois cent mille francs qu'il avait avances eàsus de sa commandite, lui avaient été remboursés, eu savait toutesles espérances que l'on pouvait fonde sur la pièce nouvelle. U appartenait à son exce tnl "atron, à son cher protecteur, de pr te^j e - «

. • X lo T75»iilantp troupe dont Clémence

une fois son appui à la vaillanie iruup

<^t ait une des étoiles...

Ït, s'abandonnant à sa chaleur méridionale, H com- ,,arait Sélim aux illustres princes italiens qui, bien- Ç^t urs des grands peintres, avaient fait pousser, sur Ssol bém L la patrie des arts, une moisson de

TsSr NU.O, si gai auparavant, se montrait „>ainlenant taciturne. Le menton dans sa «>-" • >' -^ „,inait Rombaud, et son visage basané était -mmobi e Tomme du bronze. Le directeur alors se montra plein deïsser-allernls'adressaitd'abord.Nu.o.pourque

l'affaire ne éortît pas de la famille. Mais il avait sous la main des prêteurs tout disposés à traiter...

— Tant mieux, dit Sélim de sa voix rocailleuse, car si je me décidais à vous obliger, j'en aurais du désagrément... Clémence n'est pas contente!...

— Pas contente! s'écria Rombaud.

Et, ne se gênant plus, en se voyant éconduit, il laissa déborder le flot de sa colère.

Clémence était à la fois ingrate et sotte. CommentI lui, qui avait fait la situation de la comédienne, il était ca butte à ses mauvais procédés!... Que seraitelle, sans lui? Une belle fille, et voilà tout!

Nuno sourit. Il avait sur les lèvres cette repli que :

— Que seriez-vous, sans-elle? Un mauvais comédien de province, un petit tripoteur d'affaires !

Il ne se donna pas le facile plaisir d'écraser Rombaud. Et celui-ci, revenant à la douceur, se flt très humble, très caressant. Il essaya de fléchir Sélim. Mais il aurait plus facilement entamé le roc avec ses ongles. Alors, reprenant sa fierté, il affecta une grande sécurité d'esprit et sortit en déguisant son trouble sous un sourire. Dans le petit escalier, il se livra à une colère de rustre qui le soulagea II jura, menaça, et voua à toutes les fatalités ce vieux drôle, qui se payait une écurie de courses, et qui lui refusait l'argent dont il avait besoin pour son théâtre.

Il traversa la cour avec la démarche altière d'un homme qui rend des services et qui n'en reçoit pas. 11 n'avait pas pour rien joué la comédie sous le nom

LISE FLEURON 35f5

de Francisque. Et, de plus, il était gascon. Tout en marchant, il se dit :

— Gomment faire? Si je m'adressais à de Brives? Non! Il est lui-même cautionné par Nuno. Cet infernal Portugais, qui, certes, mérite le bagne, a donc la main dans toutes les poches?

Il se mit à rire : il venait de penser à son chef de claque. Il dit presque à haute voix :

— Suis-je bétel J'ai Bernard.

Il remonta en voiture et cria à son cocher :

— Rue Saint-Marc, n° 28.

Henri Bernard^ de midi à six heures ^ tel est le libellé de la carte du chef de claque du Théâtre Moderne et de cinq autres grands théâtres de Paris. Au troisième étage, sur la (^ur, au-dessous du bureau de copies dramatiques: Veuve Gautier et fils, s'ouvre l'agence de cet entrepreneur de succès, qui est en même temps l'acquéreur des billets d'auteurs de chacun de ses théâtres. Indépendamment des droits qu'il touche sur la recette brute, l'auteur d'une pièce reçoit, de la direction, des billets, pour une certaine somme débattue d'avance et fixée par des traités. Ges billets, dont il ne saurait tirer parti, Bernard les lui prend à moitié prix, et les fait vendre à la porte du théâtre par des hommes à lui, drôles dépenaillés, à voix de rogomme, qui conduisent leur client chez le liquoriste du coin.

Bernard, qui a des comptes importants avec la plupart des grands auteurs, occupe quatre commis, enfermés dans une petite pièce, meublée de viei' Hcajou

35r LES BATAILLES DE LA VIE

recouvert d'une étoffe de crin, et le long des murs de laquelle se dressent d'immenses cartonniers. Lorsqu'un homme de talent est dans l'embarras, Bernard n'hésite pas à lui prêter vingt ou trente mille ifancs. Il a, chez lui, des lettres éplorées signées des plus grands noms de la littérature contemporaine.

C'est le père Bernard qui a commencé la fortune de Fagence en faisant concurrence à la maison Porcher. Le vieux claqueur, homme de très bon conseil, retors comme un avoué de province, mit ses éconemies dans une entreprise de théâtre en prenant hypothèque sur le matériel. La direction fît faillite, mais Bernard resta possesseur des décors et des costumes. Il les Joua à cinq ou six directions, qui se succédèrent en l'espace de trois ans, touchan^chaque soir sur la recette le prix de son loyer. Il doubla ainsi ses fonds, et entra dans la combinaison de la Société Nantaise. Il s'adjugea naturellement la claque de tous les théâtres de la société, et commença à vendre les billets.

C'était un petit vieux, maigre et sec, coiffé d'une perruque, qui semblait sculptée dans le palissandre, et ayant toujours du coton dans les oreilles. Il ne négligeait aucun profit, et savait demander aux auteurs s'ils ce faisaient l'abandon ». C'était un petit prélèvement de six francs par soirée sur le prix des billets qu'il avait à payer, et soi-disant destiné à surchauffer le zèle des claqueurs. A lui revient encore la gloire d'avoir remplacé, pour les pièces à succès, par des amateurs, désireux de voir le spectacle gratis, ses claqueurs qu'il aurait été obligé de payer. L'embau-

chage se faisait chez le marchand de vins, ce salon du peuple, et les places de quatrième galerie, que la direction mettait à la disposition des Romains, étaient occupées par les spectateurs qui, au signal donné par le vieux Bernard, partaient de la main et de la voix.

Grâce à son industrie, le chef de claque laissa à son fils, outre sa clientèle, trois cent mille francs d'argent liquide. Honri, très lancé dans le mouvement de la vie moderne, mais homme d'affaires aussi habile que son père, renonça aux carottes mesquines et aux regrattages vulgaires. 11 travailla en grand, et avec des façons d'homme du monde.

C'est un charmant et aimable garçon, vivant très largement, habitant, sur le même palier que son agence, un joli appartement de quatre pièces, et ayant pour maîtresse Jeanne Letourneur, belle et spirituelle fille, qui chante agréablement l'opérette. Le père Bernard avait l'air cauteleux et minable d'un recors : son fils a l'apparence séduisante et joyeuse d'un viveur. Du reste, aussi fins l'un que l'autre et aussi honnêtes, car c'est une justice à leur rendre, la parole de Bernard père et Gis a toujours valu leur signature.

Les seules difQcultés qu'ils aient jamais eues ont été amenées par l'achat aux jeunes auteurs, pour le compte des directeurs de certaines scènes do genre, de levers de rideaux en un acte, qui sont joués alors chaque soir, enlevant aux auteurs de la grande pièce qui attire le public trois pour cent sur la recette

brute. Bernard va toucher à la Société des auteurs les droits de ces levers de rideau, et loyalement verse l'argent dans les mains des directeurs, qui encaissent, de la sorte, trois ou quatre mille francs par mois, pour une petite pièce qui leur a généralement coûté cinq cents francs une fois donnés. Les Bernard ont toujours soutenu qu'ils étaient en droit de faire ce genre d'opération. Du reste, ils n'en ont jamais tiré bénéfice. Ils étaient purement et simplement les hommes de paille des directeurs.

Rombaud ne tourna pas le bec de cane de la porte, sur laquelle est attachée une plaque de cuivre avec ces mots gravés : Agence Bernard. Il sonna à la porte de l'appartement, et au bout de quelques instants une bonne vint ouvrir.

— Monsieur Bernard est-il chez lui? demanda le directeur, en entrant dans une antichambre élégamment meublée.

Une portière se souleva et Bernard parut, le cha» peau à la main.

— Comment! c'est vous, monsieur Rombaud? ditil... Une minute de plus et vous ne me trouviez pas : j'allais sortir!

Il fit passer le directeur dans son salon, et lui offrant un siège :

— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ?

Rombaud connaissait son homme : il alla droit au fait :

— Bernard, j'ai besoin d'argent. Et comme je ne

veux pas qu'on sache que je suis embarrassé, je m'adresse à vous.

Bernard ne sourcilla pas; il dit seulement :

— Eh bien! Et Nuno?

— Cette imbécile de Clémence est en train de me brouiller avec lui, répondit nettement Rombaud. Je n'ai rien à vous cacher : vous avez des intérêts dans le théâtre et vous êtes aussi désireux que moi de le voir prospérer... Oui, mon cher, Clémence est mécontente du rôle qu'elle a dans la pièce nouvelle... Un rôle magnifique! Et elle a été se plaindre à Sélim... J'ai trouvé le Portugais fermé! Or, vous savez quelle est ma situation. Je suis à la veille d'être au pair... Le drame de La Barre est un succès assuré... Lise sera adorable. Je l'entoure de Pavilly, Mortagne, Desmazures et Trincart... de madame Bréval, de Fanny, de Cécile, de toutes les petites femmes avec des toilettes à tout casser... Si, avec ça, nous ne iaisons pas d'argent, je n'y connais rien !

— Combien vous faut-il ?

— Cent mille francs. J'ai à payer mon personnel, et je ne fais plus le sou avec la Duchesse.

~ Je le sais bien! Pour combien de temps l'argent?

— Pour six mois.

— L'affaire peut s'arranger. Où dînez-vous?

— Avec vous, si vous voulez.

— J'allais vous le proposer. Allons-nous-en : il fait chaud ici, dit le grand garçon; nous causerons en route... Ahl Clémence fait des histoires! Eh bieni

mais, pour la radoucir^ nous pouvons, à la première occasion, la laisser jouer à froid, et lui faire piquer une lète.

Ils suivirent la rue de Richelieu, pleine de passants affairés, encombrée de voitures et d'omnibus. C'était l'heure où, chacun rentrant chez soi pour dîner, danr les quartiers qui avoisinent les boulevards, la circulation est la plus active. Les cafés regorgeaient dG consommateurs, et l'odeur de l'absinthe remuéo, de la bière répandue sur le marbre des tables, mélangée à la fumée acre du cigare, saisissait au passage. Rombaud parlait avec animation, expliquant ses projets, sûr de ravenir,et joyeux d'avoir trouvé, en dehors de Nuno, l'appui dont il avait besoin. Ils croisorcnt de Brives, en voiture, et qui salua de la main.

— 11 est toujours avec Lise? dit Bernard.

— Oui, répondit Rombaud, subitement songeur.

— C'est un hardi compagnon, reprit Bernard... Il est dans le Bénagoa jusqu'au cou...

— Kst-ce bon? demanda Rombaud, auquel les paroles sournoisement menaçantes de Sélim revinrent.

— On le croit. Mais de quoi est-on sûr, aujourd'hui, en matière financière? L'Union aus-^i, attirmaiton, était bonne. Et vous savez ce qu'il en est advenu.

En un instant, devant les yeux de Rombaud passèrent les ligures de Jean et de Lise affolés, conduits à leur perte par le terrible Sélim. Il eut le pressentiment de toute une affreuse intrigue tramée dans l'ombre. La voix de Bernard l'arracha à sa préoccu-

pation. n se vit devant le café Rich». Il secoua la tête et, se répondant à lui-même, il dit :

— Qu'y puis-je?

— Rien du tout, fit Bernard, en regardant finement Rombaud, comme s'il eût lu dans sa pensée. En attendant, allons dîner.

Les répétitions des Viveurs marchaient grand traîna. On savait dans le théâtre que les recettes de la pièce en cours de représentation étaient insuffisantes, et oa se dépêchait de monter le drame nouveau. La Barre, I assis à Tavant-scène éclairée par une servante, haute lampe à gaz, branchée sur la rampe, devant le pupitre du chef d'orchestre, dirigeait le travail avec une sûreté de vues, et une puissance de moyens dra» matiques, qui le révélèrent, tout de suite, metteur en scène depremierordre.il avait, à sa gauche, Massol, à sa droite, le souffleur muni du manuscrit. Et sur la scène obscure, entre les trois pans d'un vieux décor, avec des chaises de paille pour figurer la plantation des meubles, il regardait et écoutait les artistes qui, dans leur costume de ville, le chapeau sur la tête, les mains dans les poches, ânonnaient leur rôle, è voix, basse, pour ne point se fatiguer.

De temps en temps, Massol se levait et, déplaçant l'artiste qui répétait, il disait :

— Non, mon petit, je ne ferais pas ce mouvementlà comme ça... Je me laisserais tomber sur le fauteuil, et, les bras abandonnés, la tête branlante, j'attendrais la réplique... Toi, Desmazures, il faut que tu passes, en disant ta phrase... Alors Mortagne se relève et va vivement à toi... N'est-ce pas, monsieur La Barre? Allons, essayons ça, comme je viens de l'indiquer... Reprenons du tout...

Il venait se rasseoir. Mortagne et Desmazures reprenaient la scène et suivaient l'indication, mais l'effet n'était pas encore satisfaisant. Alors Claude s'élançait et, enlevant son paletot pour être plus libre de ses mouvements, se mettait à jouer. Il ne se bornait pas à expliquer ce qu'il désirait, il l'exécutait, et avec une perfection extraordinaire. Il avait ce don singulier d'imiter les voix, sans s'y appliquer. Quand il prenait la place de Desmazures, pour jouer la scène avec Mortagne, il parlait comme le comédien, et les artistes, qui étaient dans les coulisses, ne savaient plus si c'était leur camarade ou l'auteur qui tenait le rôle.

Rombaud allait de son cabinet à l'avant-scène, ayant confiance en La Barre depuis qu'il Tavait vu à TûBuvre, s'arrêtant parfois pour causer au fond du théâtre avec Lise ou avec madame Bréval. Il tenait rigueur à Clémence, depuis le tour qu'elle lui avait joué. Il l'avait destituée de son affectueuso familiarité. Il ne la tutoyait plus, et, quand il avait à lui parler.^

il l'appelait cérémonieusement mademoiselle Villa. Ils avaient eu une explication le lendemain de la visite faite infructueusement à Nuno. Le directeur avait, pendant la collation des rôles, emmené sa pensionnaire dans son cabinet, et, là, il s'était plaint amèrement. Il avait trouvé Clémence impassible. A toutes ses récriminations, elle avait opposé un silence glacial. Cependant, comme il revenait pour la dixième fois sur ce refus inouï de Nuno, qui Tavait contraint à chercher ailleurs les cent mille francs dont il avait besoin, accablant Clémence de reproches et lui disant : Que pouvais-je faire de plus pour toi que ce que j'avais fait? Qu'est-ce que tu voulais? un éclair avait jailh des yeux de la comédienne, et, d'une voix tranchante, elle avait répondu :

— Ce que je voulais? Le rôle de Lisel

Alors, Rombaud, haussant les épaules et regardant Clémence avec une blessante pitié :

— Te donner le rôle de Lise, pour cent mille francs, à toi? Pas assez cher, ma fille, tu sais! Les cent mille francs n'auraient pas fait la différence des recettes!

La comédienne s'était élancée hors du cabinet sans dire un mot, mais en jetant à Rombaud un mortel regard. Et depuis ils ne s'étaient plus parlé en dehors du service.

Lise, au bout de quinze jours de répétitions, jouait déjà avec un charme adorable. Elle s'était éprise de son personnage. Et jamais, elle, la pensionnaire modèle, elle n'avait travaillé avec autant d'ardeur. Ce n'étaient plus la correction exquise, l'émotion péné-

trante, qui l'avaienl fait triompher dans ses derniers rôles, qu'elle cherchait. Elle voulait aller au delà, et faire une création originale. Confiante en elle-même, maintenant, elle ne craignait plus de se laisser aller à son inspiration. Et, guidée par un instinct merveilleux, servie par une admirable nature, elle faisait des trouvailles qui devaient donner à son jeu une personnalité remarquable.

La Barre, tout nerfs avec les autres interprètes, s'enflammant, se prodiguant, sautant en scène, et intervenant dans le dialogue, était, avec elle, silencieux, recueilli, semblant en extase. Il écoutait ses paroles, il regardait ses mouvements. Alors, inquiète de le voir immobile et comme pétrifié. Lise s'arrêtait, et se tournant vers lui :

— Monsieur la Barre, disait-elle, est-ce là ce que vous voulez? Ai -je bien compris votre- intention? Reprenez-moi, si vous n'êtes pas satisfait!

Il semblait sortir d'un rêve et répondait :

— C'est parfaitement bien, mademoiselle... Je ne peux pas désirer mieux... Continuez, je vous en prie...

— Allons, mes enfants, enchaînons, disait Massol de la voix monotone d'un homme qui, depuis trente ans, répète la même chose. Etla pièce se poursuivait.

Lorsque Lise était en scène, régulièrement, on voyait au coin d'un portant, ou dans l'entre-bâillement d'une porte, apparaître Clémence. Elle suivait le travail de Lise avec un vif intérêt. Et quand, mécontente, désireuse de mieux faire, la comédienne reprenait

un mouvement, ou changeait une intonation, elle l'approuvait de la tête, l'encourageait du regard, et semblait attacher autant d'importance qu'elle-même à la perfection de son jeu. Lise, très touchée de ce qu'elle appelait la bonne camaraderie de Clémence, la consultait, et souvent suivait ses conseils.

Toute trace d'animosité avait disparu dans l'attitude de l'Italienne. Et, si Rombaud n'avait pas été aussi exactement renseigné sur les véritables sentiments de sa pensionnaire, il eût été pris à sa feinte douceur. Sans vouloir ouvrir les yeux à Lise, il essaya de la mettre en garde contre l'hypocrite affabilité de Clémence. Mais il causa une vive surprise à la jeune femme et n'arriva pas à la persuader. Il n'insista pas, en voyant Lise mécontente, et déjà prête à l'accuser de méchanceté. Il se promit de veiller. Il passait la revue des trappes avec un soin extrême, croyant Clémence parfaitement capable de payer quelqu'un pour faire tomber sa rivale dans les dessous, comme dans une oubliette. Il se préoccupait des dangers matériels, il songeait à protéger la personne de Lise, et c'était moralement que sa rivale la menaçait, c'était au cœur qu'elle rêvait de la frapper.

Tous les jours, à cinq heures, Jean venait attendre Lise à la sortie de la répétition. Il restait dans la voiture du Cercle, qui l'avait amené, et la jeune femme arrivait pimpante, animée, à la pensée de revoir celui qu'elle aimait. Elle montait, et, tous deux serrés l'un contre l'autre, ils allaient faire un tour au Bois. Souvent ils rencontraient Clémence au détour d'une

LISE FLEURON 3i7

allée, dans sa Victoria admirablement attelée. Les deux femmes échangeaient de gracieux sourires. Jean affectait de ne pas voir Clémence, et, quand il ne pouvait pas se dispenser de saluer, il ôtait son chapeau avec une politesse glacée. Lise alors le plaisantait sur sa longue rancune. Et lui, gravement, répondait :

— C'est vrai : je ne lui ardonne pas le mal qu'elle t'a fait.

Ils retrouvaient, auprès de la piste du Cercle des patineurs, Michalon monté sur un cheval noir, gros comme un éléphant. Et le géant alors les escortait, causant gaîment avec eux par la portière de la voiture. A sept heures moins le quart, Jean déposait Lise au coin de la rue de Lancry. Jamais la jeune iemme ne manquait de rentrer dîner avec sa mère, malgré les scènes violentes que lui faisait l'aveugle, exaspérée de ce qu'elle appelait la scandaleuse conduite de sa fille. Ces repas étaient un supplice que Lise subissait avec une humble résignation. Elle y voyait la juste punition de sa faute. Elle s'accusait alors d'aimer trop, mais elle était sans courage pour résister à un entraînement qui faisait sa joie. Elle avait aussi à supporter les reproches de Jean qui se plaignait que Lise le sacrifiât trop complètement. A lui elle répondait avec douceur :

— C'est ma mère, mon ami, et elle est bien vieille! Quoi qu'elle fasse et quoi qu'elle dise, je ne dois pas oublier les peines qu'elle a prises quand j'étais petite. La mère, c'est sacré : on doit la mettre au-dessus de

3tS LES BATAILLES DE LA VIE

Éoul! Je Comprends que tu te plaignes... Moi, de mon côlé, je n'ai pas tous les jours l'existence facile et agréable... Mais c'est ma mère... Et, vois-tu, on n'en a qu'une î

Aussi souvent qu'elle le pouvait, quand l'aveugle était dans sa chambre, qu'elle l'avait couchée, bordée, endormie, elle s'échappait et venait retrouver Jean, rue Taitbout. Elle y restait jusqu'à minuit, jamais plus tard, et inflexiblement rentrait chez elle.

Elle se faisait expliquer minutieusement le mécanisme des affaires de Bourse. Elle avait de la peine à comprendre que le seul mérite d'avoir pressenti la hausse ou la baisse pût faire pcioser, de la poche de l'un, dans la poche de l'autre, des sommes considérables. Elle trouvait ces opérations profondément immorales. Et toutes les roueries employées pour déterminer le mouvement des valeurs, articles enthousiastes ou pessimistes, fausses nouvelles habilement répandues, bruits alarmants clandestinement propagés, lui paraissaient très criminelles. Ce qui la scandalisait, c'était la spéculation sur des valeurs qu'on ne possédait pas, et ce gonflement fictif des cours qui montaient comme des ballons, jusqu'à ce qu'un coup d'épingle les fît retomber flasques et vides. Tout cet agiotage, tout ce brigandage légalement organisé, et auquel participaient orgueilleusement des hommes qui tenaient le haut du pavé, décorés, honorés, encensés, maires de leurs arrondissements, députés, ministres, et cités parmi les notabilités, à toutes les cérémonies publiques ou privées,

et grossissant Chaque jour leur fortune, en vertu de co célèbre adage • «les affaires, c'est l'argent des autres, » tout ce trafic, qui semblait avoir, pour véritable théâtre, la forêt de Bondy, la jetait dans la stupeur.

Avec sa faculté de dramatiser tout, elle apercevait,. à travers les nuages d'or du trompe-l'œil financier,. les innocents, les sincères et les honnêtes, qui, ayant échangé leur argent contre des titres, voyaient^ dans un mouvement vertigineux , leurs valeurs monter d'abord, puis descendre, pour arriver souvent, à ne valoir que le prix du papier. Elle constatait la ruine des petits et des naïfs, au profit de la prospérité des malins et des puissants. Elle entendait les cris de désespoir, de rage et d'agonie des dupés, pendant que la musique d'un chef-d'œuvre berçait, à l'Opéra, le détrousseur, paisible et souriant, dans sa loge de première.

Jean riait et lui reprochait d'être sentimentale et vieux jeu.

— Tu parles comme les raisonneurs dans loc anciens drames de Pixérécourt et de Dinaux. Avec un léger trémolo à l'orchestre, la tirade ferait beaucoup d'effet sur les sensibles bourgeois du Marais. Défaistoi donc de ces préjugés, bons pour les esprits étroits î La ùnance, vois-tu bien, aujourd'hui, c'est la puissante incontestée. C'est elle qui gouverne le monde, et qui est l'arbitre delà destinée des peuples. Crois-tu que, si son organisation n'était pas aussi merveilleusement perfectionnée qu'elle l'est, un pays pourrait

trouver, du jour au lendemain, à emprunter les centaines de millions dont il a besoin? La finance est redoutable, dis-tu, et cela est vrai. Mais tout ce qui est utile peut être nuisible. Et nulle instituMon ne va sans inconvénients. La locomotive, qui traîne les trente voitures d'un train, et conduit en douze heures d'un bout à l'autre d'un empire des centaines de voyageurs, dont l'activité commerciale est décuplée par cette rapidité de déplacement, ne peut-elle pas écraser le cantonnier imprudent qui s'aventure sur la voie, et même n'est-elle pas exposée à dérailler et à tuer ceux qu'elle devait amener sains et saufs au point d'arrivée? Les chemins de fer en sont-ils moins admirables? Et faut-i], pour quelques accidents, regretter les diligences ?

11 la réduisait au silence^ mais il ne la persuadait pas. Et instinctivement elle se révoltait contre ce drainage fabuleux de la fortune universelle au profit de quelques-uns. Elle pensait que le train financier, dans lequel il était monté, et qui filait avec une rapidité effrayante, pourrait bien dérailler, comme il disait. Et alors c'était la chute, l'écrasement, la mort. Elle savait que Jean avait engagé toutes ses ressources dans cette affaire duBénagoa, qui était conduite par Nuno. Et ringérance souveraine du grand banquier, qui aurait rassuré les plus timorés sur le succès de la spéculation, l'épouvantait. Sa terreur eût été bien plus grande encore si elle avait su que Sélim, comme pour mieux exciter de Brives à le suivre, lui avait donné des facilités en le cautionnant. Mais elle l'ignorait.

Elle n'osait plus faire part de ses craintes à Jean. Très nerveux, très surexcité, il s'emportait quand elle paraissait manquer de confiance. 11 avait entamé une partie si importante qu'il avait besoin de sentir ses espérances partagées. Et la moindre contradiction le mettait hors de lui. Lise se procura des journaux linanciers et les lut avec avidité. Elle y trouva des renseignements tellement contradictoires qu'elle ne sut plus que croire.

Les uns affirmaient que toutes les actions des mines de Bénagoa étaient classées dans les portefeuilles les plus sérieux, et prédisaient, pour la fin du mois, une hausse de trois cents francs assurée. Les autres déclaraient que toutes les actions étaient flottantes, et que la hausse était produite parles achats de quelques gros banquiers qui, à un moment donné, réaliseraient leur gain et passeraient le paquet de titres à des gogos qui auraient cru à l'avenir de l'affaire. Enfin un polit pamphlet, rédigé par des boursiers, féroces, et imprimé avec du vitriol, déversait des char-, retécs d'injures sur les « misérables qui avaient répandu le bruit qu'il n'y avait pas de cuivre dans les mines de Hci: 30a, que, peut-être, môme, il n'y avait, pas de mines. - Il insinuait que « ces drôles n'ayant pu so faire donner par l'administration des actions à primes, essayaient maintenant d'un hideux chanlnge pour tâcher d'arracher de force ce qu'ils n'avaient pas obtenu de gré. »

Dans ce chaos, Lise ne parvenait pas à discerner las vérité. Mais il lui semblait qu'elle assistait au charge-

Jï)2 LES BATAILLES DE LA VIE

ment effrayant d'une machine infernale, destinée à taire des milliers de victimes.

Cependant, le mouvement annoncé sur la valeur avait commencé à se produire. Le Bénagoa montait. Et quand on passait devant la Bourse, du bureau des omnibus, au bord de la grille, on entendait la rumeur des combattants, et leur cri de guerre : Bénagoa ! Bénagoa I qui, de loin, et au travers du tumulte, arrivait défiguré, réduit à ce hurlement de bête sauvage: oua!... oua!

On en achetait, on en vendait, et, de midi à trois heures, poussé en avant, ramené en arrière, faisant des bons prodigieux, le Bénagoa allait de cinq cents à six cents, mais, en fin de compte, toujours en hausse, toujours conduit par une main mystérieuse et puissante, qui lui imprimait un mouvement ascensionnel. Jean, acharné, comme s'il livrait un combat mortel, arrivait à la première heure, quittait au son de cloche, et achetait avec passion, avec furie, se disant : — Décrochons le cours de huit cents francs, et je vends I

A ce prix, il faisait un bénéfice énorme, et pouvait désormais se tenir en repos, s'il avait du goût pour la vie oisive. S'il avait la fantaisie d'entreprendre les grandes affaires, il était en mesure de marcher hardiment, sans avoir à craindre qu'un échec imprévu le jetât à la côte. Il avait des accès de joie frénétique, à la pensée du résultat attendu, qu'il voyait proche et assuré. 11 disait à Lise :

— Nous serons riches et nous pourrons alors jouir, sans arrière-pensée, de notre bonheur.

Elle répondait :

— • Est-il bien nécessaire que tu aies tant d'argent pour être heureux, et n'es-tu pas bien fou de gaspiller le bonheur présent? Contente-toi do ce que tu as, et n'attends pas à demain.

11 ne l'écoutail pas : il était en proie à une sorte d'af^ folemcnt. Il avait entrevu les sources du fleuve d'or, €t il voulait s'y plonger. Il était comme les alchimistes qui poursuivaient le grand œuvre, et qui, dédaigneux de l'or véritable, le prodiguaient pour arriver à produir-o Tor faux. L'argent, les billets, n'avaient plus âe valeur pour lui. Il les froissait dédaigneusement âans ses mains, et les donnait pour du Bénagoa. Son ambilion était abstraite: il rêvait un chiflre. Il avait la rage de l'atteindre, semblable au touriste qui regarde le sommet d'un pic et qui se dit: N'importe comment, il faiii que j'y mette le pied.

Il avait trois semaines que cette fièvre durait. Une liquidaiion de quinzaine avait été franchie heureusement, et on était reparti de plus belle jusqu'à la fin du mois. Lise avait supplié Jean de s'arrêter. Elle presstMitait un revers. Mais lui s'était mis en colère :

— Que p<'ut-on craindre? C'est Nuno qui mène le mariiié, et tous les gros banquiers sont avec lui. Il y a, il esL vrai, un syndicat qui vient de se former pour résisicr au mouvement, mais il sera écrasé. Le cours de huit cents est vu par tout le monde. A la fin de la semaine nous y serons, et alor^' je réahsel Ne me parle plus de cette affaire, je t'en prie, tu me troubles, mais Lu n'arriveras pas à me faire lâcher prise.

Et craignant de l'avoir fâchée, il la prenait dans ses bras et la plaisantait gaiement, se servant de l'argot des joueurs :

— Mademoiselle Lise Fleuron, lui disait-il, vous êtes une très charmante femme. Mais vous manquez absolument d'estomac I

Les répétitions avançaient, et déjà on commençait à mettre sur pied le quatrième acte. Lise se consolait de ses ennuis en travaillant son rôle. Sur la scène elle oubliait tout, et, s'animant, elle essayait des effets qu'elle avait préparés chez elle, et jouait comme si elle était devant le public. Elle avait l'ardeur des chevaux de pur sang, qui s'échauffent et s'emportent dans les galops d'essai. Ses yeux s'allumaient, sa voix prenait une sonorité éclatante, ses nerfs se tendaient et, toute vibrante, elle était étonnée de la mollesse de ses camarades, pour qui ces études n'étaient pas, comme pour elle, un plaisir. La Barre, radieux, voyait approcher l'époque de la première représentation avec une confiance absolue. L'interprétation était excellente. Et, à l'exception de Pavilly qui répétait en dedans, avec l'air d'un condamné à mort, toute la troupe semblait prête à donner vigoureusement et à fond.

Doux, poli, modeste, Claude avait su se faire aimer des artistes. Entre deux actes, dans les moments de repos, il suivait, avec une curiosité très vive, les petites intrigues qui se nouaient et se dénouaient dans les couhsses. 11 y a vait de la brouille entre Mortagne et Fanny Mangia. La jalousie du jeune premier avait

fîni par agacer la belle fille. Le comédien ne s'était-il pas mis en tête de faire congédier le marquis Bévignano par Fanny?

La veille au soir il y avait eu une querelle terrible. Mortagne, en arrivant en scène pour le troisième acte, avant le lever du rideau, avait aperçu, au fond de la petite loge grillée de la direction, qui se trouve dans les coulisses, le grand seigneur italien. Il était sorti tout pâle, et, s'adressant à Rombaud, il s'était écrié :

— Si cet homme reste là, à me regarder sous le nez, je ne pourrai pas jouer! Qu'il s'en aille ! Qu'on le fasse partir! 11 vient là pour m'insulter. Je ne réponds pas de moi!

Rombaud avait essayé de le calmer, de lui faire comprendre que le marquis, ayant payé sa loge, était chez lui. Mais Mortagne, la figure décomposée par la fureur, perdant son blanc et son rouge qui tombaient par écailles, avait répété :

— Qu'on le fasse partir I II n'a pas le droit d'être là. Il vient pour m'insulter!

— Mais il ne sait pas le premier mot de vos relations avec Fanny, criait Rombaud. Il est là par curiosité... Il a voulu avoir le coup d'oeil de la scène pendant les entr'actes... Il a payé sa loge ! M'entendezvous? Il l'a payée!

Alors le comédien, avec une réminiscence de la grande scène de Kean insultant en scène le prince de Galles, avait fait un geste terrible et s'était écrié :

— C'est Lien! Alors, tout à l'heure, vous allez voirl

— Ahçà! Mortagne, pas de bêtises, vous savez! L&

commissaire de police est tout près d'ici, et moi, pour commencer, si vous faites le moindre scandale, je vous flanque à l'amende de cinq cents francs ! Ah! mais!... Le jeune premier s'était radouci, il avait joué ses trois derniers actes avec des airs de lion blessé, et, après le spectacle, il avait voulu défendre à Fanny de partir avec le marquis. Mais celle-ci, agacée, lui avait tourné le dos en disant :

— As-tu vingt mille francs à me donner par mois? Non? Alors passe parles escaliers de service, et laissemoi tranquille!

Et, depuis le commencement de la répétition, Fanny affectait de coqueter avec le joli.Trincard, et de le consulter pour des placements qu'elle avait à faire. Mortagne, blême, crispé, secouant sa tête superbe, arpentant le foad du théâtre, jetait, au passage, des regards méprioants à la belle rousse. Lise venait de sortir de scène : elle s'assit pour écouter ses camarades, et les paroles de Trincard, causant avec Fanny, arrivèrent à elle. Le comédien faisait un cours de finances...

— Non! Le Suez, c'est usé, il n'y a plus de gros bénéfices à faire sur lui... Les chemins de fer sont lourds... L'Espagnol est sujet à fluctuations... Le vrai coup, c'est sur le Bénagoa...

Lise se leva. Ainsi ce Bénagoa maudit la poursuivait jusque dans lo théâtre. Au milieu de son travail elle entendait résonner, à son oreille, ce nom menaçant. Tout le monde était donc engagé dans cette odieuse spéculation? Jusqu'à Trincard qui, avec huit mille

francs d'appointements, avait un coupé de fils de famille, et vivait comme un millionnaire. Cependant elle fut un peu rassurée. Puisque l'opinion unanime était favorable à la valeur, il fallait bien qu'en réalité elle fût bonne. Elle se promit d'interroger Michalon. Quoiqu'il ne s'occupât pas d'affaires, il était très lancé dans le monde de la Bourse. Il y avait au Cercle une vingjLaine au moins de courtiers, remisiers, ou agents, qu'il devait entendre causer, au salon, à la salle d'armes, et par lesquels il pouvait être exactement renseigné. Le lendemain, pendant la promenade quotidienne au Bois, Jean et elle rencontrèrent le géant, qui essayait un cheval neuf. Lise, sous prétexto de le voir caracoler et volter, demanda à descendre, et marcha dans l'Allée des acacias. Le cheval était difficile et se défendait. Jean donnait des conseils h son ami. Michalon impatienté lui dit :

— Je voudrais bien t'y voir, toi!

— Eh bien 1 monte, dit en souriant Lise. Descendez, Michalon! Nous allons voir le professeur à l'ouvrage...

Jean prit la cravache de Michalon, sauta en selle, et commença à faire exécuter au cheval Jes changements de pieds, avec l'habileté d'un écuyer consommé. Lise le suivit un instant des yeux, pleine d'une joyeuse fierté, puis, se tournant vers Michalon :

— Vous devez être au courant des affaires de Jean,

- dit-elle. Que pensez-vous de sa situation? Je suis très inquiète... Il me semble que, depuis quelques semaines, il oe lance bien imprudemment...

— Je suis lo plus grand ignorant de la terre, ma chère Lise, en ce qui touche aux questions financières... Je ne saurais même pas vous dire ce que c'est qu'un report... Je suis de votre avis: je crois que Jean marche un peu vite... Mais que voulez-vous? Il a toujours réussi... Il a une confiance aveugle dans sa chance. .. Souvent, autrefois, quand il jouait, je l'ai supplié d'abandonner une partie, en le voyant enfiler une culotte... Il m'envoyait promener, persistait contre toute sagesse, et, en somme, il avait raison, car il 'finissait toujours par regagner ce qu'il avait perdu et par faire du bénéfice.

Lise leva ses yeux bleus sur son ami, et, avec un adorable sourire :

— Était-il alors aimé comme je l'aime?

— Ah! certes non I s'écria Michalon. 11 n'avait point souci des femmes. Il les trouvait gênantes et absorbantes... Son cœur était fermé, comme une caisse à combinaisons... Il a fallu qu'ilvous vît!... Et, ma foi, si le proverbe est vrai, je crains bien, qu'étant si heureux en amour, il soit fort malheureux au jeu.

Lise lui serra le bras avec angoisse :

— Ne parlez pas ainsi... Il ne faut pas même admettre que cela soit possible!... Le voici qui revient... Faites comme moi, mon bon Michalon, exhortez-le à la prudence!... Mais pas un mot de ce que nous venons de dire!... S'il savait que je me suis confiée à vous, il m'en voudrait peut-être...

Le cheval, docile et gracieux, obéissait à la main de Jeim, posant ses pieds en cadence, courbant son cou.

agitant sa tête fine. Lise et Michalon s'approchèrent. Au même moment, une voiture venant du côté du Pré Gatelan passa auprès d'eux, et, dans l'encadrement de la portière, ils aperçurent le visage bronzé et la chevelure blanche de Nuno. Il sourit, salua et s'éloigna. Mais, dans ses traits, Lise crut découvrir une expression de joie sardonique. Il sembla à la jeune femme que le Portugais triomphant en était arrivé à ses fins, et que le vaste piège tendu allait se refermer sur Jean, sur elle, et sur les malheureux qui s'étaient laissés prendre à la trompeuse amorce.

Elle vit Sélim comme une énorme et effrayante araignée, embusquée au milieu de sa toile, et attendant froidement ses victimes. Une pensée affreuse passa dans son esprit. Elle eut le soupçon que c'était à cause d'elle que Nuiîo menaçait Jean. Il ne haïssait pas de Brives : il haïssait l'homme aimé par Lise. Il voulait le perdre, et, avec lui, tous les innocents qui avaient mis la main dans l'engrenage de la formidable machine à broyer les hommes et les fortunes.

Elle eut le vertige ; elle se j ugea responsable de tous les malheurs qu'elle prévoyait. Elle se demanda s'il n'était pas de son devoir de supplier le monstre de s'arrêter, pendant qu'il était encore temps, et de fuir Jean, de sacrifier son bonheur au salut de celui qu'elle adorait.

— Qu'as-tu donc? lui demanda Jean, en la voyant absorbée.

Elle ne répondit pas. La voiture suivait les, boule-

vards et se dirigeait vers la rue de Lancry. Un embarras se produisit dans la circulation, au coin de la rue Drouot, et Lise, au milieu des groupes de passants, entendit un vendeur de journaux qui criait d'une voix éraillée :

— Demandez le nouveau Krach ! La dégringolade du Bénagoa! Demandez l'écrasement de la finance étrangère! Dix centimes! Deux sous!

Elle devint toute pâle. Ce cri lui avait répondu au cœur. Elle se tourna vers Jean et lui dit : Entends-tu? ^

Il la regarda avec calme et, souriant :

— C'est le Scandale parisien^ cet ignoble journal bourré de fausses nouvelles... Hier il annonçait la mort de l'impératrice Eugénie... Demain il annoncera l'assassinat de M. de Bismarck par les socialistes allemands... C'est un trafic honteux ! Et je ne comprends pas comment la police le tolère !

Le journal s'enlevait, cependant, et des hommes affairés s'arrêtaient au bord du trottoir pour le lire.

— Prends-le, je t'en prie, dit Lise. Je veux voir ce qu'il y a sur ton affaire... Si c'est faux, tant mieux!... Mais si c'était vrai ?...

Peut-être Jean était-il aussi désireux que Lise de parcourir l'immonde feuille, car il n'hésita pas, et, se penchant par la portière :

— Hé ! l'homme... un numéro, s'il vous plaît...

Le voyou détacha de son paquet un numéro, encore humide de la presse, et le tendit à Jean, dont il mit les deux sous dans sa bouche, replaçant son bloc dô

journaux sous son bras et criant d'une voix étouffée :

— Demandez le nouveau Krach... Demandez les détails... Dix centimes!

D'un coup d'oeil Jean parcourut l'articb. Il donnait la nouvelle, transmise par le télégraphe, disait-i), après la Bourse, d'une inondation des mines de Bénagoa par des sources qui avaient jailli subitement sous le pic des mineurs. Les galeries de travail étaient noyées, et l'exploitation devait, pendant un temps indéterminé, devenir impossible. Les pertes matérielles étaient considérables. Très heureusement on n'avait à déplorer la mort d'aucun ouvrier. L'annonce du cataclysme avait été, à Madrid et à Lisbonne, le signal d'une baisse importante, et il était certain que les places de Londres, de Vienne et de Berlin allaient être fortement ébranlées.

Jean resta grave : il n'avait plus envie de plaisanter. Si la dépêche était sérieuse, les plus redoutables complications étaient à craindre. Si le bruit répandu etc./. faux, ]a réaction serait énorme, et le Bénagoa ne pouvait manquer de monter avec une nouvelle énergie. Mais que croire? Le journal méritait bien peu de confiance. Cependant la précision des détails étrùt singulière et la modération de la forme était inusili'e. Point de déclamations, point d'injures. Le fait soûl, dépouillé de tout commentaire. Les grosses insuUes, dirigées contre la finance étrangère, étaient ducs à l'imagination poissarde des vendeurs, qui savaient ce qu'il faut pour allécher la curiosité parisienne.

Avant de rien entreprendre il était nécessaire de s;^ renseigner.

— Eh bien? demanda Lise, épouvantée par l'immobilité de Jean.

— Eh bien 1 II n'y a rien de très concluant, répondit-il avec froideur. Je vais passer chez Nuno, tout à rheure, pour savoir à quoi m'en tenir.

Il se tut, et la jeune femme devina l'horrible inquiéî-ido qui le bouleversait, dans l'altération subite de ses traits, dans la crispation de ses mains qui tordaient machinalement le journal. Le cœur gros, Lise descendit de la voiture, et, les yeux suppliants :

— Attends-moi ce soir, dit-elle.

Jamais elle ne lui avait ainsi offert dé venir. C'était toujours lui qui l'implorait. Il comprit le tourment de ce cœur tendre, il détendit son visage, il retrouva son sourire, et, lui serrant la main :

— Sois raisonnable. S'il y a un malheur, nous n'y pouvons rien. Il faudra songer seulement à s'en tirer le mieux possible. Adieu.

Elle monta sur le marchepied, lui jeta les bras autour du cou, et, dans le fond de la voiture, l'embrassa comme si elle ne devait pas le revoir. Et, tournant dix fois la tête en chemin, elle s'éloigna.

Jean alla tout droit au faubourg Saint-Honoré. Il traversa vivement les bureaux, gagna l'antichambre deSélim, et s'adressa à Clément. L'huissier majesiceux, sa chaîne d'argent au cou, lui déclara que le patron venait de rentrer, était en affaires, et avait absolument défendu sa porte.

LISE FLEUROIi 363

— Même pour moi ? dit de Brivcs avec un regard caressant.

— Même pour le bon Dieu, s'il descendait du ciol, répliqua Clément.

Jean pensa à demander à Thuissier s'il avait entendu parler de la catastrophe. Mais il recula devant ces familiarités d'antichambre. Et lentement il rega^ • gna sa voiture. Il se fit conduire au Cercle, et, là, il trouva tout le monde en l'air.

La dépêche, publiée par le moniteur des fausses nouvelles, avait été colportée et servait d'aUmcnt à la conversation. C'était un feu croisé d'affirmations et de négations, formulées par des gens aussi peu infoi> mes les uns que les autres, parlant pour le plaisir, mais n'apportant aucun fait précis, de nature à élucider la question. Tous répétaient ce qu'ils avaient entendu raconter, se livrant à ce papotage creux et bruyant habituel aux oisifs.

Jean écouta, ne dit rien, et, à huit heures, se dirigea vers les boulevards. A la petite Bourse du soir, Témotion était profonde. La nouvelle, non encore confirmée, avait déjà produit centfrancs de baisse. Le Bénagoa était offert à six cents. Les bruits les plus opposés circulaient dans les groupes. Le syndicat était, disait-on, décidé à écraser la valeur. Nuno était prêt, répondait-on, à soutenir la lutte.

Jean rentra rue Taitbout, très soucieux. Il sentait le sol trembler sous lui. Pour la première fois il perdait sa belle confiance, et admettait la possibilité d'un échec. Il ne croyait pas qu'il pût être complet, irrémé-

diable. Mais avec son flair parisien, il se rendait compte que l'affaire prenait une mauvaise tournure. 11 trouva Lise, déjà arrivée, qui s'élança au-devant cfe lui, ardente à l'interroger. Mais il n'avait rien à lui apprendre, et elle retomba anéantie, sous le coup de tous ses doutes, accumulés depuis un mois, et près de se changer en une affreuse certitude.

Cependant elle vit Jean si bourrelé d'inquiétudes qu'elle sentit la nécessité de le remonter. Elle se fit câline et charmante, elle calma son irritation, elle chassa les nuages de son front, elle fit épanouir ses lèvres sous les baisers. Et, ayant elle-même le désespoir dans le cœur, elle força Jean à oublier sa tristesse.

Les journaux du matin n'apportèrent aucun renseignement nouveau. Ils publiaient purement et simplement la dépêche reçue la veille, et affirmaient l'exactitude des détails qu'elle contenait. Aucune appréciation, aucun pronostic. Ils se réservaient et attendaient les événements. Lise se rendit au théâtre en pensant qu'elle y verrait Trincard. Par lui, elle saurait peut-être quelque chose. Mais le comédien n'était pas venu à la répétition. Roberval tenait le manuscrit et jouait le rôle. Lise, le cœur serré, allait en scène, parlait, sans savoir au juste ce qu'elle disait. Le corps était sur les planches, mais l'esprit s'envolait bien loin.

Enfin, à quatre heures, Trincard parut, pâle, bouleversé, les cheveux sur le front, les yeux au fond de la tête, les habits en désordre. Il se laissa interpeller par Rombaud avec sévérité sans répondre un mot.

Assis sur un tabouret, il semblait accablé. Il secoua la tête douloureusement, rit amèrement, comme s'il trouvait lâche qu'on l'achevât, quand il était déjà si cruellement frappé. Et Massol, perdant patience, lui ayant dit :

— Mais enfin, qu'est-ce que vous avez?

Il regarda le vieux comédien avec un air navré, et, d'une voix mourante :

— Ce que j'ai? J'ai du Bénagoa, répondit-il. Beaucoup de Bénagoa!... Et il a baissé de deux cent cinquante fi-ancs aujourd'hui...

— Bigre 1 fit Massol, qui, de sa vie, n'avait mis le pied à la Bourse, mais qui fut saisi par l'importance du chiffre.

— Et il va baisser ce soir... Et il baissera demain... Moi qui pouvais vendre, hier, avec un si beau bénéfice!...

Et le malheureux garçon se lamentait. Ce n'était plus le triomphant Trincard, qui arrivait au théâtre une rose à la boutonnière, le chapeau sur le coin de l'oreille, faisant siffler son stick et disant à ses camarades : Aujourd'hui j'ai gagné cinq mille!... Juste ce qu'ils gagnaient dans leur année, comme pour leur faire bien comprendre la différence qu'il y avait, entre un joU boursier comme lui, et de tristes comédiens comme eux.

— Eh bien! coupez-vous un bras, dit Massol, pour sauver le reste du corps.

— Mais vous ne vous doutez donc pas de ce qui se passe? hurla Trincard... Mais, à l'heure qu'il est, l'ei-

366 LEb BATAILLES DE LA VIE

londrement a été tel que personne ne veut plus acheter. On ne trouve plus à se débarrasser de ses titres... On ne les prendrait peut-être pas pour rien!... Car il n'y a que la moitié du capital versé, et les porteurs sont sous le coup d'un appel de fonds de la Société, pour reconstituer le matériel... C'est un désastre inouï... Impossible à évaluer!...

— Oh ! bien, ce sont des dettes de jeu ! dit une voix au fond du théâtre... La loi ne les reconnaît pas...

Mais Trincard s'était levé, retrouvant toute sa vigueur et toute sa fierté...

— Accepter le bénéfice de l'exception de jeu? Ne pas payer? s'écria-t-il. C'est bon pour les gens du monde!... Non! je ferai honneur à mes aff'aires... Tout ce que je possède y passera... Un peu plus, peut-être... Mais je pense que M. Rombaud sera assez bon pour m'aider... Et si j'ai besoin d'une avance...

— Vous l'aurez, dit Rombaud, avec une vivacité qui arracha aux assistants un murmure élogieux.

Et Trincard, bouleversé par l'émotion, retomba sur son tabouret en pleurant à chaudes larmes.

Lise tremblante n'avait pas perdu un seul mot de ce qu'avait dit le comédien. Elle restait debout, adossée à la cheminée du décor, les oreilles pleines de tintements, les lèvres décolorées, les yeux vacillants, les bras morts, près de s'évanouir. Clémence la vit, s'approcha d'elle, et lui prenant la main :

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle. Souffrez-vous?.... Voulez-vous que je prévienne?...

LISE FLEURON gGT

— Non!... Rienl... balbutia Lise... Laisicz... je vous en prie...

Elle voulut s'éloigner, gagner un coin plein d'ombre pour y cacher son trouble et sa pâleur. Mais Clémence, devinant un malheur, la suivit, et, pleine de sollicitude :

— Vous sentez-vous mieux? Vous avez été bouleversée... Vous avez appris une mauvaise nouvelle?

Lise ne répondit pas. Elle agita doucement la tête. Clémence pensa : « C'est au moment où Trincard parlait de la baisse qu'elle a failli se trouver mal. De Brives serait-il pris dans le mouvement? » Elle frémit de joie. Mal engagé, avec une pareille débâcle, Jean devait être irrémédiablement compromis. L'angoisse de Lis© en était une preuve certaine. Elle savait à quoi s'en tenir sur la situation du jeune homme, et elle le voyait menacé. Était-ce enfin Toccasion de revanche que Clémence attendait? Le sort était-il las de favoriser ses adversaires? Et allait-elle pouvoir les tenir, lui et elle, à sa discrétion?

Elle voulut que Lise continuât à la croire bienveillante et dévouée :

— Vous savez, lui dit-elle, que vous pouvez compter sur moi... Si vous êtes dans l'embarras^ n'hésitei pas à venir me trouver...

Elle embrassa tendrement celle qu'elle aurait voula pouvoir étouffer, elle lui prodigua les plus affectueuses assurances, avec l'arrière-pensée de profiter de ses malheurs pour lui porter un coup décisif. Mais Lise l'avait à peine entendue, elle l'avait remerciée vaguement, et elle avait été à La Barre. En trois mots elle

lui avait dépeint ses angoisses et l'avait prévenu qu'elle courait chez Jean. La jeune première n'étant plus là, la répétition avait été levée, et, seul sur la scène, dans une demi-obscurité, Claude se promenait, la tête oenchée, et plein de tristesse.

En un instant il venait, comme avec une seconde vue prophétique, de découvrir la destinée des deux amants. Il avait vu la ruine et le déshonneur pour Jean, le désespoir et la souffrance pour Lise. Avec une amertume profonde, il pressentit que la comédienne, accablée sous le fardeau trop lourd de ses ohagrins, allait lui manquer.

Comment cette perte irréparable arriverait- elle, par quel enchaînement de circonstances, il ne le cherchait pas. Mais un nuage s'était formé subitement devant le visage de l'héroïne de son drame, toujours pirésente à sa pensée, sous les traits de Lise. Il la voyait voilée maintenant, et cependant elle marchait, elle agissait, elle était vivante. Claude, superstitieux, songea à ces apparitions, légendaires en Ecosse, et il s'adressa mentalement au personnage mystérieux. Il lui dit impérieusement : Créature née de mon imagination, fille de ma pensée, montre-moi ton visage.

Mais la femme inconnue passa sans obéir. Et Claude n'eut que cette certitude navrante que ce n'était plus Lise, et que la comédienne rêvée, admirée, ei secrètement adorée, était perdue pour son œuvre.

Dans le petit salon obscur, dont les stores de soie tamisaient si doucement le jour, les deux amants étaient l'un près de l'autre. Midi venait de sonner, ev Jean ne songeait même plus à aller à la Bourse. La lutte était devenue inutile. Le Bénagoa, écrasé par les vendeurs triomphants, ne se défendait plus depuis la veille. Jean, assis sur le canapé, son bras replié derrière sa tête, le regard vague, repassait avec douleur, dans son esprit, son rêve envolé.

Les pertes qu'il faisait étaient considérables. Tout ce qu'il possédait n'avait pas comblé lé gouffre de sa dette. Il restait à découvert pour une somme de huit cent mille francs, dont Desvignes, son agent de change, lui avait envoyé le détail, très clairement calculé. Le bordereau était sur une petite table d'ébènc incrustée de nacre, et Lise, avec stupeur, regardait les gros chiffres, qui tenaient à peine la moitié de la petito feuille. Sur cet étroit carré do papier, il y avait une

lortune.

Elle n'osait interroger Jean. Il venait de se livrerdevant elle à un mouvement de désespoir farouche qui l'avait épouvantée. Et, calmé à grand'peine, il semblait maintenant anéanti. Elle se rapprocha de lui, et prit sa main, qui reposait sur le canapé, abandonnée. II ne détourna pas la tête. Sa pâleur s'accentua, ses sourcils se froncèrent. Il parut souffrir horriblement. Lise se pencha et, tout bas, la bouche contre l'oreille, elle lui murmura les plus tendres paroles. Il restti silencieux et morne, comme si le ressort de sa volonté était brisé. Elle tenta un nouvel effort pour l'arracher à ce mutisme qui lui faisdt peur. Il laissa échapper un soupir, et, la repoussant : — Oh 1 laisse-moi, je t'en prie... Tu me fais mal, je ne veux rien entendre... Je désire être seul...

Lise le regarda attentivement. Un soupçon lui venait. Seul ! Pourquoi ? EU e se rappela ce qu'il lui avait répondu, un jour^ au Cœur Percé, quand elle lui domandciit ce qu'il ferait, s'il éta:t entraîné dans un désastre financier : « Gomme un marin qui ne veut pas baisser son pavillon, je me ferais sauter! » Elle l'entendait encore, elle avait devant les yeux son visage résolu, quand il avait parlé ainsi... Et le jour du désastre était arrivé, lo malheur était accompli : il fallait baisser son pavillon, et capituler, de la façon la plus humiliante... Ne pas payer! Car il n'avait pas l'argent nécessaire pour faire face à ses engagements.

Certes, il ne gardait rien de ce qu'il avait possédé. Tout l'argent, gagné pendant les nuits de fièvre et les journées d'agitation, était retourné à la source empoi-

LISE FLEURON 37t

sonnée d^où le jeu Tavait t'ait sortir. Mais bien que les mains fussent vides, l'honneur restait engagé. Et il fallait à tout prix sortir de cette honteuse situation. Payer n'importe comment, mais payer.

Trincard lavait dit : « Accepter le bénéfice de l'exception de jeu, c'est bon pour les gens du monde I »... Ce qu'un simple comédien, un de ces hommes que l'on se plaisait à décrier, à railler, à bafouer, à traiter comme des fantoches sans conscience, sans vergogne, ne pouvait se résoudre à taire, Jean ne le ierait pas non plus. Mais comment paierait-il? Quelle solution?

Et toujours, à sa pensée, revenait la déclaration terrible. Elle vit Jean à demi couché sur le canapé, la tête contre le mur, cachant son visage découragé. Il ét^it bien abandonné et se sentait bien perdu. Ellese dit : Il songe à se tuer. Et le rêve affreux de son beau temps d'été lui revint également: celui qu'elle aimait, le pistolet à la main, une détonation éclatant dans U silence et, au miUeu de la fumée, l'écroulement d'ua corps mutilé.

Elle fit un geste d'horreur, comme pourchasser l'épouvantable vision... Elle se dit: Non! Jamais! Tout, plutôt que de le voir mourir, poussé par le désespoir!... Il faut chercher un moyen de le tirer de l'abîme, et le trouver... Elle prit Jean par les épaules, l'attira à elle, et, lui parlant comme à un entant :

— Voyons, écoute-moi un peu. Prends sur toi, sois courageux... As-tu bien réfléchi à ta situation? T'es-tu occupé de l'améliorer ?

. ^.gila tristement la tête et, d'une voix brève :

— Cl'est imposbi>jle !

— Rien n'est impossible... Tu as des amis... T'estu adressé à eux?...

— Quand on doit de l'argent, on n'a plus d'amis l

— C'est mal, ce que tu dis là... As-tu seulement vu jViichalon?

Jean leva les épaules :

■ — Michalon n'est pas en mesure de me tirer d'affaire... Il me donnerait peut-être une centaine de mille francs, en faisant un gros sacrifice... Et après? Je serais bien avancé !... Une goutte d'eau jetée dans un puits !

— Et Gamard ? demanda Lise.

— Gamard a un conseil judiciaire, dit Jean avec impatience. Et puis, est-ce qu'il faut compter sur les compagnons de plaisirs? Aussitôt que l'horizon s'assombrit, ils disparaissent... Ils vont là où est l'insouciance, la gaieté et le rire...

Il serra ses pomgs avec rage :

— Et moi je ne ris plus!

Il y eut un instant de silence. La pendule, qui avait sonné pour eux tant d'heures délicieuses, taisait entendre Sun tic-tac, sonnant maintenant les heures tristes. Jean l'écouta un instant, les nerfs exaspérés, puis il se leva vivement, et arrêta la marche de cette aiguille qui courait si vite vers le moment où il lui faudrait s'acquitter. Lise le rappela près d'elle, et, avec un tremblement dans la voix :

— Et celui sur lequel tu comptais tant?... EtNuno?

A ce nom, le visage de Jean exprima une haine furieuse. Il se dressa, et jetant à Lise un horrible regard :

— Nuno! s'écria-t-il. Ce misérable? Venir à mon aide, quand c'est lui qui m'a perdu? Il me pousserait plus avant encore, s'il pouvait, pour être sûr que jo r. j parviendrai pas à lui échapper!...

Et devant Lise terrifiée, il se répandit en menaces et en injures, blasphémant avec un affreux acharnement, comme si le torrent d'invectives qui s'échappait de ses lèvres eût été un soulagement pour son cœur rongé par le fiel. Il laissa échapper le secret de la combinaison de Nuno, deviné par lui, la veille, au milieu du tumulte et des imprécations deo spéculateurs compromis. Appuyé sur d'importantes contreparties, Sélim avait, au premier bruit du sinistre, fait volte face. Et d'acheteur il était devenu vendeur. Ses ordres, transmis par ".e télégraphe sur les grandes places de l'Europe, avaient fait tomber des masses de titres sur le marché, et les cours écrasés avaient amené ce que, sur les boulevards, on appelait le nouveau krach. Le syndicat hostile était triomphant, et Nuno, pactisant avec les vainqueurs, se partageait les dépouilles de ses alliés de la veille.

Voilà ce qui s'était passé, ce que Jean démêlait. Ct il parlait avec animation :

— Sélim lui venir en aide?... Il le haïssait trop! Il lui suffisait d'un mot, prononcé à temps, pour sauver Jean, mais il se serait plutôt perdu lui-même, si sa perte avait pu assurer celle de celui qu'il exécrait 1 Et

lui, imbécile, qui avait cru à la loyauté et à la bienveillance de cet homme, quand tout devait le mettre en défiance : sa facilité à paraître l'obliger, et surtout son ignoble passion pour Lise!...

A ces mots la comédienne ne put retenir un cri. Ainsi, c'était vrai? C'était à cause d'elle? Le soupçon qu'elle avait eu se changeait en certitude. Nuna n'avait été implacable, pour tous les malheureux qu'il venait de ruiner, que parce que Jean était avec eux. Il avait trouvé l'occasion qu'il cherchait de briser celui qui lui faisait obstacle. Et , avec une effroyable tranquillité, il avait broyé les innocents et le coupable, dans les rouages de sa grande machine financière.

— Moi ! pour moi! dit-elle avec horreur...

Jean cruellement n'essaya pas de la détromper. Il était pris d'une rage sourde contre celle qu'il aimait tant. Au fond de lui-même, il lui reprochait le désastre. En ce moment, il retrouvait toutes ses idées anciennes sur les femmes. Et, avec un fétichisme de joueur, il pensait que c'était la femme qui, en occupant son esprit, en amollissant sa volonté, autrefois tendue avec une invincible fermeté vers le succès, l'avait conduit à la chute. Il fadorait, cette Lise, et cependant il lui en voulait. Une colère aveugle, faite de ses atroces déceptions, grondait en lui. Cette voix,. qui lui avait fait entendre tant de douces paroles, l'exaspérait, ces yeux, qui reflétaient si passionnément ses amoureuses ivresses, il les accusait. C'était Lise qui était cause de tout! Quand il essayait de

résister ii l'entraînement de son cœur, autrefois, il l'avait pressentie fatale. Et, dans son injuste emportement, il était tenté de lui crier : C'est toi qui m'as mené où je suis 1

Et, horrible sensation, Lise lut toutes ces pensées dans les regards de Jean. Elle y vit la haine. Et elle excusa ce malheureux qui souffrait tant. Son ambition unique, la fortune, à la veille d'être satisfaite,. était trompée. L'édifice, difficilement échafaudé par lui, s'écroulait. Non seulement le passé et le présent étaient anéantis, mais encore l'avenir. Elle vint à lui suppliante, et, elle, qui avait eu la prévoyance du danger, elle, l'innocente, elle s'accusa comme une coupable :

— Jean, je t'en prie, ne te détourne pas de moi, s'écria-t-elle , retenant à peine ses larmes... Pardonne-moi... je t'en prie!... N'aie plus ces yeux méchants, qui me font tant de peine!... Est-ce que tu ne m'aimes plus?

Elle le serra contre elle, éperdue, désespérée. Et lui, attendri par cette humilité adorable, par cette générosité sublime, sentit son cœur se gonfler et toute sa rage se fondit en sanglots. Lise, pâle et triste, le calma, le raisonna, lui versant le baume de ses encouragements et de ses consolations. Elle lui rendit presque confiance. Apres tout, il était couvert par la caution de Nuno, rien ne prouvait que le banquier eût de si mauvaises intentions à son égard. S'il usait de rigueur, après l'avoir poussé en avant, et l'avoir, pour ainsi dire, associé à son entreprise, l'opinion le juge-

rait sévèrement. Déjà des protestations indignées s'élevaient de tous côtés contre lui. Il avait dupé des inconnus, c'était mal; mais de Brives, son familier!... C'eût été une action particulièrement odieuse, et ayant les proportions d'un guet-apens... Il ne fallait pas se décourager...

Elle supplia Jean de ne pas prendre de résolution avant de l'avoir revue. Elle lui fît donner sa parole de l'attendre le soir. Et, plus tranquille, ayant écarté pour quelques heures la crainte de l'horrible et sanglant dénouement qui hantait son cerveau, elle le quitta. Elle voulait, puisqu'elle avait contribué à perdre Jean, travailler à le sauver. Si Nuno avait le sort du jeune homme dans ses mains, c'était à Nuno qu'il fallait s'adresser.

Le souvenir de ce que Clémence lui avait dit la veille était revenu à Lise : Si vous vous voyez dans rembarras, n'hésitez pas à venir à moi. Le pouvoir de Clémence sur Nuno n'était-il pas très grand ? Lise ne voulait rien demander à Nuno, elle-même. Mais elle prierait Clémence. Elle trouverait moyen de l'intéresser à sa cause.

Et elle se dirigeait d'un pas rapide vers le théâtre, où la répétition devait la mettre en présence de sa camarade. Elle courait naïvement offrir à sa rivale la plus belle revanche qu'elle eût jamais pu souhaiter. Elle entra par le boulevard, traversa le vestibule, suivit le couloir dans l'obscurité, et monta sur la scène, où Rombaud, Massol et La Barre causaient à voix basse devant le trou du souffleur. Elle croisa Roberval

et lui demanda d'une voix brève si mademoiselle Villa était arrivée.

— Oui, mademoiselle, dit le régisseur. Elle doit être dans sa loge...

Lise, au pied de Tescalier, eut une horrible palpitation. Un trouble violent s'emparait d'elle à la pensée de confier ses tourments à une étrangère. Ouvrir son cœur, et montrer Tamour profond, absolu, qui l'emplissait, n'était-ce pas une profanation? 11 lui semblait maintenant que Clémence n'était pas la femme à laquelle il fallait livrer son secret. Un instinct l'avertissait qu'elle allait au-devant d'un danger.

Elle s'arrêta dans le corridor des loges, hésitante, prête à redescendre. Derrière la porte elle entendait Clémence qui marchait. Une sueur mouilla le front de Lise. Elle se sentit faible, inquiète. La pensée de Jean, faible et inquiet aussi, lui rendit du courage. Elle s'accusa d'égoïsme. Combien peu de chose était l'aveu qu'elle avait à taire, comparé à l'avantage qui pouvait en résulter! Résolue, elle frappa à la porte.

— Entrez, dit la voix de Clémence.

Le visage de l'Italienne, froid et dur dans sa correction, s'anima à la vue de la jeune femme. C'était la première fois que Lise entrait dans la loge de sa camarade. Quelque grave incident avait dû survenir.

— Ah! C'est vous? fit-elle. Est-ce qu'on commcnce'l Venez-vous me chercher?

Lise la regarda bien droit, avec ses yeux clairs, et hardiment :

— Non, nous avons le temps. J'ai à vous parler...

— Ah ! qu'y a-t-il donc?

— Vous m'avez dit que, si j'avais besoin de vous, vous seriez disposée à me servir... Je viens vous mettre à l'épreuve.

— Faites, ma chère, répliqua Clémence, qui prit un air sérieux.

Et, attirant Lise, elle la fit asseoir près d'elle, sur la chaise longue.

— Je vous ai entendue répéter souvent que M. Nuno ne vous refusait rien de ce que vous lui demandiez.

Clémence baissa la tête. Elle vit Lise attaquer un sujet brûlant. Elle pressentit que, dans un instant, elle tiendrait la jeune femme à sa merci. Elle eut peur de l'effrayer par l'expression triomphante de sa joie. Elle s'efforça d'être calme, d'être patiente. La vengeance qu'elle couvait depuis longtemps était à portée de sa main, peut-être. Il ne fallait pas la laisser échapper. Elle répondit d'une voix très douce et un peu tremblante :

— Il est vrai que Sélim a beaucoup d'affection pour moi, et depuis longtemps... Il est heureux de satisfaire mes fantaisies, mais encore faut-il que ce soit possible...

— Eh bien ! si vous aviez la fantaisie de faire une généreuse action, d'aider un pauvre garçon, qui est irrémédiablement perdu, si vous ne lui prêtez pas un appui, dût-il en coûter à M. Nuno un sacrifice d'argent, momentané, car il ne perdra rien, il peut en être sûr, vous refuserait-il la satisfaction de sauver ce malheureux?

Clémence releva le front, et, illuminée par une horrible espérance, incapable de se contenir plus longtemps, avide de savoir :

— Qui est-ce? demanda-t-elle, avec une ardeur qui fit croire à Lise qu'elle avait touché ce cœur implacable.

— C'est Jean!...

Elle avait répondu Jean tout court, ce nom résumant pour elle l'univers, et tout commençant et finissant à Jean.

— Jean, répéta Clémence, votre amant ?

— Oui, mon amant, répéta Lise avec exaltation. Et, enflammée du désir de convaincre, elle raconta

à Clémence, qui buvait ses paroles, comme un atroce poison, leur temps de bonheur dans la petite maison, sous les arbres, au bord de la rivière, ses inquiétudes, ses efforts pour empêcher Jean de se lancer dans celte spéculation qui, instinctivement, lui faisait peur, puis les agitations de la dernière quinzaine, enfin la catastrophe qui avait éclaté sur eux, comme un coup de tonnerre, mettant tout en ruines dans leur existence, et compromettant l'honneur, menaçant la vie de celui qu'elle adorait. Elle prit les mains de Clémence, froides et inertes, les serra dans les siennes, les brûlant du feu de sa fièvre, elle pria, pleura, disant à sa rivale qu'elle n'espérait plus qu'en elle, et que si, par son influence, Nuno ne consentait pas à épargner Jean, à ne pas le faire « exécuter », tout était fini. Elle montra sa vie étroitement liée à celle de son amant. Elle devait mourir de sa mort, et le coup qui le frapperait l'atteindrait elle-même.

Emportée par sa douleur, elle ne se rendit pas compte des sensations de Clémence. Elle avait trop de larmes dans les yeux pour voir sa joie infernale, lorsqu'elle fît appel à sa pitié. Quand bien même elle l'eût vue, rien ne l'aurait arrêtée. Elle était prête à tout pour sauver Jean. Et plus le sacrifice à faire devait être terrible, plus son ardeur à l'accomplir devait se montrer grande.

Clémence immobile la regardait, jalouse de l'immensité de son amour. Cette créature qu'elle exécrait était heureuse encore : elle aimait! Que de bonheur profond, absolu, avait, par avance, payé tant de dévouement! Mais pour la favorisée, la triomphante, le jour des désastres était enfin venu. Et elle allait pouvoir, en une seule fois, lui faire expier toutes les douleurs éprouvées, toutes les humiliations subies.

— Ainsi, dit-elle, d'une voix lente, vous en êtes arrivés là tous les deux? Et c'est à moi que vous vous adressez pour vous aider à sortir de ce mauvais pas?...

Elle éo..-ta d'un rire qui épouvanta Lise.

— Lo choi:: est heureux, et prouve un cœur ingénu, poursuivit-elle. Ainsi, ce joli garçon, aimé de cette charmante filiG, après avoir perdu à la Bourse ce qu'il avait, ei ce qu'il n'avait pas, devra être tiré d'affaires parGlômcnce Yilla... qu'il a dédaignée, quand elle lui faisait ia favem d'avoir un caprice pour lui! Et Clémence Villa se montrera si généreuse, pour complaire à celle qui est venue, un beau jour, dans ce théâtre, lui prendra s:s l'ôios, son succcc, son influence, tout, enfinl...

Elle s'était dressée devant Lise, les bras croisés, lui montrant un visage qu'elle lui avait caché tant qu'il avait fallu la tromper. Son front resplendissait de colère, ses regards étaient dorés par le fiel, et sa bouche se crispait pour l'outrage. Lise resta un instant muette de surprise. Elle ne put que tendre vers son ennemie des mains suppliantes.

— Ah çà ! tu ne savais donc rien? reprit Clémence. Ou tu me supposais bien stupide? Mais comment croire que Jean ne se soit pas vanté à toi de m' avoir méprisée?... C'était si flatteur pour toi et pour lui! Méprisée, oui, moi!... Moi!...

Au souvenir de l'affront, elle sentit bouillonner en elle une rage plus violente :

— Et tu viens me demander de m'intéresser à lui? Toi! Comme si ta demande n'était pas une injure de plus! Ah! rien que parce que tu l'aimes, je le perdrais, si j'en avais le pouvoir. Mais je n'aurai pas besoin de m'en mêler. Sélim s'est chargé de la besogne et, tu peux être tranquille, elle sera bien faite. Ah! ton amant a voulu remporter tous les succès ! Il devait bien se douter pourtant qu'il y aurait des risques à courir... Au jeu de l'amour, il a eu le dessus, mais, au jeu de l'argent, il a trouvé son maître. Qu'il se débrouille!...

Lise, tout étourdie, écoutait Clémence sans comprendre bien exactement ce qu'elle lui disait. Elle alla à sa camarade, la saisit par le bras, et, la regardant avec des yeux égarés :

— Mais vous ne m'avez donc pas entendue? dit-elle.

Il y va de la vie. Il ne survivra pas à sa déchéance.

— Et tu mourras, toi aussi? s'écria Clémence en ricanant... Tu te répètes, ma fille, tu me l'as déjà dit...

— Il s'agit bien de moi! Je ne pense qu'à lui! reprit Lise. Lui d'abord, lui toujours, lui seul! Vous dites que vous l'avez aimé : comment pouvez-vous vous réjouir de ce qui lui arrive de malheureux? Votre amour est-il donc devenu de la haine?

— Oui! Delà haine puisqu'il t'aime, une haine implacable, puisque tu le défends, une haine mortelle, puisque, sauvé, il retournerait à toi, et que vous seriez heureux!

Et, chaque fois qu'elle avait répété son effroyable affirmation, elle avait fait un pas vers Lise. Elles étaient si près l'une do l'autre, que leurs visages se touchaient et que, face à face, elle semblaient prêtes à engager une lutte suprême. Lise comprenait maintenant. Ayant perdu tout espoir, elle eut honte de sa faiblesse. La colère la saisit à son tour, et, affrontant sa rivale :

— Vous êtes un monstre! lui cria-t-elle.

— Je sais me venger, voilà tout! On ne s'attaque pas impunément à moi !

— Mais avez-vous le droit de vous attaquer impunément aux autres? Tout ce que j'ai eu à soufï'rir de mal, c'est à vous quejeledois. Vous m'avez fait calomnier ignominieusement par un misérable à vos gages, et vous avez été cause qu'un galant homme a risqué sa vie et que le sang a coulé. Cependant vous n'avez pas été encore satisfaite, vous avez voulu me frapper

vous-même, espérant sans doute que vous seriez plus habile. Et c'est par miracle que je suis sortie saine et sauve de vos mains. Était-ce assez? Non! Et vous Vous acharnez à poursuivre votre œuvre. Que vous faut-il, cette fois? Le déshonneur et la mort de l'homme que j'aime? C'est là votre combinaison dernière, votre suprême atrocité. Et vous vous croyez sûre de réussir? Eh bien ! vous vous trompez. Vous vous êtes démasquée trop tôt. Je sais maintenant ce que je dois redouter de vous, et je vais lutter. Ce qui faisait votre force jusqu'ici, c'était mon aveuglement. Absurde que j'étais, je ne pouvais pas vous croire capable d'une si abominable perversité. On avait essayé de m' ouvrir les yeux; je ne voulais pas voir. Et je suis venue faire appel à votre générosité, et vous offrir une occasion de vous montrer telle que vous êtes, sans sourires hypocrites et sans regards menteurs ! Eh bien, ce que vous m'avez refusé, je l'obtiendrai quand même. Vous voulez perdre Jean, moi, je veux le sauver!

— Essaie! dit Clémence.

Lise la regarda résolument, et gagnant la porte :

— C'est ce que je vais faire.

Elle sortit. Clémence, stupéfaite, se trouva seule. Elle fut mordue par l'envie furieuse de courir après son ennemie, de la saisir et de la frapper. Lise venait de la braver, de l'insulter, de lui rendre coup pour coup. Lorsqu'elle la croyait écrasée^, elle la voyait se relever vigoureuse et vaillante, et recommencer le combat. Elle se sentit impuissante et craignit d'être vaincue. Elle eut un éblouissement. Elle ouvrit la fenêtre et res-

pira. Elle voulut se calmer, et réfléchir. Sur sa toilette elle prit une carafe et mouilla son mouchoir qu'elle se passa sur le front. Elle pensa : Que peut-elle bien tenter? Où va-t-elle? A qui songe-t-elle à s'adresser? Elle eut l'instinct que c'était à Nuno. N'était-ce pas le Portugais qui était maître de la situation? C'était pour qu'elle l'implorât que Lise était venue la trouver. Mais si Lise le voyait...

Un cynique sourire passa sur les lèvres de Clémence. Elle savait que le banquier n'était pas homme à rien donner, sans exiger du retour. Ne pouvait-elle pas alors, elle, tirer parti de la demande de Lise et frapper celle-ci au moment où elle se croirait victorieuse? Ce Jean, auquel la jeune femme était prête à tout sacrifier, lui prouver que celle qu'il aimait le trompait, au moment où il était abattu et écrasé! Lui donner la preuve de l'abandon, faire servir le dévouement de Lise à sa perte, et prêter à son sacrifice l'apparence d'une trahison! Mais comment?

Il fallait avant tout pénétrer les projets de Lise. Clémence descendit sur le théâtre. La répétition marchait boiteuse, Roberval tenait le manuscrit et La Barre, philosophiquement, sachant que les jours co suivent et ne se ressemblent pas, prenait son parti du mauvais travail qu'on faisait, en pensant qu'on se rattraperaitle lendemain. Il était triste cependant, n'ayant pas vu Lise. Elle, l'exactitude môme, elle avait traversé le théâtre et, depuis, elle n'avait ;;^as reparu. H luttait contre ses pressentiments, mais la certitude de ne plus revoir la comédienne, sur cette scèno toute

vibrante encore de ses succès, grandissait au fond de lui-même.

Clémence descendit vivement jusqu'à la loge du concierge et le trouva, fabriquant au moyen de bandes de toile gommée verte, collées autour de tiges de laiton, des plantes artificielles, destinées à figurer dans des vases, sur une terrasse, au troisième acte des Viveurs. Un chat rouge ronronnait à côté de lui sur la table à manger, et, dans la pièce du fond, on entendait sa femme battre des habits.

— Avez-vous vu sortir mademoiselle Fleuron? demanda Clémence.

— A rinstant même. . . Ma femme a été lui chercher un fiacre. Mais asseyez-vous donc, mademoiselle Villa!... dit le concierge, qui tenait l'artiste en grande estime à cause des profits qu'il faisait avec elle... Élisa, cri a-t-il, mademoiselle Villa demande « après » mademoiselle Fleuron...

— Elle vient de partir, répondit la femme, qui entra, sa baguette à la main... Elle était tout à l'envers...

— Je le sais... C'est ce qui m'a inquiétée... Savezvous où elle est allée?

— Elle a dit au cocher : Faubourg Saint-Honoré... C'était un petit fiacre jaune... de l'Urbaine... Il est parti comme un trait... On leur a donné des chevaux neufs... ils marchent joliment!

— Merci, dit Clémence, coupant court aux commérages de la concierge. Je vais tâcher de la rejoindre.

Il n'y avait plus de doute à avoir : Lise se rendait

chez Nuno. Pour quoi faire? Pour demander la grâce de Jean, à un homme par qui elle se savait aimée. Voulait-elle jouer Marion Delorme à la ville^ essayer d'attendrir Lafîemas, et payer de sa beauté la rançon de Didier? Enlever le banquier à Clémence, et sauver son amant, quelle belle riposte I Mais Lise était-elle capable de concevoir cette manœuvre habile, qui se présentait tout naturellement à l'esprit de l'Italienne?

— Eh! que m'importe, pensa Clémence, qu'elle prenne Sélim, pourvu que j'en aie la preuve!... Je \ suis assez riche maintenant pour me passer de lui. Et puis, elle ne saura pas le garder... Une pleurnicheuse! Elle l'ennuiera au bout de huit jours, et il me reviendra.

Tout en marchant, elle cherchait le moyen de se renseigner sur ce qui se passait chez Nuno. Comme ' toutes les femmes galantes, nées dans la boue des faubourgs, et qui ont la nostalgie du ruisseau originel, elle s'était prise d'affection pour sa femme de cham- ': bre, une Marton de Belleville, johe fille, gangrenée jusqu'aux moelles, telle enfin qu'avait été Clémence, et servant, jusqu'à ce qu'elle eût amassé une somme suffisante pour pouvoir, avec un matériel confortable, se lancer à son tour dans la galanterie.

En attendant le moment de plumer les maîtres, elle coquetait avec les valets. Elle était en intimité tendre avec le domestique de confiance de Sélim. A l'office on s'était aimé comme au salon, et, au moyen de cette fine drôlesse, qu'elle tenait par l'argent, Clémence savait bien des choses que Sélim croyait se-

crêtes. Il n'y a pas plus de grand financier que de grand homme pour son valet de chambre. Le Frontin de Nuno jugeait sévèrement son maître, disant de lui : « cette vieille canaille », comme la Marton de Clémence disait de sa maîtresse : « cette grue ». Du reste plats et obséquieux, comme il convenait, devant l'un et l'autre, et dévoués moyennant large salaire.

Clémence redevint gaie. Elle se dit, pensant à son affidée en jupons : J'ai mon affaire. Puis, ayant arrêté son plan de bataille, et jugeant que la rapidité d'exécution devait en assurer le succès, elle sauta dans une voiture, et, ne se souciant pas plus de son théâtre, où Roberval répétait à sa place, que de sa candeur passée, elle se fit conduire avenue Hoche.

Lise allait en effet chez Nuno. Quoi faire? comme se l'était demandé Clémence. La jeune femme n'en savait rien. Elle savait seulement que de Nuno dépendait le sort de Jean, et elle allait à lui. L'accueil que lui avait fait Clémence l'avait poussée à cette tentative. 11 vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Clémence n'était guère sainte, mais Sélim était une sorte de dieu, terrible comme le Baal de Babylone dont le culte était souillé par des sacrifices humains, une incarnation monstrueuse et redoutable de l'or. C'était vers lui qu'elle courait pour lui demander l'honneur et la vie de son amant.

Il était trois heures quand elle arriva dans la cour. Elle vit sur une plaque de marbre cette indication : Entrée des bureaux. Elle monta au premier, au milieu d'un flot d'allants et venants, silencieux et pressés, et.

dans le grand vestibule, trouvant les garçons de bureau assis à leurs tables, elle demanda à parlera M. Nuno. On la regarda avec étonnement. Mais elle était bien jolie sous sa voilette blanche, et ses yeux désarmèrent la goguenarde malveillance des subalternes. Un de ces fonctionnaires en habit vert à boutons dorés daigna se lever et dire à la jeune femme :

— Est-ce pour affaires?

Et, comme elle répondait : oui.

— En ce cas, madame, ayez la bonté de venir avec moi.

Poussant une porte battante à carreaux dépolis, il fit entrer Lise dans une petite salle lambrissée de chêne clair, dont le mur était percé de guichets grillagés. Au-dessus de chacun d'eux on lisait : Renseignements. Contentieux. Comptes-courants. Coupons. Le garçon frappa au guichet des renseignements, derrière lequel un grognement se fit entendre. Puis la plaque de cuivre, qui le masquait, se leva et une figure maussade apparut :

— Vous désirez, madame?

— Parler à M. Nuno.

— Mais ce n'est pas ici ! Qui est-ce qui vous a amenée chez nous, madame? C'est encore cet idiot de Grégoire!...

Lise jeta à l'employé un regard si doux que celui-ci tira le rideau vert qui doublait son grillage. Il admira la charmante iemme et, soudainement devenu complaisant

— Tenez, madame, sortez dans le couloir, tournez

à gauche et allez tout au fond jusqu'à ce que vous... Mais non, vous vous perdrez... je vais vous con- > duire.

11 ouvrit sa porte, et comblé de remerciements par Lise, qui se crut sauvée, il la fit passer par un dédale de galeries, puis, lui indiquant de la main un dernier corridor :

— Au bout, là-bas, vous trouverez la salle d'attente... Mais je doute que vous soyez reçue...

Il salua et s'éloigna, laissant Lise inquiète, mais résolue à tout pour pénétrer jusqu'à Nuno. Elle mesurait maintenant l'étendue de la puissance de cet homme. Elle était dans son empire, au milieu de ses sujets. Comme un tyran formidable, à l'abri de tous les périls, au fond de sa puissante retraite, il bravait les menaces et les plaintes, il n'entendait même pas les sanglots et les cris.

Elle arriva dans la pièce oh se tenait Clément, marchant, solennel, sa chaîne d'argent au cou, au milie4^ de vingt solliciteurs assis sur les canapés de cuir. Lise, dévisagée par tous ces premiers occupants, se sentit mal à Taise, elle, habituée à soutenir les regards du public. Cependant elle s'adressa à l'huissier et demanda à voir Nuno. Alors ce fut toute une affaire. Le banquier était occupé : impossible de le déranger... Madame voyait : on l'attendait depuis midi... Et peut-être ne recevrait-il pas avant cinq heures... Si madame voulait s'asseoir, elle passerait à son tour.. . Alors Lise, d'une voix entrecoupée, essaya de faire comprendre à Clément qu'il s'agissait d'une

chose des plus graves, et qui n'admettait pas de retard... Si AI. Nuno savait qu'elle était là, il la recevrait immédiatement. Et elle s'efforçait d'agir sur l'huissier, de le séduire par sa grâce toute puissante. Celui-ci, troublé, indécis, finit par dire :

— Si madame me donnait sa carte... je me risquerais à la remettre à monsieur...

Mais Lise n'avait pas de cartes sur elle. Sur la table elle prit un carré de papier, écrivit son nom : Lise Fleuron, et le tendit à Clément. II lut, du coin de l'œil, et aussitôt son visage devint très gracieux, il sourit et s'inclina légèrement. Le prestige de la comédienne se manifestait. 11 ouvrit une porte et disparut, laissant la jeune femme exposée aux coups d'œil furieux de ses compagnons d'attente... Puis il revint, et parlant très bas ;

— Si madame veut prendre la peine de me suivre... Lise, le cœur bondissant, s'élança et sortit, poursuivie par des murmures exaspérés.

Dans un petit salon attenant à son cabinet, Sélim était debout, tenant à la main le papier sur lequel était écrit le nom de Lise. Il vint lourdement au-devant d'elle, ia fit asseoir, et, son œil endormi s'allumant d'une flamme soudaine :

— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir? dit-il de sa voix gutturale. Est-ce que vous auriez des affaires d'intérêt?

— Hélas ! pas moi, répondit-eUe, mais quelqu'un qui m'est plus cher que moi-même.

Le regard de Nuno s'éteignit, sous son épaisse

LISE FLEURON 39r

paupière plissée, et son visage prit une dureté de bronze.

— Ah ! ah ! fit-il. Vous venez me parler de Jean de Brives... Événement très regrettable! 11 a été trop vite... il me fait perdre de l'argent... Car c'est moi qui paie!... Desvignes est venu me prévenir... Ce garçon est un fou... Et, les fous, on leur met du plomb dans la tête !

Il se mit à rire méchamment. Lise frémit. Elle tendit les mains.

— Je vous en prie, monsieur, ne le perdez pas I ... Si vous saviez comme je vous en serais reconnaissante!

Le regard de Nuno redevint brillant. Le vieillard se pencha vers Lise :

— Pour vous, dit-il, je ferais bien des choses... Car lui, je vous avoue qu'il ne m'intéresse pas. Il devait fatalement en arriver là. Je vous avais dit : Défiez-vous des petits jeunes gens !... Vous ne m'avez pas écouté... Les petits jeunes gens font des sottises, et jettent les jolies Cllci comme vous dans l'embarras et le chagrin.

Il se leva, l'air très préoccupé :

— Mais je cause... je cause, et mon temps ne m'appartient pas. J'ai là un conseil d'administration : il s'agit des questions les plus importantes... Soyez assez gentille pour revenir demain...

— Demain! s'écria Lise avec désespoir... Mais demain il sera peut-être trop tard! Oh! je vous en prie!... Écoutez-moi!... Laissez-moi vous prouver...

— Quoi? dit Nuno rudement. Qu'il ne me doit pashuit cent mille francs?...

Elle retomba comme brisée, et poussa un affreux gémissement. Des larmes lui montèrent aux yeux.

— Gomme vous l'aimez! dit Sélim, plein d'une sombre envie.

— Oui! laissa échapper Lise avec un accent si sincère et si tendre qu'il fit tressaillir le Portugais.

— Eh bien! Repassez ce soir, alors... Mais pas avant dix heures!... Si vous saviez quelles affaires j'ai sur les bras en ce moment!... Je prendrai à peine le temps de dîner...

— Ce soir? Mais c'est impossible, dit Lise désolée... 11 m'attendra... Si je ne viens pas, il est capable...

Elle fnssonna. Et, de sa voix la plus caressante :

— Faut-il donc tant de temps pour accorder une grâce?... Prenez une plume et écrivez... là, tenez...

— Eh! ma chère petite, ce n'est pas si simple que vous croyez... répliqua Nuno, charmé. Et puis, il faut que nous nous expliquions un peu, vous et moi...

Dans le cabinet du banquier, un murmure de voix s'élevait; la porte s' entr' ouvrit, et quelqu'un, qui ne se montra pas, dit : Monsieur Nuno...

— Vous voyez: on m'appelle... A sept heures, serezvous chez vous? J'irai, s'il le faut.

— Mais, balbutia Lise, que dirai-je à ma mère Non! Non! C'est impossible!

— Alors venez dîner avec moi!

Et comme elle demeurait interdite.

— Est-ce que je vous fais peur? Amenez qui vous voudrez, si cela vous rassure... Mais comment parler de ce que vous désirez devant un étranger?... Voyons,

ma chère Lise, ayez confiance. Contentez la fantaisie d'un vieillard, qui sera heureux de vous voir seule, près de lui, pendant une heure... Et qui, en revanche, fera beaucoup pour vous...

La jeune femme restait debout, irrésolue. Un douloureux combat se livrait en elle. Oh! je suis lâche, pensa-t-elle, j'hésite... et je peux le sauver!...

— Croyez, mademoiselle, dit Sélim avec gravité, que je sais tout ce que mérite de respect une bonne et généreuse enfant telle que vous. Acceptez sans crainte. Vous serez, auprès de moi, aussi respectée que si vous étiez ma fille.

Deux larmes coulèrent le long des joues de Lise. Elle prit la main de Nuno.

— Merci, je me fie à vous et je viendrai...

— Ne vous préoccupez de rien. Vous trouverez une voiture à votre porte... Adieu... je vous quitte... car chaque instant que je pa&se avec vous peut me coûter très cher... Et je ferais mieux par économie de dire « amen » tout de suite à ce que vous me demandez... Sortez par ici: vous ne rencontrerez personne.

11 lui ouvrit une porte dérobée. Lise lui adressa un dernier sourire et, légère, elle s'éloigna le cœur plein d'espérance.

Cependant, si Lise mettait tout en œuvre pour arracher Jean à son affreuse situation, celui-ci ne s'abandonnait pas lui-même. Après le départ de la jeune femme, il était allé chez son agent de change pour tâcher d'obtenir de lui des facilités de paiement. Mais il avait trouvé Desvignes complètement affolé.

394 LES BATA/LLfeS DE LA VIE

Il était pris de plusieurs côtés, et pour de grosse» sommes. Ses associés lui avaient fait une scène horrible, sa position était menacée au parquet. Et, enragé contre ceux qui avaient mis sa prudence en défaut, il était décidé à n'avoir aucun ménagement. Cependant le cas de de Brives était particulier. Nuno avait répondu pour lui, et, à toutes les offres de Jean, il avait répondu :

— Voyez Nuno. C'est lui que cela regarde. Je ferai ce qu'il m'ordonnera. S'il veut vous donner du temps» je vous en donnerai, mais s'il veut pousser les choses à l'extrême...

Jean tourna le dos à Desvignes, et, sans vouloir entendre une parole de plus, il se retira. Il était déjà las d'implorer. Lui, jusque-là traité en favori par la destinée, il n'avait pas l'habitude des génuflexions. Il jeta avec colère un regard sur le chemin parcouru, depuis le jour où, à vingt ans, il avait commencé à se défendre contre la vie. Il avait été longtemps victorieux. Tout avait cédé à sa volonté : les hommes et les choses. Il était arrivé très près de la grande fortune qu'il avait enviée. Au moment de l'atteindre, le pied lui avait manqué, et, maintenant, il était à bas sans espoir de pouvoir jamais remonter. Il avait osé s'attaquer aux plus rudes jouteurs, avait eu le dessus par miracle, renouvelant sans cesse le combat, et finissant par croire qu'il était invulnérable. Puis la défaite était venue complète, irréparable, en un jour, et il gisait abattu, meurtri, les reins cassés. Allait-il se tramer misérablement, et donner à ceux qui l'avaient connu.

""Tieureux, superbe, triomphant, le spectacle de sa décadence? Il valait mieux disparaître.

Sa vie, en un instant, avait changé de face. Il était obligé de renoncer à son luxe élégant et coûteux de désœuvré. Il aurait à trouver une situation qui lui permît d'exister. Et quelque travail qu'il entreprît, il ne parviendrait pas à s'acquitter. Il porterait ce fardeau delà dette déshonorante. Il aurait manqué à ses engagements et devrait partout baisser le front. Il lui faudrait fuir ses anciens compagnons, pour éviter l'affligeante aumône de leur pitié, ou l'outrage de leur dédain. Que valait-il par lui-même? Rien. Qu'avait-on recherché en lui? L'homme de plaisir, le beau joueur, le gai convive. C'était donc fini. Il tombait dans la misère qui fait fuir tous les dévouements, qui glace toutes les sympathies. Il valait mieux disparaître I

L'image consolante et sereine de Lise passa devant ses yeux. Elle, il en était sûr, ne l'abandonnerait pas. Mais comment accorderait-il l'existence de la jeune femme avec la sienne? Quel lien pouvait exister entre Jean, misérable et délaissé, et Lise, courtisée et brillante ? Il serait obligé de se tenir à l'écart, de ne pas la suivre au théâtre, de ne plus l'accompagner dans les fêtes. Il serait une gêne pour elle. Et si elle consentait à tout lui sacrifier, elle serait une honte pour lui. Il passerait pour vivre aux crochets de la comé= dienne. Il valait mieux disparaître !

Il s'y résolut. Il n'avait pas peur de la mort. Qu'était-ce que cette courte angoisse, au moment d'appuyer le doigt sur la détente d'un pistolet, comparée à la

longue souffrance que l'avenir promettait au déclassé? Il ne voulut pas revoir Lise. A quoi bon s'imposer la torture de lui dire adieu. Il lui écrirait un mot. Il lui offrirait, comme un dernier bouquet, tout l'amour en fleurs dont son cœur était plein pour elle. Et il descendrait dans le silence et l'obscurité de la mort, laissant à Lise le souvenir du Jean fier et souriant, le seul qu'elle dût connaître.

Il suivit lentement les boulevards, respirant cet air qui lui paraissait si doux, regardant ce spectacle animé et changeantqui lui semblait si beau, et, comme six heures sonnaient, il rentra chez lui. Il fit un tour dans son appartement et ses yeux furent attirés par une lettre placée sur la table du salon. L'enveloppe ne portait pas de timbre. Il la prit machinalement. L'adresse était d'une écriture fine et déliée qui trahissait la main d'une femme. Il l'ouvrit, parcourut les premières lignes, pâlit, s'approcha de la fenêtre, et, avec un horrible saisissement, lut jusqu'au bout cette note infâme : « Pendant que vous vous désespérez, celle que vous aimez se console. Elle dîne ce soir avec Sélim Nufio. Si vous voulez avoir la preuve de ce qu'on vous annonce, trouvez-vous à huit heures devant les marches de la Madeleine. » Au bas, point de signature.

Jean passa une main glacée sur son front. Il souffrit horriblement et comprit en un instant qu'il tenait encore à la vie par des liens bien solides. Il poussa un cri de colère, et, froissant la lettre entre ses doigts, il la jeta loin de lui avec violence.

LISE FLtijuON 397

Lise! Après ce qu'elle lui^ avait dit le matin* après ses assurances de tendresse, ses protestation^ de dévouement! Et avec Nuùo! Il pensa : C'est impossible! C'est une ignoble calomnie! Et il n'hésita pas à en accuser Clémence. Il découvrit la misérable dans cet acharnement contre un vaincu. Mais elle mentait! Et Lise était incapable de le trahir bassement, misérablement, à l'heure terrible où son honneur et sa vie étaient enjeu! Lise? Non! non! C'était faux!

Il marcha avec agitation. Cependant, comment Clémence venait-elle accuser Nuno? Pourquoi choisir à Lise cet homme comme complice? Était-ce raffinement de méchanceté, et pour rendre Lise plus indigne, en îa montrant occupée à tromper Jean avec celui qui l'avait ruiné ? Ou bien était-ce colère de femme à qui on prend un amant? Mais alors, c'eût donc été 'vrai ?

Jean ne songeait plus à mourir. 11 était tout à sa jalousie, car une crainte affreuse commençait à s'emparer de lui. Il en avait tant vu de ces femmes au cœur tendre, à la voix céleste, au front pur, qui allaient un beau jour au vice, plus tentantes encore à cause de leurs airs candides, plus attrayantes, pour les abjects roués comme ce Nuno!

Cependant une voix railleuse s'élevait en lui, celle de son scepticisme, qui disait : En admettant qu'elle te trompe, pourquoi t'en émouvoir? T'es-tu figuré qu'elle était à toi pour toujours? Est-il, en ce monde changeant et variable, des amours éternelles ? Tu i'ab eue en pleine jeunesse, en pleine beauté, ep

plein éclat : tiens-toi pour satisfait et vois, dans cette

« trahison, une aide salutaire pour franchir le pas qui te

sépare du sommeil sans rêves. Tu n'emporteras pas de regrets, et tu la sauras, par avance, consolée. Allons, sois ferme! Regarde froidement les misères humaines. Et ne te laisse pas troubler, au dernier instant, par ce rien léger, fragile et décevant qui s'appelle une femme !

Mais à cette voix une autre répondait éplorée et gémissante, celle de son amour qui se plaignait de la trahison et voulait connaître la vérité, dût-il en ré^ sulter un surcroît de douleurs et de tristesses.

Entre elles, il hésitait, combattu, malheureux. Il s'assit à sa table, et commença à écrire un mot pleia d'ironiques reproches. Il le déchira sans le terminer. Dans la nuit qui commençait à descendre, il se trouvait seul, glacé et triste, comme dans un tombeau. Il voulut s'arracher à cette impression affreusement pénible. Il se leva, dit tout haut, répondant à sa pensée :

— Oh! je veux le savoir!

Et prenant son chapeau, il sortit.

Il était huit heures, la nuit achevait de tomber. La journée avait été brûlante, et dans le ciel les nuagescouraient, orageux et lourds. Par longues files les voitures, descendant les boulevards dans la buée chaude qui sortait du macadam arrosé, passaient avec un roulement continu et sonore devant la place de la Madeleine. Dans l'obscurité, la flamme des becs de gaz brillait pâle, et les fenêtres de Durand, éclairées violemment, semblaient derrière leurs vitres abriter de colossales bombances. Le bureau dos omnibus était assiégé par la foule. Et les grandes voitures, à leur arrivée, étaient prises d'assaut par des bandes de voyageurs, qui montaient le lon^ do leurs flancs, noirs et silencieux, comme d'énormes fourmis, accompagnés par les coups du timbre du conducteur. Sur les trottoirs, au bord des magasins aux devantures flamboyantes, les promeneurs circulaient, fumant et traînant leur canne, jetant une œillade à

quelque jolie fille arrêtée curieusement devant Téta- laged'un bijoutier ou d'une modiste, et dirigeant leur flânerie vers les cafés-concerts des Champs-Elysées, qui faisaient rage de tous leur cuivres, sous la voûte de grands arbres déjà dépouillés de leurs feuilles.

Par cette soirée étouffante, Jean marchait fiévreusement devant la grille de l'église, à l'endroit qui lui avait été indiqué, indifférent au mouvement qui l'entourait, inattentif au spectacle qu'il avait sous les yeux, pensant à l'infâme accusation portée contre Lise, et se demandant s'il était possible qu'elle fût vraie. Le doute s'était emparé de lui. L'amour de la jeune femme, son désintéressement, ses exhortations, ses prières, il avait tout oublié. Ayant toujours vu l'abandon être la conséquence de la ruine, il n'osait plus croire Lise inébranlable dans sa fidélité.

Il souffrait beaucoup et dans son cerveau il roulait des projets de vengeance. Il voyait la jeune femme avec Nufio, et une douleur aiguë lui traversait le cœur. Il s'arrêtait alors, les yeux fixes, regardant va' guement les voitures qui se suivaient sans arrêt. Il restait immobile, parlant imaginairementàLise et liA adressant des reproches. Il voulait savoir, il avait Tenvie furieuse de la surprendre, et, serrant les poings, il la menaçait en murmurant des paroles violentes. Puis, soudainement, une tête blonde aux yeux purs, à la bouche souriante, lui apparaissait, et dans son esprit apaisé une éclaircie délicieuse se faisait, trop courte, et bientôt assombrie par les raisonnements amers de son expérience.

Était-elle donc autre que tant de femmes qu'il avait vu passer de l'r.mant ruiné et aigri à l'amant riche et joyeux. Elles se donnaient toutes au vice, même les meilleures : c'était une nécessité de leur existence, un entraînement fatal résultant de leur condition. Mais il avait beau s'exciter à la philosophie, s'endurcir contre le chagrin, la plaie de son amour saignait, et il ne pouvait étouffer ses cris de désespoir.

Non, Lise n'était pas comme les autres : elle était bonne, dévouée, sincère, et il n'en souffrait que plus de son abandon, il n'en maudissait que plus sa perfidie. Elle qui, quelques heures auparavant, l'exhortait à ]a résignation, au courage, lui faisait jurer de ne pas prendre de résolution extrême, elle mentait donc? Sa douceur, sa tristesse, n'étaient donc qu'une odieuse comédie pour mieux le tromper? Ah ! il fallait, coûte que coûte, qu'il sût à quoi s'en tenir. Il attendrait le dénonciateur anonyme, il affronterait la joie atroce de Clémence, si c'était elle. Il irait partout, il ferait tout, dans sa rage de démasquer cette Lise, qu'il aimait cent fois plus maintenant à la pensée qu'on s'efforçait de la lui enlever.

Huit heures et demie venaient de sonner. Jean avec agitation voyant le temps s'écouler, pensa que peut-être personne ne se présenterait au rendezvous. Il soupçonna une indigne mystification, une méchanceté abominable. Déjà il se reprenait à croire à l'innocence de Lise. Une main se posant sur son épaule le fit retourner, et, avec une douloureuse

émotion, il vit, en lace de lui, une femme. Une épaisse mantille de dentelle noire couvrait son visage. Il demeurait hésitant. La femme devina ce qui se passait en lui, et, vivement, elle se démasqua. .Jean ne s'était pas trompé : c'était Clémence.

— Je m'étais bien douté que c'était vous qui m'aviez écrit, dit-il avec amertume. Vous vous acharnez sans' pitié sur cette malheureuse Lise...

— Eh! mon petit, vous êtes bon! Croyez-vous que

je vais me laisser souffler Nuno sans résistance?

C'est un des plus gros sacs de Paris? Elle n'y va pas

par quatre chemins, l'entant, et elle a bon appétit!...

'Vous savez qu'elle est là?...

Du geste elle montrait à Jean les tenêtres du res* taurant qui flamboyaient dans la nuit :

— C'est le dîner des fiançailles! ajouta-t-elle avec ironie. Allons-nous, tous les deux, renverser la table?

Jean ne répondit pas. Chacune des insultantes paroles de Clémence l'avait atteint cruellement. D'Instinct il se sentait entraîné à défendre Lise. Et puis il n'avait plus envie de savoir, il redoutait d'apprendre .la vérité. Il avait honte.

— Venez-vous? répéta Clémence.

— Non ! dit Jean.

L'Italienne lui saisit le bras, et durement :

— Vous n'êtes pas curieux, mon cher! Je vous croyais un homme. Mais je vous avais mal jugé... Voire maîtresse est là, avec un autre, vous n'avez qu'un pas à taire, pour la surprendre, et vous hési- .tez?..

Jean frémit. Avec un autre ! Et cet autre était Nuno, le misérable à qui il attribuait son désastre. C'était vraiment trop! Il fut pris d'une rage froide et, marchant vers Clémence, il dit : Allons !

Dans un petit salon du premier étage, aux murs tendus de papier imitant le cuir de Cordouc, aux meubles couverts de velours havane, éclairé par deux candélabres dorés à huit branches, Nuno et Lise dînaient ^n lête-à-tête. Vêtue de la même robe de laine qu'elle portait dans la journée, n'ayant pas voulu se mettre en frais de toilette, pour bien marquer au vieillard que c'était à un rendez-vous d'affaires qu'elle s'était rendue et non à un rendez-vous d'amour, la jeune femme pensive, laissant passer chaque plat du somptueux menu commandé par Sélim, écoutait tristement le banquier.

Elle avait bien réfléchi avant de se décider à venir. Rentrée chez elle, la fièvre qui l'avait conduite chez Nuno commençant à se calmer, elle avait compris tout ce que Texécution de la promesse qu'il lui avait arrachée présentait de dangers. Nuno était un de ces hommes avec lesquels une femme ne pouvait se montrer sans se compromettre. Il suffisait qu'on la vît avec lui, ne fût-ce que traversant le boulevard, pour que le lendemain on pût dire : Vous savez? Lise est la maîtresse de Nuno. Elle ne l'ignorait pas, et cependant la pensée du danger que courait Jean l'entraînait. Entre le mal qui pouvait lui arriver à elle, ■et celui auquel son amant était exposé, elle n'hésitait pas : elle se sacrifiait.

Cependant, pour sauver Jean^ ne risquait-elle pas de lui porter un coup bien cruel? S'il allait connaître son aventure avec Nuiîo ? Mais comment la connaîtrait-il? Il devait rester rue Taitbout ce soir-là ; il avait donné à Lise sa parole de l'attendre. Elle ne redoutait rien que de lui. Quel autre eût été capable de la deviner sous le large manteau et sous le voile épais qu'elle allait mettre ?

Et pourtant une crainte vague, indéfinie, mais persistante la troublait. 11 lui semblait qu'elle était sous le coup d'un malheur. Un pressentiment parlait haut en elle et la détournait de partir. Mais lui, que deviendrait-il? La situation était inextricable. II était au fond d'une impasse, et, pour en sortir, il lui fallait ou du temps ou de l'argent. De l'argent il n'en avait pas, et, du temps, Nuno seul pouvait lui en donner !

Elle se dit : Je suis lâche. De ce vieillard qu^ai-je à craindre ? Il m'a promis de se montrer respectueux. Et d^ailleurs, dans ce lieu public où il suffirait de sonner, d'appeler pour amener du monde... Elle se redressa, pleine d'assurance ; elle se sentait jeune et vigoureuse. Lf gros Sélim, avec ses cheveux blancs, et sa taille lourde et massive, lui apparut, et elle ne put s'empêcher de sourire. Était-ce lui qui essaierait de la contraindre? D'ailleurs, pourquoi lui faisait-elle l'injure de supposer qu'il en eût la pensée? Enfin quand il y aurait un danger à courir? N'était-ce pas ce qu'il fallait? Quel mérite aurait-elle si, pour sauver Jean, elle n'avait rien risqué?

LISE FLELTiON 405

La voiture de Nuno, en s'arrêtant sous la fenêtre, avec une netteté qui révélait un cheval de prix conduit par un cocher habile, mit fin à ses incertitudes. Lise se dit : Allons ! La petite tache sombre, qui subsistait dans son esprit, comme un nuage annonçant la tempête à l'horizon, s'effaça subitement, et la Jeune femme n'eut plus en elle que le désir afPormi et puissant de tout tenter pour la défense de celui qu'elle aimait. Elle dit adieu à sa mère, qui se laissa embrasser avec une impassibilité presque haineuse, et, le cœur battant, elle descendit. Un coupé noir, sans chiffre, attendait à la porte. Lise vit dans cette précaution prise par Nuno la réalisation des promesses qu'il lui avait faites, et, avec une confiance attendrie, elle monta.

Nuno impatient, comme un nouveau marié qui va vers sa femme, le soir de ses noces, était arrivé d'avance. Il avait guetté derrière les vitres la venue de Lise, agité, bouillant, ayant des frémissements nerveux, et jouissant d'une de ces émotions de jeune homme qu'il ne trouvait jamais trop chèrement payées. Quand il vit la voiture s'arrêter et Lise en descendre, il éprouva une satisfaction profonde. Mesurant, avec son expérience de viveur blasé, l'intensité des sensations que lui procurait la jeune femme, il se dit : Il n'y a au monde que cette enfant-là pour moi ! Il faut qu'elle m'appartienne, qu'elle me laisse vivre dans le rayonnement de son charme et de sa beauté. Je la veux, n'importe comment, n'importe à quel prix I

Le caprice qu''il avait pour Lise, comme un incendie qui a longtemps couvé, prit en un instant des proportions furieuses. Il désira Lise avec la violence d'un dernier caprice. Il se sentit capable de tout pour la conquérir : de violence, de soumission, de bonté, de corruption, de tendresse. Les sentiments les plus opposés se heurtèrent dans son cœur. Il en fût venu à divorcer, pour l'épouser, s'il l'eût fallu. Mais, avant tout, il comptait sur l'influence invincible de son argent.

Assis en face d'elle, la regardant de ses gros yeux aux paupières flasques, il essayait de l'arracher à sa tristesse, mais ne parvenait pas à ramener le sourire sur ses lèvres :

— " Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Vous n'avez qu'à ordonner. Mais, je vous en prie, quittez cet air malheureux. Une charmante enfant telle que vous n'est pas faite pour avoir des soucis et des chagrins, et si vous vous confiez à moi, je vous épargnerai tout ennui à l'avenir. Ne prenez pas en mauvaise part ce que je vous dis. Vous savez bien que je vous porto le plus vif intérêt. J'ai essayé de vous le faire comprendre, il y a quatre mois, à ce souper de centième où vous étiez si belle et si brillante, mais vous n'avez pas voulu m'écouter. Vous aviez la tête et le cœur pris pour ce petit de Brives qui ne pouvait que vous mener à votre perte. Ces jeunes gens, voyez-vous, sont tous des égoïstes, ils n'aiment pas une femme pour elle, s'efforçant de la rendre heureuse et de lui donner tout ce qui lui plaît. Ils n'aiment que pour eux,

'et il faut se plier à leurs fantaisies, à leurs caprices. Ils excitent de grandes passions : il y a des folles qui se tuent pour leurs beaux yeux. Et ils en tirent vanité, et cela leur fait une réputation dans le monde. Il vaut mieux, croyez-moi, jeter les yeux sur quelqu'un de raisonnable qui assure votre bien-être, prépare votre carrière, et soutienne vos succès. Vous avez donné, vous, mon enfant, dans les petits jeunes gens, malgré mes avis. Vous voyez où cela vous a menée... Je vous en prie, soyez sage... Supposons que les quatre mois qui viennent de s'écouler sont un rêve, pendant lequel vous avez été très heureuse. Mais le rêve est fini : rentrez dans la réalité...

XI s'arrêta en voyant les yeux de Lise pleins de larmes. La douleur delà jeune femme le bouleversa. M la supplia de ne pas pleurer. Il était hors de lui, et se sentait prêt aux plus grands sacrifices pour rendre au doux visage de Lise sa joyeuse expression. Il redevenait jpune, passionné, confiant, généreux.

— Voyons, Lise, que voulez-vous que je fasse pour ce garçon que vous aimez si follement encore? Vous désirez que je ne lui réclame pas l'argent qu'il m« doit? J'y consens I

— Oh ! monsieur ! que vous ê'o." bon! s'écria Lise, en serrant les mains de Sélim avec reconnaissance.

— Je ne suis pas bon, dit le Portugais de sa voix rocailleuse, mais j'ai une grande affection pour vous... Voilà 1g compte des dettes réglé pour M. de Brives: il paiera quand il pourra; ou même il ne paiera pas •du tout.. Mais ce n'est pas assez : il faut qu'il vive.

11 n'a plus rien à lui... Je lui donnerai un poste dans ma maison...

Lise agita la tête et dit doucement :

— C'est impossible !

— Impossible, à Paris, oui, vous avez raison. Mais si je le faisais entrer chez un de mes correspondants, à Londres, par exemple?... Car vous comprenez, ma chère petite, qu'après l'accident qui vient de lui arriver, il faut qu'il s'éloigne pendant quelque temps. Il serait obligé de changer ses habitudes de vie. Il vaut mieux qu'il aille à l'étranger...

— Je ne le verrai donc plus ? murmura Lise avec chagrin.

Il le faut, répéta Nuno. Je ferai tous les sacrifices

possibles, maisilpartira.il vous perdrait,voyez-vous... Ces beaux-fils-là, vous ne pouvez pas vous figurer jusqu'où ils conduisent une femme... Oh î il doit s'éloigner... La déUcatesse le lui commande, et, ce qui jîst plus sûr, je ne supporterais pas qu'il restât !...

Mais s'il s'y refuse ? demanda Lise avec un reste

d'espoir.

Le visage basané de Sélim devint menaçant :

— J'en fais mon affaire !... Quant à vous, ma chère enfant, laissez-moi vous défendre contre vos ennemis, et vous faire triompher d'eux. Je sais tout ce qu'on a tenté contre vous... Ceux qui essaieront désormais de vous faire du mal auront à compter avec moi... Acceptez-moi comme votre ami, votre conseil, votre second père. Je ne demande que la Joie de vous voir, de causer avec vous, et devons entendre chanter et rire.

Je suis un pauvre homme bien vieux : vous serez ma fille...

Lise resta silencieuse, pensant avec amertume que déjà Nuiïo exigeait la récompense de sa générosité. Rien pour rien : c'était la règle. Et encore, il avait fait, à la prière de Lise, ce que bien peu de gens, aussi riches que lui, eussent consenti à faire. Il demandait à la jeune femme ses bonnes grâces en échange... Allait-elle s'en étonner? Il mettait même, dans sa prière, une humilité et une douceur inattendues. Ce n'était pas le créancier, fort de son droit, et qui dit : On me doit, qu'on me paie! C'était un brave homme, timide et suppliant, qui quêtait une faveur toute petite, et tirant à peine à conséquence. Lise s'était-elle imaginée qu'elle obtiendrait des facilités pour Jean, sans qu'il lui en coûtât quelque chose à elle?

Nuno la voulait à lui, non pas physiquement peutêtre, il le laissait entendre, mais moralement. Elle ne se donnerait pas, mais qui pourrait croire qu'elle ne se serait pas donnée? L'apparence de la faute la perdrait aussi sûrement que la faute elle-même. Elle passerait aux yeux de tous, subissant les bontés, les attentions, les assiduités de Nuno, pour sa maîtresse. Moins de dégoût, mais autant de honte. A cette idée, elle se révolta. Toute sa Oère honnêteté lui gonfla le cœur, et, regardant Sélim avec hardiesse :

— Écoutez-moi bien, monsieur Nuno. Vous êtes disposé à traiter favorablement M. de Brives. Cela est certes très bien. Mais, peut-être, n'êtes-vous pas assez

exempt de responsabilité, dans le malheur qui lui arrive, pour avoir le droit de vous montrer très rigoureux. Ne me forcez pas à me souvenir que c'est vous qui l'avez engagé dans cette affaire dont vous sortez intact, quand il y reste ruiné. Enfln, ne perdez pas de vue que je ne suis point femme à accepter un marché comme celui que vous me proposez. Si vous voulez mon amitié, commencez par la mériter, sans conditions...

— Oh! ne me parlez pas sévèrement, s'écria Nuno désolé. Je ferai tout ce que vous voudrez, mais ne m'adressez pas de reproches. Quelle influence avezvous donc sur moi, mon Dieu? Vous n'avez qu'à parler pour que j'obéisse... Ah! je devinais bien que vous étiez la seule femme qu'il y eût au monde ! Et j'aurais tout fait pour vous rapprocher de moi... oui, tout!

Lise, avec épouvante, retrouva ses impressions des jours précédents, quand elle se figurait Nuno mettant en mouvement sa machine à broyer l'humanité, et quand elle croyait entendre les cris, les sanglots et les prières. Elle voyait devant elle, calme et souriant, l'auteur de ces atrocités, et il les avouait, il s'en fait lit presque un titre d'amour. Elle fut prise d'une violente horreur pour le monstre, elle ne voulut pas rester un instant de plus auprès de lui.

— J'lï votre parole? dit-elle.

Il lui tendit la main : elle y mit la sienne avec hésitation, et frémit en sentant sur sa chair les lèvres de Sélim.

— C'est signé, dit le Portugais.

Elle se leva et chercha son manteau.

— Gomment! vous partez si tôt? Mais, il est à peine huit heures et demie.

— Il le faut. Je suis attendue.

— Par lui?

— Peut-être.

Nuiio étouffa un soupir. Si malheureux que fût Jean, il l'enviait encore.

— Quand vous reverrai-je?

— Quand vous voudrez. Venez au théâtre.

— Mais vous ne jouez pas.

— Je jouerai dans quinze jours:

— Faudra-t-il attendre si longtemps? Venez à mon bureau, au moins. Apportez-moi vos petites économies... Je vous les centuplerai en peu de temps... Mais que je vous voie...

— Et Clémence? di-t Lise en souriant.

— Oh! ne me parlez pas d'elle! s'écria Nuiîo avec animation... Tout est fini... Si vous saviez ce qu'elle •est...

Il allait tout raconter. La porte du salon, en s'ouvrant brusquement, lui coupa la parole, et celle qu'il reniait si complètement parut, suivie de Jean.

— Merci, garçon, dit Clémence avec tranquillité, c'est bien ici! Et, refermant la porte : Pardon de déranger votre petite partie. Mais, monsieur et moi, nous vous trouvons un peu égoïstes ! Vous auriez bien pu nous inviter!

-Jean, debout, restait sans paroles, regardant Lise,

et se demandant s'il était bien possible quo ce fût elle. La jeune femme, les yeux agrandis par la terreur, cherchait vaguement une issue, prûto à se précipiter dans le vide, et à se réfagier dans la mort, pour échapper à cette affreuse sensation des regards de Jean, fixés avec horreur sur elle.

Nufio, le premier, retrouva son sang-froid. Il se leva avec une violence qui ébranla la table :

— Qu'est-ce que vous venez faire ici? cria-t-il d'une . voix rude.

— Voir cette fleur d'mnocence et de pureté dînant en tête-à-tête avec vous, riposta Clémence, en montrant railleusement sa rivale, pâle et tremblante, à demi renversée sur le canapé.

Lise se dressa d'un bond, et, s'élançant vers Jean, les mains tendues, les yeux pleins de larmes :

— Jean, cria-t-elle, laisse-moi t'expliquer...

Elle ne put continuer. Lo sourire de mépris qu'elle vit sur les lèvres de son amant arrêta les paroles dans sa gorge. Et, avec un horrible gémissement, se cachant la tête dans les mainc, désespérant de le convaincre, elle se laissa retomber.

— Mon argent ne vous a pas suui, à ce qu'il paraît, dit alors Jean en se tournent vers Nuilo, et, de la voix et du regard, lui lançant l'outrage, vous avez aussi voulu me prendre ma maîtresse... Pour un homme aussi habile que vous, l'une n'était pac pluz difficile à détourner que l'ciutro!...

— Vous osez m'adrcsscr des rcprochcG, s'écria Sélim, quand vous faites, à mon détriment, un pouf de huit cent mille francs?...

Jean, hors de lui, marchca sur le Portugais.

Misérable! dit-il, c'est vous qui m'avez vole! Et si vous n'étiez pas un vieillard, vous me paieriez cher ce que vous venez de dire !

Sélim agita sa tête, comme pour secouer les mjures de Jean, et, froidement :

\près de telles paroles, je devrais me borner à vous faire mettre dehors... Mais vous accusez injustement et odieusement cette pauvre enfant qm, certes, vaut mieux que nous tous...

— Taisez-vous! cria Jean avec rage. Ce qui la condamne le plus sûrement, c'est d'être défendue par

vous. . , ,

— 11 faut que vous nous croyiez vraiment betcs,

mon vieux, dit Clémence en riant, pour nous raconter des histoires de cette force-là!

Nuno ne répondit pas. 11 montra la porte et dit :

Sortez !

Et comme Jean ne bougeait pas, les yeux fixés sur Lise'qui pleurait, oubliant tout, ensevelie dans son

désespoir :

- Me forcerez-vous à appeler? demanda avec co- ,

1ère le Portugais.

C'est inutile... répliqua dédaigneusement de Brives. Je sais ce que je voulais savoir, je me retire, et ie vous laisse ensemble...

Il se mit à rire, accouplant d'un geste méprisant

Nuno et Lise : -,, j '

Une fille et un voleur! Vous êtes dignes 1 un de

Vautre!

Nuno ne répliqua pas, mais Lise ne put supporter cet excès d'injustice et d'outrage. Elle bondit et, admirable d'énergie, rayonnante d'indignation, protestant de toutes les forces de son être :

— Oh! malheureux! s'écria-t-elle, tu m'accuses, moi, qui ne suis ici que pour toi, moi, qui n'ai eu, ce soir, que ton nom à la bouche, moi, qui ai tout supporté- dans ton intérêt, et qui étais prête à tout sacrifier, fût-ce mon honneur, fût-ce ma vie, pour que ton honneur et ta vie à toi restassent saufs! Et tu m'accuses! Et tu viens, amené par cette créature, de complicité avec elle, me menacer, m'insulter, en dépit de mes supplications et de mes larmes! Tu oublies, en un instant, toutes les certitudes du passé, pour ne voir qu'une apparence défavorable, et y croire! Tu ne me fais pas, pour toute la tendresse que je t'ai vouée, crédit d'une minute de confiance ! Voilà donc ce que c'est que ton amour ! C'est à une si laible épreuve qu'il ne peut résister! Ah! je rougis de t' avoir tant adoré, en voyant combien peu tu en étais digne!

Emportée par l'ardeur de sa colère. Lise, les yeux enflammés, les lèvres tremblantes et les cheveux en, désordre, parlait avec une puissance irrésistible. Jean, bouleversé, restait immobile. La voix de Lise était allée jusqu'au plus profond de lui-même et y avait réveillé les souvenirs endormis. Il eut honte, il fit un pas vers la jeune lemme. Mais Clémence le surveillait et, le voyant faiblir :

— Bien jouée, la scène, dit-elle avec un rire sardo-

nique, très bien nuancée, la tirade! Ma parole, au théâtre on y serait pris! Mais, dites donc, mon vieux Sélim, d'après ce que je crois comprendre, vous êtes encore assez bon enfant! Vous consentez à vous intéresser à M. de Brives, et à arranger ses petites affaires, pour faire plaisir à Lise?... Quant à vous, mon cher Jean, je n'insiste pas sur le rôle qu'on ATous donne... Vous connaissez Monsieur Alphonse^ je suppose?...

En voyant ses intentions si affreusement travesties. Lise poussa un cri, et fit un mouvement pour se jeter sur Clémence. L'Italienne, éblouie par le regard de sa rivale, eut peur et recula. Entraînée par son élan. Lise prit Jean par les épaules, et les yeux dans les yeux, elle lui cria :

— Est-ce elle, ou moi, que tu crois? Réponds! Un mot suffit.

Jean fut tenté de saisir dans ses bras cette femme qu'il adorait en dépit de ses craintes, malgré ses doutes. Il fut sur le point de lui répondre : C'est toi qui dis vrai, je veux le croire, et si je me trompe, je suis encore heureux de mon erreur. Il vit devant lui Clémence qui riait, l'air mauvais, il vit Nuno silencieux et attendant. Il ne voulut pas se montrer si faible, et, le regard sombre, il se détourna.

— Ah ! tiens 1 Va-t'en ! Tu es trop lâche ! cria Lise. Elle le repoussa avec une force convulsive, et, rc-

iombant sur le canapé, elle demeura muette, sans une larme.

— Adieu, mes petits amours, dit Clémence en dévi-

sageant Nuno avec insolence. Elle s'approcha de lui :

— Je vous avais bien dit de ne pas me faire des traits dans mon théâtre !..

Puis, s'adressant à de Brives :

— Je crois que nous n'avons plus rien à faire ici. Njus gênons ! Allons-nous en !

En voyant son amant partir avec sa rivale, Lise sentit quelque chose qui se brisait en elle. Elle s'élança, en criant encore une fois :

— Jean !...

Islais la porte s'était déjà refermée. Et il sembla à ia jeune femme que son cœur venait d'être broyé par ce bois insensible qui la séparait de celui qu'elle aimait.

Dans le couloir, Clémence prit le bras de Jean qui marchait auprès d'elle, inconscient, tout à son désespoir et à sa colère. Elle se pencha vers lui, et avec son plus engageant sourire et ses plus doux yeux :

— Mon cher ami, nous sommes, aussi malheureux l'un que l'autre. Mais il dépend de nous que les rieurs soient de notre côté... Nous vengeons-nous?

Jean, rendu à lui-même, abandonna le bras que l'Italienne appuyait sur le sien, et, la regardant avec des yeux pleins de mépris !..

— Vous m'êtes plus odieuse encore qu'elle! dit-il. Lise peut être indigne... Mais vous?... Oh ! vous!...

Il se mit à rire affreusement, et, repoussant du geste Clémence, devenue blême de colère, en voyant ses espérances déçues, il s'éloigna sans tourner la tête.

Dans le salon, Nuùo et Lise étaient seuls. Un grave silence régnait, troublé seulement par le pas actif des garçons dans le corridor, et le cliquetis de l'argenterie remuée. Au dehors, les grands omnibus passant sur le boulevard ébranlaient le sol de leur roulement, et faisaient vibrer sur la table le cristal des verres et le bronze des candélabres. Rien n'était changé. Sur la nappe blanche, le couvert, soigneusement dressé, offrait ses splendeurs banales de plaqué et de lourdes porcelaines. Les deux convives étaient en face l'un de l'autre, mais ils ne parlaient plus et suivaient avec trouble leur pensée exaspérée. Lise, la tête appuyée sur sa main, les yeux secs, les lèvres crispées, cherchait en elle-même une dernière espérance, une suprême illusion, et n'y trouvait qu'une douleur immense, accablée, sans remède. Son bonheur s'était écroulé, et, au travers des ruines, elle tâchait de découvrir une trace de ses joies passées. Tout avait disparu et était anéanti à jamais.

Nuùo, désolé, sentant qu'il devait adresser quelques paroles d'encouragement à Lise, ne savait que dire, et pour la première fois restait embarrassé. Il pensait : Cette fois entre ce petit de Brives et elle, tout est bien fini, il faut l'espérer, quoique les femmes soient si bizarres qu'elles ne tiennent jamais plus aux hommes que quand ils les ont brutalisées. Mais, fichtre, il m'en a dit à moi pour plus que son argent 1... Il faut cependant que je parle à cette pauvre petite

— Lise... mon enfant... Allons, calmez-vous...

Lise?... je vous en prie, ne vous rendez pas malade. ..- Lise?...

Elle releva un peu la tête, parut revenir du lointain d'un rêve, et dirigeant sur Nuno un regard profond :

— Gomment a-t-on pu savoir que j'étais ici avec vous ? dit-elle durement. Qui donc m'a trahie ?

Sélim fut stupéfait. Il n'avait pas même pensé à se demander comment Clémence avait été si promptement informée de son rendez-vous.

— Qui avait intérêt à me perdre? reprit Lise avec violence.

Et comme Nuno roulait ses gros yeux, commençant à comprendre.

— Oui, qui? Sinon vous?

— Moi? cria Sélim, en se dressant avec une étonnante vivacité. Moi! Ah! Lise, vous ne pouvez vous douter de la peine que vous me faites. Me soupçonner, quand je voudrais ku prix d'une fortune vous avoir évité ce chagrin!... Vous êtes ingrate!... Je vous en supplie, dites-moi que vous me croyez!... Que faut-il faire pour vous convaincre? Sur quoi faut-il que je fasse serment? Sur l'Évangile, sur la Bible, sur le Coran? Non!... Sur vous, qui m'êtes plus chère que mes enfants!... Mais dites que vous me croyez...

Il était hors de lui. Il poursuivit avec véhémence :

— Ohl certes, j'ai eu autrefois de coupables projets. Je m'en confesse à vous... J'ai voulu user de ruse et de corruption pour obtenir vos bonnes grâces... Mais vous m'avez changé complètement... J'aurais rougi d'employer de pareils moyens vis-à-vis de vous, si

pure, si douce, si tendre! Oh! Je vous respecte autant que je vous aime. C'est cette infâme Clémence (jui vous a fait espionner. .. Mais .je ne la reverrai de ma vie

Il s'approcha de Lise avec inquiétude. La pâleur de la jeune femme avait augmenté. Un cercle noir entourait ses yeux, et sa bouche se creusait douloureusement.

— Elle a atteint son but, celle qui me hait, dit Lise lentement, comme si elle eût difficilement desserre les dents.

— Vous souffrez, Lise, dit Sélim, il faut partir. Laissez-moi vous reconduire chez vous.

— Non

— Au moins prenez ma, voiture qui est en bas,

— Non.

— Ne puis-je donc rien pour vous? demanda Nuno désespéré.

— Rien.

Elle remettait son chapeau et son manteau, l'air égaré.

— Je ne vous laisserai pas vous en aller ainsi . Vous m'efïrayee, vous n'êtes pas bien... Il peut vous arriver malheur...

Elle le regarda avec ses yeux bleus devenus d'une fixité inquiétante :

— Je vous défends de me suivre... Le malheur est laitl... adieu!...

Elle sortit, et descendit sur le boulevard. Le temps, qui avait menacé pendant toute la soirée,.

tournait à l'orage. De grosses gouttes de pluie chaude tombaient espacées. Le vent soufflait et, dans ses tourbillons, roulait avec des flots de poussière les feuilles des platanes et des marronniers. Lise le sentit délicieux passer sur son front brûlant. Et, insoucieuse de la rafale, devant elle, au hasard, elle marcha dans la nuit noire, s'y ensevelissant, comme si elle no devait plus en sortir jamais pour revenir au jour.

Une pensée dominait dans son cerveau, amère et décourageante, celle de l'inutilité de son sacrifice. Elle avait risqué sa tranquillité et aventuré son bonheur. Tout cela en pure perte. Jean, convaincu qu'elle l'avait trompé, était plus désespéré que jamais. Il n'avait même plus pour le soutenir cette consolation suprême : l'amour dévoué et fidèle d'une femme. 11 perdait tout, en un seul jour, et ne devait plus hésiter à mourir.

Lise poussa urj gémissement et des larmes coulèrent sur ses joues, se mêlant à l'eau du ciel. Il pleuvait très fort maintenant, et elle marchait toujours de ce pas rapide, saccadé et incertain qui est l'allure des folles. Ces vêtements étaient trempés et elle no s'en apci cevait pas. Elle avait à la main un petit en-tout-cas et n'avait pas songé à l'ouvrir. Elle se trouva dans les Champs-Elysées complètement déserts, et les traversa sans crainte des rôdeurs qui tournaient autour d'elle, lui jetant au passage des paroles qu'elle n'entendait même pas. Elle gagna les quais et descendit jusqu'au pont de la Concorde.

Elle s'arrêta là un instant, et s'accouda au parapet,

regardant les lumières reflétées par l'eau qui coulait sous les arches avec un bruit sourd. Elle se plut à entendre dans l'obscurité murmurer ce flot qui passait. Elle crut distinguer des voix douces et consolantes qui l'appelaient. De l'ombre profonde, qui s'étendait sous le pont, montait une senteur fraîche qui la grisait. Elle était peu à peu envahie par le vertige, et ses yeux nepouvaientplus se détacher d'une place qui étincelait mouvante. Il lui semblait que peu à peu l'eau de ce tourbillon brillant montait jusqu'à elle. Elle la voyait tentante, fraîche, prête à engloutir la fièvre qui lui brûlait le sang. Plus de désespoir, plus de douleurs, plus d'inquiétudes. Si Jean mourait, par cette nuit d'orage, elle disparaîtrai', avec lui. Et le niveau de la rivière s'élevait lentement ; ello n'avait plus qu'un effort à faire pour s'y plonger. A ses oreilles le bourdonnement charmeur de ses flots bruissait plus captivant; des cercles argentés l'éblouissaient. Elle se pencha pour voir mieux et pour entendre plus distinctement, tout tourna autour d'elle avec une efl'rayante rapidité, et elle se sentit prête à s'envoler, comme si elle avait des ailes.

Une brusque secousse Tarracha à sa dangereuse extase. Elle ouvrit les yeux avec trouble, et se trouva dans les bras d'un vieillard et d'une femme, qui l'examinaient attentivement:

— Eh bien! mon enfant, qu'est-ce que vous avez donc? dit la femme. Sans mon père, je crois bien que vous tombiez du.haut du pont. Êtes-vous souffrante? Vous êtes trempée. 11 faut rentrer chez vous...

— Et surtout il ne faut pas rester auprès de la rivière, dit gravement le vieillard.

Lise se laissa mettre dans un fiacre, donna son adresse, repoussa la main de la femme qui lui tendait i de l'argent, et, retrouvant ses angoisses avec sa raison, elle consulta l'horloge du kiosque de la place. Il était près de minuit. Il y avait trois heures qu'elle errait dans les rues. Pendant ce temps qu'était devenu Jean? Qu'avait-il fait? Était-il possible qu'elle l'eût si complètement oublié? Elle eut une horrible palpitation de cœur, et la vision affreuse de l'autre nuit lui montra de nouveau son amant étendu mort dans le petit appartement si plein de souvenirs heureux. Elle poussa un cri de désespoir, et se révolta.

— Non I je ne veux pas !

Mais que faire? A qui s'adresser? Michalon était sa

suprême ressource. Elle se pencha par la portière et cria au cocher : Place Vendôme. Tous les soirs à minuit, Michalon était au Cercle. Elle reprit confiance. Michalon avait de l'affection pour elle : il la comprendrait, l'excuserait, l'aiderait. Elle sauta vivement sur le trottoir, devant la façade toute brillante de lumières, et pria le concierge de demander à M, Michalon de ■ descendre lui parler...

Elle remonta dans sa voiture et attendit avec impatience, tremblant qu'un hasard malheureux eût ^ éloigné son ami. Mais sous la voûte elle vit la haute taille du géant se dégager de l'ombre. Il venait en habit, un peu étonné, ne sachant à qui il avait affaire. On lui avait dit : une dame.

— C'est moi, dit Lise en ouvrantla portière.

— Vous!

11 n'osait l'interroger, devenu subitement très inquiet. Pu)*: avec effort, et les mots s'étranglant dans sa gor-^cî :

— Est-ce que Jean...?

Elle l'interrompit et, tout d'une haleine, elle lui raconta ce qui s'était passé. Elle était redevenue brûlante et ses yeux brillaient de fièvre. Sa voix si douce était sèche et sifflante, et tout son corps grelottait. Mais elle ne pensait qu'à son amant. Il fallait que Michalon allât le trouver, qu'il lui expliquât tout, et qu'il le forçât à vivre. Elle, peu importait I

Michalon, très grave, lui dit :

— Allons chez lui.

Il prit place dans la voiture avec Lise, sans paletot, tel qu'il était, et, doucement, en chemin, il gronda la jeune femme, excusant son ami.

— Oui, elle était bonne, aimante et dévouée. Mais quelle imprudence elle avait commise! Gomment ne pas la soupçonner? Quel homme eût pu avoir assez de puissance sur lui-même pour ne pas se laisser aveugler par la jalousie et entraîner par la colère?

Elle l'écoutait, sans répondre, reprise d'une grande faiblesse, sentant sa pensée flotter dans son cerveau, vague et molle. Elle n'avait plus le courage de lutter, elle s'abandonnait, elle était à bout de forces. Lorsque la voiture s'arrêta, Michalon lui dit:

— Voulez-vous qu'il sache que vous êtes venue avec moi ?..

Elle se souleva effrayée, et, se rappelant l'horrible scène, entendant encore les insultes de Jean, elle répondit :

— Non! Mais s'il est là, ouvrez la fenêtre du salon. Je serai rassurée et je m'en irai... Ensuite ne le quittez pas.

— Je vous le promets.

Il entra. Elle resta immobile au fond de la voiture, épuisée par ces derniers efforts, ayant le cœur sur les lèvres et ressentant de violentes douleurs dans le dos, entre les épaules. Elle regardait la maison, se demandant ce qu'elle cachait de terrible derrière ses murailles. Soudain une des fenêtres de l'entresol s'éclaira, puis s'ouvrit, laissant voir Michalon qui se penchait en agitant la main. Lise poussa un soupir de joie, ses yeux se mouillèrent de larmes, elle cria au cocher : « Rue de Lancry », et ne bougea plus, très absorbée, comme endormie. Elle avait une grande difficulté à respirer, et sa tête était chaude comme un brasier. Et, dans le cahotement lent de la voiture, elle avait des hallucinations. Elle se figurait que Clémence courait après elle dans la rue, et elle croyait voir son visage mauvais à travers les vitres de la portière. Elle était très effrayée. Elle pensait : Je souffre tant ! elle n'aura donc pas pitié de moi? Que veut-elle en- "Dore? Elle m'a pris Jean. Elle aura aussi ma vie. Mais qu'elle me laisse mourir en paix!

La voiture cessa de marcher. Lise descendit, paya,

sonna, traversa le passage de la porte cochère, et, se tramant dans l'escalier, s'accrochant à la rampe, elle gravit ses quatre étages. Arrivée sur le palier, elle n'eut pas la force de prendre sa clef dans sa poche, elle sentit que tout tournait autour d'elle, et n'eut que le temps de saisir la sonnette à laquelle elle se retint pour ne pas tomber. La bonne la reçut dans ses bras et se mit à crier :

— Madame! Oh! mon Dieu! madame, voîci mademoiselle. Elle est à moitié morte!

Une exclamation sourde se fit entendre dans la chambre voisine, et l'aveugle se guidant avec ses mains parut^ le visage sévère. Elle alla à sa fille, tâta ses vêtements mouillés par la pluie, ses cheveux collés sur son front et son visage ardent :

— Mon Dieu! d'où vient-elle ainsi? demanda la mère, d'une voix lugubre. Lise? Que s'est-il passé?... Elle ne me répond pas. Elle est évanouie. 11 faut la coucher... Elle est bien malade! Ohl la malheureuse ! Voilà où elle devait en arriver tôt ou tard! Elle avait beau se cacher, j'avais deviné le vice!

Elle prit sa fille dans ses bras, fenleva, avec une force qu'on n'aurait pas soupçonnée dans son corps débile, et la porta sur son lit. Lise rouvrit les yeux, reconnut sa mère, et suppliante, redevenue enfant, elle murmura :

— Oh! maman! je t'ai fait de la peine! Pardon, maman, pardon!

Puis elle recommença à grelotter, et perdit connaissance. L'aveugle la déshabilla, la coucha, la couvrit,

comme quand elle était toute petite, et s'assit auprès du lit, immobile, écoutant, dans le silence, la respiration haletante de Lise, et maudissant le théâtre, c^ enfer, où elle s'était perdue.

La Barre semblait avoir lu dans l'avenir quand il avait eu ce triste pressentiment que Lise ne jouerait pas les Viveurs. La comédienne n'était pas venue le lendemain à la répétition, et le médecin du théâtre envoyé auprès d'elle avait apporté à Rombaud les plus alarmantes nouvelles.

Depuis la veille, Lise avait le délire. Une pleurésie s*était déclarée, avec des complications très graves au cerveau. Ce fut un coup terrible pour l'auteur et le directeur. A la veille de passer, la pièce se trouvait privée d'une de ses interprètes. Et de laquelle? De celle qui désarmait le public par sa grâce, qui l'entraînait par son talent, et qui forçait le succès. Sans Lise, tout devait paraître obscur sur cette scène dont elle était le rayonnement.

Et PcD n'jiud, ayant cette conviction absolue que la chance ctait venue au Théâtre Moderne, apportée par la comédienne dans les plis de son manteau, tombait.

à la pensée qu'elle ne serait pas du spectacle nouveau, dans un abattement profond. La Barre désolé, pensant à Lise avant de penser à lui-même, avait beau essayer de remonter Rombaud, de lui rendre la confiance, il ne tirait de lui que des réponses navrées, et acquérait avec amertume la conviction que le directeur avait toujours compté bien plus sur la valeur de ses artistes que sur la solidité de la pièce.

Certes, le drame était intéressant et mouvementé, mais quel relief devait lui donner l'interprétation du principal rôle par Lise! Le quatrième acte joué par elle et par Mortagne, c'était un triomphe assuré. Mortagne, privé de Lise qui avait le privilège de l'enflammer en scène, et de le faire partir comme un coup de pistolet, allait être tout désorienté. Habitués l'un à l'autre, ils connaissaient leur façon de conduire une scène, ils se regardaient dans les yeux et, tout d'un coup, ils mettaient le feu à la situation et, devant le public saisi, la poussaient au plus haut point d'intensité.

Ah! Lise! Lise! Que devenir sans elle? Rombaud songea très sérieusement à retarder la pièce. Il fît appeler le docteur Panseron et lui demanda de lui dire, à deux jours près, l'époque à laquelle la comédienne serait rétablie. On attendrait jusque-là. Ce serait une perte pour le théâtre ; la Duchesse ne faisant ijplus les frais, on mangeait mille francs par jour. Mais :^ tout était préférable à la nécessité déjouer les Viveurs sans Lise. Était-ce quinze jours, trois semaines? Le brave docteur, qui allait matin et soir chez la malade,

avait hoché la tête tristement sans se prononcer. Mais il avait conseillé à Rombaud, à tout hasard, de prendre ses précautions en remplaçant Lise.

Alors Rombaud s'était emporté et, avec un redoublement d'accent méridional qui lui était habituel dans les moments d'émotion, il avait demandé au docteur à quoi il pensait en venant lui conter des bourdes pareilles. Est-ce qu'on remplaçait Lise? Est-ce qu'il y avait une Desclée, dans les théâtres de Paris, que l'on pût avoir à prix d'or? Il était prêt à l'engager, à payer le dédit, à tout faire. Mais il savait bien que c'étaient des paroles en l'air. Parler ainsi, autant valait siffler !

Rombaud voulut se renseigner lui-même, et se rendit rue de Lancry. Les reporters des journaux de théâtre se succédaient dans la loge du concierge, car on ne laissait monter personne. Deux fois par jour un valet de pied de chez Nuiîo prenait des nouvelles. Le Portugais était au désespoir ; il avait rompu avec Clémence et déclarait que, de sa vie, il ne reverrait plus cette méchante femme. La grave maladie de Lise était un de ces événements parisiens qui balancent l'intérêt d'une séance importante h la Chambre, et font oublier la mort d'un général renommé ou d'un homme d'État remuant. Rombaud se croisa devant la porte avec Jean, qui tournait autour de la maison comme un chien qui a perdu son maître, et, gagnant l'appartement dont il trouva la sonnette cotonnée, il s'adressa à la fidèle bonne de Lise. La brave fille, à voix basse, et des larmes plein les yeux, lui dit que « ça n'allait pas du tout ».

— Une fièvre, mon bon et cher monsieur, à brûler la toile de son oreiller!... Et une toux qui vous déchire rien que de l'entendre... Avec ça, pas moyen de l'empêchsr de parler,.. Elle ne comprend pas quand on la prie d'êtro raisonnable... Une vraie enfant! Tenez!... îa voilà qui récite !... Ah! mon Dieu! Seigneur! Avec quoi pourrait-on la calmer, notre pauvre gentille demoiselle?

Et au travers de la cloison, Rombaud entendait comme une psalmodie, coupée de temps en temps par les quintes d'une. toux lugubre. Il s'éloigna, le cœur serré.

Au théâtre, les répétitions se traînaient lamenta- Èlement, malgré les efforts de La Barre et les admonestations de Massol. Les artistes sentaient que la pièce se décrochait et, maussades, écœurés parle mauvais travail, ils ne faisaient plus aucun effort. Clémence, impassible, venait avec exactitude, et ne se mêlait pas aux conversations de ses camarades. Elle attendait, repliée sur elle-même, avec une sorte de retenue grave, sûre du dénouement et ne levant pas un doigt pour le précipiter.

Jamais, pendant ses dix ans de misère, de luttes, de revers et d'humiUations, La Barre n'avait enduré des tortures semblables à celles qu'il lui fallut souffrir pendant ces quelques jours. Il vit tout le personnel du théâtre se détourner de lui. Ceux qui, au début, paraissaient pleins de confiance dans la réussite, prenaient maintenant des airs réservés. Ceux qui avaient été sourdement hostiles ne se

gênaient plus, et déblatéraient tout haut. Delessard, dans son cabinet, où chaque après-midi défilaient cinquante personnes appartenant à tous les niondes, levait les épaules par dessus ses oreilles et pérorait avec un profond dédain.

— Il avait bien deviné, tout de suite, lui, que la pièce ne se tiendrait pas debout à la scène, et ne pourrait être sauvée que par une interprétation supérieure. L'interprétation taisait défaut et on commençait à se rendre compte delà faiblesse de l'action... Ce petit La Barre, qui devait manger tout le monde, à ce que prétendait Rombaud, ce génie dramatique miraculeusement découvert, ferait un bon four, et on n'en entendrait plus parler; il rentrerait dans son ombre, avec tous les chefs-d'œuvre qu'il avait en portefeuille !...

Et il riait, avec la satisfaction féroce d'un homme qui n'a à son actif que des tiers dans des levers de rideaux, joués par complaisance et pour obtenir des réclames. Il soufflait à ses camarades de la presse, des notes aigres-douces sur les embarras dans lesquels s€ débattait la direction du Théâtre Moderne. Et Rombaud arrivait, le lendemain, exaspéré, le journal àîs main, influencé par quatre lignes d'Échos do coulisses auxquelles il attribuait l'importance d'une opinion générale, et se figurant déjà tout Paris mécontent de C€^ qui se passait dans sa maison, et prêt à n'y plu:: mettre les pieds.

Pavilly, qui ne pardonnait pa:.- a Barre de lui

avoir donné le rôle de Gastorin, co ^ tous les théâ* très, et ne tarissait pas en critiq^:. amères sur laj

pièce. C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus mauvais; et le troisième acte notamment, dans lequel il ne paraissait pas, ne devait point finir. Il était allé trouver Rombaud, et lui avait carrément conseillé de profiler des difficultés aui survenaient pour renoncer à monter les Viveurs.

La Barre, en butte à la mauvaise volonté de tous, ne pouvant pas s'approcher d'un portant sans entendre quelque réflexion désobligeante sur son compte, ne perdait pas courage. Il faisait tête à Forage, affectait une inébranlable confiance et partageait son ..smps entre Lise et sa pièce. Il allait religieusement deux fois par jour chercher des nouvelles, et toujours la même affligeante réponse lui était faite : Bien mal. A l'immense déception de l'auteur, privé d'une artiste comme Lise, se joignait le chagrin profond de l'homme qui aimait en secret.

Il restait, dans la petite salle à manger du modeste appartement, à causer à voix basse avec Michalon, écoutant les plaintes de la jeune femme et les cris d© son délire. Elle semblait avoir oublié Jean. Elle ne parlait jamais de lui. L'homme auquel elle avait tout donné avait disparu de sa pensée C'était son rôle qui l'occupait. Elle le répétait sans cesse, avec une précision de mémoire et une justesse d'accent qui mottûicnf des larmes dans les yeux de Claude. Puis, elle s'inquiétait .e lui. Elle l'appelait, et quand il s'approchait, se penchai/, vers elle, de ses yeux sans re- ^ar.l elle le fixait L n^. le reconnaissait pas. Alors Claude c .scendaiC soucieux, et souvent, dans

la rue, à la porte, il rencontrait Jean qui attendait Michalon, n'osant pas monter, malheureux, dévoré do regrets, prêt à offrir sa vie pour celle de Lise. L'auteur se détournait, affectant de ne pas voir de Brives, craignant de se laisser entraîner par sa haine. Cependant celui-ci, après avoir hésité pendant deux jours, se décida à l'aborder. Et, devant sa tristesse, Claudo ne put lui tenir rigueur. Il l'accabla d'abord de reproches, et finit par le plaindre.

Le cinquième jour, le brave docteur Panseron sortit de la chambre de Lise, la figure plus sombre encore que la veille. Interrogé, il se tut. Mais l'aveugle, qui l'avait suivi sans bruit, écoutant le silence, devina l'angoisse des amis de sa fille et se mit à crier désespérément, sans qu'une larme Ctoulât de ses yeux, dans un accès de cette douleur bruyante particulière aux vieillards et aux enfants :

— Ma fille I Ma pauvre Hlle! Elle est perdue! On me l'a tuée ! Ohl je le "avais bien qu'elle mourrait d^. son mal de théâtre I

Et, faisant écho aux lamentations de la mère, par la porte entre-bâillée, résonnait la voix de Lise, sinistre, répétant la grande scène d'amour du quatrième acte , et nuançant avec un art exquis les phrases les plus passionnées, les appels les plus ardents aux douceurs de la vie, lorsque déjà la mort était assise près de son lit, dans l'ombre de ses rideaux.

Ce jour-là, en arrivant à la répétition, La Barre trouva Massol en scène ;

— Avez-vous rencontré M. Rombaud? dit le vieux comédien. Il vous demandait à l'instant...

Claude se dirigea vers le cabinet qui l'avait vu, tour à tour, timide et rassuré, inquiet et triomphant. Il y trouva le directeur, debout devant la cheminée, le chapeau sur la tête, et remuant ses clefs avec plus d'agitation que de coutum.e.

— Mon cher, la situation dans laquelle nous sommes ne peut pas s'éterniser, dit Rombaud... Il faut prendre une décision. J'ai beaucoup réfléchi à notre alfaire... Vous savez, on se laisse entraîner, on rêve sur les pièces, on les voit à travers l'interprétation... Je crains que nous ne nous soyons trompés... Les Viveurs ne sont peut-être pas tout à fait au point... Il faudrait les revoir de près... Pp.villy disait, hier, qu'on pourrait peut-être couper le troisième acte... Joué par Lise, il allait... mais, sans Lise, il me semble inutile et même dangereux... Songez à cela... Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt, vous comprenez bien !

— Parfaitement, dit La Barre, devenu froid comme un marbre... Mais je vous ferai remarquer que le troisième acte est le centre même de la pièce, et que, pour moi, c'est le plus important des cinq. Il est impossible d'y toucher.

— Vous croyez? Tous les auteurs sont les mêmes! Ce qu'on leur demande de couper est toujours ce qu'il Y a de meilleur... Enfin, laissons ce petit côté de la question. Que diriez-vous d'un ajournement?... Lise se rétablira, et nous jouerons la pièce au printemps, dans les meilleures conditions..

— Lise ne se rétablira pas, répondit gravement Claude. Hélas! Nous ne la verrons plus sur la scène... Quant à un ajournement, je n'y consentirai jamais. La pièce est annoncée : elle est aux trois quarts prête... La mettre de côté serait me porter le plus grave préjudice...

— Mais, mon cher, nous expliquerons la chose dans les journaux... C'est un simple retard. La pièce est reçue... Ne craignez rien... Je tiens à la jouer !

Rombaud ne connaissait qu'un La Barre aimable, doux, conciliant. 11 se trouva subitement en face d'un La Barre raide, violent, intraitable. Il s'agissait, pour Claude, de son avenir. Il était prêt à tout pour ne pas le laisser compromettre. Il tint tête au directeur, trouva des ripostes à toutes ses attaques, ot parvint à dominer cet esprit incertain.

— J'aurais pu, en dix jours, monter une reprise d'Antony, soupira Rombaud, et je sauvais la recette... Mais vous ne voulez pas... En tout cas, il faut remplacer Lise... Et, dans le théâtre, il n^y a pour jouer son rôle que Clémence Villa... Et encore, elle n'y sera pas fameuse !

Rombaud avait réservé cette proposition pour la fin. Il comptait sur une révolte de Claude, Mais l'auteur avait pensé, depuis la veille, à cette douloureuse nécessité. Et il avait fait son sacrifice. Dans la passe critique oh. il était, il voulut au moins sauver son œuvre. Et, sans contestation, il accepta, avec cette rage stoïque d'un marin qui, au milieu de la

tempête, jette par-dessus bord une partie de sa cargaison pour relever son navire.

Rombaud fit appeler Clémence. La comédienne se présenta, devinant que l'heure si ardemment désirée par elle avait enfin sonné, mais ne perdant rien du calme souriant sous lequel elle déguisait, depuis quelques jours, les émotions les plus violentes.

— Ma chère Clémence, dit le directeur, nous avons pris, M. La Barre et moi, une importante résolution... Lise est décidément dans l'impossibilité de jouer. Tu sais combien son rôle est beau... Nous t'offrons de le créer...

Clémence ne sourcilla pas. Elle n'osait parler, craignant que l'éclat de sa voix ne trahît sa joie furieuse. Enfin, elle triomphait donc! Elle redevenait puissante, on avait besoin d'elle. Et ce rôle, dont elle avait rêvé de s'emparer, même au moyen d'un crime, elle le tenait!

— Tu ne réponds rien? reprit Rombaud étonné... Est-ce que l'offre ne te plaît pas?

— Non, répliqua durement Clémence... Je sais le rôle qu'on m'a distribué : il me convient très bien... Je ne vois pas pourquoi je l'abandonnerais... Tu m'as déclaré, toi-même, que la pièce ne ferait pas le sou si je jouais le rôle de Lise... Je ne veux pas te ruiner!...

— Allons! sois sérieuse... Tu sais très bien que je ne pensais pas ce que je disais...

— Non! non! Mon rôle me plaît, j'y ai découvert des effets très intéressants, je le garde!...

Elle éprouvait une jouisscince délicieuse, à se ven-

ger des humiliations que Rombaud lui avait fait subir. Elle voulait le voir à ses genoux, lui qui l'avait dédaignée.

— Allons, Clémence, sois bonne fille, dit Rombaud, il s'agit de nous rendre service. C'est une corvée qu'on te demande, soit : accepte-la de bonne grâce.

— J'y consens, finit par dire la comédienne. Mais ce n'est certes pas pour toi, qui t'es conduit d'une façon ignoble à mon égard. C'est pour M. La Barre, dont je ne veux pas laisser compromettre le succès I

Et Claude dut remercier ce monstre qui lui faisait horreur, et trouver des paroles flatteuses, quand les outrages lui montaient aux lèvres,

Rombaud, comme s'il eût voulu- passer son mécontentement|sur quelqu'un, malmena Roberval qui n'avait pas fait commencer la répétition, et se mit à pester contre ses artistes qui n'étaient même pas en scène. Pavilly arrivait, l'air très étonné.

— On répétait donc? Comment! Encore les Viveurs? Il croyait que la pièce était abandonnée. C'en était une scie, cette affaire-là!

Il ne se gênait plus, parlant à deux pas de La Barre. Quand il sut que Clémence allait jouer le rôle de Lise, il éclata.

— Cette lois, c'était le coup de grâce ! Eh bien ! on allait recevoir les petits bancs sur la tête, le soir de la première.

Rombaud, très impressionné, quitta Tavant-scène en disant à La Barre :

— Je vous laisse la direction du travail. Vous avez voulu passer quand même; débrouillez-vous.

Il partit par le couloir de Torchestre, se rendant au contrôle, suivi de Delessard qui riait, approuvant sournoisement Rombaud de tirer son épingle du jeu. Et, en plein vestibule, le directeur furieux s'écria, devant le sergent de ville et madame Seigneur, qui écoutait, anxieuse, derrière son grillage :

— Ça n'ira pas trente fois! Non! Pas trente fois!

La Barre, abandonné à lui-même, redoubla d'énergie, n se sentait tout ce théâtre sur les épaules, et ne désespérait pas de le porter sans faiblir. Il fut convenu entre lui et Clémence que la comédienne ne répéterait, pendant les premiers jours, que pour les jeux de scène et pour la mémoire. Seulement La Barre dut venir, tous les matins, la faire travailler chez elle.

Assis dans le petit parloir lambrissé de vieux chêne sculpté, aux larges fenêtres ornées de vitraux gothiques, Claude écoutait Clémence étudier ces scènes qu'il avait entendu dire par Lise si délicieusement. Avec stupeur, il retrouvait dans le jeu de l'Italienne tous les mouvements, tous les effets trouvés par sa rivale. Jusqu'aux inflexions de voix qui étaient semblables. L'attention avec laquelle Clémence avait regardé répéter Lise n'avait pas été stérile. Et, avec une adresse incroyable, elle imitait sa camarade.

C'était un prodigieux pastiche. Et Claude, dans le demi-jour mystique des verrières, arrivait à se figurer que, par un infernal prodige, l'âme de Lise délirante était entrée dans le corps de Clémence, et que le génie

de la victime vaincue inspirait la persécutrice victorieuGe.

C'était la raison pour laquelle la comédienne avait tenu à ne pas répéter, tout d'abord, à tond devant ses camarades. Elle craignait qu'à la première réplique on ne s'écriât : Oh! c'est Lise I Elle désirait habituer les artistes à la voir dans le rôle, puis, un beau jour, elle l'attaquerait hardiment, et alors on dirait ce qu'on voudrait.

Rombaud, découragé, ne quittait plus son cabinet, et, à lorce de déclarer que la pièce ne marcherait pas, il était arrivé à le croire. Il avait écrit à un auteur en renom, qui lui avait promis un drame, une lettre éplorée, en le pressant de lui livrer son ouvrage, les Viveurs ne devant certainement pas être joués plus de vingt lois. Ce n'était plus que vingt maintenant! Le grand Bernard, très inquiet, entendant criailler dans tous les foyers de théâtre que le drame de La Barre promettait une chute, l'auteur ne voulant écouter personne, et relusant même les conseils de Pavilly, était venu prendre l'air de la maison. 11 s'agissait de régler les effets de la claque, et Bernard suivait toujours les trois ou quatre dernières répétitions.

Il trouva Rombaud sombre. Usant fiévreusement des manuscrits, et frappant avec désolation sur les couvertures bleues, roses, jaunes, en criant :

— Rien ! Pas une pièce, pas une idée ! La stérilité la plus complète! Les vieux s'en vont et les jeunes n'apparaissent pas! Qu'est-ce que le théâtre va devenir? Ahl quand j'avais Lise, je me moquais bien de la lai-

blesse des drames. Elle faisait tout passer. Elle était la fortune de la maison. Je marchais en la suivant : c*était l'étoile! Mais, maintenant, j'ai beau regarder, je ne vois plus la petite lueur brillante qui me guidait. Plus rien que des nuages !

Rombaud s'attendrissait, il devenait lyrique, il avait peur surtout que Bernard ne lui parlât de ses cent mille francs.

— Mais cette pièce nouvelle, voyons? dit l'entrepreneur de succès.

— Mauvaise! Mauvaise! Sans Lise, mon cher... il n'y a plus rien !

— Je n'admets pas qu'un théâtre tombe faute d'une actri/ce, cria Bernard. Les artistes se forment, que diable!... Au surplus, je vais dans la salle, je veux voir par mes yeux.

Il traversa le théâtre et descendit à l'orchestre. La salle était obscure. La rampe seule éclairait la scène. Bernard, pour pouvoir se livrer à ses impressions en toute liberté, s'assit sur un strapontin, dans l'ombre du passage.

Pavilly et Clémence éiaieni en scène, la comédienne répétait à demi-voix, et le comédien, agacé, se modelait sur sa camarade. Les mains dans les poches, traînant les pieds, arrondissant le dos, l'air grognon, il mâchonnait les répliques entre ses dents. La Barre, au second rang de l'orchestre, enfoncé dans un fauteuil, écoutait sans souffler un mot, sans ébaucher un geste, exaspéré par l'odieux manège de l'acteur. Depuis huit jours, il le suivait ainsi, évitant de lui faire

une observation. Et celui-ci, avec un malin plaisir, épiait du coin de Toeil l'auteur énervé, forçant son accent pleurard, et répandant sur son rôle, très gai et tout en reparties, une désolante monotonie. Voyant Claude immobile et impassible, il avait encore baissé le ton, et sa voix, habituellement voilée, n'arrivait plus dans la salle que comme un faible murmure. Cette fois La Barre n'y tint plus et, se redressant :

Monsieur Pavilly, dit-il, avec beaucoup de politesse, voulez-vous avoir l'extrême bonté de parler un peu plus haut?... Je ne vous entends pas...

Pour ce que vous auriez à entendre, grommela

l'acteur, vous n'y perdez guère 1...

Je ne vous comprends pas, dit avec calme

La Barre, qui voulait forcer l'acteur à passer les bornes.

La tranquillité affectée avec laquelle Claude venait de répondre trompa Pavilly. Il crut l'auteur abattu et disposé à tout supporter, quand, au contraire, il tremblait d'une colère contenue depuis trop longtemps. 11 haussa les épaules, et, affectant de tourner le dos à l'orchestre :

— Le rôle est détestable, parDleu, c'est assez clair î La Barre se dressa tout pâle, et, ses longs cheveux

rejetés en arrière, les yeux étincelants, les mains frémissantes :

— Si détestable qu'il soit, monsieur, s'écria-t-il, il est encore cent fois trop bon pour la façon dont vous lejouezl

— Moi ! balbutia Pavilly, en écarquillant ses petits yeux.

— Oui, vous, monsieur, vous, dont la mauvaise volonté est doublement coupable en ce qu'elle fait tort à vos camarades, qui sont pleins de conscience, et à moi, qui avais le droit de compter sur votre concours!

— Monsieur!...

— Aussi bien, en voila assez! dit sèchement La Barre. Le rôle vous ennuie, mais vous m'ennuyez bien davantage. Je vais de ce pas vous faire remplacer...

— Remplacer! moi? Et par qui? demanda l'artiste avec un ricanement dédaigneux.

— Par le premier venu, à qui il suffira d'avoir le désir de bien faire pour être préférable à vous. Mais nous perdons notre temps!...

Et bondissant en scène, ôtant son paletot et son foulard, Claude saisit le manuscrit, prit la place de Pavilly et, enragé, se mit à répéter avec Clémence. Celle-ci, secouée comme- par un courant électrique, oubliant ses résolutions, se laissa entraîner. Et, subitement, la pièce, morne et froide, devint vivante et lumineuse. Ce fut comme un changement à vue prodigieux : un lever de soleil après une nuit sombre.

Maintenant, c'était madame Bréval et Mortagne qui jouaient, puis Desmazures et Massol, et Clémence rentrait pour la fin d'acte avec Fanny Mangin. Le mouvement s'accentuait, l'action s'engageait, passionnée et hardie. Surpris eux-mêmes, les artistes se livraient, poussant leurs effets. Le dialogue, ferme, rapide, se précipitait. Et Claude, debout contre le manteau

d'arlequin, voyait avec uncjoie profonde, pour La première fois, son œuvre sortir des ténèbres de l'enfantement et se développer à ses yeux vivante, superbe, telle qu'il l'avait rêvée. Enfin le cap dangereux des préparations était franchi. La pièce, qui avait, pendant de longs jours, flotté, hésitante, entre la perte et le salut, sortait de la tourmente, et était en voie d'arriver au port. Massol s'approcha de Claude, et lui dit:

— Ça va bien aujourd'hui. Je suis content... Mais vous avez joliment fait travailler Clémence! Elle sera meilleure qu'on ne pouvait le prévoir...

Pavilly, lui-même, étonné de l'impulsion donnée par La Barre à la pièce, revenait à de meilleurs sen- ^ timents, et disait très haut:

— Le rôle m'appartient, je l'ai appris... Je le jouerai!... Ce sera un sacrifice de plus que je ferai... Par exemple, ce sera bien pour le théâtre !

— Eh ! que ce soit pour le diable, si vous voulez, dit Claude gaîment. Mais jouez-le bien... Vous avez assez de talent pour ça I

Et Pavilly, un peu consolé, se plaignit à l'auteur de sa dureté, faisant le gentil, et tâchant de rentrer en grâce.

— Allons! Le second acte, dit Massol. Ne nous amusons pas I

Le second acte marcha sans un accroc, puis le troisième. C'était fini : la pièce était partie. Gomme un oiseau, elle avait ouvert ses ailes, et maintenant elle planait dans l'azur, d'un vol puissant. Bernard, dans son coin, ne bougeait pas, écoutant avec atten

tion, admirant l'habile préparation des situations qui allaient, en s'élargissant, jusqu'à l'explosion des fins d'actes. Il était empoigné, et seul, suant d'émotion, tout à la pièce, comme un bon bourgeois qui a donné ses cent sous, il se délectait et ne pensait plus à son travail. Le quatrième acte venait de finir. Clémence et Mortagne, haletants, étaient encore en scène, appuyés à la table et se regardant, joyeux. La porte du couloir s'ouvrit et Rombaud se dirigea vers Bernard.

— Eh bien? demanda-t-il, avec un peu d'inquiétude, qu'en dites-vous?

Le chef de claque se leva, et regardant froidement Rombaud : ,

— Vous ne croyez pas à la pièce, oh bien, je vous propose une affaire : Gédes-moi les cent premières pour deux cent cinquante mille francs l

— Vous dites ? s'écria le directeur, n'osant pas en croire ses oreilles.

— Je dis que vous êtes un fou ! reprit Bernard avec animation. La pièce est renversante!... Jamais vous n'aurez obtenu un succès pareil!... Vous en avez pour tout votre hiver... Et vous savez que je m'y connais. Si j'ai un bon conseil à vous donner, c'est de faire un traité, tout de suite, avec La Barre, pour un autre drame... Ce garçon-là a le génie du théâtre... Il fournira une carrière magnifique 1...

Rombaud n'était déjà plus à l'orchestre. Il courait vers la scène. Il venait de retrouver sur les lèvres de Bernard toutes les appréciations qu'il avait portées, lui-même, autrefois sur l'écrivain. Que s'était-il donc

passé dans son esprit, depuis quelques semaines? Quel obscurcissement soudain de ses facultés Tavait rendu si aveugle et si injuste? Oui, la pièce était bonne, il ne s'était pas trompé en la montant! Oui, La Barre avait de l'avenir! Il en était bien certain ! Il avait été affolé par le malheur de Lise, et il avait cédé à un découragement absurde. Avec sa vivacité habituelle, il passait d'une défiance exagérée à une confiance absolue.

Il trouva l'auteur dans les coulisses, réglant une question d'accessoires avec Roberval, et, le tirant à part :

— Dites donc, La Barre, fit -il, Bernard a assisté à la répétition, et il est très content...

— Et ça vous étonne, n'est-ce pas? répliqua Claude avec amertume.

— Allons, reprit Rombaud, soyez plus indulgent pour un homme qui a été très troublé par les difficultés d'une interprétation nouvelle, et qui accueille avec ravissement tout ce qui présage un succès dont il n'a jamais douté...

— Trente représentations l dit Claude, en le regardant fixement.

— Oubliez toutes ces bêtises-là! On est nerveux au théâtre... vous le savez mieux que personne. Il paraît que vous avez rudoyé ce pauvre Pavilly?... Dites-moi, mon cher, nous allons meubler supérieurement la pièce, hein? J'ai un joli décor neuf de Rubé, que je réservais : je vais vous le donner pour le trois... II y a quelques livrées à commander pour la scène du lunch. ..

Il faut que ce soit très coquet... Et puis la pièce est sue, ne traînons pas... Je perds de l'argent : je ne serai pas fâché d'en gagner... Nous passerons samedi.

Ainsi, en un instant, la situation changeait de iace. Un souffle avait fait pencher la balance du côté du succès, et tous les visages étaient redevenus souriants. La Barre assista, à cette métamorphose, et en jouit délicieusement. Le pauvre garçon sortait de r enfer, et entrait dans le paradis. Il se défendit contre l'excès de sa joie, il se refusa à l'espérance. Il avait l'expérience des heures mauvaises; il craignit encore une déception. Mais, au lond de luimême, il entendait l'écho de la chère voix de Lise lui répétant : Vous aurez un triomphe, mon bon Claudel Et, avec une poignante douleur, il pensait qu'elle n'aurait pas le bonheur d'y contribuer.

Il quitta le théâtre, et alla rue de Lancry. Là aussi un changement s'était produit. Le déhre de la malade avait cessé depuis le matin et elle avait repris connaissance. Mais la fièvre, en la quittant, semblait avoir emporté ses dernières forces. Épuisée, et dans un état de faiblesse désolant, elle n'était plus soutenue que par ses nerfs. Le docteur Panseron n'avait jamais été aussi inquiet. Il ne savait oîi trouver la maladie. La pleurésie était presque guérie, mais Lise, en proie à une sorte de consomption, s'en allait, comme si on lui eût ouvert les veines et que tout son sang se fût écoulé. Il avait éloigné tout le monde de la chambre. Une seule exception avait été laite pour Claude, que Lise

demandait, avec une insistance qui la fatiguait plus que n'eût pu faire la présence de son ami.

Elle l'accueillit avec un sourire, et, sous ses rideaux, il la vit si pâle et si amaigrie qu'il resta saisi. La chaleur de la fièvre ne gonflait plus les traits rougis de son visage. Elle était blanche et froide, les yeux à demi fermés, comme pour mourir. Elle devina l'impression éprouvée par La Barre, et, d'une voix lente, elle lui dit :

— Ce n'est plus que l'ombre de Lise, n'est-ce pas? Il essaya de protester, elle roula sa tête sur son

oreiller en signe de dénégation :

— N'essayez pas de me tromper, Claude. Aux autres, je laisse dire, mais, de vous à moi, il n'y a pas d'espoir à conserver. . . On cherche mon mal. . . On ne le découvrira pas... Il est au coeur... J'ai été atteinte d'un coup qui m'a tuée... Vous-même, vous désespérez de moi, puisque vous avez donné mon rôle à une autre...

Claude pâlit à ces paroles, dites avec une douceur mélancolique qui lui fit passer par tout le corps uii frisson glacé. Il voulut nier. Elle fixa sur lui ses yeux bleus qui semblaient regarder au delà de la vie. Il ne put que s'écrier :

— Qui vous a dit...?

— Personne. J'ai vu distinctement, pendant que j'avais le délire, Clémence jouer mon rôle. Et c'était moi qui le lui faisais travailler, lui en marquant toutes les nuances, pour qu'elle ne compromît pas votre succès...

Et Claude, bouleversé, se rappela la persistance

avec laquelle la malade, dans l'égarement de la fièvre, répétait des lambeaux de sa pièce. Il se rappela l'étrange hallucination qui lui avait montré l'esprit de Lise venant animer le corps de Clémence. Et, pliant le genou devant le lit oîi mourait cette femme qu'il avait adorée, et qui, comme un bon ange, le protégeait encore jusqu'au seuil de la mort, il se mit à pleurer amèrement. Et, dans l'obscurité de l'alcôve, tenant la main de Lise, avec une éloquence passionnée, pour lui faire mesurer l'étendue de sa douleur, chaste, puisqu'il était sans espoir, il lui avoua son amour.

— Je savais que vous m'aimiez, mon cher Claude, murmura-t-elle. Et il est bien regrettable que je n'aie pas pu vous aimer aussi. J'aurais été heureuse. Je vivrais, et quels beaux rôles vous m'auriez faits ! Le ciel ne l'a pas voulu... Mon cœur n'était plus à moi quand je vous ai rencontré...

Elle hésita un instant. Une légère rougeur colora son visage, et serrant la main de son ami, comme pour lui demander pardon de ce qu'elle allait lui dire :

— Et Jean? demanda-t-elle.

La Barre devint sombre.

— Il vient tous les jours savoir comment vous allez. Il souffre cruellement. Il n'a pas osé franchir votre porte... Mais si vous voulez le voir, j'irai vous le chercher...

— Merci, dit-elle, vous êtes bon...

Elle lui montra une petite glace suspendue à la muraille, et lui fît signe de la lui donner. Elle se regarda longuement, avec tristesse, et secouant la tête :

— Non! je ne veux pas qu'il me voie ainsi. Je suis méconnaissable!... Il faut qu'il garde le souvenir de la Lise qu'il a connue, vivante et belle, et qu'il a aimée.

Elle laissa retomber la petite glace sur son lit et ne parla plus, semblant dormir. Ainsi la coquetterie sur- . vivait encore dans le cœur de la comédienne, et elle voulait mourir dans une sorte de mystère poétique.

Claude sortit sur la pointe du pied, et alla retrouver la mère Fleuron à laquelle on essayait vainement de cacher Tétat de sa fille. L'aveugle ne répondait pas, mais de ses yeux sans regards les larmes coulaient sur son visage ridé. A son réveil, Lise demanda Michalon. Elle ne voulait auprès d'elle que lui et Claude. Elle s'informa de la situation de Jean, et apprit avec joie que la spéculation, qui lui avait coûté si cher, ne serait pas aussi désastreuse qu'on l'avait craint d'abord. Le Bénagoa remontait. Et Jean pourrait s'acquitter. Mais Michalon demanda vainement la permission, pour le malheureux, de voir Lise, ne fût-ce qu'une minute.

— Il n'entrera pas dans la chambre, mais qu'il entende seulement votre voix, qu'il sache que vous lui pardonnez...

Lise fut inflexible. Sa préoccupation constante était la pièce de La Barre. Elle ne cessait de l'interroger sur ce qui se passait dans le théâtre. Elle ne dissimulait pas ses regrets. Elle pleurait son art. Elle eut d'affreux accès de désespoir pendant lesquels elle se rattachait à l'existence, supphant le docteur Panseron de la sauver.

— Il est impossible que vous me laissiez mourir ainsi, en pleine jeunesse, en pleine force! J'ai tant de belles choses à accomplir encore au théâtre, et je sens si bien que j'y parviendrais ! Oh ! avoir fait vivre de sa propre vie des milliers de spectateurs et, brusquement, ne plus être!... Tomber, s'évanouir, disparaître, au milieu du succès, des applaudissements, finir, pour ne plus recommencer jamais' Après avoir singé la mort sur la scène, la voir tout à coup face à face, et réelle et définitive ! Quitter tout ce qu'on aime, et entendre autour de soi des sanglots qui ne se renouvelleront pas le lendemain!... Docteur, votre science ne peut être impuissante. Je suis courageuse... Je vous aiderai; je vous en prie, sauvez-moi!

Puis elle se résignait et, brisée par ses agitations, elle restait immobile, écoutant Claude lui parler de leur enfance, du petit jardin d'Évreux, oîi ils avaient joué autrefois entre les bordures de buis. Et, peu à peu, devant ses yeux apparaissait une petite rue mal pavée, dans laquelle se trouvait une boutique sur la devanture de laquelle on lisait : Madame Capelle. Modes et lingerie. C'était le soir et, sur une haute borne, au pied de la fenêtre, se tenait un grand jeune homme qui lui parlait à voix basse. L'air était doux, le silence proiond, et, dans la tranquillité de la ville endormie, l'horloge de la cathédrale sonnait nonchalamment les heures.

Chers et douloureux souvenirs du bonheur disparu, comme ils étaient lointains déjà! Un soupir gonflait la poitrine de Lise, et elle demandait à Michalon de lui jouer du piano. Pendant des heurastie géant exécutait,

d'une main légère, comme s'il eût mis une sourdine à l'instrument, des valses, des rêveries, déchiflrait des partitions, procurant à Lise la sensation délicieuse d'un concert entendu de loin et berçant sa faiblesse.

Et la malade interrogeait de nouveau Claude sur la marche de ses dernières répétitions, lui donnant des conseils pour Clémence, avec une sagacité admirable. Elle semblait ne plus vivre que par cette pièce et pour cette pièce :

— Modifiez la fin du troisième acte, mon bon Claude, disait-elle : il y a là une scène de sensibilité ; Clémence ne la jouera pas... Accentuez la situation et poussez le rôle à la violence... Elle y sera parfaite!... Ah ! si j'avais pu, moi! Gomme j'aurais dit la tirade de l'adieu!... Hélas! le seul adieu que je dirai, maintenant, sera éternel...

Puis, avec un sourire qui faisait reparaître la Lise d'autrefois :

— C'est égal, mon cher Claude, si vous faites un drame avec mon aventure, changez le dénouement... Au théâtre il faut toujours que le crime soit puni et l'innocence sauvée... Et vous voyez oti elle en est, l'innocence?... Tandis que le crime triomphe! C'est égal, j'ai peut-être manqué ma vie... comme me l'a dit M. Nuno.. . J'ai voulu réussir seulement par le travail... J'ai suivi le sévère et droit chemin de l'art... et je ne suis pas arrivée. Clémence a pris la route capricieuse et brillante de la galanterie, elle a fait sa fortune, elle n'a travaillé que dans ses moments perdus, et la voilà au but! Décidément, les comédiennes qui

veulent vivre au quatrième étage, s'habiller avec des robes de laine, aller en fiacre et n'avoir qu'un amant, ne sont pas faites pour les grands triomphes... L'avenir est aux actrices qui ont un petit hôtel... L'honnêteté l l théâtre est une duperie!... Et cependant, j'aur^^ls à recommencer, que je ferais encore comme j'ai îaitl

Claude, malgré les fiévreuses occupations do lador» nière heure, ne manqua pas une fois de venir passer, tous les soirs, de longs instants avec Lise. Quand elle ne lui parlait pas, il restait silencieux, assis près du lit. dans le demi-jour delà veilleuse, et il écoutait, le cœur serré, la respiration courte et haletante do la mourante. Le docteur Panseron s'étonnait qu'elle vécût encore. La phthisie, qui s'était déclarée, avait été foudroyante. Lise n'était soutenue que par la volonté do ne pas mourir. Michalon, qui parlait peu, d'hcbitudc, di. alors gravement ces mots qui firent frémir Claude et le docteur :

— Elle attend la première de La Barre.

Et c'était certain. Elle voulait, avant de partir, savoir si son ami aurait le grand succès qu'elle lui avait prédit. Le jour de la répétition générale, elle exigea que Claude vînt chez elle, avant de dg rendre au théâtre. Elle le vit tremblant, inquiet, lui serra la main et lui sourit.

— Tout marchera bien, dit-elle. J'en suis sûre. Soyez sans crainte. J'ai vu la pièce cstte nuit... Elle est admirable!

Qu'entendait-elle par « j*ai vu » ? Avait-elle, dans sa mémoire, repassé toutes les péripéties du drame.

OU bien, grâce à ce don de seconde vue qu'ont les mourants, avait-elle eu le spectacle fantastique de Tœuvre de Claude jouée, pour elle seule, par des êtres surnaturels? En tout cas elle avait dit vrai. La répétition générale, donnée à huis-clos devant les critiques des grandsjournaux et quelques rares privilégiés, produisit un effet considérable, et le bruit se répandit sur les boulevards et dans les cercles que le Théâtre Moderne était à la veille d'un énorme succès.

A minuit, La Barre se dirigea, à pied, vers sa petite chambre du quartier latin, ayant cependant de quoi prendre une voiture, car il venait de vendre très cher sa pièce pour l'Angleterre et pour l'Allemagne. Il était triste, malgré les compliments qu'il avait reçus.

Arrivé au coin de la Porte-SainL-Martin et de la rue de Bondy, il s'arrêta. C'était là qu'il avait, le soir du souper de centième, quitté Lise et Jean. Ils avaient pris d'un côté, lui de l'autre. Eux étaient allés à la ruine et à la mort, lui avait été au triomphe et à la gloire. Claude jeta un regard en arrière sur le théâtre qui dressait, dans l'obscurité, sa masse noire, piquée de points lumineux, et, lui faisant un geste de menace :

— Toi et tous ceux que tu contiens, qui m'avez lîoûtétant de déboires, d'humiliations et de chagrins, il va falloir maintenant que vous me dédommagiez de tout ce que vous m'avez fait souffrir !

Le matin de la première ©es faveurs, Clémence se rendit à Saint-Pierre de Ghaillot, et y brûla un cierge pour conjurer le mauvais sort et obtenir la protection du ciel. Elle avait véritablement très bien joué la veille, et comptait sur un grand succès personnel. Sa route lui apparaissait maintenant déblayée de tous les obstacles, et elle n'avait plus qu'à marcher en avant. Son prestige était reconquis, et dans le théâtre on la traitait, comme autrefois, en souveraine.

Rombaud avait été charmant, et lui avait donné toutes les places dont elle avait besoin pour ses amis. Il avait eu du mérite, car le bureau de location était assiégé, et les fauteuils se vendaient, à la porte, dix louis, dès deux heures. Les agences étaient aux abois, et les lettres arrivaient, du Ministère, de la Préfecture, des grandes banques, des cercles, demandes signées de noms officiels et de noms célèbres, billets partumés envoyés par de jolies lemmes, et qui,

s'amoncelant sur le bureau de Delessard, redoublaient la mauvaise humeur du secrétaire. Il se tirait la moustache, arrondissait le dos, sortait dans le couloir, secouait son garçon de bureau, le médaillé militaire Jacquin, et criait :

— Mais nous n'avons pms rien ! Nous sommes débordés. C'est un coup de folie ! Tout Paris veut voir cette pièce I...

Il y avait déjà de la location pour le lendemain. Rombaud, au contrôle, le chapeau en arrière, répondait à tous les arrivants, faisait jabot, et, d'un air modeste, répétait :

— Sans doute la pièce s'annonce bien ! Mais on ne sait au ju le si on tient un vrai succès qu'au bout de huit jours! C'est madame Seigneur qui nous renseignera, la semaine prochaine, avec sa feuille !

Tous les habitués étaient là, affairés, bourdonnants. Et dans ce grand mouvement, dans cette fièvre, pas un souvenir pour l'étoile éclipsée, pas un mot de regret pour la pauvre Lise. Elle avait disparu de la surface du monde parisien, le flot avait passé sur elle, et c'était fini, l'oubli s'était fait. Les voitures de maîtres se succédaient, devant le théâtre, nombreuses les chevaux piaffaient, tenus au mors par les valets de pied. Et, comme des coups de vent, les marchands de billets s'élançaient, offrant leurs derniers fauteuils ou « un excellent stalle » tout près de l'orchestre.

— Il paraît que Clémence est superbe, disait Raynaud, qui n'avait pas pu venir la veille.

— Étonnante !... Oh ! Elle ne restera pas au Théâ-

tre Moderne. La Comédie-Française va la prendre... Comme elle a marché, cette fille-là I... Vous la rappelez-vous, jouant la fée des Fougères au Châtelet?...

— Elle avait de bien jolies jambes !...

— Elle les a toujours ! A propos, vous savez que Nuno lui a envoyé un bouquetée matin?... Ils vont se raccommoder... C'était certain!

— Dites donc, Rombaud, je n'ai pas reçu mon fauteuil, s'écria Adrien Gamard, qui arrivait tout essoufflé... Ah! mais, c'est que si je n'ai pas de place, vous savez, moi, je fais les cent coups ! Je me déguise en garçon de café et je viens, avec une corbeille de caramels et de croquets, dans la salle. Et écoutez-moi ce coup de gosier : Orgeat, limonade, bière... demandez... des oranges, des sodas, des glaces!...

Il lança ce cri avec une telle perfection que tous les assistants se mirent à rire

— Allons, Gamard, dit Rombaud contrarié, en voyant le gommeux troubler la gravité solennelle de la situation... vous savez bien que ce ne peut être qu'un oubli...

— A la bonne heure! Ah ! mes enfants, vous ne savez pas ce qui est arrivé au prince péruvien de Cécile Chrétien? Le grand seigneur d'outre-mer a été pincé, hier soir, filant la carte, au Club... L'Inca était un philosophe de première classe !.. Cette fois ce n'est plus en bateau que je vais la faire aller, notre pauvre chère innocente, ça va être en galère !

Pavilly, debout sur les marches du péristyle, faisait ses confidences à Gretet :

— La pièce s'est améliorée beaucoup à la fin... La Barre a compris qu'il fallait suivre mes conseils... Je lui t' donné la grande situation du deux... Vous verrez... C'est très bien... Et Gastorin est devenu un rôle. Il ne sera jamais étonnant, mais enfin c'est quelque chose!.. Ah! il a iallu batailler pour en arriver là!...

— Et La Barre?... Est-ce qu'il n'est pas au théâtre? Je voudrais pourtant bien lui demander quelques détails pour ma Soirée.

Rombaud alors s'élança. Il avait les mains pleines de renseignements. Et il ne tarissait pas en anecdotes flatteuses sur le compte de son auteur... Il le grandissait, il le mettait sur un piédestal... Quel talent, et quelle modestie ! Et comme il lisait, et comme il jouait! Et puis il était collectionneur, il avait chez lui des merveilles. Les cartons bien modestes, les livres lentement et difficilement amassés^ devenaient dans la bouche de Rombaud des trésors artistiques. Et le pauvre major se métamorphosait en un général de brigade, tué héroïquement à Gravelotte. Il fallait du fla-fla, du pompon, du grelot, du tam-tam ! L'avenir de La Barre l'exigeait, le lancement de la pièce aussi. Et en avant la musique !

A cinq heures seulement, La Barre fit son apparition. Il arriva, l'air froid, aumiheu de cette agitation. Rombaud iondit sur lui, et, l'entraînant à l'écart :

— Mais qu'est-ce que vous laites ? A quoi pensezvous? Gomment n'êtes-vous pas venu plus tôt? Mais il faut vous montrer I Vous êtes l'homme du jour !

La Barre répondit avec calme qu'il venait de chez Lise. Et Rombaud, très ennuyé d'avoir à s'assombrir l'esprit, dans un jour comme celui-là, dut demander des nouvelles. Elles étaient très mauvaises. C'était la

fin.

Pauvre fille I Pauvre fille ! répéta distraitement

le directeur... Ah çà ! mon cher, nous dînons ensemble, n'est-ce pas ?

— Je vous remercie, dit La Barre, devenu glacial. Ma soirée est prise...

— Gomment! votre soirée? s'écria Rombaud... j'espère bien que vous allez venir au théâtre ?

— Non! J'irai rue de Lancry...

— Vous n'assisterez pas à cette réprésentation, qui s'annonce triomphale?

J^assisterai aux derniers moments d'une femme

que je regrette cruellement.

— Mais c'est de la lolie ! Mais votre place est sur la scène I Mais que dira-t-on ? Tout Paris va défiler, ce soir, dans le théâtre, et vous n'y serez pas! Vous vous perdez ! Vous feriez, d'un seul coup, connaissance avec tout le monde! Ce serait la notoriété, la camaraderie précieuse de tous les gens connus conquise en un instant ! Voyons, réfléchissez ! Ne donnez pas suite à ce projet fou! Mais des femmes, il y en a des milliers!.. Des comédiennes, on en trouve tant qu'on veut!.. Voyez plutôt Clémence I Cher ami, faites cela pour moi : venez ici, où Ton Vd vous applaudir à faire dégringoler le lustre...

— J'irai où Ton souffre.

Rombaud leva les bras au ciel, et les laissa retomber avec découragement.

■— Quel obstiné vous êtes I

— Je Tai prouvé, depuis six semaines, répondit Claude sèchement.

Et tournant le dos à Rombaud, il alla causer avec Massol, lui rappelant divers petits détails de mise en scène, et s'assurant que tout était prêt et réglé. Puis, traversant la foule, qui déjà le regardait avec une sympathique curiosité, il quitta le théâtre, se privant volontairement d'une des plus grandes joies que dût compter sa vie littéraire.

Devant la maison il rencontra Jean, faisant sa faction quotidienne sous la fenêtre de Lise. Il attendait ainsi, depuis deux semaines, qu'elle lui permît de monter, plus passionné dans son repentir qu'il ne l'avait été dans son amour. Il taisait les cent pas, comme un amant qui guette sa belle, sans jamais rien voir venir, et ce pied de grue acharné, pour une mourante, était vraiment smiscre.

"•jB malheureux aborda Giauae, sans lui-ir -or, ma:s le visage bouleversé par une angoisse sloauente. Gelui-ci lui tendit la main, pour îa première rois, e. .a lui serra avec attendrissement. Il prenait en pitié, à la fin, cette douleur si persistante et si sincère. Il la sentait sœur de la sienne.

— Suivez-moi, dit-il.

— Je la verrai donc? s'écria Jean, dont le visage s'illumina d'un rayon d'espoir.

— Si vous ne la voyez pas, au moins vous serez près d'elle, répondit La Barre.

Jean regarda Claude avec des yeux suppliants :

— Oh ! La voir, lui parler, me tramer à ses pieds, lui demander grâce!... Misérable que je suis! c'est moi quiTai tuée !... Elle m'aimait tant, et je l'ai soupçonnée, outragée !.*. Mais ne peut-on rien faire pour la sauver?... Michalon dit qu'on n'a rien tenté... Moi, je l'aurais disputée à la mort... Et je la lui aurais arrachée!...

— Il n'y avait rien à faire, hélas ! Il était dans sa destinée de mourir... Elle était trop délicate et trop faible pour résister aux luttes de la vie. Elle devait fatalement succomber... Elle s'en va doucement, comme un ange qui remonte au ciel...

Ils entrèrent. Dans l'escalier ils se croisèrent avec un prêtre qui descendait, et Jean jeta à Claude un regard épouvanté'. Il devinait, dans ce visiteur sacré, le suprême consolateur qui apporte l'absolution aux mourants. Ils trouvèrent la porte de l'appartement ouverte. Claude frémit. Il se demanda si Lise était déjà morte. Michalon le rassura. Après s'être confessée, Lise venait de s'endormir.

Jean resta dans la salle à manger, avec Claude et son ami. Ils étaient seuls. La bonne venait, avec ma dame Capelle, arrivée dans la matinée, d'emmener la mère Fleuron, dont les cris troublaient cruellement Lise. Par la porte entr'ouverte, Jean apercevait un coin des rideaux du lit de la mourante, et entendait sa respiration sifflante et pénible. Il se rappela la jolie chambre du Cœur Percé, où Lise chantait si gaiement le matin. Sa voix charmante résonnait en-

core à son oreille. Elle était alors pleine d'espérance, pleine de joie. Elle buvait avec délices l'air et le soleil, descendait dans le jardin, vêtue d'un peignoir brodé, cueillir dans les corbeilles les fleurs humides de rosée. Et elle l'appelait gaîment :

— JeanI Jean ! Viens donc I

Oh î le temps heureux, les beaux jours I Et maintenant elle était là, elle ne voulait pas le voir, et elle allait- mourir. Un flot amer lui monta aux lèvres et, dans son coin, il sanglota éperdument.

— Qui donc pleure ? demanda la voix de Lise, lugubre et étouffée...

Michalon et Claude passèrent dans sa chambre.

— Qui donc est là ? répéta-t-elle avec agitation.

— Nous étions seuls, La Barre et moi, dit Michalon, en fermant la porte de la salle à manger.

— Il m'avait semblé reconnaître Jean... Pauvre garçon! vous le consolerez quand je ne serai plus là... Michalon, promettez-moi que vous ne l'abandonnerez jamais!...

Elle soupira et demeura immobile. La nuit descendait, et les jardins s'emplissaient d'ombre et de silence. Les deux hommes restèrent silencieux.

A huit heures, Lise s'agita et dit :

— Le premier acte commence.

Elle ne pensait qu'à la pièce, et, mentalement, dans son esprit resté lucide, elle en suivait toutes les péripéties. Elle souffrait beaucoup, et de grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage. Elle demanda à Michalon de lui jouer l'admirable marche funèbre de

Chopin, un de ses plus doux souvenirs. Et tout bas ^ile murmura :

^- Que c'est beau ! C'est l'envolée d'une âme vers l'infini. Je voudrais que cette mélodie accompagnât mon dernier soupir. Vous me la jouerez, n'est-ce pas, Michalon?...

Elle sourit :

— Vous voyez! Toujours le théâtre 1 Je ne veux pas mourir sans un trémolo à l'orchestre...

Elle se tut, elle suffoquait. Claude lui prit la main et essaya de faire passer en elle un peu de sa vie et de son énergie. A onze heures elle dit encore :

— Le quatrième actel... Ah! la belle scène d'amour!...

Puis elle parut rassembler ses dernières forces pour attendre le dénouement... Minuit venait de sonner, et ils restaient sans nouvelles. Les yeux de Lise inquiets étaient fixés sur ceux de Claude. A une heure moins un quart, un pas rapide se fit entendre. La porte s'ouvrit et Rombaud rayonnant parut. Il s'arrêta brusquement sur le seuil et, devenu très grave, toute sa joie tombée, il se courba, n'osant plus avancer.

— Eh bien ? interrogea la voix de Lise, faible comme un souffle.

— Immense succès! répondit Rombaud.

Lise tenait la main de lia Barre dans la sienne. Elle la serra avec joie et lui adressa un angélique sourire.

— Je l'avais bien dit ! murmura-t-elle. Je suis contenté!... Heureuse chance dans l'avenir, mon bon Claudel

Elle poussa un soupir d'allégement, se renversa en arrière, et ses traits rayonnèrent d'une céleste sérénité.

Claude se leva en poussant un cri. Gomme l'avait dit Michalon, Lise avait attendu le succès de son ami pour mourir. Le géant, les yeux pleins de larmes, ouvrit la porte de la salle à manger et fit signe à Jean d'entrer.

— Elle me pardonne? s'écria le malheureux éperdu, Michalon lui montra le lit sur lequel Lise, le front

pâle couronné de ses cheveux d'or, comme une sainte, reposait pour toujours, et, avec un sanglot :

— Elle est morte, dit-il.

Jean se laissa tomber à genoux sur le seuil de la chambre et, le cœur brisé, la tête lourde, se mit à pleurer.

Et dans le silence, la pure mélodie de Chopin, jouée par Michalon, fidèle à sa promesse, s'éleva, comme ub chant séraphique, berçant de ses harmonies aimées le dernier sommeil de Lise

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