‹ LisztChapitre 4 sur 45 · Ibid., p. 4o5-4o · texte numérisé non relu

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miens l'accueilleront comme un frère et lui feront cortège. C'est eux qu'il glorifiera dans les célèbres Rhapsodies ; c'est eux qu'il chantera dans sa mélodie, pittoresque comme une ballade, des Drei Zigeunei\ sur les vers de Lenau.

Tout jeune encore, désireux de jouer du piano comme son père qu'il ne se lassait point d'écouter, le petit Franz demandait à apprendre. Peu doué pour la pédagogie, Adam Liszt se montrait moins pressé. Mais un jour l'enfant — il avait alors six ans — reproduisit de mémoire sur le piano un thème du concerto en ut dièse mineur de Ries, qu'Adam Liszt venait de jouer. Le père vit là le signe d'une vocation si impérieuse qu'il ne résista plus ; il enseigna la musique à son fils. Les progrès du bambin furent fantastiques : son oreille, sa mémoire et déjà son mécanisme étaient pour son entourage un émerveillement. Il ne quittait plus le piano et s'essayait déjà, de son écriture gauche, à noter ses improvisations. Il sentait pour la musique une passion dévorante, au sens propre du terme ; bientôt, une fièvre lente s'empara de lui, le mina, le consuma, le mit presque à la mort. Dès la convalescence son talent n'avait fait que grandir et semblait plus mûr : Beethoven — Beethoven encore vivant, encore discuté, tenu encore par beaucoup d'adultes pour inacces*

sible — partageait ses préférences avec la musique des Tziganes.

Bientôt quelques amis furent témoins de ses prouesses et en répandirent dans le voisinage des récits qui semblaient légendaires. On fut curieux de l'entendre : à neuf ans, Liszt faisait sa première apparition en public, à Œdenbourg, dans un concert donné par un musicien aveugle, le baron von Braun. Malgré un accès de fièvre paludéenne, il provoqua les ovations de son auditoire dans le concerto en mi bémol de Ries et par des improvisations sur des thèmes .connus.

11 donna aussitôt après, avec un succès égal, un concert particulier, puis se fit entendre à Eisenstadt, chez le prince Esterhazy. Ainsi sa vocation s'affirmait : un nouveau concert à Presbourg décida de sa carrière. Dans cette ville séjournaient de nombreux « magnats » hongrois qui vinrent l'entendre : quelques-uns d'entre eux, les Erdôdy, les Szâpary, les Amadée, les Apponyi, se cotisèrent aussitôt pour constituer à l'enfant, pendant six ans, une bourse annuelle de six cents florins qui lui permît de poursuivre ses études sous une direction plus qualifiée que celle de son père.

Celui-ci cependant ne voulut pas se séparer de son fils et, afin de pouvoir l'accompagner, obtint du prince Esterhazy un congé illimité.

Voulant confier Franz à un maître digne de lui, Adam Liszt s'adressa d'abord à son ami Jean- Népomucène Hummel, alors maître de chapelle à Weimar et qu'il avait naguère connu chez Esterhazy. Hummel, le pianiste le plus réputé de l'Europe, ne donnait pas de leçons à moins d'un louis le cachet. Les ressources d'Adam Liszt, même augmentées par la pension des nobles hongrois ne suffisaient pas à ces exigences : le père et le fils gagnèrent Vienne.

Ce furent, pour Franz, de 1821 à 1823, deux années fécondes. Czerny, l'ami et le champion de Beethoven, le prit pour élève sans accepter aucune rétribution. Son enseignement passait pour sec et un peu mécanique : la discipline n'en devait être que plus profitable à un enfant dont les dispositions inouïes tendaient à l'exubérance et au dérèglement. Liszt, par la suite, ne manquait jamais de rendre justice à ce maître excellente Entre temps il étudiait avec Salieri, le dernier maître de Beethoven, l'harmonie et la composition musicale; il s'y essayait sous forme de morceaux religieux, dont le caractère répondait à la vivacité de sa piété naïve ; Salieri l'exerçait aussi dans le déchiffrage des partitions d'orchestre, notamment

1. Voir F. Liszt's Briefe, t. I, pp. 3, 5, io6, ii4, 219, a47, et t. II, p. 3o6.

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celles de Beethoven ; il y acquit bientôt une adresse restée proverbiale et dont ses futures « partitions de piano » d'après la Symphonie fantastique de Berlioz ou les symphonies de Beethoven, fixent à jamais le souvenir. 11 se produisait enfin comme virtuose dans des concerts ^ qui lui rapportaient honneur et argent : son assurance virile, jointe à une grâce enfantine un peu frêle, lui gagnait tous les cœurs. Le séjour de Vienne l'approchait du dieu : il s'en fut chez Beethoven, en avril iSsS, pour le prier d'assister à deux concerts qu'il allait donner à l'Augarten. Beethoven l'accueillit d'abord avec sa méfiance bourrue de sourd et d'hypocondriaque * et ne lui donna pas le thème d'improvisation que Liszt lui demandait. Mais, ayant assisté au second concert, il sauta sur l'estrade, et, à l'applaudissement général, embrassa l'enfant prodige'. Trente-six ans plus tôt, en 1787, une

I. Notamment le i" décembre 1822, où, après avoir joué le concerto en la mineur de Hummel, il se lança dans une improvisation qui combinait l'allégretto de la symphonie en la de Beethoven et un motif de la Zelmira de Rossini.

a. Schindler dans les Cahiers parle d'un « accueil peu amical D {etwas unfreundliche Aufnahmé).

3. Les fameux Cahiers de conversation gardent de cette Tisite «ne trace intéressante, dans les lignes suivantes où se reconnaît déjà la grande écriture de Liszt : « Ich habe schon $0 oft meinen Wunsch gegen Herrn v. Schindler geàussert, die hohe Bekanntschaft mit Ihnen zu machen und bin sehr trfreut, dass es jetzt sein kann, und ich unterthànigst bittCy

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scène analogue dans cette même ville de Vienne, avait eu pour héros Mozart et Beethoven luimême. Sans poétiser ou philosopher sur le hasard, ne Deut-on voir dans ce recommencement le symbole de la continuité qui, dans l'histoire de la musique, rattache à Mozart Beethoven, et à Beethoven Liszt?

Malgré les leçons de Czerny et de Salieri, malgré les succès publics, malgré la consécration suprême de Beethoven, Adam Liszt songea bientôt à quitter Vienne. Paris l'attirait pour son fils : l'enseignement technique de notre Conservatoire était déjà sans rival et l'éclat de la société parisienne, où le jeune virtuose pourrait briller, éclipsait alors celui de toute autre capitale. Le père et le fils quittèrent donc Vienne à l'automne de iSaS et s'acheminèrent vers Paris à petites journées, en marquant de triomphes nouveaux chacune des étapes, Manich, Stuttgart, Strasbourg. Dès son arrivée à Paris, Franz fut accueilli à bras ouverts par le facteur de pianos, Sébastien Erard : il devint vite l'enfant de la famille, en même temps qu'il contribuait à la

mir die kohe Gegenwart zu schenken. » Schindler, après avoir, dans la seconde édition de son Beethoven, rapporté que Beethoven assista au concert de Liszt, et sauta sur l'estrade pour embrasser l'enfant, le dément dans sa troisième édition ; mais 'Nohl {Beethoven, Liszt und Wagner, p. 199) s'appuie sur le propre témoignage de Liszt pour maintenir la première version de Schindler.

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gloire de la célèbre maison. On sait quelle rude déception l'attendait ailleurs : Chérubini dirigeait alors le Conservatoire. Bien qu'Italien luimême, il s'arma du règlement qui interdisait aux étrangers l'accès de l'établissement, et il en refusa l'entrée au petit Hongrois. Ce fut pour les Liszt une catastrophe et d'abord la ruine des espérances qui les avait expatriés. Si le Conservatoire a perdu quelque chose à ne point compter un Liszt parmi ses élèves, on peut estimer que la nature trop précoce et un peu dispersée de Liszt a perdu davantage à ne pas se voir de bonne heure astreinte à l'enseignement rigoriste qu'on y donnait. Peut-être, d'autre part, à rester ainsi en dehors de toute école, demeurat-ilplus librement exposé à toutes les influences mondaines, sociales, religieuses, artistiques et littéraires qui, entre 1825 et i835, allaient acclimater ce jeune Hongrois au romantisme français et en faire un des héros les plus significatifs. Désormais, non seulement notre langue deviendra pour lui la langue maternelle \ mais son esprit, jusque vers i845, sera avant tout un esprit français, nourri de sentiments français et d'idées françaises.

Écarté ainsi du Conservatoire, Franz Liszt

I. Il parlait et écrivait le français mieux que rallemand; il n'avait jamais parlé hongrois.

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eut pour maître de composition Paër; quant au piano il ne semble en avoir désormais plus rien appris que de lui-même. Dès les premières semaines de son séjour à Paris, il s'était d'ailleurs classé comme un virtuose hors de pair parmi les plus accomplis. La recommandation de quelques magnats hongrois lui avait ouvert les salons de l'aristocratie : il jouait chez la duchesse de Berry qui l'embrassait après l'avoir applaudi ; chez le duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, qui, le voyant émerveillé par un polichinelle appartenant au petit duc de Nemours, le comblait de jouets. Au bout d'un hiver « le petit Litz » était une célébrité parisienne telle qu'on n'en avait jamais vue. 11 put, dès le 8 mars 1824, tenir et gagner cette gageure de donner un concert dans la salle de l'Opéra italien ; on l'y acclama*, et de même, quelques jours plus tard, au Concert spirituel. Fioehn fai-

I. Il est à remarquer toutefois, dès ce moment, que « le petit Litz r>, patronné par la duchesse de Berry, rencontre plus de faveur chez les ultras que chez les libéraux, dans la Gazette de France et dans le Drapeau blanc que dans les Débats : cet enfant se classe — pauvre petit 1 — comme un « musicien de droite », et les Débats le lui feront souvent sentir, notamment Tannée suivante, après la représentation de Don Sanche. Plus tard, ses relations avec les Saint-Simoniens, Lamennais et George Sand, et surtout l'esclandre de sa liaison avec la comtesse d'Agoult, amèneront dans cette situation un revirement complet, dont bénéficiera son rival d'un jour, Thalberg (i836).

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sait son portrait, qu'une gravure de Villain permit de répandre. Enfin, chose inouïe dans les annales de l'art, l'Opéra commandait à cet enfant de douze ans et demi la musique de Don Sanche ou le Château d Amour, un acte dont Théaulon et de Rancé avaient écrit le livret.

Après l'hiver parisien, ce fut la season de Londres. Tandis que sa mère retournait à Gràtz en Autriche, Franz accompagnait à Londres Sébastien Erard. Il joua chez le roi Georges IV, dans des salons de l'aristocratie anglaise, et donna son premier concert public le 21 juin 1824. Sur les bords de la Tamise, « master Liszt » ne fut pas moins fêté qu'à Paris « le petit Litz », quoique avec un enthousiasme plus réservé dans ses manifestations. Il semble aussi que la curiosité britannique l'ait regardé beaucoup comme le jockey de « M. Erard's grand pianoforte of seven octaves » et comme le démonstrateur prestigieux de la mécanique à double échappement, alors dans toute sa nouveauté : la présence à ses côtés de l'inventeur lui-même, était d'ailleurs bien faite pour donner ce caractère à ses performances. Franz termina l'année en Angleterre où il poursuivit la composition de Don Sanche, qu'il revint soumettre à Paër au début de 1825. Il accomplit ensuite une tournée triomphale dans la province française —

Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, Lyon, Marseille — avant de retourner pour une seconde season en Angleterre. Dans un de ses concerts, à Manchester, le 20 juin iSaS, on exécuta une a grande ouverture » de sa façon : c'est probablement celle de Don Sanche. L'ouvrage, en effet, était dès lors tout prêt. Son audition, devant les directeurs de l'Opéra, eut lieit le 3o juillet; l'ordre de le monter fut communiqué le 1 1 août par la direction des Beaux-Arts, la distribution des rôles (où brillait A. Nourrit) arrêtée le lendemain; la répétition générale eut lieu le i5 octobre et la première représentation le 17 octobre. Elle fut suivie seulement de trois autres : c'était un succès d'estime, sur lequel les rapports de la presse diffèrent. La Gazette de France est favorable à « notre petit Mozart en herbe », tandis que les Débats, probablement par la plume de Gastil-Blaze, lui refusent à jamais le moindre talent pour la composition. Liszt fut ici victime d'un malentendu : le public attendait de lui une œuvre dont la valeur fût au niveau de son talent d'exécution. Mais, d'un « Mozart en herbe » lui-même, on peut attendre Lucio Silla, on ne peut exiger Don Giovanni ou bien c'est demander l'impossible. Don Sanche ne manque pas de mélodies pimpantes et on y discerne un sens réel de la musique dramatique;

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son asservissement bien naturel à la mode superficielle qui régnait alors laisse deviner cependant une familiarité plus honorable avec Gluck, Mozart et Beethoven ; c'était trop peu pour égaler, en 1825, le succès du compositeur aux triomphes du virtuose. Si Don Sanche prend aujourd'hui l'intérêt d'un document demeuré unique dans l'œuvre de Liszt, qui n'a jamais plus abordé la scène, il n'offre en lui-même que la valeur d'un essai, dont la main d'un professeur a pu d'ailleurs mettre au point l'écriture et l'instrumentation \

L'année suivante (1826), Liszt publiait à Marseille, chez Boisselot, douze études pour le piano, dont l'importance est considérable ^, car

I. La partition de Don Sanche est inédite ; elle passait pour avoir disparu dans l'incendie de l'Opéra en 1873, et les biographes de Liszt étaient unanimes à en déplorer la perte. Un hasard m'a permis de retrouver cette partition d'orchestre tout entière — celle même qui a servi aux répétitions et représentations— à la bibliothèque de l'Opéra de Paris. J'en ai donné ailleurs une analyse détaillée avec citation des principaux thèmes (Je,vn Chantavoine, Musiciens et poètes, pp. ici et suiv.) ; l'ouverture et un air de ténor ont paru, en réduction pour le piano, dans la Musik (3** Jahr (1904) Heft i6(Zweites Maihcft), Berlin, Schuster et Lœffler), et un air de soprano dans le supplément (réservé aux abonnés) du Courrier musical (14® année, n° 11, i"' juin 1911).

1. Elles portent le numéro d'œuvre VI; elles ont été précédées, dans l'ordre de la composition, par un Tantum evo par une Sonate pour piano (restée inédite et avec laquelle un jour Liszt mystifia le violoniste Rode en la lui donnant pour

il s'est borné plus tard (i838) à en augmenter les développements et à en compliquer l'éeriture pour en faire ses célèbres Douze études d'exécution transcendante , dont la quatrième, à son tour, est devenue le fameux poème symphonique de Mazeppa^ c'est-à-dire l'une de ses œuvres les plus belles et les plus caractéristiques. De retour à Paris, il poursuivit avec Reicha l'étude du contrepoint, avant d'entreprendre dans l'hiver 1826-27 une tournée en Suisse.

Peut-être faut-il attribuer à l'agitation d'une pareille existence, accablante pour un adolescent, l'immense besoin de calme, de repos, de vie contemplative que sa piété traduisit par une crise ardente de mysticisme. Franz déclara tout net à son père qu'il voulait renoncer à la carrière musicale, entrer au séminaire et se faire prêtre ; Adam Liszt lui remontra que la soumission aux volontés de Dieu consistait à développer les dons qu'un jeune artiste tient de sa grâce. Liszt resta donc pianiste : mais sa piété ne diminuait point de ferveur ; il joignait aux fatigues de son métier des pratiques d'ascétisme

une sonate de Beethoven), par un Impromptu (1824» op. III) sur des thèmes de Rossini et Spontini, par un Allegro de bravoure (1835 (?), op. lY) et par un concerto de piano en la mineur aujourd'hui perdu.

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qui répuisaient. La Faculté lui ordonna un séjour au bord de la mer : à peine installé avec son fils à Boulogne-sur-Mer, Adam Liszt y mourait en quelques jours d'une fièvre maligne, à l'âge de quarante-sept ans*.

Ce fut pour le jeune homme, dans l'isolement d'une villégiature, un coup terrible qui devait modifier profondément l'orientation de son existence. La discipline affectueuse et ferme d'un père excellent lui manquait à l'heure même où sa jeunesse en aurait eu le plus grand besoin. Sans doute, sa mère quitta bien vite l'Autriche pour le rejoindre à Paris, dans un petit appartement de la rue Montholon, et elle se consacra à son fils avec le plus tendre dévouement, qui ne valait pas une direction à la fois plus virile et plus expérimentée. Les trois années qui suivirent furent sombres et romanesques.

Franz donnait un grand nombre de leçons dans l'aristocratie parisienne. Parmi ses élèves se trouvait M"^ Caroline de Saint-Cricq, fille de Son Excellence le comle de Saint-Cricq, ministre du Commerce et des manufactures. Elle était

1, Au moment de mourir, Adam Liszt prédit à son fils que les femmes troubleraient son existence : Franz, encore très innocent, ne comprit pas cette prédiction, qu'il rappelle dans une lettre à la princesse de Wittgenstein [Briefe, VII, 82) du 16 août 1874 en ajoutant : « Plus tard, mes amours ont com« mencé bien tristement ». Voir infra, p. ai.

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belle, instruite, intelligente : elle avait seize ans, il en avait dix-sept. M"* de Saint-Cricq allait mourir : elle fit à son mari cette suprême recommandation : « S'ils s'aiment, laissez-les être heureux ! » Néanmoins, Son Excellence ayant appris qu'un beau soir la leçon de piano s'était poursuivie jusqu'à minuit, décida poliment que ce serait la dernière. M''* de Saint- Cricq tomba malade, voulut prendre le voile, et finit par épouser un hobereau béarnais, M. d'Artigaux : elle n'oublia jamais Franz. Lui non plus ne l'oublia jamais : le premier épisode sentimental de sa vie si mouvementée en resta le plus pur et pour lui-même le plus cher. En i844> après sa rupture définitive avec M°" d'Agoult, il revit à Pau M""" d'Artigaux, composa en son honneur une mélodie passionnée sur des vers de Georg Herwegh [Ich môchte hingehn) * et transcrivit pour le piano, en les lui dédiant, deux mélodies béarnaises. Enfin, son testament, ré-

I. Ce lied, avait-il écrit sur le manuscrit, est le « testament de ma jeunesse ». Et, en mars i854, nous lisons dans une de ses lettres à la princesse de Wiltgenstein qu'il présentait par lettre à M"*^ d'Artigaux : « Son père nous a fait à l'un et à l'autre beaucoup de mal, avec les plus raisonnables intentions du inonde. Je ne lui en ai jamais voulu et depuis six ans [c'est-à-dire depuis sa rencontre avec la princesse], je fais plu» et mieux que lui pardonner. J'espère qu'un jour ou l'autre nous rapprochera de Caroline. C'est la seule personne que je désire que vous connaissiez. Vous lui ferez du bien et elle vous sera douce. » Briefe an die Fùrstin Wittgenstein, I, 184.

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digé à Weimar le i4 septembre 18G0, dispose pour elle d'un joyau monté en bague. Au premier moment de leur séparation, ainsi que sa jeune amie, Franz fit une maladie : son mysticisme, exalté encore par la fréquentation du musicien Christian Urhan (i 790-1 845), le détachait d'une terre qu'il semblait à la veille de quitter. Il languissait, il dépérissait. Le bruit de sa mort courut et il eut même les honneurs d'une nécrologie émue dans les colonnes de VÉtoile. Sa lonofue convalescence se manifesta par un extraordinaire appétit de lecture : celle de René n'y pouvait manquer et était d'ailleurs propre à le rejeter dans son mal. 11 y joignit pêle-mêle Montaigne et Ballanche, Lamennais et Voltaire, Lamartine et Sainte-Beuve. Au théâtre, son enthousiasme s'enflammait pour Marion Delorme et pour Guillaume Tell ; son avidité de connaître, d'absorber les idées et les sentiments de son siècle dépassait toute mesure. On sait son mot admirable et naïf : « Monsieur Mignet, apprenez-moi toute la littérature française ! » auquel Mignet répondit avec un juste ahurissement : « Une grande confusion semble régner dans la tête de ce jeune homme. » De cette grande confusion, quelques lueurs assez belles commençaient pourtant à se dégager : la lecture des philosophes, des penseurs,

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des poètes, de toutes ces pages pleines d'idées et de sentiments auxquels chacun vient se nourrir, amena le jeune homme à considérer avec quelque dédain le simple métier de virtuose; il eut l'ambition de devenir leur émule et parfois l'illusion de devenir leur égal. 11 se mit à rêver d'un art musical qui, lui aussi, exprimerait quelque chose de supérieur au simple agrément des notes, à l'élégance des formules, à l'équilibre de la composition, d'un art évocateur d'idéal, d'infini, de foi, d'amour. Les multiples et diverses expériences des années suivantes, durant cette période de fermentation romantique, vont l'affirmer dans cette doctrine et le diriger plus avant dans cette voie.

Il fut tiré de sa torpeur ardente par le canon de Juillet : a Le canon l'a guéri ! » affirmait sa mère et elle ne se trompait pas. La fièvre des c trois glorieuses » dicta à ses dix-neuf ans l'ébauche d'une Symphonie révolutionnaire : un fragment s'en retrouve dans sa Marche héroïque et il en a repris le principe dans son poème symphonique Héroide funèbre où quelques notes de la Marseillaise claquent comme des loques d'un drapeau dont le vent dispute à sa hampe les derniers lambeaux. D'autre part, l'enfant gâté des ultras se réveilla démocrate, socialiste, en conservant l'aristocratie de ses goûts personnels, et

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ce dédoublement ne lui inspira jamais qu'une médiocre estime pour le « juste milieu » représenté par Louis-Philippe et ses ministres. Son inclination le porta dès lors vers certaines formes sociales et religieuses du romantisme — Saint- Simon et Lamennais — comme en musique vers les révolutionnaires de l'art, Berlioz, le révolutionnaire de la composition, Paganini, le révolutionnaire de la technique. Il fit, de la Symphonie fantastique du premier, une partition de piano que lui seul pouvait jouer, dont il paya la publication, qu'il exécuta dans ses concerts en France et en Allemagne, et qui n'a pas peu contribué à fonder la réputation de Berlioz outre-Rhin ; d'après les Caprices du second, il écrivit les six extraordinaires Études de bravoure et la fantaisie sur la Clochette qui représentent, aujourd'hui encore, un des sommets de la technique du piano.

Mais le violon de Paganini éveille en son âme des harmoniques dont les vibrations se propagent bien au delà de la musique. Ecoutez plutôt : « Voici quinze jours que mon esprit et mes doigts travaillent comme deux damnés : Homère, la Bible, Platon, Locke, Byron, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Beethoven, Bach, Hummel, Mozart, Weber sont tous à l'entour de moi. Je les étudie, les médite, les dévore avec fureur;

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de plus je travaille quatre à cinq heures d'exercices (tierces, sixtes, octaves, trémolos, notes répétées), etc.. René, quel ho<mme, quel violon, quel artiste ! » Or, son correspondant ne '^ s'appelle pas du tout Renèi il s'appelle Pierre. Mais, au coup d'archet de Paganini, ce jeune musicien romantique tombe dans la prosopopée littéraire. Quel trait plus significatif que cette invocation hallucinatoire au héros de Chateaubriand : c'est le germe des « poèmes symphoniques » ; seront-ils autre chose, par endroits, que des prosopopées* ?

Le Père Enfantin et l'abbé de Lamennais exercèrent sur lui une action d'un autre ordre. Le jeune Liszt, s'il a fréquenté Ménilmontant', n'est jamais entré dans la confrérie saint-simonienne; il n'en a jamais porté le costume; il en a seulement goûté les idées, dans ce qu'elles avaient d'ailleurs de plus vague ; peut-être s'estil attaché surtout à la recherche de la « femme rédemptrice » qui, à défaut de Caroline de Saint-Gricq, lui apparut successivement dans la comtesse de Laprunarède, la comtesse d'Agoult, la princesse de Sayn-Wittgenstein — sans parler des autres.

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