I. Voir phM bcvt, p. 4S
rent Tidée d'une « symphonie dantesque » mêlée de chœurs et soutenue par le secours d'une vaste décoration plastique ; œuvre immense et complexe qui aurait tenu le milieu entre la symphonie avec chœurs de Beethoven et la future Tétralogie de Wagner ; œuvre qui, en se réalisant, se réduisit quelque peu. De son séjour chez la princesse de Wittgenstein date également pour Liszt la reprise d'un plan ébauché ou entrevu depuis quinze ans, d'un poème symphonique d'après Ce qu'on entend sur la montagne de Hugo. A ce moment aussi Liszt composa ses Harmonies poétiques et religieuses dont il emprunte le titre, mais le titre seul, à son ami M. de Lamartine ; la plus célèbre est la Bénédiction de Dieu dans la solitude, qui épanche avec une grâce ample des efifusions chaleureuses et un peu molles; la musique y coule à pleins bords, comme la poésie dans les vers de Lamartine. Mais l'inspiration ni ne monte du livre, ni, malgré le titre, ne descend du ciel :
D'où me vient, ô mon Dieu, cette paix qui m'inonde?
Elle vient de « Jeanne-Elisabeth-Garolyne », à qui cette page est dédiée*.
I. L'énorme correspondance de Liszt avec M°*^ de Wittgenstein ofiFre un intérêt de premier ordre et très généraL En fait de sentiment, on y trouve des déclarations qui vont du
Tandis que l'influence de la princesse orientait la pensée de Liszt vers un art supérieur, plus indépendant et plus riche tout ensemble, tandis qu'elle lui inspirait déjà un hymne d'amour et de foi, de son côté M"" de Wittgenstein reconnaissait en lui le compagnon et davantage encore le héros de sa vie. Jusqu'alors, il lui suffisait de vivre Réparée de son mari : elle décida maintenant de convertir en divorce cette séparation, d'obtenir à Rome l'annulation de son mariage religieux et d'épouser Liszt. Mais le prince Nicolas de Sayn-Wittgenstein était très bien en cour à Saint-Pétersbourg et tenait à la fortune de sa femme. La princesse, prévoyant des difficultés, vendit quelques domaines, liquida le prix de la vente, et s'en fut, non sans risques, rejoindre Liszt à Weimar. La grande-duchesse Maria- Paw^lowna de Saxe-Weimar était sœur de l'empereur Nicolas I" : M""* de Wittgenstein comp-
madrigal au manifeste artistique et à la profession de foi religieuse : « Croyez-moi, Carolyne, je serais aussi fou que Roméo si je le trouvais fou » (i3 avril i85i); « Pour vous chanter, pour vous aimer, pour vous faire simplement plaisir, je tâcherai de faire du beau et da nouveau » (29 juin i853) ; « Je crois à l'amour par vous, en vous et avec vous. Sans cet amour je ne veux ni terre ni ciel. . . Aimons-nous, mon unique et glorieuse bien-aimée, en Dieu et en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que les hommes ne séparent jamais ceux que Dieu a joints pour l'éternité » (ii mars i854). Et s'il loue se» « beaux bras », il dit « vos beaux bras de Minerve » : elle est la Sagesse et l'Inspiration.
tait sur son influence pour ruiner les intrigues du prince de Witlgenstein, qui la représentait à Pétersbourg comme une catholique romaine fanatique et une agitatrice polonaise.
La princesse vint occuper, à Weimar, une vaste demeure semi-princière en effet et semibourgeoise, l'Altenburg dont Liszt, quittant son domicile provisoire de l'hôtel « Erbprinz », vint lui-même habiter une aile. Alors commença po^ur lui une période de treize années où toutes les virtualités de son génie allaient enfin se développer, par un rayonnement divers et magnifique. Compositeur, directeur de la musique au théâtre grand-ducal, chef d'orchestre, professeur, écrivain, Liszt, secondé et souvent inspiré par la princesse de Witlgenstein, allait ramener à Weimar "ÏÏae gloire comparable à celle dont la petite caf«tale avait joui avec Goethe, Schiller et Herder, égalant ainsi, selon le rêve de sa jeunesse, la « condition » du musicien à celle des poètes, des philosophes, des hommes d'Etat.
D'abord, grâce à M"' de Wittgenstein, la célébrité européenne de Liszt prenait, dans la modeste ville de Weimar, un éclat nouveau et
un caractère plus élevé. Quoi que Ton pût bien chuchoter sur leurs relations, l'amitié de la princesse conférait à Liszt une sorte de noblesse, en égalant celle du génie à celle de la naissance. Aux soirées de l'Altenburg, désormais fameuses, la Cour elle-même et jusqu'au grand duc régnant ne dédaignait point de paraître. L'esprit infiniment ouvert et curieux de la princesse, son aptitude et plus encore ses prétentions à converser sur tout, son inlassable besoin de réunir autour d'elle, pour enrichir son savoir et son imagination, les héros de l'art et de la science, son enthousiasme encyclopédique et le charme bizarre qui retenait auprès d'elle tous ceux qu'il lui avait plu d'y attirer, cette puissance singulière dont la domination consistait à éveiller ou à féconder chez ceux qu'elle admirait la conscience d'eux-mêmes, firent rapidement de l'Altenburg un centre intellectuel d'une rare intensité, le plus chaleureux foyer d'art et de pensée peut-être qui fût alors en Europe. Un pèlerinage à l'Altenburg était, pour tout Allemand de distinction ou pour tout étranger de marque traversant l'Allemagne une * de ses plus belles étapes sur les chemins de la vie. Dans l'intimité de la princesse, au contact de cette intelligence à la fois si avide et si généreuse, Liszt retrouvait lui-même cette curiosité
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universelle de ses vingt-cinq ans, mais mûrie par l'âge, fortifiée par Texpérience, enrichie par ses voyages et séjours dans les pays étrangers et apte maintenant à s'exprimer. D'ailleurs, si masculin que fût, par certains côtés, l'esprit de la princesse, elle restait femme avant tout par une sorte d'abnégation instinctive qui lui assignait pour mission de se consacrera la gloire de Liszt, de ne vivre que par sa vie, de ne s'éclairer que de ses rayons. Elle s'effaçait devant lui, faisait de lui le dieu de cette Altenburg dont elle était un peu la fée. Elle dirigeait sur lui les curiosités, les attentions et jusqu'aux hommages dont elle aurait été l'objet, lui faisant ainsi une réputation beaucoup plus haute et sereine que cette gloire de virtuose à laquelle il venait de renoncer.
Dès leur première rencontre et après ce mystérieux Paster noster entendu dans l'église de Kiew, la princesse avait eu foi dans le génie créateur de Liszt. Plus tard, leurs conversations, les lectures faites en commun, les suggestions plus ou moins précises de M""* de Wittgentein ranimèrent ce génie dont l'existence du virtuose nomade avait peu favorisé l'essor. L'enivrement des grandes idées et des belles œuvres réveilla en lui la Muse que naguère avaient sollicitée déjà les paysages romantiques de la Suisse
et les chefs-d'œuvre de l'art italien. Nous aurons à examiner plus loin les analogies et les différences entre les Années de Pèlerinage et les Poèmes symphoniques. Qu'il suffise ici, pour montrer l'activité créatrice de Liszt à Weimar, dans l'intimité et sous l'influence de la princesse de Wittgenstein, d'énumérer ses principales compositions de cette période. En 1847-48 il esquisse sa Dante- Symphonie^ qui sera terminée en i855; en 1849, ^^ écrit les deux poèmes symphoniques Le Tasse et Ce qu'on entend sur la montagne^ exécutés respectivement pour la première fois le 28 août 1849 ^^ ^^ ^4 août i853; en 1849, yfféroïde funèbre ; en i85o, Mazeppa (exécuté en avril i854), le Concerto pathétique, le poème symphonique Prométhée et les chœurs "çourle Prométhée de Herder, exécutés aux fêtes commémoratives de Herder à Weimar le 24 août i85o; en i85i, le poème symphonique Festklànge (Bruits de fête), conçu comme une sorte d'épithalame pour son mariage projeté avec la princesse de Wittgenstein*; de la même année date la magnifique fantaisie pour orgue sur le choral du Prophète^ Ad nos ad salutarem undam. En i853 Liszt donne sa Sonate en si mineur; à cette même année et à la suivante il faut rappor-