I. m'appelait Bon Ecclésiaste
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composition de la Tétralogie, et que nous lui devons que Berlioz ait écritles Troyens. Ilya, pour une femme, dans l'histoire de l'art, peu de titres comparables à ceux-là !
Si actif comme compositeur, Liszt, à Weimar, ne témoignait pas; d'une moindre activité comme professeur. Son enseignement ne s'adressait qu'à des artistes déjà très avancés, et dont la nature l'intéressait; il ne s'attachait que peu à la partie technique de leur art, à la culture de la virtuosité proprement dite ; il s'attachait surtout à l'interprétation des œmvres ; dans les leçons qu'il donnait en commun et sans jamais accepter la moindre rétribution, il s'efforçait de mettre en lumière le côté poétique des œuvres, bien plutôt que leur structure formelle ; il demandait à ses disciples une interprétation « périodique » c'est-à-dire une interprétation fondée sur la distinction des « moments » psychologiques, telle que Moschelès nous dépeint l'interprétation de Beethoven au clavier, surtout dans ses propres 1 œuvres. Liszt, avec une bienveillance exquise, ne traitait point ses disciples comme des élèves, mais déjà comme des collègues. Il ne bornait pas ses bienfaits à ceux de ses conseils, et de son enseignement. Son appui indéfectible, son influence, alors fort puissante, les suivait dans la carrière. Non seulement il leur donnait l'occasion de se
produire aux soirées de l'Altenburg devant un auditoire d'élite ; mais sa recommandation leur assurait, en France ou en Allemagne, soit le renom, soit — profit plus appréciable — des chaires de professeurs dans les divers Conservatoires. Parmi les plus célèbres élèves de cette première période weimarienne il faut citer Bronsart, Hans von Bùlow, qui devait épouser Cosima Liszt, Franz Bendel, Gottschalg, Klindworth, Tausig, dont la mort prématurée fut pour Liszt un chagrin très vif, M""* Ingeborg Stark. A ces leçons d'interprétation pianistique, Liszt ajoutait des leçons d'orgue^ — où il eut notamment pour élèves Winterberger, Gottschalg et Reubke — des leçons de harpe qu'il dirigeait à vrai dire plus qu'il ne les donnait, et des leçons de trombone.
Surtout, depuis son installation régulière à Weimar, Liszt exerçait, comme directeur artistique du théâtre et comme chef de la chapelle grand-ducale, un véritable apostolat. Il fit de cette scène secondaire, aux ressources médiocres, la première de l'Allemagne pour la richesse de son répertoire et la hardiesse de ses tentatives. Ayant persuadé au grand-duc régnant Carl-Alexandre d'être un mécène de la musique,
I. Voir A.-W. Gottschalg, Franz Liszt als Orgelspielerund Orgelcomponist (Neue Zeitschrift fur Musik, 1899, nP* 46-47).
comme Garl-August l'avait été de la littérature en favorisant Goethe, Schiller et Herder, ayant gagné la Cour à ses projets, Liszt voulait que, chaque année, Le théâtre de Weimar se si'gnalât au monde par la découverte d'un chef-d'œuvre jignoré o-u par la résurrection d'un chef-d'œuvre négligé. C'est ainsi que, par lui, furent représentés pour la première fois Tannhàuser le i6 février 1849 ^^ Lohengriii le 28 août i85o. Le Beri' venuto Cellijii de Berlioz fut vengé à Weimar, le 20 mars i852, de sa chute à Paris, et repris quatre ans plus tard. Liszt monta également le 20 janvier i854 VAlfonso etEstrella de Franz Schubert et lé 9 avril i855 la Genoveuade Schumann, dont il ne s'exagérait point le mérite, mais où il saluait une de ces « erreurs des gens d'esprit » qu'il trouvait préférables à la raison des sots. Enfin, la dernière des nouveautés révélées par lui au théâtre de We.imar devait être le charmant Barbier de Bagdad de Peter Cornélius, le i5 décembre i858. Entre temps le répertoire très éclectique comprenait, Auber, Beethoven, Bellini, Cherubini, Donizetti, Flotow, Gluck, Grétry, Halévy, Meyerbeer, Mozart, Nicolaï, Rossini, Spontini, Spohr, Verdi, Weber, etc.
Au concert, Weimar pouvait entendre sous la direction de Liszt VElgmont de Beethoven^ l'Enfance du Christ de Berlioz, le Messie et
Samson de Haendel, Athalié^, Elie, le Songe d'une nuit d'Ete\ le Logbesang, la Nuit de WaU pur gis, la Loreley, VAntigone de Mendelssoha^ le Struensée de Meyerbeer, la Belle au bois dormant de RafF, le Paradis perdu de Rubinstein, le Paradis et la Péri et le Faast de Schumann, la Cène des Apôtres de Wagner ; et parmi les symphonies, celles de Beethoven (dont la neuvième), Harold^ la Damnation de Faust, Roméo et Juliette y la Symphonie fantastique^ Lelio de Berlioz, et ses ouvertures du RoiLeai' (deux fois), de Benvenuto (cinq fois), du Carnaval Romain (six fois), des Francs- Juges, àQ Wawerley, de la Captive-^ des œuvres de Gade, Hiller, Littoif, Mozart, Rafif, Rubinstein, Schubert, Schumann, "Wagner, etc. De tels programmes, par leur ampleur audacieuse, laissent loin derrière eux ceux qu'un Mendelssohn établissait naguère à Leipzig : jamais aucune ville, fût-elle dix fois plus importante et plus riche que Weimar, n'avait assisté à une pareille floraison musicale. Il ne suffisait d'ailleurs pas à Liszt de renouveler l'art par ses propres compositions et d'imposer au public, arec les œuvres consacrées des grands classiques, celles, moins familières, des contempo* rains ; il ne fallait pas qu'une seule de ses énergies fût perdue pour la musique et pour le progrès. Afin d'assurer à ses idées une diffu*
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sion qui dépassât le cercle étincelant mais étroit de Weimar, afin de procurer dans toute l'Europe le bénéfice de son autorité aux œuvres et aux artistes qu'il admirait, il reprenait, après quinze ans de silence, sa plume d'écrivain. Ayant appelé Tannhàuser et Lohengrin à la vie sur le théâtre de Weimar, il en proi clamait dans le Journal des Débats la magnificence et la nouveauté ; il montrait dans VEgmont de Beethoven l'essai d'un art également nouveau, dont il saluait dans le Harold de Berlioz l'exemple le plus puissant. Ses articles sur les fêtes Gœthe-Herder à Weimar, sur le Fidelio de Beethoven, sur le Yaisseau fantôme de Wagner, sur Schumann, sur Robert Franz, etc., datent de la même époque . Ce sont des études à vrai dire plus chaleureuses que méthodiques, mais tout enflammées d'une superbe générosité, éclairées de lumineuses vérités et pleines d'idées. Dans cet ordre de travaux, la princesse de Wittgenstein était pour Liszt plus qu'une conseillère et une inspiratrice : une véritable collaboratrice. Elle prenait une part considé- - rable à la rédaction (en français) de ses articles; la pensée de Liszt s'était toujours montrée assez peu disciplinée et son style exubérant. M""* de Wittgenstein ajoute incontestablement à ces défauts des digressions parfois immenses et des
néologismes d'une barbarie un peu trop cosmopolite. Sa marque est surtout sensible dans le Chopin de Liszt et dans son essai sur les Bohémiens et leur musique en Hongrie^ qu'elle remania pour l'édition de 1881.
Compositeur, professeur, directeur musical du théâtre, chef d'orchestre, écrivain, Liszt, à Weimar, se dévouait tout entier à la musique. Mais pour apprendre à connaître la générosité clairvoyante et désintéressée de sa foi musicale, il faut lire sj^ correspondance avec Wagner au cours de ces quelques années. Dans cette illustre amitié, qui rappelle un peu celle de Gœthe et de Schiller, Liszt s'est montré vraiment sublime de grandeur, d'abnégation, de délicatesse et d'intelligence. L'artiste qui a pratiqué de la sorte l'amitié, sans lassitude et sans jalousie, mériterait rien que pour cela une gloire infiniment haute et pure. La première rencontre entre Liszt et Wagner avait eu lieu à Paris, en 1841; quelques lettres échangées en 1845 et 1848 nous montrent déjà Wagner faisant appel soit à l'appui, soit même à la bourse de Liszt. Mais leur amitié date de la représentation de Tannhduser à Weimar, le 16 février 1849 • Wagner, exilé d'Allemagne après sa participation au mouvement révolutionnaire de 1848, n'y avait point assisté. Liszt le tenait au courant des
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répétitions et des représentatioais par de nombreuses lettres : « Une fois pour toutes, écrivait-il dans l'une d'elles, dorénavant, veuillez bien me compter au nambre de vos plus zélés et dévoués admirateurs » (26 fé.vsrier 1849). ^^ ^^ adressait Wagner, en exil à Paris, à son ancien secrétaire et homme d'affaires Belloni. Wagner ne mit pas en doute la siacéfité de Liszt; dès lors, commencent d'incessantes demandes d'argent* auxquelles Liszt satisfait aussitôt. Pourtant il n'esi pas riche : ses écononwes de virtuose aseureot l'existence, à Paris, de sa mère et de ses trois enfants. A Weimar, ses ressources se bornent à i»n traitement de i 000 thalers comme directeur de la musique, plus 3oo thalers pour les concerts de la Cour, soit, en tout, un peu mcins de cinq mille francs. Ses œuvres lui coûtent plus qu'elles ne lui rapportent. Pour qu'il laisse Wagner dans le besoin, pendant quelques semaines, il faut que sa propre bourse soit « parfaitement à sec ». Ou bien c'est un piano à queue d'Erard que Liszt doit demander pour le salon de Wagner à Londres en i854 et à Zurich en i856. Prêts ou démarches, rien ne rebute Liszt. Pendant ces années d'exil, plus d'une fois Wagner lui a dû de ne pas avoir faim
I. Juia i849) juillet 1849, octobre 1849» décembre 1849» août i85o, octobre i85o, juia i85a, etc.
et de ne pas manquer même de ce superflu que réclamait, pour créer, son impérieuse nature.
Tandis que, de loin, Liszt soutient ainsi Wagner, sur place, il milite pour l'œuvre de son ami. On a vu quelle place occupent Tannhàuser^ Lohengrin^ le Vaisseau fantôme, sur la scène de Weimar. Mais le crédit de Liszt dépasse les fronlières étroites du grand-duché : tout celui dont il jouit, chez les éditeurs do Leipzig ou auprès des théâtres, il le met à la disposition de Wagner. Il l'introduit chez les Breitkopf et Hartel ; il négocie pour lui avec Hûlsen la représentation de Tannhàuser et de Lohengrin à Berlin. Toutes ses démarches, sans doute, ne lui succèdent pas, mais rien ne l'arrête de les entreprendre, de les poursuivre, de les répéter, avec une infatigable ténacité.
Chose admirable, dans son enthousiasme, il reste diplomate : les conseils qu'il donne à Wagner sont des modèles de bon sens et de prudence. Isolé et obscur à Paris, Wagner veut s'imposer d'abord comme polémiste afin d'imposer ensuite ses œuvres à la faveur du tapage. Liszt, qui connaît la vie parisienne, l'en détourne : « Trêve donc de lieux communs politiques, de galimatias socialistes et de colères personnelles. » A Weimar, Liszt s'efiForce d'obtenir la protection du grand-duc, pour que Wagner
rentre en Allemagne ; il lui faudra sept ans d'efforts discrets et pressants pour que la police de Weimar ferme les yeux et que Wagner puisse venir passer quelques jours à TAltenburg^
Avec ces secours matériels de toute nature, Wagner, luttant contre Thostilité et Fincompréhension générales non moins que contre l'adversité, rencontrait chez Liszt le réconfort d'une sympathie, d'une admiration, d'une véritable divination bien faites pour écarter de lui, s'il avait dû jamais les connaître, le doute et le découragement. Liszt, dans leur correspondance, ne cesse de célébrer le génie de Wagner : il n'admire pas seulement Tannhàuser ou Lohengrin achevés. Il s'enthousiasme pour les projets, pour les plans des Nibelungen que Wagner lui communique, pour la « merveille » qu'est la Walkyrie, pour l'héroïsme du jeune Siegfried. Le a merveilleux », 1' « incomparable ami » est un « homme divin ». Dans cette amitié admirative et si activement généreuse, Liszt, avec une superbe abnégation d'artiste, s'oublie et semble se perdre lui-même. Lui qui donne tout, son temps, son argent, toutes les forces de son être.
I. Voir le joli récit du retour définitif de Wagner à Weimar (1861) dans Weissbeiher, Erlebnisse mit Richard Wor gner, Franz Liszt und vielen anderen Zeitgenossin (Stuttgart s. Leipzig, 1898, Deutsche Yerlags-ADstaltj.
il est encore prêt à remercier : « Le but de toute ma vie est d'être digne de ton amitié » écrit-il à Wagner le 23 août 1802; et l'année suivante : « Dussé-je de toute ma vie ne rien produire de bon et de beau, je n'en sentirai pas moins une joie réelle et profonde à goûter ce que je reconnais et ce que j'admire de beau et de grand chez d'autres » (29 décembre i853). Et cela, au moment où Liszt lui-même, composant ses grandes œuvres, les voyait tomber devant l'hostilité de la critiqué et l'indifférence du public !
Gomment Wagner répondait-il à ce dévouement héroïque? La lecture de ses lettres et la considération de son rôle éveillent des sentiments complexes, d'abord assez peu favorables. En premier lieu, comment ne pas trouver bien fréquents les appels qu'il fait à la générosité pécuniaire de Liszt? En second lieu, comment ne pas juger excessive et indélicate sa prétention à monopoliser le dévouement de son ami? Après les représentations successives de Tannhàuser et de Lohengrin à Weimar, Wagner est-il fondé à se plaindre que Liszt, au lieu.de monter une fois de plus Lohengrin^ ait ressuscité le Benvenuto Cellini de Berlioz ? Évidemment, il sait reconnaître et apprécier l'admiration de son ami : « Je me sens plus que largement récompensé de mes efforts, de mes
sacrifices et cle mes luttes d'artiste en voyant l'impression que j'ai faite sur toi par tout cela. Etre compris d'une manière aussi complète était mon seul désir; avoir été compris est pour moi la plus douce et la plus chère réalisation de ce désir » (24 décembre i85o). Mais voyez avec quelle habileté il se rend quitte envers Liszt : c Qui donc Jii'a compris? Toi et nul autre! Qui donc te comprend aujourd'hui? Moi et nul autre ! » (i854). De fait, il ne marchande pas les éloges aux œuvres de Liszt que celui-ci lui communique : Klindworth vient de lui jouer à Londres la sonate en si mineur : « La sonate est belle au delà de toute expression, grande, gracieuse, profonde, noble, sublime comme tu l'es. J'en suis remué jusqu'au fond de mon être. » Et encore : « Mazeppa est admirablement beau; rien qu'à le parcourir pour la première fois, je haletais. » Pourquoi faut-il que, dans ces éloges et dans d'autres, on sente je ne sais quoi d'un peu guindé et banal tout ensemble, et comme la distraction d'un homme qui dit cela à la fois pour s'acquitter et par condescendance*. Ces grandes œuvres de Liszt, auxquelles Wagner semble ainsi ne payer qu'un tribut d'admiration assez 'peu spontanée, notez bien qu'il en prend acte, et
I . Voir aasBi la brochure de Wagner sur les Poèmes «ymfhoniques de LiB7t.
qu'il en tire profit. Elles contribuent dans une mesure probablement assez large à l'évolution de son style entre Tannhàuser et Lohea^rin d'une part, Tristan et la Tétralogie d'autre part. Il y trouve l'application symphonique, adoptée désormais par lui, des « motifs conducteurs », substituée à leur rappel d?amatique, auquel il se bornait jusqu'ici, L'indiscré4ion de Wagiaer et cette sorte de supériorité un peu mégligente dont il témoigne à Tégard de Liszt nous impressionnent donc d'îkbord d^une manière assez peu favorable. On ne peut s'empècber pourtant d'y trouver, à la réflexion, une certaine beauté nietzschéenne, en face d-e l'abnégation profondément chrétienne de Liiszt. Évalué à la mesure courante de la morale moyenne, son égoïsme semble énorme et insolent. Mais il repose sur la conscience d'un génie qui dépasse justement de si haut cette mesure et cette moyenne, qu'il s'affirme comme un droit supéaieur et se justifie par là, puisqu'il est une des composantes de ce génie. Pour avoir senti ceJa et [>our avoir, sans aucun de nos médiocres scrupules et de nos chétives hésitatioos , agi en conséquence, Wagner s'impose encore d'une certaine manière à l'admiration; mais pour l'avoir compris, et pour avoir consenti à cette foi tant de sacrifices •Tec tant d'énergique abnégation, il va de soi
que Liszt nous paraît cent fois plus admirable'. Malgré l'incomparable éclat dont Liszt décorait "Weimar, sa situation dans cette ville irop petite pour lui ne tarda pas à décliner. Ses œuvres recevaient du public un accueil très réservé et rencontraient l'hostilité la plus nette de la critique ; il en prenait son parti avec un mélange de confiance dans sa valeur et d'humilité chrétienne, qui est tout à l'honneur de son caractère. Il n'aspirait pas au succès immédiat, ambitieux seulement de « jeter son javelot dans les espaces indéfinis de l'avenir^ » et d'écrire des œuvres qui, bonnes ou mauvaises, eussent au moins le mérite de montrer une voie nouvelle à de plus heureux. Quelle que fût cette belle sérénité, un peu d'amertume devait cependant res-
1. Liszt, malgré son admiration pour Wagner, ne vit pas d'un œil favorable le divorce de sa fille Cosima d'avec Hans von Bùlow qu il affectionnait, et le remariage de celle-ci avec Wagner. Certaines lettres de Liszt en disaient long — trop long — à cet égard, et leur publication en volume, par les soins de M™^ La Mara, n'a eu lieu qu'après un élagage. On sait d'ailleurs que Liszt ne tint pas très longtemps rigueur au mébage Wagner : il fut par la suite à Bayreuth un hôte assidu de Wahnfried et un des plus enthousiastes parmi les premiers spectateurs des Bûhnemveihfesispiele.
2. Il a 81 bien conscience de vivre en fonction de l'avenir, c'est-à-dire par l'avenir et déjà dans l'avenir, qu'en iSjâ, au château de Monceau, chez Lamartine, portant un toast au poète devant des orphéonistes de Màcon, il s'écrie : o Jamais nous ne dégénérerons de l a^'enir providentiel que vous nous préparez! » Combien n'admirerait-on pas, chez Hugo oa cbes ^ambetta, cette hardiesse de tour 1
ter parfois au fond du calice. De plus, les envieux exploitaient ses déboires, pour détourner de lui la faveur du grand-duc. Il n'était pas moins attaqué comme chef d'orchestre que comme compositeur : la liberté organique de ses interprétations contredisait la routine classique. Sous sa baguette, des œuvres consacrées se transformaient ; on ne cherchait pas qui, de Liszt ou de la tradition, pouvait avoir raison. On récriminait et des musiciens comme Ferdinand Hiller s'abaissaient à donner le signal des sifflets (à Aix-la-Chapelle). A Weimar même, on critiquait la hardiesse de ses entreprises et cette volonté d'enrichir le répertoire par des ouvrages oubliés ou nouveaux. Ainsi, de toute part, les nuages s'accumulaient autour de Liszt : des questions personnelles vinrent y allumer les premières étincelles. Peu à peu, le grand-duc s'était désintéressé du théâtre pour se vouer à la création d'une Académie de peinture. L'arrivée de Dingelstedt comme intendant de la scène, ses intrigues contre Liszt préparèrent la catastrophe, qui éclata le i5 décembre i858. Ce soir-là, devant les sifflets qui accueillirent le charmant Barbier de Bagdad dont Liszt avait préparé la représentation avec autant d'amour pour l'œuvre que d'affection pour son auteur, il se décida à la retraite.
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Parallèlement les circonstances s'étaient modifiées pour la princesse de Wittgenstein et pour lui-même. Par intérêt matériel et aussi afin de s'opposer à la mésalliance qu'eût été l'union de la princesse avec Liszt, le prince de Wittgenstein et sa famille avaient réussi à empêcher l'annulation du mariage demandée* par elle. Loin que la grande-duchesse Marie-Pawlowna de Saxe- "Weimar fléchît son frère le tsar, c'est elle qui reçut de lui l'ordre de rompre avec la princesse, lorsque celle-ci fut, par rescrit impérial, déclarée a morte civile » et ses biens mis sous séquestre. La princesse de Wittgenstein et Liszt purent alors vérifier le Donec erisfelix : la Cour cessa de paraître à l' Altenburg et aussitôt un vide presque absolu se fit autour d'eux, hier encore fêtés et adulés par tous. L'année suivante, la princesse ayant marié sa fille au prince Nicolas de Hohenlohe, résolut de demander à Rome cette annulation de son propre mariage qu'on lui refusait à Pétersbourg. En mai 1860, elle partit pour la Ville Éternelle, afin d'agir en personne au Vatican. Liszt devait la rejoindre au moment décisif. Au bout de quinze mois seulement, après une dernière fête musicale à Weimar (août 1861), il reçut l'avis de se trouver à Rome le 21 octobre, date fixée pour leur mariage. Il quitta donc Weimar le 17 août et gagna l'Italie après un
séjour à Lœwenberg chez le prince de Hohen- 2ollern.
Alors commença, dans l'existence déjà si aventureuse de Liszt, une aventure nouvelle qui, par sa complication et sa singularité, dépasse toutes les précédentes, celle d'où, quatre ans plus tard, il sortit revêtu de la soutane, au grand amusement des uns, à la grande indignation des autres, unanimes à voir dans cet acte, un peu imprévu sans doute, une gigantesque trouvaille de réclame et rien de plus.
Lorsque Liszt, en octobre i86i, rejoignit à Rome la princesse de Wittgenstein, tous deux s'attendaient à la célébration fort prochaine de leur mariage. Mais les préparatifs même de la cérémonie avaient éveillé l'attention. Or, si le prince de Wittgenstein ne possédait pas au Vatican les mêmes influences qu'à la Cour de Russie, la famille de la princesse y était puissante : sa fille venait d'épouser, trois ans plus tôt, le neveu du cardinal de Hohenlohe. Désormais on rencontre ou l'on devine toujours l'intervention de ce prélat, pour contrarier un projet de mariage dont l'entourage de la princesse ne voulait
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pas entendre parler. La veille du jour fixé pour la cérémonie, le Pape demanda à vérifier une fois encore les pièces du procès, et le lendemain il interdisait le mariage, n'ayant pas trouvé suffisant le motif de cassation invoqué par la princesse de Wittgenstein. Ce fut, reconnaissons-le, un coup plus rude pour elle que pour lui : malgré la profondeur de son attachement pour M""* de Wittgenstein, Liszt, pendant les quinze derniers mois de son séjour à Weimar, s'était pourtant arrangé de vivre sans elle. Il n'allait maintenant au mariage que par point d'honneur et non plus par entraînement. De son côté, le séjour de Rome avait orienté dans une voie nouvelle les idées et les préoccupations de la princesse. Croyante et mystique, à vivre ainsi dans la ville papale, à fréquenter les cardinaux pour les gagner à sa cause, elle devenait peu à peu une mère de l'Eglise. Dans son modeste et obscur appartement de la via del Babuino — dont quatorze bustes de Liszt décoraient le salon, — les volets fermés, à la lueur d'une bougie, en fumant de gros cigares, elle composait sans relâche des ouvrages d'édification ou de politique ecclésiastique. Une petite imprimerie était à sa disposition spéciale et elle ne lui laissait pas de trêve, sans qu'on puisse distinguer si c'est l'imprimerie qui travaillait
pour elle, ou elle qui travaillait pour l'imprimerie ^
Devant les exigences d'une si abondante production, la musique devait céder un peu. Liszt ne régnait plus seul dans cette âme.
Elle conservait cependant sur lui une telle influence qu'elle l'entraînait dans l'orbe de ses vertiges. Mais il gardait une pleine possession de soi et se tenait dans une orthodoxie plus exacte que celle de la princesse. Il revenait peu à peu à la piété de son adolescence, alors qu'il souhaitait entrer au séminaire d'où l'avaient détourné les conseils de son père et de son confesseur. Dans l'ardeur de son mysticisme un peu combatif, la princesse rêvait de réformer
1. Voici (d'après M™^ von Schom) la liste de ses écrits : Bouddhisme et Christianisme (i vol.) ; De la prière par une femme du monde (i vol.); Entretiens pratiques à l'usage des femmes du monde (i vol ) ; Religion et morale (i vol.) ; L'amitié des anges (i vol.) ; La Chapelle Sixtine (i vol.) ; La matière dans la dogmatique chrétienne (3 vol.); L'Eglise attaquée par la médisance (i vol.); Petits entretiens pratiques à l'usage des femmes du'^ grand monde pour la durée d'une retraite spirituelle; (de cet ouvrage, en huit volumes, le célèbre écrivain catholique Henri Lasserre a tiré un volume intitulé : La vie chrétienne au milieu du monde et dans notre siècle); Simplicité des colombes, prudence des serpents : quelques réflexions suggérées par les femmes et les temps actuels (i vol.); Souffrance et prudence (1 vol.); Sur la perfection chrétienne et la vie intérieure (i vol.) ; Causes intérieures de la faiblesse extérieure de l'Église (a4 vol.). Les vingt-quatre volumes de cet ouvrage ne devaient être livrés au public que vingt'clnq ans après la mort de la Princesse, soit en 1913, ils ne l'ont pas été intégralement.
l'Eglise ; Liszt ne voulait que s'y soumettre. Ainsi, une foi commune semblait les rapprocher qui, en réalité, à partir de 1862, se prit au contraire à les diviser. Lorsque le prince de Wittgenstein vint à mourir, tout le monde s'attendit au mariage si longtemps projeté de sa veuve avec Liszt. Au lieu de cela, que n'apprit-on point : Liszt venait de recevoir les ordres mineurs ^ Il était désormais l'abbé Liszt et portait la soutane.
Ce fut une stupéfaction générale où la malveillance, sous toutes ses formes, se donna libre carrière. Il fallait à un coup de théâtre si extraordinaire des explications aussi extraordinaires. Celle que la princesse de Wittgenstein mit en circulation est fort jolie, mais trop élégante : interprétant comme un avertissement de la Providence l'opposition du pape à son mariage en 1861, elle aurait dès ce moment renoncé pour jamais à ce projet et refusé de le réaliser lors même que la mort de son mari, survenue en mars 1864, levait toute difficulté, et les conseils de sa foi auraient amené Liszt à sa résolution singulière. Accréditer ce roman, c'était pour la princesse faire à mauvais jeu bon visage : il faut l'en admirer beaucoup mais il est permis de U
I. Il appartenait depuis i858 au tiers<ordre de Saint*Fr«»*' çois.
moins croire. Une version contraire veut que Liszt ait pris les ordres afin d'éviter un mariage auquel il ne pouvait se dérober autrement, mais qu'il l'ait fait à l'insu de son amie et ne l'en ait prévenue que le lendemain matin, provoquant chez elle un torrent de larmes et un accablement maladif: il y a ici, avec une bonne part de vérité*, quelques inexactitudes trop défavorables à Liszt pour qu'on ne les signale pas. L'entrée de Liszt dans les ordres eut Meu le 25 avril i865; trois jours auparavant, par une lettre du samedi 22 avril, il mettait la princesse au courant, non pas de son projet — c'est donc que ce projet était déjà connu d'elle — mais d^s préparatifs les plus secondaires de la cérémonie : l'essai de sa soutane en présence du cardinal de Hohenlohe.
Quels que soient les motifs secrets qui ont pu déterminer l'acte de Liszt, lui-même déclare au cardinal de Hohenlohe l'avoir accompli en toute sincérité d'esprit, réalisant dans l'âge mûr un rêve de sa jeunesse. Rien ne s'oppose, en somme, à ce que nous admettions dans une certaine mesure cette hypothèse, puisqu'elle est la plus simple de toutes. Que la foi de Liszt, en effet, fût sincère et profonde, c'est ce qu'il est
I. Interrogé un jour sur le célibat des prêtres, Lisrt fit cette réponse signiûcative ; o Grégoire VII était un grand pbilaBthrope ! » (Janka Wohl, op. cit., p. loo).
impossible de mettre en doute; qu'elle eût subi quelques éclipses opportunes pendant des années un peu orageuses, c'est ce dont il convient seulement de faire honneur à son tact ; qu'elle se fût rallumée auprès de la princesse de Wittgenstein, puis exaltée à Rome, au concert des campaniles, dans la société des ecclésiastiques et à l'ombre du Vatican, rien de plus naturel. Il est certain d'ailleurs que ces dispositions pieuses furent entretenues, cultivées — pourquoi ne pas dire le mot? — exploitées par le cardinal de Hohenlohe, afin d'empêcher le mariage avec M°"de Wittgenstein. Il est non moins probable que, pour amener Liszt à la démarche décisive, on lui laissa espérer que Rome lui serait un second Weimar, qu'une fois revêtu de la soutane il serait appelé à diriger la chapelle du Saint-Père comme naguère celle du grand-duc Carl-Alexandre et à régénérer, tant par ses œuvres que par ses directions, la musique religieuse catholique à laquelle il semblait se vouer avec prédilection depuis son arrivée à Rome en terminant sa Sainte Elisabeth et son Christus,
L'entrée de Liszt dans les ordres n'était donc pas pour lui, comme la malice du monde sembla le prétendre, une question de tapage et de costume : il remplit avec soin les plus humbles devoirs de son nouvel état. Il occupait un mo^
deste logis, soit au Vatican, soit à la Madoiina del Rosario^ soit dans cette fameuse villa d'Esté dont les Jeux d'Eaux^ symbolisaient pour lui la fontaine des vérités éternelles dont parle l'Evangile ; il lisait régulièrement son bréviaire, soit dans sa chambre, soit dans ses jardins, soit dans la calèche où Rome le voyait passer assis entre deux flambeaux; il servait la messe avec une application déjeune lévite. Pourtant il n'oubliait pas la musique : « Ma journée d'hier s'est passée à lire une cinquantaine de pages du Catéchisme de persévérance en italien, — et à chercher quelques traits sur le piano pour la jonglerie indienne de l'Africaine », écrit-il un jour de mai i865 à la princesse de Wittgenstein'^. Ces disparates, cette «jonglerie indienne «succédant au Catéchisme de persévérance égayaient les gens. On s'étonnait de lui voir maintenant, au lieu des hautes bottes que lui donne le portrait de Kaulbach, les souliers découverts à boucle d'argent; le long de la soutane neuve semblait pendre encore le fameux sabre d'honneur — seulement un peu rouillé à présent dans cette oisiveté du fourreau, dont Heine se moquait dès 1849, lors de la Révolution hongroise. Ros-
I. Voir le morceau qui porte ce titre dans le troisième livre (posthume) des Années de Pèlerinage, a. III, 79.
Liszt. y
sini distillait des mots : « Liszt, disait-il, compose des messes pour s'habituer à les dire. » Et Daniel Stern faisait des gorges chaudes sur ce dénouement imprévu hNélida. En réalité, c'était faute de le connaître et de le comprendre qu'on reprochait au pianiste d'hier sa métamorphose. La richesse de sa nature conciliai'; sans efforts des éléments qui, chez tout autrC; eussent paru incoordonnés et même incompatibles. A la fin d'un concert qu'il donnait à Prague en 1840, comme l'enthousiasme des auditeurs réclamait de lui l'exécution d'un morceau supplémentaire et voulait lui imposer son Ave Maria d'après Schubert, Liszt joua d'abord ÏHexameron; sur une nouvelle instance, par un nouveau défi, au lieu de VAve Maria il attaqua un de ses plus vertigineux morceaux de bravoure, son Galop chromatique. Mais il eut regret de son entêtement ; alors, sans terminer le Galop chromatique et sans l'interrompre non plus, par une transition aussi imprévue qu'élégante, il le continua par YAve Maria. En un sens, tout Liszt est dans ce passage du Galop chromatique à VAve Maria. Lorsque Ton essaye de raconter ou d'expliquer sa vie, il faudrait une virtuosité comme la sienne pour ménager ainsi les transitions entre ses aventures romantiques et son entrée dans les ordres. On n'y parvient pas : la séduction de
sa personnalité est justement que lui seul pouvait passer du Galop chromatique à ÏAve Maria, sans brusquer les modulations et sans faire de fausses notes *.
L' ce abbé Liszt » avait encore vingt-et-un ans à vivre. Ses espérances de devenir le Palestrina de l'infaillibilité ne se réalisant point, il se partagea désormais entre Rome, Weimar où il passait chaque année quelques mois, et Buda-Pest où il se vit appelé, en 1870, à diriger une école de musique récemment créée. Quelques séjours à Paris, quelques voyages en Allemagne et en Autriche pour assister à l'exécution de ses œuvres ou à l'inauguration de Bayreuth complétaient l'emploi de son temps.
Depuis sa prise d'habit, ses relations avec M"* de Wittgenstein, sans rien perdre de leur étroitesse, sans que rien compromît son attache-
«nn'»V ^'""°" ''"/"■°""'« ^' d^ ^« Cosaque (voir infra, p ,oaî BOUS le montrera quelques années plus tard - pendant la com pos^Uon du Ck^stus - discutant'au cours d'un souper fia"
quoi le Tanneau est . gras r> et la sarceUe « maigre /^ui. mprovisam sur un piano de cabinet particulier un morfeaâ caractenstique : « le jeu d'un soulier de bal sous une^upe de
ment ni sa gratitude pour elle, sans que rien diminuât l'admiration de la princesse pour lui, se modifiaient pourtant un peu. Pendant les mois où le séjour de Liszt à Rome les rapprochait quotidiennement, leurs divergences s'accentuaient sur les matières de la foi : la question de l'infaillibilité se posait alors. La princesse de Wittgenstein s'élevait contre ce dogme ; elle combattait avec les Strossmayer et les DôUinger. Liszt, en clerc soumis, tenait pour la thèse de la Papauté, estimant que le catholicisme se ruine lui-même, s'il veut faire la part à l'autorité de son chef suprême. De la religion, ces légers dissentiments s'étendaient à la politique, à toutes les choses de l'art et de la vie : « Le grand accablement de mes vieux jours, écrira Liszt à la princesse en 1877 ', est de me trouver en contradiction d'opinions avec vous. Il n'en était pas ainsi de 47 à 62... Rome et vos transcendances d'esprit ont changé tout cela... Depuis le Syllabus — auquel je me range et soumets selon le devoir des catholiques — nous avons constamment été en controverse sur les choses de Rome, de Pesth et de Weimar. » N'y a-t-il pas quelque ironie au fond des louanges qu'il accorde à la princesse pour cette Histoire des