‹ LisztChapitre 6 sur 45 · I. A un concert de l'Hôtel de Ville, en i · texte numérisé non relu

I. A un concert de l'Hôtel de Ville, en i

1. Jusqu'à un âge avancé, Liszt exerça sur les femmes an attrait violent auquel répondait chez lui une galanterie empressée, un peu vaniteuse peut-être, mais servie par les ressources d'une complexion particulièrement généreuse.

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d'Agoult, dont Tâge atteignait alors le double du sien, sa fortune, sa beauté, son intelligence, l'éclat de sa conversation l'avaient bien vite portée au premier rang de la haute société parisienne ; dans son salon brillant, recherché et varié, un « lion » comme Franz Liszt ne pouvait manquer de paraître ; il y reparut souvent, et un sentiment très vif naquit bientôt entre la Comtesse et le pianiste. Il semble peu probable qu'ils y aient tout de suite cédé ; il y fallait, selon les exigences de l'époque, un peu de littérature, que George Sand vint y mettre. En i834, au moment même où elle publiait, dans la Revue des Deux Mondes^ Leone Leoni, Jules Janin la recommanda à Liszt pour quelque oeuvre de charité ; aussitôt après, Musset amenait Liszt à une des soirées de Sand où Franz aurait d'abord ressenti, devant cette femme étrange, une sorte d'éloignement. Cette première impression ne dura pas et ils éprouvèrent bientôt un réel plaisir à causer l'un avec l'autre. A l'auteur de Leone Leoni, Liszt parlait de M°" d'Agoult et l'on devine assez les encouragements qu'il en devait recevoir ; à M"* d'Agoult, il vantait l'esprit indépendant de George Sand et l'on devine mieux encore ce qu'ici j>arler voulait dire. La maladie et la mort d'un enfant, que Liszt veilla souvent aux côtés de la mère, firent le reste : des an-

goisses et un deuil partagés jetèrent la comtesse d'Aofoult dans les bras de Franz *. Avec une belle crânerie, préférant le scandale à l'hypocrisie, ils quittèrent Paris en i835 et s'installèrent ensemble à Genève jusqu'à la fin de iSSô''. La mère de la Comtesse, qui les avait d'abord accompagnés pour sauver les apparences, les laissa bientôt seuls. Cette union, d'où naquirent trois enfants ', devait, à travers bien des vicissitudes, durer jusqu'en i844-

La première année en fut la plus heureuse. Si Liszt évaluait son bonheur à la mesure de son amour-propre et la comtesse le sien à la mesure d'une folie qu'elle qualifiait trop volontiers de sacrifice, qui donc en efitet pouvait être plus heureux que ces deux amants, un pianiste enlevant une grande dame à son mari, à ses enfants, à son luxe, à son monde, et une grande dame renonçant à tout cela pour l'amour d'un pianiste ? Fallait-il que l'on s'aimât! Mais précisément un

1. Peut-être enfin que, sous la comtesse d'Agoult, perçait déjà Daniel Stem et qu'elle crut bon, pour avoir le talent d'une George Sand, de se procurer à elle aussi son Musset.

a. Voir H. Klinc, Franz Liszt wàhrend seines Aufenthaltes in Genf 1835-36 (Neue Zeitscbrift fur Musik, lxvii, no* i6, 17 et suiv.).

3. Daniel, Blandine et Cosima ; Daniel mourut vers sa vingtième année ; Blandine devint la femme de M. Emile OUivier et mourut fort jeune aussi; on sait que la seconde fille, Cosima, épousa en premières noces le pianiste Hans von Bùlow et, après son divorce d'avec celui-ci, Richard Wagner.

pareil amour, fondé sur le mépris des devoirs, risque de se tuer lui-même, lorsque bientôt il devient à son tour un devoir qui est plus lourd que tous les autres. Liszt, dans un sentiment de délicatesse chevaleresque auquel plus tard le comte d'Agoult lui-même rendait justice, Liszt voulait subvenir seul à l'entretien de sa compagne, sans qu'elle touchât même les revenus assez considérables de sa fortune personnelle. Il ne pouvait d'ailleurs gagner en Suisse que peu d'argent et M"^^ d'Agoult, en raison de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes, supportait moins bien que lui cette pauvreté relative. Elle s'ennuyait « a pierre fendre » ' : elle semble aussi, dans la déchéance à laquelle son coup de tête la condamnait, avoir pour ainsi dire prétendu conserver en face de Liszt toute la hauteur dont elle venait justement de se précipiter et avoir toujours marqué, jusque dans leur intimité irrégulière, la distance entre la grande dame et le plébéien. Liszt, de son côté, prétendait se mettre de niveau avec elle : les considérations sur la situation des artistes, qu'il publia vers cette date dans la Gazette mu»

I. D'après Liszt (dans Janka Wobl, François Liszt), c'est même Liszt qui lui aurait conseillé d'écrire pour se distraire, et l'historien Sismondi, rencontré par eux à Genève, qui aurait intéressé aux questions politiques la future Daniel Stem.

sicale\ toutes pleines d'ailleurs d'idées neuves et généreuses, de vues larges et hardies, me paraissent porter un caractère subjectif très accentué. En plaidant pour la musique et pour l'élever au rang de la poésie, de la science, de la philosophie, de la politique, je ne dis point que Liszt se trompe, mais il trahit une intention manifeste de s'élever soi-même, sur les ailes de l'art, jusqu'à la hauteur des poètes, des savants, des philosophes, des hommes d'Etat dont l'opinion s'occupe et qui la guident. En rehaussant ainsi le rôle de Tartiste, ne réciame-t-il pas pour lui-même une sorte de dignité aristocratique qui le mette de pair avec toutes les autres aristocraties ? Ne proclame-t-il pas une égalité de naissance, grâce à laquelle l'union d'une comtesse avec un pianiste pourra être mieux qu'une mésalliance et lui-même autre chose que le prince consort d'un adultère morganatique?

Cet amour si romanesque, si absolu, reposait donc sur un malentendu fondamental qui, de jour en jour, affleurait plus sensiblement à mesure que la vie quotidienne et l'habitude dissipaient les illusions de sa première ivresse.

I. De la situation des artistes, etc., voir Fr. Liszt, Pages romantiques, pp. i et suiv. Liszt attribue à Orphée luimême cette spécification progressive des arts qui a réduit les artistes à un rôle subalterne et causé chez eax a une mesquinerie mercantile ».

Néanmoins, la présence à ses côtés d'une femme aussi intelligente, aussi cultivée, aussi distinguée dans tous les sens du mot que la belle Marie de Flavigny, devait marquer aussitôt sur l'esprit de Liszt et sur son talent. Dans leur retraite amoureuse, il abandonnait l'exécution pour la composition ; avec la Comtesse il lisait Dante, Pétrarque, Byron, Sénancour; ils écoutaient ensemble, dans les beaux paysages de la Suisse, ces échos d'héroïsme et de poésie dont on ne sait pas bien dire s'ils chantent ou s'ils se reflètent. Ainsi se formera le recueil des Années de Pèlerinage^ avec leur sombre Vallée d' Obermann^ leur Lac de Walleiistadt, vaporeux et mouvant, avec le tintement impondérable des Cloches de G..., avec l'héroïque recueillement qui fait à la Chapelle de Guillaume Tell le rempart d'une prière et d'un hommage. Liszt a désormais trouvé sa vocation lyrique : il en doit certainement quelque chose à M"* d'Agoult, à cette atmosphère mêlée de passion et d'intellectualité qu'il respirait autour d'elle et sur ses lèvres même, quoiqu'elle eût les dents vilaines. George Sand éprouva une furieuse envie de voir ce couple qui semblait vivre un de ses romans . Sans connaître encore la comtesse d'Agoult, elle lui écrivait à Genève dès le mois de mai i835 : « Ma belle Comtesse aux cheveux

blonds, je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la sphère patricienne... Vous êtes pour moi le véritable type de La princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques... Adieu, chère Marie. Ave, Maria, gratia plena ! » Passons sur le dernier mot, dont la pire grossièreté n'est peut-être pas dans le blasphème que la foi y peut relever... George Sand satisfit, l'année suivante, son désir de connaître enfin la belle Marie : accompagnée d'Adolphe Pictet, de Solange, de Maurice, elle rejoignit Liszt et la comtesse d'Agoult, pour faire avec eux, en octobre i836, le voyage de Chamonix. Ce fut une belle promenade littéraire où le mariage, la famille, les lois et la société durent plus d'une fois s'entendre dire leur fait par des gens qui joignaient volontiers le geste à la parole*. Sur les registres d'hôtel, Liszt

I . Voir George Sand : Lettres d'un voyageur ; A. Pictet : Une course à Chamounix. conte fantastique (Genève, 187a, Cherbuliez et O") ; F. Liszt : Pages romantiques, pp. ia8 et 8uiv.

s'inscrivait comme « musicien philosophe, né au Parnasse, venant du Doute, allant à la Vérité » ; à son tour la comtesse d'Agoult remplissait ainsi les feuilles signalétiques : « Nom des voyageurs : famille Pififoëls ; Domicile : la Nature ; D'où ils viennent : de Dieu ; Où ils t'ont : au Ciel ; Lieu de naissance : Europe ; Qualités : flâneurs ; Date de leurs titres : toujours ; Délivrés par qui : par l'opinion publique ». A ce toujours on reconnaît l'orgueil de la patricienne ; mais on s'étonne qu'elle pousse l'amour des « titres » jusqu'à se targuer de ceux dont pouvait, en une pareille aventure, la gratifier 1' « opinion publique »... De Savoie on remonta jusqu'en Suisse ; à Fribourg, il y a des orgues célèbres et Liszt fit retentir les voûtes de la cathédrale d'une improvisation dont Pictet parle avec un émoi quasi religieux : c'est un conte d'Hoffmann qu'ils viennent de vivre. Nous voyons le pianiste manier pour la première fois l'instrument aux cent voix pour lequel il écrira plus tard ses variations sur le choral du Prophète et celles sur un thème de Bach.

Pourtant des nouvelles inquiétantes arrivaient de Paris ; l'absence prolongée de Liszt compromettait sa renommée. Un rival, Thalberg, faisait mine de le supplanter dans la faveur du public, exploitant d'ailleurs la réprobation que

Liszt venait de s'attirer dans l'aristocratie, par le scandale de ses amours avec la noble comtesse d'Agoult. Malgré l'avis de celle-ci, il fallait revenir, pour disputer le terrain menacé, pour regagner au besoin le terrain perdu. Reparaître à Paris était pour M"** d'Agoult une impossibilité. George Sand lui offrit, pour l'hiver i836-i837, l'hospitalité de Nohant, qu'elle accepta. Liszt y venait lui-même dans l'intervalle des concerts qu'il avait dû donner pour reprendre, non sans lutte d'abord, mais bientôt sans contestation, sa suprématie auprès du public parisien. Les plus prévenus contre lui à son apparition sur l'estrade, ne pouvaient lui tenir rigueur dès la dixième mesure. Victorieux, il passa trois mois à Nohant, de mai à juillet 1837, trois mois, écrit-il à Adolphe Pictet, « d'une vie pleine et sentie ». Tandis que George Sand alignait les dissertations de Mauprat, il mettait . en « partition de piano » les symphonies de Beethoven et transcrivait déjà quelques lieder de Schubert, parmi lesquels le Roi des Aulnes. Mais la bonne harmonie s'était altérée entre la comtesse d'Agoult et George Sand : la blouse de George, ses façons quelque peu bohèmes de paysanne socialiste froissaient les robes de soie de la « patricienne » et ses manières aristocratiques. Enfin et surtout, M"* d'Agoult paraît

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avoir été jalouse. George Sand, à qui Liszt venait de présenter Chopin et déjà éprise du poitrinaire polonais, désirait sa visite à Nohant; il ne vint pas. M"* d'Agoult craignit-elle que son impétueuse hôtesse, à défaut de Chopin, se rabattît sur Liszt? Il le semble et elle l'a dit*. Dans quelle mesure cette jalousie fut-elle justifiée ? Par les intentions de George Sand, peutêtre, mais non par les faits. Dès le 19 janvier i835 nous voyons George Sand se défendre, dans une lettre à Liszt, contre les soupçons que provoquait leur amitié. Mais après tout, c'était peut-être malgré elle que ces soupçons portaient à faux... George Sand, qui s'intéressa tout de suite à Liszt, n'était point femme à ne pas le lui manifester : mais il faisait alors la cour à M"' d'Agoult, et il aimait trop les femmes pour . répondre aux sentiments d'une qui contredisait par des allures masculines ce que ses avances pouvaient supposer de plus féminin. Il l'avait du moins comprise: il lui présenta Chopin^. On sait ce qu'il advint de cette rencontre et les soins que Sand prit de Chopin, sans qu'on puisse décider si par eux il fut prolongé ou achevé^.

[ X. Voir M™« Adam (Juliette Lamber). Mes premières armes \ littéraires et politiques (Paris, 1904, Lemerre), p. 2o3.

a. Quelques années plus tard, illuifit aussi cadeau d'une pipe.

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