De Buda-Pest, le 10 janvier, VII
Causes où elle accommodait sainte Thérèse à la sauce Montesquieu : « Quel immense labeur que ces 22 volumes des Causes... Vraiment vous procédez de saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas, sainte Thérèse, sainte Catherine de Sienne — et un peu aussi de Joseph de Maistre, car, ne vous en déplaise, vous partagez avec lui le sens militant et prophétique \ » Et il met une pointe de malice à constater plus tard que cet « immense labeur » ne vaut à la princesse... qu'une condamnation par Y Index ! Pourtant, Mme de Wittgenstein ne cessait de voir s'élever et s'épurer le génie de Liszt; elle semait de roses ses tapis, lorsqu'il montait lui rendre visite à la via del Babuinb; et pendant leurs séparations, « Fainéant » et « Bon Ecclésiaste » échangeaient une correspondance presque journalière, très copieuse.
En abandonnant Weimar, Mme de Wittgenstein y avait conservé — mais fermé — sa demeure de l'Altenburg; ses travaux d'apologétique ne lui permettaient plus de quitter Rome. De loin, pendant le séjour annuel de Liszt dans le grand-duché, elle veillait encore sur lui, maternellement. Elle munissait d'instructions minutieuses Fortunat, le domestique, et Pauline, la
i. De Weimar, 10 octobre 1882, VII, 3$7, 358.
gouvernante. Elle chargeait une amie dévouée, MIle Adelheid von Schorn \ de veiller à l'installation de Liszt, à son régime, à ses siestes, au confort de ses voyages. La nouvelle d'une indisposition ou d'une imprudence la tourmentait au suprême degré : mais combien ne devait-elle pas souffrir — et d'une façon peut-être moins maternelle — au bruit d'aventures que la soutane de Liszt rendait scandaleuses en montrant que cet habit, s'il l'avait fait prêtre, ne l'avait pas fait moine2...
Durant ses séjours à Weimar, l'Altenburg étant close désormais, Liszt occupait un pavillon
i . Voir les curieux souvenirs de Mlle A. von Schorn : Franz Liszt et la Princesse de Wittgenstein, trad. Sampigny (Paris, 1904, Dujarric).
2. La plus retentissante de ces aventures a suscité toute une série de romans-pamphlets dont les principaux sont les Souvenirs d'une Cosaque par Robert Franz (Mme Olga de Janina), Paris, Lacroix, 1874, treizième édition avec une nouvelle préface, Paris, 1878, Marpon et Flammarion; le Roman du pianiste et de la Cosaque par Sylvia Zorelli (Paris, chez tous les libraires, s. d. [1875]) et les Amours d'une Cosaque par « un ami de l'abbé X... » (Paris, 1875, Degorce-Cadot). En contrôlant l'un par l'autre ces libelles, le premier très défavorable à Liszt, le second écrit avec une verve sceptique parfois assez amusante, le troisième, simple interview de Liszt sous forme de roman par confidences, on peut se faire une idée de la vérité probable dans cette histoire. Le second nous donne sur la vie à Weimar, soit à YAlte?iburg, soit à la Hofgàrtnerei, des aperçus satiriques que l'on ne doit pas négliger sinon pour corriger, du moins pour compléter ou rehausser les tableaux plus officiels qui nous en ont été laissés par Weissheimer , Mmes Ramann, von Schorn, Amy Fay, etc..
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de la Hofgârtnerei, mis à sa disposition par la Cour. Il y donnait chaque après-midi des leçons collectives, de plus en plus suivies par une clientèle cosmopolite de moins en moins contrôlée. Tous les dimanches, de onze heures à une, il ouvrait ses salons pour une matinée musicale où ses disciples se produisaient et que le grand-duc honorait de sa présence. Ces réunions avaient un caractère plus spécialement professionnel que les réunions de l'Altenburg au temps de la princesse. Liszt y régnait maintenant sans partage, dans une gloire chaque jour accrue, que sa soutane spiritualisait et rendait un peu surnaturelle. La variété du public, cette troupe de pianistes venus des deux mondes et même de deux mondes et demi, sous l'égide du génial abbé, ce Conservatoire libre avec un directeur de séminaire offrait une image singulièrement piquante, un cabotinage patriarcal1 purifié par un culte sincère et fécond de l'art2.
i. Les femmes continuaient à raffoler de lui, pianistes cosmopolites, comtesses exotiques, vieilles filles allemandes dont l'une, dit la légende, portait sous son linge depuis i843 le bout d'un cigare fumé par lui... De là bien des cancans, des rivalités, des jalousies mais qui allaient rarement jusqu'au scandale ; au contraire, la communion dans les sentiments qu'il inspirait devenait à demi religieuse en demeurant romanesque : « On s'aime en moi », aurait-il dit à l'héroïne des Souvenirs d'une Cosaque : et c'était vrai.
2. Nombreux sont les souvenirs publiés sur le Weimar de cette époque ; parmi les plus curieux, il faut citer les Lettres
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Le Conservatoire de Buda-Pest, à la direction duquel, depuis 1873, il consacra chaque année au moins un trimestre, lui donna de vives satisfactions et, écrivait-il en 1877 à la princesse de Wittgenstein, les « meilleures heures » de sa vieillesse. Satisfaction, d'ailleurs, que ses compatriotes ne partageaient pas sans réserves. Son patriotisme y éprouvait la même joie qu'eût éprouvée sa foi s'il fût devenu maître de la chapelle pontificale. Mais le patriotisme hongrois de Liszt, ardent et généreux, n'était guère en somme qu'une sorte assez vague de piété filiale s'adressant à une expression géographique. Ses souvenirs d5enfance, fortement embellis par son triomphe de 1840, y jouaient le plus grand rôle; mais, fils d'une Autrichienne, Liszt n'avait jamais dit un mot de la langue hongroise. Son livre sur les Bohémiens et leur musique en Hongrie semblait faire de la musique nomade des tziganes la seule musique nationale magyare. Plus tard, il donna au Conservatoire de Buda-Pest une direction nettement allemande et on lui reprocha encore de négliger l'élément magyar, le seul autochtone, sans voir que, pour créer de toutes
d'une musicienne américaine (Music Study in Germany) de miss Amy Fay (trad. Sourdillon), Paris. 1907, Dujarric ; et le roman du spirituel baron Ernst von Wolzogen, Der Kraft- Mayr, (2 vol., Stuttgart, 1897, Engelhorn) où Liszt paraît en personne et sous son nom, dans le cercle de ses élèves.
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pièces un art national, s'il n'existe pas encore, il faut emprunter les méthodes là où elles existent. Gela suffisait pour qu'on l'accusât de prêter la main à la politique germanisatrice de l'Autriche en Hongrie; ces soupçons le suivirent toujours et l'on prétend que Tisza, en apprenant sa mort, n'aurait dit que ce mot : « Enfin ! * » Parmi ses voyages, un séjour de quelques semaines, à Paris, au printemps de l'année 1866, lui laissa d'amers souvenirs. Sans doute, il fut reçu avec des honneurs peu communs. L'aristocratie catholique fêta l'ancien virtuose dans le nouvel abbé ; le monde diplomatique lui-même le salua presque comme un prince; Napoléon III le fit commandeur de la Légion d'honneur, sans qu'il eût passé par le grade d'officier. Mais l'exécution de sa Messe de Gran souleva l'hostilité de la critique, et ses Poèmes symphoniques joués à la salle Erard furent accueillis avec une froideur dédaigneuse. Paris ne voulait décidément voir en lui que le pianiste et l'abbé : on se refusait à entendre le compositeur. C'est à peine si, dans quelques salons amis, MM. Camille Saint-Saëns et Francis Planté, mettant à la disposition du maître leur admirable talent et leur jeune dévouement, firent connaître, au
i. Voir A. de Bertha, Franz Liszt, dans la revue S. I. M. (i5 septembre, i5 octobre et i5 novembre 1907).
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piano, quelques-uns des Poèmes. Berlioz, qui devait à Liszt la propagation de ses œuvres en Allemagne et la représentation de Benvenuto à Weimar, Berlioz lui montra une perfide ingratitude dont Liszt fut profondément chagriné : d'Ortigue, son « alter ego », écrivit dans les Débats : Transeat a me calix iste; un autre soir, Berlioz quitta ostensiblement la salle Erard, pendant l'exécution d'un poème symphonique de Liszt; et dans une lettre à la princesse de Wittgenstein , il désignait Liszt comme « ce musicien de nos amis qui s'imagine être compositeur )>. En vain Liszt essaya, dans une réunion intime, d'expliquer à Berlioz, d'Ortigue et Léon Kreutzer ses intentions et ses procédés. Il ne triompha pas de leur hostilité, dont les manifestations, de la part de Berlioz, étaient une vilaine action, « Pauvre Fainéant, écrivait Liszt à Mme de Wittgenstein, on lui fait tout le tort possible de sa célébrité passée, qui est le plus grand obstacle à sa véritable réputation1. » Le mauvais souvenir de cette équipée le poursuivit longtemps : de passage à Paris en 1878 pour l'Exposition universelle, il refusa d'y figurer « soit en vieux pianiste, soit en jeune compositeur2 » et, en 1881, parlant à M. Camille Saint-