‹ Lise Tavernier drame en cinq actes et sept tableaux de M. Alphonse DaudetChapitre 13 sur 71 · ROURE, MAXIMIN · texte numérisé non relu

ROURE, MAXIMIN

MAXIMIN, à demi-voix.

Bonjour, mon oncle.

BouRE, se retournant à cette voix.

Hein ?

MAXIMIN

Bonjour, mon oncle.

ROURE, (Tune voix étranglée.

Maximin I

MAXIMIN

Là, j’étais sûr que ça vous ferait un saisissement. Écou- ^ tez, ce n’est pas ma faute. J’avais envoyé des amis pour vous préparer ; vous n’y étiez pas.

ROURE

Comment! c’e.st toi?... Mais je croyais... que... ton navire...

MAXIMIN, voyant le journal.

Ah 1 oui, le journal; j’ai lu ça ce matin,

ROURE

Ce n’est pas vrai, alors, ce naufrage?

MAXI.MIN.

Vrai pour le navire, mais pas pour moi. Je vais vous expliquer la chose. {S’asseyant.) Vous permettez? {Roure va fermer la porte de la rue. Maximin se carrant.) Pour lors donc, monsieur mon oncle, quand ils vous ont eu fourré à la pri.son de Nîmes...

LISR TAVRRiNIEH.

ROURE, pâlinSUJll.

Plus bas, misérable !

MAxiMix, baissant la voix.

Je me suis engagé, comme vous savez, à bord du Janua- Cœli Les premiers temps, ça m'amusait. J’ai fait jo ne sais combien de fois le tour du monde dans ce sens-ci, puis dans ce sens là. . . Mais à la fin des fins, quand j’ai vu que c’était toujours à recommencer, j’ai pris le métier en grippe... Naturellement le métier me l’a rendu. Les officiers me faisaient des misères. Je passais ma vie aux fers. Si bien qu’une belle nuit, fatigué de cette existence de charbon de terre, j’ai fait un grand trou dans la cide, comme qui dirait là, au milieu de votre magasin, et je me suis affalé à l’eaii avec deux bous garçons qui étaient aux fers en même temps que moi. Et voyez si c’est de la veine, juste le lendemain, pouf! \c Janua-Coeli a fait son plongeon... Après cela, il faut tout dire, nous n’avions pas eu le temps déboucher le trou. [Il rit, Roure touss \ Ilum! Ilum! d’un air embarrassé ) Ensuite de ça, les camarades et moi nous avons traîné nos guêtres chez un tas de populations plus moricaudes les unes que les autres; heureusement qu’arrivés à Zanzibar, nous sommes tombés sur une balancelle espagnole qui allait partir pour Marseille... A Marseille, toujours ma chance!... j’apprends par hasard qu’il y a un certain Jean-Baptisie Roure, rue des Prêtres, à Toulon, qui vendait des fournitures de curés. Ce nom de Baptiste Roure me tire l’oreille. Je dis aux camarades : Ce serait drôle, si c’était mon oncle. Et ce qu il y a de plus drôle, c’est que c’était lui.

RoiiRE, Toix basse, dents serrées.

Eh bien! oui, c’est moi, qu’est-ce que tu me veux, bandit?

-MAXIMIX.

Oh! mon oncle, ce n’est pas gentil. Un neveu qu’on n’a pas vu depuis des siècles... C’est donc votre nouvelle position qui vous a tourneboulé le caractère? Vous étiez plus aimable que ça il y a dix ans, quand nous allions la twile au dos, de ferme en ferme rendre, avec vos rubans et vos aiguilles, ces petits livres d’images... hé! bel mon oncle.

Digitiz*

- Cîoogk

F.ISE TAVERMER.

RODRE.

Finissons. Je sais où ta veux en venir... Quand on a eu des débuts aussi difficiles que les miens, il faut s’attendre à tout. Je pensais bien que ceci m’arriverait un jour ou l’autre... seulement il s’agit de nous entendre... Ici on ne peut pas causer. J’irai te voir demain. Où demeures-tu?

.MAXI.MIN.

Pas il Toulon, vous pensez bien. J’ai trouvé qu’il y avait trop de gendarmes sur le pont... Alors on s’est installé à la campagne, à deux ou trois lieues d’ici, dans un couvent abandonné (|u‘on appelle les Clastres.

ROl'RE.

Les Clastres?

MAXIMI.N

Vous le connaissez ?

ROURE

Oui, j’ai vu ra. .. de loin.

.M.VXIMIX.

On y est très-bien, ma foi I... C’est un peu délabré... mais il y a de l’air, beaucoup d’air... et pas de gendarmes... Vous entrez... Inutile do parler au concierge... Vous allez droit devant vous, jusqu’à la cour du fond, où il y a une chapelle. .Vrrivé là, vous n’avez ((u’à silller deux coups, comme au bon temps!... Est-ce que vous savez encore silller, mon oncle? (// m l ses deux doitjls dans sa bouche.)

ROURE, le relenanl arec vicarUé.

Oui, oui, je sais. C’est convenu, je serai la-bas demain matin.

.VIAXIMIN.

N’y manquez pas, au moins. Sans quoi je viens m’installer dans votre magasin avec mes deux camarades... Et ils ont des tètes !...

ROURE

J'y serai, je le dis.

M.VXI.MIN.

C’est bon, au revoir... [Revenant sur ses pas.) A propos, moi qui ne vous disais rien pour ma tante... Pauvre

LISE TAVEHNIER.

chère femme!... Je ne la connais pas; mais c’est égal, faites-lui mes amitiés tout de môme.

nouRE, bas, impolicnté.

Oui, oui !

{Maximin sort.)

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