‹ Liszt (volume 2)Chapitre 1 sur 78 · Liszt · texte numérisé non relu

Liszt

Il y a pour un artiste plusieurs façons d'être méconnu dont la pire n'est sans doute point de mourir inconnu : la postérité venge aisément un Stendhal de la vie obscure qu'a menée Henry Beyle et l'histoire des arts plastiques abonde en exemples pareils. Mais malheur à celui qui, de son vivant, aura été célèbre à faux. Ses contemporains, éblouis de la gloire clinquante qu'ils lui ont faite, ne savent pas, derrière ces rayons passagers, découvrir un foyer de lumière plus profond et plus durable; après eux l'avenir se soucie d'abord assez peu de ranimer ces flammes d'artifice, dont il voit avec indifférence et quelque étonnement même fumer les derniers brandons. Son instinct d'équité n'a pas lieu de s'alarmer : on revise une condamnation, on répare un déni de justice; un triomphe au contraire ne semble

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injuste que d'avoir été immérité ; son souvenir n'appelle qu'une censure réductive. Or cette vogue et cet oubli ont pu Tune et l'autre s'attacher à quelque caractère superficiel et passager d'un héros, pour négliger sa vraie grandeur.

Telle a été l'histoire de Franz Liszt : une virtuosité inouïe sur le piano lui faisait, dès l'âge de quinze ans, dans toute l'Europe, une renommée foudroyante. Gloire trop rapide et trop précoce, entretenue sa vie durant à l'état d'illustration un peu théâtrale par la ligne de sa longue silhouette, par la griffe de son profil, par ses amours aristocratiques et romanesques, plus tard enfin par sa redingote de prêtre. Sa maîtrise du clavier, nul ne la lui contestait; son talent d'interprète, nul ne le lui disputait; mais les louanges ne voulaient pas aller au delà. On accordait encore quelque mérite à ses transcriptions; on refusait d'entendre ou d'écouter ses compositions originales. Il semblait qu'ici Liszt eût outrepassé son domaine pour usurper celui de ses confrères, auxquels le sien demeurait fermé ; qu'il émît d'ailleurs pour le public frivole une prétention bien outrecuidante aussi, étant fêté comme pianiste, à chercher encore d'autres succès. Bref son époque n'a voulu le voir jusqu'à son dernier jour, à soixante et dix arçs comme à quinze, que sous les espèces d'un

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