‹ Liszt (volume 2)Chapitre 2 sur 78 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

virtuose, qualis ab inceptu; elle ne le reconnaissait que sous cette scintillante tunique de Nessus dont les perfides faveurs du destin l'avaient trop tôt revêtu.

Il a fallu sa mort pour libérer son image des apparences, et l'éclosion d'un art issu de son œuvre pour révéler cette œuvre à la postérité, pour montrer derrière le virtuose incomparable mais périssable, un des créateurs les plus puissants, un des initiateurs les plus hardis de son siècle, le serviteur peut-être le plus généreux et le plus désintéressé, et sans aucun doute l'intelligence à la fois la plus lucide, la plus pénétrante et la plus large qu'ait jamais rencontrés l'art musical. Esprit avide de toutes les idées, âme ouverte à toutes les aspirations, cœur sensible au rythme de tous les enthousiasmes, dans le siècle qui a brassé le plus d'idées et essayé le plus de voies nouvelles, lui-même placé au centre de ce siècle complexe, partagé entre les deux pays qui se le sont disputé, la France et l'Allemagne, Franz Liszt en a été comme un prisme : il en a absorbé toute la lumière, dont il a semé après lui tous les rayons. Amour, nature, poésie, peinture, religion, il a pétri toutes ces clartés dans une œuvre immense, inégale, tour à tour très pleine et un peu creuse, mais belle de grandeur et de vie, et qui a fait souche.

Dans le mouvement de réparation qui, pour le souvenir de Liszt, à la gloire provisoire du virtuose doit substituer la gloire définitive de l'artiste créateur, l'Allemagne a devancé la France qui, la première, avait désigné au monde le « petit Litz ». Je ne puis prétendre étudier ici, dans son détail, une œuvre aussi considérable par son étendue et plus encore peut-être par sa complexité, mais seulement essayer de la ramener à ses traits essentiels pour montrer sa beauté, riche d'inspirations très diverses, plus prodigue encore d'enseignements.

LA YIE

Les événements divisent la vie de Franz Liszt en trois parties bien distinctes, auxquelles correspondent sans trop d'artifice et avec une distinction presque égale trois aspects principaux de son art1. Sa carrière de virtuose s'étend de 1811 a 1847, carrière vagabonde dont le centre ou le port d'attache est Paris ; de cette période datent la plupart de ses compositions purement « pianistiques », études, arrangements, transcriptions ; lors même qu'alors il commence

1. Nul ne peut désormais raconter la vie de Liszt sans faire à la biographie en trois volumes que lui a consacrée Mme Lina Ramann [Franz Liszt als Kùnstler und Mensclï) des emprunts constants qu'il est impossible de signaler au fur et à mesure, c'est-à-dire à chaque page. Liszt et la princesse de Wittgenstein avaient collaboré à la préparation de cet ouvrage considérable. Quelques points de détail ont besoin d'être soit complétés, soit corrigés, et certaines interprétations psychologiques des faits, par Mm0 Ramann, ne doivent être acceptées que sous réserve ou même écartées. Dans l'ensemble, son travail est indispensable.

à faire œuvre d'artiste créateur, c'est presque toujours au piano qu'il confie ses inspirations. De 1847 à '^61 se place son séjour à Weimar, comme directeur de la musique grand-ducale ; pendant ces quatorze années il compose, achève ou projette son œuvre symphonique, les douze Poèmes, les symphonies de Dante et de Faust, la So nate, etc. De 1861 jusqu'à 1886, Rome devient son séjour de choix et l'aimant de sa vie encore trop généreuse pour n'être pas toujours un peu errante. Et c'est dans ce dernier tiers de son existence qu'il termine ou écrit ses œuvres religieuses ou le plus grand nombre d'entre elles. Avec quelle ampleur précise s'élève, dominant le tourbillon confus du jour après le jour, le rythme calme d'une si sûre ascension!

Souvent les rêves des pères font le génie des fils.

Dans les premières années du xixe siècle le prince Esterhazy, l'ancien « patron » de Joseph Haydn, avait pour comptable dans son château d'Eisenstadt (en hongrois Kismarton) un Hongrois, d'origine peut-être noble mais de condition modeste. Adam Liszt. Adam Liszt consa-

crait à la musique toutes ses heures de loisir : il pratiquait plusieurs instruments, le violon, la guitare, la flûte, avec assez d'habileté pour que des musiciens de profession acceptassent à l'occasion son concours. Mais il possédait surtout un réel talent de pianiste. Quel séjour pouvait mieux que celui d'Eisenstadt entretenir et cultiver son goût musical? Chez le prince Esterhazy, Adam Liszt avait fréquenté le vieil Haydn, rencontré Cherubini, fait amitié avec Népomucène Hummel, alors dans tout l'éclat d'une renommée européenne. Parmi ces artistes, dont il enviait le sort et auxquels une autre direction de son existence aurait peut-être pu l'égaler, il soupirait sur sa vie manquée. En s'adonnant chaque jour davantage au piano il cherchait à consoler ou à étourdir ses regrets et ne faisait sans doute que les attiser.

En 1810, le prince Esterhazy envoya son comptable comme intendant à Raiding (en hongrois Dobrjàn), village peu éloigné d'Eisenstadt, dans le comitat d'Œdenbourg. Adam Liszt épousa alors une jeune Autrichienne, Anna Lager, originaire de Krems, près Vienne. C'est de ce mariage que devait naître, dans la nuit du 21 au 22 octobre 181 1, Franz Liszt. Les premières années de l'enfant, heureuses et calmes, marquèrent sa jeune âme de trois impressions où s'ébauchent avec

la détermination de sa vie les traits principaux de son art : c'est à savoir la musique, la religion et l'art des tziganes *. Son imagination s'éveilla à « l'énigme hardiment posée par les Bohémiens devant chaque palais et chaque chaumière où ils viennent demander une chétive obole » ; il se sentait poursuivi dans ses « rêves éveillés, par ces visages cuivrés sur lesquels le haie n'a plus de prise », et « charmé par leurs danses molles et élastiques, rebondissantes et provocantes, saccadées et impétueuses2 » ; son oreille entendait Tinfini de la liberté et de la mélancolie dans leurs gammes étrangement altérées, dans leurs mélodies tour à tour languissantes etfuribondes, dans cette ornementation étincelante qu'il devait plus tard imiter et dépeindre3. Dans le livre luxuriant et amorphe où il a célébré ces Bohémiens de Hongrie, il compare à leur vie nomade sa propre existence de virtuose er,rant, eî lorsque, en i84o, accomplissant la prédiction d'une bohémienne, il reviendra pour un jour au pays natal dans un « carrosse vitré », les bohé-

i. Sa Messe hongroise du Couronnement est une synthèse de ces deux derniers éléments : il faut convenir qu'ils ne s'accordent pas le mieux du monde et que le mysticisme de Liszt y arbore des oripeaux un peu clinquants.

2. Franz Liszt, Des Bohémiens, etc., nouvelle édition, ttreitkopf. 1881, p. 188 et suiv.

Page 1