INTRODUCTION
II y a pour un artiste plusieurs façons d'être méconnu dont la pire n'est sans doute point de mourir inconnu : la postérité venge aisément un Stendhal de la vie obscure qu'a menée Henry Beyle et l'histoire des arts plastiques abonde en exemples pareils. Mais malheur à celui qui, de son vivant, aura été célèbre à faux. Ses contemporains, éblouis de la gloire clinquante qu'ils lui ont faite, ne savent pas, derrière ces rayons passagers, découvrir un foyer de lumière plus profond et plus durable ; après eux l'avenir se soucie d'abord assez peu de ranimer ces flammes d'artifice, dont il voit avec indifférence et quelque étonnement même fumer les derniers brandons. Son instinct d'équité n'a pas lieu de s'alarmer : on revise une condamnation, on répare un déni de justice ; un triomphe au contraire ne semble Liszt. a
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injuste que d'avoir été immérité ; son souvenir n'appelle qu'une censure réductive. Or cette vogue et cet oubli ont pu Tune et l'autre s'attacher à quelque caractère superficiel et passager d'un héros, pour négliger sa vraie grandeur.
Telle a été l'histoire de Franz Liszt : une virtuosité inouïe sur le piano lui faisait, dès l'âge de quinze ans, dans toute l'Europe, une renommée foudroyante. Gloire trop rapide et trop précoce, entretenue sa vie durant à l'état d'illustration un peu théâtrale par la ligne de sa longue silhouette, par la griffe de son profil, par ses amours aristocratiques et romanesques, plus tard enfin par sa redingote de prêtre. Sa maîtrise du clavier, nul ne la lui contestait; son talent d'interprète, nul ne le lui disputait ; mais les louanges ne voulaient pas aller au delà. On accordait encore quelque mérite à ses transcriptions ; on refusait d'entendre ou d'écouter ses compositions originales. Il semblait qu'ici Liszt eût outrepassé son domaine pour usurper celui de ses confrères, auxquels le sien demeurait fermé ; qu'il émît d'ailleurs pour le public frivole une prétention bien outrecuidante aussi, étant fêté comme pianiste, à chercher encore d'autres succès. Bref son époque n'a voulu le voir jusqu'à son dernier jour, à soixante et dix ans comme à quinze, que sous les espèces d'un
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virtuose, qualis ah inceptu ; elle ne le reconnaissait que sous cette scintillante tunique de Nessus dont les perfides faveurs du destin l'avaient trop tôt revêtu.
Il a fallu sa mort pour libérer son image des apparences, et l'éclosion d'un art issu de son œuvre pour révéler cette œuvre à la postérité, pour montrer derrière le virtuose incomparable mais périssable, un des créateurs les plus puissants, un des initiateurs les plus hardis de son siècle, le serviteur peut-être le plus généreux et le plus désintéressé, et sans aucun doute Tintelligence à la fois la plus lucide, la plus pénétrante et la plus large qu'ait jamais rencontrés l'art musical. Esprit avide de toutes les idées, âme ouverte à toutes les aspirations, cœur sensible au rythme de tous les enthousiasmes, dans le siècle qui a brassé le plus d'idées et essayé le plus de voies nouvelles, lui-même placé au centre de ce siècle complexe, partagé entre les deux pays qui se le sont disputé, la France et l'Allemagne, Franz Liszt en a été comme un prisme : il en a absorbé toute la lumière, dont il a semé après lui tous les rayons. Amour, nature, poésie, peinture, religion, il a pétri toutes ces clartés dans une œuvre immense, inégale, tour à tour très pleine et un peu creuse, mais belle de grandeur et de vie, et qui a fait souche.
Dans le mouvement de réparation qui, pour le souvenir de Liszt, à la gloire provisoire du virtuose doit substituer la gloire définitive de l'artiste créateur, l'Allemagne a devancé la France qui, la première, avait désigné au monde le « petit Litz ». Je ne puis prétendre étudier ici, dans son détail, une œuvre aussi considérable par son étendue et plus encore peut-être par sa complexité, mais seulement essayer de la ramener à ses traits essentiels pour montrer sa beauté, riche d'inspirations très diverses, plus prodigue encore d'enseignements.
Les événements divisent la vie de Franz Liszt en trois parties bien distinctes, auxquelles correspondent sans trop d'artifice et avec une distinction presque égale trois aspects principaux de son art'. Sa carrière de virtuose s'étend de i8ii à 1847, carrière vagabonde dont le centre ou le port d'attache est Paris ; de cette période datent la plupart de ses compositions purement « pianistiques », études, arrangements, transcriptions ; lors même qu'alors il commence
I. Nul ne peut désormais raconter la vie de Liszt sans faire à la biographie en trois volumes que lui a consacrée M™« Lina Ramann [Franz Liszt als Kunstler und Mensck) des emprunts constants qu'il est impossible de signaler au fur et à mesure, c'est-à-dire à chaque page. Liszt et la princesse de Wittgenstein avaient collaboré à la préparation de cet ouvrage considérable. Quelques points de détail ont besoin d'être soit complétés, soit corrigés, et certaines interprétations psychologiques des faits, par M"^ Ramann, ne doivent être acceptées que sons réserve ou même écartées. Dans l'ensemble^ son travail est indispensable.
à faire œuvre d'artiste créateur, c'est presque toujours au piano qu'il confie ses inspirations. De 1847 ^ ^^^^ ^^ place son séjour à Weimar, comme directeur de la musique grand-ducale ; pendant ces quatorze années il compose, achève ou projette son œuvre symphonique, les douze Poèmes, les symphonies de Dante et de Faust, \sL Sonate, etc. De 1861 jusqu'à 1886, Rome devient son séjour de choix et l'aimant de sa vie encore trop généreuse pour n'être pas toujours un peu errante. Et c'est dans ce dernier tiers de son existence qu'il termine ou écrit ses œuvres religieuses ou le plus grand nombre d'entre elles. Avec quelle ampleur précise s'élève, dominant le tourbillon confus du jour après le jour, le rythme calme d'une si sûre ascension 1
Souvent les rêves des pères font le génie des fils.
Dans les premières années du xix* siècle le prince Esterhazy, l'ancien « patron » de Joseph Haydn, avait pour comptable dans son château d'Eisenstadt (en hongrois Kismarton) un Hon« grois, d'origine peut-être noble mais de condition modeste, Adam Liszt. Adam Liszt consa-
crait à la musique toutes ses heures de loisir : il pratiquait plusieurs instruments, le violon, la guitare, la flûte, avec assez d'habileté pour que des musiciens de profession acceptassent à l'occasion son concours. Mais il possédait surtout un réel talent de pianiste. Quel séjour pouvait mieux que celui d'Eisenstadt entretenir et cultiver son goût musical? Chez le prince Esterhazy, Adam Liszt avait fréquenté le vieil Haydn, rencontré Cherubini, fait amitié avec Népomucène Hummel, alors dans tout l'éclat d'une renommée européenne. Parmi ces artistes, dont il enviait le sort et auxquels une autre direction de son existence aurait peut-être pu l'égaler, il soupirait sur sa vie manquée. En s'adonnant chaque jour davantage au piano il cherchait à consoler ou à étourdir ses regrets et ne faisait sans doute que les attiser.
En i8io, le prince Esterhazy envoya son comptable comme intendant à Raiding (en hongrois Dobrjàn), village peu éloigné d'Eisenstadt, dans le comitat d'Œdenbourg. Adam Liszt épousa alors une jeune Autrichienne, Anna Lager, originaire de Krems, près Vienne. C'est de ce mariage que devait naître, dans la nuit du 21 au 22 octobre 1811, Franz Liszt. Les premières années de l'enfant, heureuses et calmes, marquèrent sa jeune âme de trois impressions où s'ébauchent avec
la détermination de sa vie les traits principaux de son art : c'est à savoir la musique, la religion et l'art des tziganes *. Son imagination s'éveilla à o l'énigme hardiment posée par les Bohémiens devant chaque palais et chaque chaumière où ils viennent demander une chétive obole »; il se sentait poursuivi dans ses « rêves éveillés, par ces visages cuivrés sur lesquels le hâle n'a plus de prise », et « charmé par leurs danses molles et élastiques, rebondissantes et provocantes, saccadées et impétueuses ^ » ; son oreille entendait l'infini de la liberté et de la mélancolie dans leurs gammes étrangement altérées, dans leurs mélodies tour à tour languissantes etfuribondes, dans cette ornementation étincelante qu'il devait plus tard imiter et dépeindre ^ Dans le livre luxuriant et amorphe oii il a célébré ces Bohémiens de Hongrie, il compare à leur vie nomade sa propre existence de virtuose errant, et lorsque, en i84o, accomplissant la prédiction d'une bohémienne, il reviendra pour un jour au pays natal dans un « carrosse vitré », les bohé-
1. Sa Messe hongroise du Couronnement est une synthèse de ces deux derniers éléments : il faut convenir qu'ils ne s'accordent pas le mieux du monde et que le mysticisme de Liszt y arbore des oripeaux un peu clinquants.
2. Franz Liszt, Des Bohémiens, etc., nouvelle édition, Breitkopf, 1881, p. 188 et suiv.