‹ LisztChapitre 12 sur 45 · I. Briefe, I · texte numérisé non relu

I. Briefe, I

Au mois de février 1847, Liszt donnait à Kiew un concert de bienfaisance. Il apprit qu'une grande dame avait payé son billet cent roubles ; il s'en fut la remercier : c'était la princesse de Sayn-Wittgenstein, A quelques jours dç là, elle entendit à la messe un Pater noster dont la beauté l'émut profondément ; elle en demanda l'auteur : c'était Liszt. Dès lors, elle ne douta pas que, chez son visiteur, le compositeur fût l'égal du virtuose. Elle rêva aussitôt de le voir régénérer la musique et elle-même de l'y aider. Ils se rencontrèrent de nouveau dans Tété de la même année; elle l'invita à passer dans son domaine de Woronince, au sud de la Russie, l'automne et l'hiver ; il accepta.

Il faudrait la plume d'un Sainte-Beuve pour tracer le portrait de Jeanne-Elisabeth-Carolyne Iwanowska, princesse Nicolas de Sayn-Wittgenstein, et l'on hésite à ébaucher seulement une image aussi complexe et déconcertante ^ Fille d'un noble Polonais, dont les domaines abri-

I. Sur M""* de Wittgenstein, voir Tarticle de M™* Dora Melegari, Une amie de Liszt {Revue de Paris, i" septembre 1897J.

talent trente mille serfs, Jeanne-EIisabeth-Carolyne était née en 1819. Sa jeunesse n'avait connu que des sentiments contradictoires, dont le seul caractère commun était d'être excessifs. Aristocrate mais patriote, le comte Iwanowski joignait donc aux privilèges de la domination sociale le libéralisme qui se trouvait au fond de ses revendications nationales. Son patriotisme polonais, partagé par sa fille, l'enrôlait, en lace de TÉglise orthodoxe, dans l'Eglise catholique romaine à laquelle sa fille s'attacha dès l'enfance avec une ardeur singulière. Le comte Iwanowski faisait de Garolyne sa compagne et sa lectrice : elle l'accompagnait sur ses terres, restant en selle huit heures par jour au point d'avoir rendu fou un cheval^ Elle lui lisait les poètes et les philosophes. Elle mélangeait ainsi le faste, l'intellectualité et la sauvagerie ; elle vivait dans une autorité seigneuriale prête à se mêler, pour une révolte, aux paysans sur qui elle s'exerçait. C'était autour de la jeune fille l'autocratie anarchique propre au tempérament slave, et qu'exaspéraient sa nature fougueuse, ivre de mouvement et de rêverie, et son éducation d'amazone

I. Lettre de M™* de Wittgenstein à M. Henri Maréchal; voir Henri Maréchal, Rome [Souvenirs d'un musicien), (Paris, 1904, Hachette, p. 167). L'article consacré, dans ce volume, i la princesse de Wittgenstein, renferme de nombreux fragments de lettres adressées par elle à l'auteÛr.

Liszt. S

mj-stique. Cette jeune fille, qui dans son enfance n'avait jamais pu s'accommoder d'une gouvernante, était vouée à un mariage maiheureurt : tel fut, en effet, celui qu'à peine âgée de seize ans elle conclut avec le prince Nicolas de Sayn-Wittgenstein. Une séparation, amiable d'abord, intervint bientôt entre les deux époux. La princesse se retira dans un de ses domaines, à Woronince en Podolie; elle y élevait avec une tendresse passionnée sa petite Marie, née un an après son mariage, consacrant le reste de son temps à la lecture, à la méditation, et à des travaux personnels. Elle dévorait Gœthe, Dante, Schelling, Fichte, Hegel ; ce dernier lui suggérait un intérêt particulier pour les problèmes esthétiques de la musique instrumentale ; en i845, elle avait elle-même écrit un commentaire sur Faust. L'avidité de son esprit embrassait l'univers et le monde surnaturel, la raison et la foi, la religion, la littérature, les arts, les sciences ; elle y apportait une imagination inlassable, riche en idées ou du moins en formules, et dont aucune diflBculté n'arrêtait l'assurance féminine . Le savoir, chez elle, restait bien en deçà de la curiosité; mais il semblait qu'elle sût tout; du moins elle pensait sur tout, écrivait sur tout et parlait de tout. Lorsque Liszt la rencontra, elle avait vingt-huit am et lui trente-six. Elle n'était point

belle : petite, le visage oss€ux, le nez arqué, la bouche trop grande, le teint sombre. Mais le regard direct et profond de ses adaairablefi yeux noirs animart d'un« flamme concentrée oette figure ardente.

Une foi commune et également vive, un peu négligée chez Liszt depuis l'adolescence, attd&ée au contraire chez la princesse par ses malheuKs intimes, une même passion pour Fart et un même désir de l'égaler aux plus hautes dignités de la pensée humaine, enfin cette prédestina" tion toute puissante qui réserve deux êtres l'un à l'autre, unirent aussitôt Liszt et M"^ de Wittgenstein. Il pensa rencontrer chez elle cet abandon inspirateur qu'il n'avait pas trouvé chez ^jme d'Agoult ; elle vit en lui l'homme dont l'art réaliserait les imaginations uv peu confuses de son idéal féminin. Le séjour de Liszt à Wofonince pendant l'automne et l'hiver de 1847 les confirma dans cette assurance réciproque. Ils lurent ensemble la Divine Comédie^ que le peintre Genelli valait diillustrer et doi>t Gïopius composait un diorama pour Berlin ; Liszt avait pensé, dès 1839 S que la Divi-ne Comédie inspirerait le « Beethoven de l'avenir » ; ses entretiens avec M"" de Wittgenstein lui suggéiè-

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