‹ Litérature espagnoleChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les plus anciens monuments de la littérature castillane remontent au moins au xii' siècle et on leur a assigné, non sans vraisemblance, une date plus lointaine encore. Ce qui s'applique aux Espagnols s'applique aussi à leur littérature : l'idiosyncrasie nationale est emphatique, presque violente. La littérature française est certainement plus fine et plus brillante, l'anglaise plus élevée et plus variée, mais, pour les qualités dominantes d'originalité, de force et de vérité, la castillane n'est surpassée par aucune. Cette originalité est due en partie à la position géographique de l'Espagne, qui l'a isolée du reste du continent. On peut la considérer comme ayant hérité, seule parmi les nations modernes, des meilleures traditions du moyen âge, et le présent volume montrera que 1 Europe, comme l'a dit M. Brunetière, est redevable a l'Espagne de ce qui reste encore de sentiment chevaleresque et romanesque.

F^'s Basques, qui ont supporte d innombrables assauts — notamment le ridicule de Rabelais et l'ironie de Cervantes — passent auprès de certains pour être les repré-

LITTÉBATURE ESPAGNOLE. 1

sentants des tribus de l'âge de pierre qui peuplaient l'est, le nord-est et le sud de l'Espagne. Cette idée est basée principalement sur ce fait que tous les noms véritablement basques qui désignent des instruments tranchants dérivent du mot aitz (silex). Quoi qu'il en soit, les Basques ne se prévalent d'aucune histoire littéraire dans le véritable sens du mot. Le Leloaven Cantua (Chant de Lelo) a été accepté comme un hymne contemporain écrit pour célébrer une victoire des Basques sur Auguste. On prétend que son refrain : Lelo, est une réminiscence lointaine de la formule arabe : La ilâh ila Allah. Ce qui est certain c'est que la date de composition n'est pas antérieure au xvi® siècle.

Un second écrit du même genre est Y Altabiskarko Cantua (Chant d'Altabiskar). Altabiskar est une colline voisine de Roncevaux où les Basques, dit-on, défirent Charlemagne, et le Chant commémore cette victoire. Il est composé sur un rythme étranger à la métrique basque et contient des noms tels que Roland et Carloman qui prouvent positivement son origine française. Toutefois, puisqu'il a été généralement accepté comme authentique, les faits qui le concernent doivent être racontés. D'abord écrit en français (vers 1833) par François-Eugène Garay de Monglave, il fut traduit en un basque assez médiocre par un certain Louis Duhalde, natif d'Espelctte, alors étudiant à Paris. Le fameux Altabiskarko Cantua n'est donc qu'une simple mystification, mais il est intéressant d'en retrouver un écho sonore dans l'œuvre d'un très grand poète français :

Le laboureur des monts qui vit sous lu ruinée Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ; Il u buisé sa femme au front et dit : c'est bien. Il u luvé su trompe et son arc aux fontaines ; Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Ces vers, au commencemenld' Ay mejùllot, ne sont qu'une transcription rimée de la mystification ossianesque de Garay de Mouglave qui réussit à surprendre la bonne foi de bien des lecteurs autrement critiques que Victor Hugo.

Si les vainqueurs de Roncevaux ne composèrent aucun chant de triomphe, les vaincus, deux ou trois siècles plus tard, immortalisèrent leur défaite dans la Chanson de Roland qui attribue le désastre aux Sarrasins et ne mentionne les Basques qu'en passant. Au début du xii^ siècle, un fragment de cette épopée française fut fondu dans une chronique latine attribuée à l'archevêque Turpin, personnage historique qui occupait le siège de Reims trois cents ans environ avant que n'existât la fausse chronique. Les cinq premiers chapitres de cette histoire fictive auraient été écrits, selon Gaston Paris, par un moine espagnol du monastère de Saint-Jacques de Compostelle, ou, selon Andres Bello, par Dalmase, évêque français d'Iria. Quoi qu'il en soit, il serait charmant de penser, — bien que difficile à croire, — que le pseudo- Turpin fut utilisé, après l'Arioste et Berni, par des Basques modernes tels que José Maria Goizcueta qui, avec une complète bonne foi, « restaura » une chanson composée quelque vingt ans plus tôt.

Il est donc établi que le chant basque le plus vieux a moins de quatre cents ans. Un seul Basque de génie, Pero Lopez de Ayala, brille dans la littérature du XIV* siècle; encore écrit-il en castillan, — il se dresse seul, isolé de sa race. Le plus ancien livre basque, bien nommé Lingiiœ vasconum Primitiie, est un recueil de vers assez faibles (poèmes religieux et poèmes d'amour) par Bernard Dechepare, curé de Saint-Michel, près Saint-Jean-Pied-de-Port. Il est de date moderne (1545). Pedro de Axùlar est le premier Basque qui fasse preuve

de quelque originalité dans sa langue, et, fait caractéristique, ses sujets sont religieux. Bien qu'il ait vécu à Sare, dans les Basses-Pyrénées, c'était un Espagnol de la Navarre, et il florissait au xvii" siècle (1G43). Une poignée de Basques d'importance secondaire — par exemple le fabuliste Samaniego — figurent dans la littérature castillane. Mais il faut chercher les gloires basques dans d'autres domaines, dans des personnages héroïques tels que saint Ignace de Loyola et son disciple saint François- Xavier. Laissant de côté les ouvrages didactiques et de dévotion, traduits pour la plupart, la littérature basque est surtout orale et n'a que des rapports purement nominaux avec l'histoire des lettres espagnoles. Enfermée dans d'étroites limites géographiques, la langue basque prospère néanmoins et se maintient sur chaque versant des Pyrénées contre des voisines en apparence irrésistibles. Mais sa vitalité l'emporte sur ses forces reproductives : elle survit mais ne se développe pas. Quelle qu'ait pu être autrefois l'influence du basque sur le castillan, - — et cette influence ne fut jamais grande, — elle a maintenant cessé, alors que le castillan tend journellement à compléter, et même à supplanter, le basque. Les envahisseurs de l'Espagne, — Ibères, Celtes, Phéniciens, Grecs, Carthaginois, Alano-Vandales, Suèves, Goths et Arabes, — n'ont laissé que des traces sans importance sur la forme prédominante du castillan.

Les débuts de la littérature parmi les Espagnols se placent à l'époque de la conquête romaine. Dans des colonies telles que Pax Augusta, Cœsar Augusta et Emerita Augusta (Badajoz, Saragosse et Mérida), les mariages entre les soldats romains et les femmes espagnoles accrurent l'influence romaine. D'un bout h l'autre de l'Espagne on vit le dulcissimum speclaculum, comme

aurait dit saint Augustin, des enfants espagnols apprenant le latin; et chaque école forma un nouveau centre J'autorité pour les vainqueurs. Avec leurs lois, ceux-ci imposèrent leur langue aux populations vaincues, qui, à leur tour, envahirent la capitale du monde littéraire et politique latin. La vigueur du génie espagnol anime l'âge d'argent de la latinité. Auguste avait chargé son affranchi espagnol Gaïus Julius Hyginus du soin d'administrer la bibliothèque palatine. Les aptitudes littéraires espagnoles affirment leur puissance dans le prodigieux savoir de Sénèque le père, dans la rhétorique grandiose et les couleurs Wolentes de Sénèque le philosophe, dans l'éloquence déclamatoire et la musique métallique de Lucain, dans l'humour effronté et le cynisme brutal de Martial, dans le jugement éclairé et les sages maximes de Quintilien.

Tous ces auteurs révèlent en germe les points caractéristiques de force et de faiblesse qui doivent se développer par la suite dans l'évolution de la littérature espagnole, et leur influence dans les lettres était égalée dans les affaires par la situation prédominante de leurs compatriotes. L'Espagnol Balbus fut le premier barbare qui parvint au consulat; son neveu et homonyme fut le premier barbare qui reçut les honneurs du triomphe. L'Espagnol Trajan fut le premier barbare élu empereur, le premier empereur qui recula jusqu'au Tigre les frontières orientales de l'Empire, et le seul empereur dont les cendres furent admises à demeurer dans l'enceinte de la ville. La victoire des vaincus fut complète lorsque devint maître du monde un délicat en art et en lettres tel que l'Espagnol Hadrien, auteur des vers célèbres :

Animula vagula blandala, Hospcs comcsquc corporis, Quae nunc abibis in loca, Pallidula rigida nudula, Nec, ut soles, dabis jocos ?

Gibbon déclare que la période la plus heureuse dans l'histoire est « celle qui s'écoula de la mort de Domitien h l'avènement de Commode » ; et si l'on tient compte de l'origine andalouse de Marc-Aurèle plutôt que de sa naissance romaine, les Espagnols peuvent se vanter, avec un excusable orgueil, que des quatre-vingts années que dura cet âge d'or, soixante s'écoulèrent sous le sceptre des Césars d'Espagne.

Pourtant, à part quelques exceptions individuelles, la prononciation espagnole du latin écorchait les oreilles sensibles. Cicéron ridiculisait l'accent — pingue quiddam sonantihus atque peregrinum — des Cordouans même les plus lettrés qui venaient à Rome; Martial, retiré à Bilbilis, frémissait à l'idée d'employer quelque idiotisme local; et Quintilien, puriste plus rigoureux qu'un véritable Romain, dénonçait l'intrusion des provincialismes de son pays natal dans la conversation courante de la capitale. A Rome, les incorrections de langage se rencontraient où on les attendait le moins. Il est naturel que Catulle se soit moqué d'Arrius pour ses négligences envers les lettres aspirées, et à plus forte raison raillaiton Hadrien pour ses solécismes espagnols. L'innovation eut le dessus. Le siècle qui sépare Tite Live de Tacite étale des différences de style inexplicables par la facile théorie des variétés de tempérament, et les deux siècles qui s'étendent de Tacite à saint Augustin sont marqués par des développements encore plus frappants. M. Gaston Boissier l'a fait remarquer : de même que dans la chute des corps la vitesse augmente avec la distance, de même les décadences littéraires s'accentuent avec le temps : nous en avons ici un exemple.

Nous retrouvons en Espagne ce qui se passait en Italie et en Afrique. La scnno iirbanns cédait la place au

sermo plebeius. Les soldats espagnols avaient appris le funeste secret de l'empire : ils savaient qu'on pouvait faire des empereurs ailleurs qu'à Rome. Non moins funeste fut la découverte qu'on fit de la possibilité de parler le latin sans avoir égard aux modèles romains. La rigueur des formes classiques diminua, et la force des exemples ecclésiastiques s'accrut. Le latin d'Eglise du iv^ siècle brille surtout dans les vers du poète chrétien, l'Espagnol Prudence. Avec lui, les rythmes classiques persistent — comme des survivants : la tradition du vers romain se relâche, et bien qu'il n'ait pas de stances rimées, il penche beaucoup vers la rime dans VHymniis ad Galli Cantum et autres pièces. Pendant toute la période la plus noble de la poésie latine, un système rjihmique primitif — accentuel et non quantitatif — s'était maintenu dans le versus satianius des soldats, des marins et des illettrés ; et cette métrique vulgaire devait survivre à son élégante rivale. Il est douteux que la prosodie quantitative, apportée de Grèce par des raffinés, ait jamais fleuri en dehors d'un cercle de littérateurs professionnels. Il est certain que les règles imposées , dépendant de la force des voyelles et de la position des consonnes, furent graduellement supplantées par des lois moins sévères de quantité syllabique où l'accent et l'intonation devinrent les principaux facteurs.

A la chute de l'Empire, l'Espagne fut la proie des barbares septentrionaux qui ne gouvernèrent que par la force et s'unirent peu aux habitants. L'Espagne ne semble devoir aux Goths que l'obscurcissement et la ruine. Aucun livre, aucune inscription d'origine gothique ne nous sont parvenus. Les lettres gongoresques attribuées à Sisebut ne sont pas de lui, et les Goths n'ont transmis que quelques mots au vocabulaire espagnol. La

défaite infligée à Rodéric par Tarik et Moiisa ouvrit l'Espagne à l'invasion arabe . Le sentiment national ne 1 s'était pas encore éveillé et le peuple espagnol regardait Witiza et Rodéric de la même façon que l'Italie et l'Afrique considéraient Totila et Galimar. Le clergé demeurait hostile à des souverains qui s'intitulaient Heges Visigothorum^ et qui nommaient leurs favoris h des sièges inexistants mais doués de grasses prébendes : un seul Goth occupait simultanément deux sièges, alors que, en guise de compensation, Tolède était victime des rivalités de deux évêques goths. Harassés par des lois pénales excessives, les juifs accueillirent les envahisseurs arabes comme leurs proches parents, et passèrent avec les esclaves païens dans les rangs des vainqueurs. Les Espagnols les plus belliqueux se rassemblèrent, dit-on, autour de Pelage, à Covadonga près d'Oviedo, où ils se maintinrent contre le Berbère Alkamah et l'archevêque renégat don Oppas. « Confiants dans la force de leurs montagnes, » dit Gibbon, ces montagnards « furent les derniers qui se soumirent aux armes de Rome et les premiers qui rejetèrent le joug des Arabes. » Tandis que sur les pentes des Asturies, l'esprit national espagnol naissait et se développait dans des convulsions, les habitants du sud, moins hardis, se résignaient à leur défaite. Ceux qui embrassèrent l'islamisme encoururent le mépris sous le nom de maladies ; le plus grand nombre, qui accepta la domination de ses maîtres, mais sans adopter leur religion, furent appelés muzârabes, de même que, au cours de la reconquête, les Maures restés dans les provinces chrétiennes furent qualifiés de mudêjares.

Les traditions littéraires des Sénèque, Lucain, Pomponius Mela et Columelle, prirent une teinte ecclésiastique entre les mains de Gaius Vettius Aquilinus Juven-

eus dont la traduction des Évangiles reproduisait l'hexamètre virgilien avec une certaine rudesse. De moindres poètes survivent dans les Inscriptiones Hispaniae Christianae d'Emil Hiibner. Parmi les savants hommes d'Eglise se trouve Hosius de Cordoue , mentor de Constantin , champion de l'orthodoxie athanasienne, évêque président du concile de Nicée, à qui est attribuée l'insertion, dans la profession de foi nicéenne, de cette clause capitale : Genîtum, non factum, consubstantialem Patri. Plus eminent encore est saint Damase, le premier des papes espagnols qui montra tout le zèle de sa race à poursuivre l'hérésie et à favoriser le monachisme. Son éloquence doucereuse qui lui valut le surnom à' aiiriscalpiiis matronarum est oubliée ; mais il mérite quelque attention pour son talent d'épigraphiste et pour la part qu'il eut à décider saint Jérôme h traduire la Bible.

Vient ensuite Prudence, avec ce goût du terrible qui signale l'école d'art de Spagnoletto; mais, à sa vigueur et à son austérité, il ajoute un ton plus doux et plus tendre. Ala fois chrétien, Romain et Espagnol, Prudence aime h se rappeler la felix Tarraco^ et il tressaille d'orgueil en se glorifiant de ce que Saragosse, après Rome et Carthage, avait donné à son église mère le plus de martyrs. Si chrétien qu'il soit, l'esprit impérial s'enflamme en lui h la pensée des innombrables tribus réunies en un seul peuple, et pour lui le citoyen romain est aussi élevé au-dessus du barbare que l'homme au-dessus de la bête. Priscillien et Latrocinius, les premiers martyrs immolés par le christianisme au pouvoir, étaient tous deux de fins lettrés. On se souvient d'Orose parce qu'il fut le disciple de saint Augustin, l'ami de saint Jérôme et le premier qui ait écrit une histoire du monde dans un ouvrage que

Dante utilisa. Lui aussi mêla à la ferveur du sentiment local la passion de l'empire universel. Espagnol hautain et fidèle, il enregistre les luttes que ses pères ont soutenues pour la liberté, et il place le nom de Numance tout aussitôt après celui de la métropole du monde, Rome. Son cœur de chrétien s'attendrit en faveur des barbares qui tournent leurs tristes regards vers la lumière. Froid, austère, et cyniquement partial, Orose s'anime à la mémoire de César et il s'échauffe encore en pensant que, citoyen d'une ville fameuse, il range le monde sous la juridiction romaine; h cette vaste union de races diverses, toutes parlant une langue unique et toutes reconnaissant une loi universelle, il donne le nom nouveau de Romania.

Lucinianus, évêque de Carthagène et correspondant de saint Grégoire le Grand, offre aussi un léger intérêt; mais une figure plus orgueilleuse et plus illustre est celle de saint Isidore de Seville : heatus et lumen noster Isidoi'ns. Il ne se distingue guère par son originalité en prose, et les vers latins qu'on lui attribue sont d'une authenticité douteuse; néanmoins, son savoir encyclopédique est surprenant et lui donne une place auprès de Cassiodore, de Boèce, de Marcien Capella, parmi les plus grands érudits et maîtres de l'Occident. Le nom de saint Braule nous reste parce qu'il donna une édition posthume des écrits de son maître Isidore, et qu'il composa un hymne à un saint national, Millân. Saint Eugène fut le chantre réaliste de son époque, et saint Valère, sans faire de vers, avait tous les dons de la poésie. Des étrangers naturalisés comme le Hongrois saint Martin de Dumi, archevêque de Braga, vinrent chez elle illustrer l'Espagne. Des Espagnols, tels que Claude, évêque de Turin, saint Prudence, évêque de Troyes, portèrent au

lehors la bonne renommée de leur pays, le premier par des œuvres qui prouvent que la tradition de Sénèque se perpétue, et le second comme chroniqueur officiel de la cour carolingienne. Mieux doué encore fut Théodolphe, l'évêque espagnol d'Orléans, fameux à la cour de Charlemagne comme homme de lettres et poète; il est peu probable que son nom soit jamais oublié, car son hymne exultant : Gloria, laus et honor, est chanté dans le monde entier le dimanche des Rameaux. A peine moins notables sont ceux qui composèrent les hymnes latino-gothiques recueillis dans le Breviarium Gothicum de Francisco Lorenzana et VHymnodia Hispanica de Faustino Arévalo.

C'en est assez pour montrer que, pendant la suprématie des Goths en Espagne, la littérature était cultivée, — non par les Goths cependant, — avec des résultats qui ne furent pas surpassés dans les autres pays occidentaux. Sans doute, en Espagne comme ailleurs, le savoir scrupuleux et l'insolence illettrée grandissaient côte à côte. Après le débarquement de Tarik, il se produit un arrêt d'un siècle qu'interrompt seule Y Epitoma Imperatorum, chronique d'un Cordouan anonyme qu'on a supposé assez témérairement être Isidore de Béja. Une renaissance intellectuelle se manifeste non pas chez les Espagnols ou les Arabes, mais chez les Juifs de Cordoue et de Tolède. Les dévots croyaient que les clercs allaient h Paris étudier les arts libéraux, tandis qu'à Tolède, — foyer immémorial de la magie, où le diable, disait-on, attrapait son ombre, — ils apprenaient la démonologie et oubliaient la morale. On retrouve un écho de cette croyance dans la Bataille des sept arts de Rutebeuf et dans le Morgante maggiore de Pulci. Le renom de Cordoue traversait le Rhin et pénétrait jusque dans le cloître

de Hroswitha, nonne qui écrivait des comédies latines. Les œuvres des Juifs et des Arabes d'Espagne mériteraient d'être examinées h part. Parmi ces auteurs se rencontrent le grand poète et philosophe juif Ibn Gébirol ou Avicébron (mort en 1070?) que Duns Scot reconnaissait comme son maître, et Judah ben Samuel le Lévite (né en 1086) que Heine célèbre dans son Romanzej'o :

Rein und walirhaft, sonder Makel War sein Lied, wie seine Scelc.

Si nous nous arrêtons à sa manière favorite de terminer une stance hébraïque par un vers en langue romane, Judah ben Samuel le Lévite doit être tenu pour le premier des versificateurs qui expérimentèrent une métrique espagnole. Nous ne ferons que mentionner un poète arabe d'origine espagnole, Ibn Hazm, qui fonda une école de poésie mystico-amoureuse.

Mais les Juifs et les Arabes d'Espagne se distinguèrent surtout dans la philosophie. Parmi eux, il faut mentionner Ibn Bâjjah ou Avempace (m. en 1138) qui fut l'adversaire d'Al-Gazali et de sa méthode mystico-sceptique; et Abu Bakr ibn al-Tufail (1116-1185), auteur d'un roman néo-platonicien et panthéiste intitulé Risalat Haiy ihn Yakzdn, dans lequel il veut démontrer que la vérité religieuse et la vérité philosophique sont deux formes d'une même chose. Elles doivent l'être assurément. MohammadibnAhmadibn Rochd (1126-1198), mieux connu sous le nom d'Averroës, enseigna la doctrine de la nature et de l'unité universelle de l'intelligence humaine, expliquant les inégalités individuelles par une théorie fantastique de degrés dans l'entendement. Bien qu'il fût Arabe, Averroës était plus estimé des Juifs et des chrétiens que des gens de sa propre race, et la persistance de

sa renommée est prouvée par le fait que Colomb le cite trois siècles plus tard et qu'on enseignait ses doctrines à rUniversité de Padoue au temps de Luther même.

Un nom plus auguste est celui de « l'Aristote espagnol », Moïse ben Maïmon ou Maïmonide (1135-1204), le plus grand des Juifs d'Europe et, pour ainsi dire, le père intellectuel d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin. Né à Cordoue, Maïmonide alla au Caire oîi il devint grand rabbin et médecin de Saladin, après avoir refusé un poste semblable auprès de Richard Cœur-de- Lion. Il est douteux que Maïmonide soit resté sincèrement et profondément juif; en tout cas, il est certain qu'il observa quelque temps le mahométanisme. Judah ben Samuel le Lévite est le type du Juif mystique ; Maïmonide, sous bien des rapports le précurseur de Spinoza, est le type du Juif rationaliste. Une piquante épigramme dit qu'il « philosopha le Talmud et talmudisa la philosophie ». Ses facultés critiques le portèrent à rejeter les légendes de V Haggadah où des rabbins racontent que le lion redoute le chant du coq, que la salamandre éteint le feu, et autres puérilités. Dans son Yad ha-Hazakah {La main forte) Maïmonide cherche à purger le Talmud de ses commentaires caractéristiques [pi/pulim) et à en faire un guide de la vie pratique. De là, il tend à une interprétation rationaliste des Ecritures. La communion directe avec Dieu, les miracles, les dons prophétiques ne sont pas tant niés que réduits à rien par le moyen d'une exégèse symbolique infiniment subtile et imaginative. Les rabbins d'Afrique et d'Espagne accueillirent avec docilité ces nouvelles leçons, et de son propre temps le succès de Maïmonide fut absolu. Quelques-uns de ses continuateurs poussèrent à l'extrême le rationalisme prudent de leur maître et amenèrent ainsi l'inévitable réac-

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tion de la Cabale avec son attirail d'extravagances. Cette réaction fut conduite par un autre Espagnol, le mystique catalan Bonastruc de Portas ou Moïse ben Nahman (1195-1270), et le rapport entre ces deux chefs est exprimé par une légende rabbinique selon laquelle l'âme de chacun d'eux provenait de la tête d'Adam, celle de Maïmonide de la circonvolution gauche, qui figure la sévérité de jugement, celle de Moïse ben Nahman de la droite, qui symbolise la tendresse et la miséricorde.

Sur la littérature castillane, la prétendue « influence arabe », si elle existe même, n'est en aucune façon comparable à celle des juifs espagnols qui peuvent se glorifier de ce que Judah ben Samuel le Lévite fut un des maîtres de Dante. Judah a pris place parmi les immortels du monde, et aucun Arabe n'est digne de délier le cordon de ses sandales; cependant, il peut très bien se faire qu'un homme de valeur secondaire, favorisé par la fortune et l'occasion, prenne la tête d'une révolution littéraire. Ce ne fut pas le cas en Espagne. Les innombrables poètes hispano-arabes, vulgarisés par le labeur de Schack, ne sont pas seulement par endroits incompréhensibles pour nous ; leurs poèmes furent des énigmes pour la plupart des Arabes leurs contemporains, qui nécessairement ignoraient la langue en réalité morte qu'était le vocabulaire technique du vers arabe. Puisque leurs propres compatriotes n'arrivaient pas à comprendre ces poètes, il serait surprenant que leurs artifices alambiqués se fussent infiltrés dans le castillan. On ne peut admettre à la légère que ce qui déroute les plus grands arabisants d'aujourd'hui ait été clair il y a sept cents ou mille ans pour un chanteur vagabond. Quelques personnes persistent néanmoins h croire, — à la suite sans doute de José Antonio Conde (1766-1820), — que la métrique du

romance castillan, simple poème lyrico-narratif en doubles octosyllabes assonances, dérive de modèles arabes. Cette théorie, émise en premier lieu par Huet, évèque d'Avranches, est aussi insoutenable que celle qui attribuait les rythmes provençaux à des chanteurs arabes. Non moins erronée est l'idée que le système entier des assonances est d'invention arabe. Non seulement les assonances sont communes à toutes les langues romanes, mais elles existent dans des hymnes latins composés plusieurs siècles avant la naissance de Mahomet, et par conséquent longtemps avant qu'aucun Arabe ne mît le pied en Europe. Il est significatif aussi qu'aucun arabisant ne croie à la légende de 1' « influence arabe », et pourtant pas plus que d'autres spécialistes ils ne sont enclins à amoindrir l'importance de leur sujet.

En stricte vérité, ce mythe arabe n'est qu'un mauvais rêve d'hier, un cauchemar causé par une lecture mal digérée des Mille et une Nuits. Grâce à Galland, Cardonne et d'Herbelot, l'opinion se répandit que les Arabes étaient la grande force créatrice dans la fiction. Les gratifier de la paternité des romances espagnols et des tj'obas provençales n'est qu'un caprice d'imagination. La théorie implique que les Espagnols durent prendre un rare intérêt à l'aspect intellectuel de la vie arabe, mais cette supposition n'est pas justifiée par l'observation des faits. Sauf en des passages accidentels, comme celui qui, dans la Cronica general, concerne la prise de Valence, les historiens castillans ignorent pour la plupart leurs rivaux arabes. D'un autre côté, il est une classe de romances fronterizos, tels que celui qui est composé sur la perte d'Alhama, qui sont basés sur des légendes arabes, et l'une au moins de ces ballades, celle d'Abenâmar, peut être l'œuvre d'un Maure sachant l'espagnol.

Mais ce sont là des cas isolés, exceptionnels seulement en ce qui concerne la source de leurs sujets, et ils ne diffèrent pas, pour la forme, des deux mille autres ballades que renferment les Romanceros. L'opinion de Chateaubriand et d'Abel Hugo que les romances mauresques étaient dus à des poètes arabes, la croyance de Victor Hugo à une Iliade arabe et à une Iliade gothique de romances sont de pure fantaisie. Pour trouver un exemple plausible d'imitation réelle, il faut arriver au xv*^ siècle, au moment où l'érudit marquis de Santillana s'essaie résolument à la métrique d'un sajal arabe, tentative avec laquelle rivalise un fragment anonyme du Cancionero de Linares. Encore se peut-il, selon M. Menéndcz y Pelayo, que la forme de ces vers dérive des vers lyriques galaïco-portugais. Dans tous les cas, ce ne seraient là que des audaces de versification, semblables aux efforts auxquels de nos jours, en Angleterre, se sont livrés, pour ressusciter le rondeau et la ballade, des artistes tels que M. Austin Dobson, M. Edmund Gosse, William Ernest Henley et M. Andrew Lang. Sous prétexte de ces deux exemples modernes dans l'histoire de la poésie castillane, et en face de tous les autres témoignages, on ne peut croire que de simples rimeurs ambulants se soient intuitivement assimilé des rythmes dont la complication confond les meilleurs experts. Cela ne veut pas dire que la poésie populaire arabe n'eut pas d'influence sur des chansons populaires espagnoles telles que les copias, dont quelques-unes, dit-ou, ne sont que des traductions de quatrains arabes; en tout cas, nous n'avons h nous occuper ici que d'une littérature formelle à laquelle on ne saurait prétendre qu'appartiennent les copias improvisées et frustes.

n faut chercher ailleurs la véritable influence arabe ; dans l'apologue, la moralité ou la maxime oricufalc

dérivée du sanscrit. M. Joseph Bédier argumente, avec une ingéniosité et un savoir très grands, contre l'origine orientale de la plupart des Tableaux. Quoi qu'il en soit, l'origine arabe immédiate d'un recueil tel que la Disciplina Cleiicalis de Petrus Alphonsus (inséré en partie sous le titre de Fables of Al fonce, par Caxton, en 1484, dans le Book of the siibtyl Historyes and Fables of Esope) est aussi certaine que la provenance arabe des apologues de don Juan Manuel ou des maximes de Rabbi Sem Tob. Jusqu'à ce point, et de même que l'Europe, l'Espagne a une dette envers les Arabes; mais ici encore l'Arabe n'est qu'intermédiaire, prenant l'histoire de Kalilah et Dimnah au sanscrit à travers la version pehlvi, et le passant par le canal de l'Espagne au reste de l'Europe. Il ne faut pas oublier non plus que des Espagnols, déguisés sous des noms arabes, eurent leur part dans cette œu\Te d'interprétation.

Il est difficile de déterminer jusqu'à quel point l'arabe fut parlé en Espagne. Des patriotes voudraient nous persuader que les Arabes n'apportèrent rien au fonds de culture générale et que les Espagnols prêtèrent plus qu'ils n'empruntèrent; il est facile d'exagérer en ce sens. Il faut admettre que l'arabe eut une vogue, bien que cette vogue fut moindre qu'on ne le supposerait d'après le témoignage de Paulus Alvarus de Cordoue, qui, dans son Indiculus Luminosus, ouvrage du x^ siècle, reproche à ses compatriotes de négliger leur ancienne langue pour des raffinements hébreux et arabes. L'influence ethnique des Arabes est encore évidente à Grenade et dans d'autres villes méridionales. Les mariag-es

entre personnes de races différentes, tendant à renforcer la prépondérance du langage des conquérants, furent fréquents dès le début, après que la veuve de Rodéric,

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Egilona, se fut remariée (selon la légende) avec Abd-al- Aziz, fils de Mousa, le vainqueur de son époux. Un Alphonse de Leon épousa la fille d'un émir de Tolède, et Alphonse VI de Castille prit pour femme la fille d'un émir de Seville. « Le mariage qui déplut h Dieu » de la sœur d'Alphonse V avec un Arabe (d'aucuns disent avec Al-Mansour) fut célébré dans un fameux romance inspiré de la Crônica general.

De telles unions devaient tendre à la diffusion de la langue arabe. Mais nous n'en sommes pas laissés aux conjectures. On rencontre dès 804 des mots arabes dans les chartes officielles; dans certaines localités, le latin tombait en désuétude comme on l'infère du fait qu'au ix** siècle un évoque de Seville jugea nécessaire de traduire la Bible en arabe pour l'usage des muzârabes ; et la publication d'une version arabe des décrets canoniques fournit une preuve plus absolue encore. Il suit de là que des membres du clergé même lisaient l'arabe plus facilement que le latin. Des poètes juifs, comme Avicébron et Judah ben Samuel le Lévite, se servaient parfois de l'arabe de préférence à l'hébreu; et il est presque certain que les lais des rawis arabes modifièrent la structure du vers hébreu. Saint Euloge renforce le témoignage de Paulus Alvarus de Cordoue en affirmant que certains chrétiens — il mentionne par son nom Isaac le martyr — parlaient l'arabe à la perfection. Et ce zèle n'était pas invariablement du à la pression officielle : au contraire, un calife interdit aux Juifs et aux chrétiens espagnols d'apprendre l'arabe. P^t la mode non plus n'en disparut pas rapidement : même après que la domination arabe eût été renversée, l'arabe resta la langue préférée. Alvar Fanez, bras droit du Cid, signe son nom en caractères arabes. Le dinar chrétien, arabe de forme et de suscrip-

tien, est inventé pour combattre la popularité du dinar almoravide, et au xiii® siècle on frappe encore des monnaies espagnoles portant au revers des symboles arabes. Ces observations s'appliquent au centre et au sud du pays.

Pourtant, le rude latin du nord demeurait presque intact. Il était parlé, en tous lieux, par de nombreux chrétiens, même par les Espagnols qui s'étaient enfuis dans la province africaine de Tingitane. Il faut beaucoup retrancher des jérémiades de Paulus Alvarus ; il déplore le temps perdu par les Espagnols h l'étude de l'hébreu et de l'arabe, de même qu'Avicébron se lamente sur l'emploi que faisaient les Juifs de l'arabe et du roman : « une partie parle l'iduméen (le roman), l'autre parle la langue de Kedar (l'arabe) ». Si le flux arabe s'éleva fort haut, le reflux n'en fut pas moins fort. Les Arabes copièrent de plus en plus l'habillement, les armes et les mœurs des Espagnols, et l'Arabe qui parlait le castillan

— le muro latinado — se multiplia à l'excès. Un certain nombre d'écrivains arabes, — Ibn Hazm, par exemple,

— étaient fils et petits-fils d'Espagnols et n'ignoraient pas la langue de leurs pères. Quand l'archevêque Raymond fonda, peu après 1130, son Collège de Traducteurs à Tolède, où Dominicus Gundisalvi collabora avec le converti Abraham ben David (Johannes Hispalensis), la conservation de l'arabe parut assurée. On avait pris d'avance, sembla-t-il, toutes les précautions possibles contre des bévues aussi grandes que celles de Henri de Seyne et Michel Isselt, qui acquirent plus tard une triste immortalité, le premier pour avoir parlé de Rabbinus Talmud^ le second pour avoir imaginé que le Coran fut un législateur. A cette époque beaucoup d'érudits étrangers venaient à Tolède pour y couronner leurs études. On

y vit, par exemple, l'Anglais Robertas Retinensis, qui, avant d'être nommé archidiacre de Pampelune, collabora (1141-43) avec Hermann le Dalmate à la traduction du Coran pour Pierre le Vénérable, abbé de Cluny; un autre Anglais, Daniel de Morley,yfit ses études mathématiques au temps de Richard Cœur-de-Lion; Gérard de Crémone écrivit sur la médecine, l'astronomie, la philosophie; Michel Scot s'y initia aux doctrines d'Averroës, qu'il devait enseigner en France et en Italie. Un Espagnol, le moine dominicain Ramén Marti (? 1230-P1286), fut le premier qui dressa un vocabulaire arabe, et on pouvait s'attendre à une renaissance générale de l'arabe pendant les croisades. Il n'en fut rien. Le courant alla s'aflfaiblissant. En 1311-12, un concile présidé par le pape Clément V recommandait la fondation de chaires d'arabe à Salamanque, h Bologne, à Paris et à Oxford. Sauf à Bologne, le conseil ne fut pas suivi. La langue arabe eut en Espagne le même sort que la philosophie arabe. Dans le pays dont il avait été la langue officielle, l'arabe fut de moins en moins employé.

En laissant de côté un groupe très considérable d'expressions techniques, le legs littéraire le plus curieux fait aux vaincus par les Arabes fut leur alphabet. Ils s'en servaient pour écrire le castillan, appelant leur transcription aljamia [adj ami = étranger), ce qui était le nom arabe du mauvais latin parlé par les muzàrahes. 11 en fut d'abord fait usage dans les documents légaux et la pratique en fut continuée pendant la reconquête, car, outre qu'il permettait le secret, il se recommandait aussi par le fait qu'une certaine sainteté est attachée aux caractères arabes. Mais le point le plus intéressant est que Valjamiado eut une littérature à lui propre, bien que, assez naturellement, cette littérature soit modelée sur l'espa-

gnole. Sa meilleure production est le Poema de Yûçuf, qui, de même que les premiers vers de La Alabanza de Mahoma, composée beaucoup plus tard, est soumis à la métrique des anciens poèmes espagnols [poesias de clerecià). De même le Maure aragonais Muhammad Rabadan écrit son poème cyclique en octosyllabes espagnols, et chez ses successeurs on trouve des hendécasyllabes qui sont manifestement imités d'un mètre galicien caractéristique [de gaita gallega). Les sujets des textos aljamiados sont tirés de sources occidentales. Le Poema de Alexandre est fait d'après le français; YHistoria de los amoves de Paris e Viana, d'après le provençal; la Donrelia de Arcayona est basée sur le poème espagnol Apollonio; dans le Cancionero de Baena, Mahom.at-el- Xartosse est tout simplement sous son turban un poète espagnol, et la tradition imitative est continuée par un réfugié anonyme de Tunis qui semble fort bien connaître le théâtre et les poèmes de Lope de Vega.

C'est une exagération de dire que, dans leur marche vers le sud, les Espagnols du nord rencontrèrent de nombreux parents d'une culture et d'une civilisation plus avancées, dont le langage ordinaire leur était inintelligible et qui priaient le Christ dans la langue de Mahomet. Si de tels cas se produisirent, ce furent de très rares exceptions. Le latin persista en Espagne comme le grec, le syriaque, le copte persistèrent en d'autres provinces du Califat; et dans l'école fondée à Cordoue par 1 abbé Spera-in-Deo, Tite Live, Cicéron, Virgile et Quintilien étaient lus assidûment. Nous avons vu qu'il avait été nécessaire de traduire la Bible en arabe; à son tour l'arabe fut tellement oublié que Pierre le Vénérable fut obligé, pour le bénéfice des clercs, de faire traduire le Coran, nous l'avons déjà dit, par l'Anglais Robertus Retinensis. 11 faut retenir aussi

que la variété de parler roman qui finalement prévalut en Espagne n'était pas le dialecte des septentrionaux : la langue des muzârabes avait triomphé sur l'arabe dans le sud et au centre. La fortune de la guerre aurait pu donner un autre résultat; et alors, pour adapter une phrase célèbre de Gibbon, le Coran serait maintenant enseigné dans les écoles de Salamanque, et du haut des chaires on démontrerait à un peuple circoncis la sainteté et la vérité de la révélation de Mahomet. Mais le hasard voulut que l'arabe fût repoussé, et le parler latin, le roman, survécut sous ses variétés principales de castillan, galicien et asturien {bable).

Le latin gallique s'était déjà ramifié en langue d'oïl et en langue d'oc, bien que ces mots ne fussent pas employés avant la fin du xiii* siècle. Deux cents ans avant la défaite de Rodéric une horde espagnole envahit le sud-ouest de la France jusqu'à l'Adour, réimposa une langue que le latin avait presque entièrement supplantée et qui s'attardait seulement dans les provinces basques et la Navarre. Au cours du VIII*' siècle, cette invasion basque fut vengée. Rassemblés au nord, les Espagnols abandonnèrent par force les provinces de l'est, qui furent alors occupées par les Roussillonnais, et ceux-ci, s'étendant au sud jusqu'à Valence, et à l'est jusqu'aux îles Baléares, donnèrent à l'Espagne orientale un nouveau langage . Dérivé de la langue d'oc, le catalan se divise en plâ català et en leniosi : la langue vulgaire et la langue littéraire. Vidal de Besalû appelle son dialecte provençal limosina ou lemosî, et le nom, emprunté à son traité populaire : Dreita Maneira de trobar, ne s'appliqua d'aboid qu'an provençal littéraire; mais d'interminables confusions proviennent du fait que , lorsque les Catalans se mirent à composer, il fut dit pareillement que leurs poèmes étaient en lengua lemosina.

IXTRODUCTIOX 23

Le galicien, voisin du portugais, bien qu'exempt de Téléraent nasal introduit dans ce dernier par les Bourguignons, est tenu par certains comme la forme la plus ancienne de la langue romane péninsulaire. 11 fut du moins le premier à atteindre son plein développement et, peut-être guidé par le provençal, acquit, longtemps avant le castillan, la flexibilité nécessaire aux effets métriques, de sorte que même les poètes de cour castillans étaient amenés h se servir du galicien, qui est fort bien représenté dans les Cantigas de Santa Maria d'Alphonse le Savant et le Cancionero de Baena. Réduit maintenant h n'être guère plus qu'un dialecte, le galicien conserve une apparence factice de vie, grâce aux efforts de poètes patriotes; mais son influence littéraire n'est pas grande, et les écrivains de distinction tels que M™* Pardo Bazân cherchent naturellement un public plus étendu en écrivant en castillan. Le hahle aussi est un dialecte de peu d'importance, bien qu'un poète d'un charme considérable, Teodoro Cuesta (1829-1895), ait écrit des vers que ses loyaux compatriotes ne laisseront pas volontiers oublier. La classification des autres sous-genres caractéristiques — l'andalou, l'aragonais, le léonais — appartient h la philologie. A l'encontre du catalan et du galicien, ces variétés n'ont rien ajouté d'important à l'ensemble de la littérature espagnole. Ce qui se produisit en France et en Italie arriva aussi en Espagne. En partie pour des raisons politiques, et en partie par la force d'une culture supérieure, la langue d'un centre unique évinça ses rivales. De même que la France emprunta son parler à Paris et à l'île de France, de même que Florence domine l'Italie, les Castilles dictent leur langage à toutes les Espagnes. Le type dominant du parler espagnol est le castillan qui, en étant la forme la plus

virile, a survécu à ses frères et s'étend maintenant, avec d'insignifiantes variations, sur toute l'Espagne, et hors d'Espagne à l'ouest jusqu'à Lima et Valparaiso, à l'est jusqu'aux îles Philippines; bref, « de la Chine au Pérou ». Et le castillan moderne diffère peu du castillan des plus anciens documents écrits.

La première allusion à des variétés distinctes de roman se rencontre dans la vie de saint Mummolin, qui succéda à saint Eloi comme évêque de Noyon en 659. Une référence au type espagnol de parler roman remonte à 734, mais l'authenticité du document est douteuse. La débâcle du latin en Espagne s'observe dans le testament de l'évêque Odoar (747). Le serment de Strasbourg, le plus ancien des monuments de la langue romane, appartient à l'année 842; et dans un édit de 844, Charles le Chauve mentionne, comme une chose à part, « le langage coutumier » {usitato çocabu/o] des Espagnols. Mais aucun manuscrit espagnol n'est d'une date aussi lointaine que 844, et il n'existe pas non plus de monument aussi ancien que la Carta di Capua (906) en italien. Le British Museum possède un codex provenant du couvent de Santo Domingo de Silos en marge duquel un contemporain a transcrit les équivalents locaux d'environ quatre cents mots latins; mais ce manuscrit ne remonte pas au delà du xi'' siècle. Le Fuero de Avilés, daté de 1155 (qui est en bable et non en castillan), a longtemps passé comme le plus antique exemple d'espagnol, et c'est encore l'opinion générale. Fcrnândez-Guerra y Orbe prétend que ce fuero est un faux commis au siècle suivant (1274) ; mais M. Baist, tout en admettant la possibilité d'un faux, allègue des raisons paléographiques pour assigner au manuscrit une époque peu postérieure à 1158.

Il importe assez peu de résoudre ces questions de date

et d'authenticité, car les documents légaux ne sont que les ossements de la littérature. C'est du xii® siècle que date, approximativement, la littérature castillane. Bien ([u'aucun document littéraire existant ne remonte aussi loin, le Mister io de los Reyes Magos et le groupe de cantaies appelé Poema del Cid ne peuvent guère appartenir à une époque plus éloignée, et sont probablement les débris d'un naufrage littéraire. Il est peu vraisemblable que les deux plus anciennes compositions en vers castillans soient précisément les deux qui nous soient parvenues, et la structure du Poema est trop solide pour un premier effort. Sans aucun doute, il y eut des chants plus courts, plus anciens, inspirés par les prouesses du Cid, comme il y eut des cantares sur Bernard del Carpio et les Infants de Lara qui nous ont été conservés dans des passages de prose assonancée de la Crônica general.

Une ingénieuse théorie prétend que le poème épique n'est qu'un amalgame de cantilenas ou de courts morceaux lyriques. Tout au plus est-ce là une pieuse opinion. A en juger par des analogies avec les autres littératures, il semble que le vers précède toujours la prose (de même que l'homme sent avant de raisonner) et que le poème épique précède partout la forme lyrique, — avec l'exception possible des hymnes. Le Poema del Cid, par exemple, ne laisse voir aucune trace d'origine lyrique. Les nombreuses ballades sur le Cid, telles qu'elles survivent, ont plus de chance d'être des fragments d'un poème épique, que le poème épique n'en a d'être un pastiche de ballades rassemblées sans qu'on sache pourquoi, ni quand, ni où, ni comment, ni par qui. Mais la théorie des cantilenas est oiseuse, car puisque aucune cantilena n'existe, il ne peut guère y avoir de ce côté

aucune preuve pour soutenir une thèse séduisante mais peu convaincante.

Les exploits des champs de bataille s'offrent comme les premiers sujets de chanson, et les premiers chanteurs de ces exploits — gesta — devaient appartenir à la maison du chef. Ils chantaient pour encourager leurs camarades en chemin, et le succès d'une incursion était commémoré par quelque chant de guerre, comme celui de Dinas Vawr. Bientôt la séparation entre les combattants et les chanteurs devint absolue : la division dut s'effectuer dans l'intervalle qui sépare Ylliade de V Odyssée. Achille chante lui-même la gloire des héros; dans V Odyssée apparaît l'àoiGÔç à qui succède le rhapsode. En Espagne, comme ailleurs, se développent deux classes d'artistes . Les trovadores sont généralement auteurs; \es Juglares ne sont qu'exécutants — chanteurs, déclamateurs, mimes, bateleurs. Un type, parmi ces humbles artistes, a été immortalisé par M. Anatole France dans le Jongleur de Notre-Dame, qui est une belle refonte d^El Tumbeor. Mais entre les trovadores et les juglares il n'y avait aucune démarcation rigide : leurs fonctions s'entremêlaient. Devançant Wagner de huit ou neuf siècles, quelques troçadores composaient à la fois les vers et la musique, et en des cas de talents spéciaux, l'auteur des paroles et de la musique les débitait lui-même h l'auditoire.

Les subdivisions abondaient. 11 y avait les Juglares ou acteurs-chanteurs, les re/nedadores ou mimes, les cazurros ou muets chargés de fonctions mal définies, ressemblant à celles d'un figurant intelligent. Des juglares mieux doués produisaient parfois des œuvres originales ; un troçador, victime de l'insuccès, se résignait à réciter les vers de ses rivaux plus heureux; et fortui-

irinent un remedador s'élevait au rang de jiiglar. Il y avait des jiiglares de hoca (récitants) et les juglares de périola (musiciens). A l'occasion un trovador déclamait - -s propres ballades. Alfonso Alvarez de Villasandino, h -^éville, au xv*^ siècle, en est un exemple. Le juglar t ourtait ou allongeait l'original pour s'adapter au public (jui l'écoutait. Il subordonnait les paroles à la musique, K^sumant ou amplifiant, pour les ajuster à un air populaire. Pour faciliter l'effort de sa mémoire il avait recours à cette répétition d'épithètes et de phrases qui est commune à toute poésie primitive. L'organisation la plus ordinaire était que le Jug/ar de boca chantait les vers du trovador, tandis que le juglar de péîîola accompagnait sur quelque simple instrument et que le remedador mimait le récit.

Dans le monde entier l'histoire des débuts de la littérature est identique. L'aède grec parvient h un poste important dans la maison. Assis sur un siège élevé, incrusté d'argent, il garde l'épouse et distrait les hôtes d' Agamemnon, son patron et son ami. Ainsi Phemios chantait devant les prétendants de Pénélope. Il n'en fut pas toujours ainsi. Bentley nous a dit que le « pauvre Homère, dans ces circonstances et ces temps primitifs, n'eut jamais l'ambitieuse pensée » d'intéresser l'humanité et de parvenir à une renommée éternelle; et qu'il « composa une suite de chants et de rapsodies qu'il chantait lui-même en vue d'un gain minime ou d'une part à la bonne chère dans un festin ou en des jours de réjouissance ». Cette grandeur et celte décadence se produisirent en Espagne comme ailleurs. Pour ces premiers chanteurs, comme pour Demodokos dans VOdyssée et le sennachie de Fergus Maclvor, une coupe de vin suffisait. Dut nos del vino si non tenedes dinneros (donnez-nous du

vin si VOUS n'avez pas d'argent), dit le juglar qui chante les exploits du Cid. Gonzalo de Beiceo, le premier écrivain castillan dont le nom nous soit parvenu, est également le premier à se servir du mot trovador dans ses Loores de Nuestra Sefiora. Dans son Sancto Domingo de Silos il prouve l'empiétement réciproque de ses fonctions en se dénommant lui-même \e juglar du saint, et il atteste que son chant « vaudra bien, comme je le crois, un verre de bon vin » :

Bien valdra, commo creo, un vaso de bon vino.

Bien que prêtre et troubadour, fier de sa double mission, Berceo réclame ses gages, sans ombre de fausse honte.

A mesure que croissait la popularité, la modestie disparaissait. Comme tant d'autres, le trovador fléchit sous le fardeau de la prospérité. Choyé par les rois et les nobles, il marchanda ses prix et ses salaires. Dans un pays riche comme la France, on lui donnait des chevaux, des châteaux, des domaines; dans l'Espagne pauvre il acceptait des vêtements, des meubles, des ornements — muchos panos e sillas e guarnimienlos nohres. Il était flatté, cajolé, diligemment ruiné par la funeste bonne volonté de ses protecteurs. Alphonse II d'Aragon, Alphonse le Savant, Denis de Portugal furent de royaux trovadores. Poser au trovador devint bientôt une tradition de famille dans certaines grandes maisons. Le connétable Alvaro de Luna fit des vers, à l'imitation de son oncle don Pedro, archevêque de Tolède. Le fameux marquis de Santillana est entouré par des rivaux de sa lignée : son grand-père, Pedro Gonzalez de Mendoza; son père l'amiral Diego Furtado de Mendoza, poète picaresque, hautain, brutal et spirituel; son oncle Pedro Vêlez de Guevara qui écrit avec une égale maîtrise et une égale indifférence un cou-

let spirituel et un chant dévot. La maison de Santillana est « une maison nombreuse avec maints joyeux compagnons »; mais, en tout sauf le succès, son cas représente une mode prédominante.

En cette belle compagnie, les talents du trovador se multiplièrent. Ou attendait de l'artiste qu'il jouât de plusieurs instruments, que sa provision de récits versifiés fût inépuisable, et qu'il sût Virgile sur le bout des doigts. Des écoles furent fondées où l'on enseignait aux aspirants à trobar et à fazer d'après des principes classiques, et l'espèce s'en accrut au point que trovador et Juglar possédèrent la contrée. Grands et petits, jeunes et vieux, nobles et serfs, tous faisaient ou écoutaient des vers, comme Vidal de Besalû, trovador errant, le déclare. Bien que de beaucoup postérieure, l'anecdote de Poggio est peut-être vraie, qu'un pauvre homme absorbé par l'histoire qu'on lui contait, paya le déclamateur pour qu'il ajournât de jour en jour la catastrophe, tellement qu'ayant épuisé toutes ses ressources, il fut bien obligé d'écouter la fin dans les larmes.

La gent troubadour devint finalement une peste aussi malfaisante que devait le devenir l'engeance des chevaliers errants, et ses filets étaient plus largement tendus. Alphonse II d'Aragon ouvrit la marche avec une ballade provençale, affirmant que « ni la neige, ni la glace, ni l'été, mais Dieu et l'amour sont les refrains de ma chanson » :

Mas al men chan neas ni glatz nom notz ni m'ajuda, ni estatz ni res for Deus et amors.

Peu d'hommes pouvaient espérer devenir chevaliers; les gens de tout rang et des deux sexes pouvaient chanter Dieu et l'amour, — ce qu'ils faisaient. Aux empereurs et

aux princes il faut ajouter les figures plus humbles de Berceo en Espagne, et, — pour aller aux extrêmes, — le jnculator Domini, le fou inspiré Jacopone da Todi, en Italie. Le juglar dans ses pérégrinations s'adjoignait la juglaresa, l'actrice primitive mentionnée dans le Libro de Apollonio et flétrie comme infâme dans les Siete Partidas d'Alphonse le Savant. A la cour de Jean II, au xv*^ siècle, un poète excentrique de cour, Garci Ferrandes de Jerena, épousa une juglaresa et vécut pour en déplorer les conséquences dans le Cancionero de Baena. Dans l'Europe septentrionale florissait une tribu de joyeux clercs appelés Goliards (d'après un mythique pape Golias) qui comptaient Catulle, Horace et Ovide parmi leurs maîtres, et mélangeaient de blasphèmes leurs vers anacréontiques — comme dans la Confessio Golise attribuée h tort à Walter Map. Dans les Canterbury Tales, Chaucer donne un aperçu de la réputation de cette confrérie :

He was a jangler and a goliardeys

And that was most of sinne and harlotryes.

Le type, sinon le nom de ces gens, existait dans la Péninsule. Une loi fut édictée interdisant l'ordination des juglares; et dans le Cancioneiro portugais du Vatican, Estevam da Guarda raille un Juglar, qui, ayant pris les ordres dans l'espoir d'une prébende qu'il ne reçut jamais, était, de par sa condition sacrée, empêché d'exercer à nouveau sa profession. En fait, Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, est le plus grand goliard de l'histoire littéraire.

La prospérité du trovador et du juglar ne pouvait durer. Le premier des trovadores étrangers qui vint en Espagne, le gascon Marcabru, traite Alphonse VII (1126- 1158) presque comme un égal. Raimbaut de Vaqueiras (1158-1219), dans un des plus anciens spécimens de poésie

pagnole (avec une saveur galicienne bien marquée), '•lève pas moins haut ses prétentions ; et Vidal de Besalû, la cour d'Alphonse YIII (1158-1214), assiste à l'apoéose du juglar :

Unas novas tos vuelh comlar qu'auzi dir a un joglar en la cort del pus savi rei quanc fos de nengnna lei.

C'était un véritable âge d'or. Cent cinquante ans après Alphonse VII, Alphonse le Savant, lui-même trovador, classe \e juglar et ses assistants — los que sonjuglares e los remedadores — avec la racaille de la ville, et il autorise les pères qui ne sont pas eux-mêmes juglares à déshériter le fils qui suit cette vocation contre la volonté paternelle.

Le chanteur étranger avait reçu les deniers : l'espagnol reçut les rebuffades. Villasandino, trovador galicien, déjà mentionné, était heureux de réciter ses propres pièces à Seville, avouant candidement que, comme un simple juglar^ il « travaillait pour le pain et le vin » — labro por pan e vino. Dans la dernière période, les exécutants étaient des aveugles qui chantaient aux portes des églises et sur les places publiques, mêlant aux vieilles ballades leurs propres banalités. Ce déclin de la prospérité matérielle des producteurs eut un contre-coup ruineux sur la littérature. Un beau cantar était écrit par un homme de talent mais pauvre : il vendait ses droits, c'est-à-dire qu'il enseignait la ballade à des récitants qui le payaient en monnaie ou en boisson, quand ils la savaient par cœur. Alors le chant voyageait par la contrée sans qu'aucun nom d'auteur s'y attachât. Il est clair qu'un cantar devenu très populaire et répété par maintes l'vres pendant des années, courait le risque de subir des

changements si radicaux qu'au bout de quelques générations l'original pouvait être transformé à un point tel J qu'il était en réalité entièrement perdu. Ce fut là, en effet, 1 le sort de la grande masse des chansons espagnoles 1 primitives.

Il est certain qu'il exista des cantares sur Bernard del Carpio, Fernân Gonzalez et les Infants de Lara. Pour ce qui regarde les Infants de Lara, le fait est établi par la magistrale étude de M. Menéndez Pidal. Les assonances des originaux sont conservées par les chroniques et aucun de ceux qui sont versés dans les principes de composition de la prose espagnole (d'où les assonances sont bannies avec une extrême sévérité) ne s'imaginera qu'un Espagnol ait pu écrire une page d'assonances dans un moment de distraction. Deux cantares sur le Cid survivent comme fragments et ils doivent l'existence à un accident heureux — d'avoir été fixés par écrit. Il dut y avoir comme en France d'autres pièces du même genre, encore que leur nombre ne fût pas énorme. En Espagne, le cantar de gesta fit place à la chronique régulière, qui permet une plus grande exactitude de détail, et au romance, avec son mouvement plus rapide et son pittoresque plus grand. Sous ces deux formes le cantar de gesta vécut longtemps. Nous y reviendrons plus tard.

Ce chapitre peut se terminer par quelques mots sur les rapports existant entre les littératures française et castillane. Les patriotes sont enclins à l'exagération : c'est le cas d'Amador de los Ri'os et du comte de Puymaigre. Aucun fait n'est mieux établi que la vogue du français entre les vu* et xiv' siècles, avant que la suprématie de Dante, de Boccace et de Pétrarque eût été reconnue. Frédéric Barberousse écrivit, dit-on, en italien, mais son neveu Frédéric II est fidèle aux modèles pro-

vençaux dans ses vers italiens : les Lodi délia donna amata. Marco Polo, Brunetlo Latini et Mandeville se servaient du français pour la même raison qui décida presque Gibbon à écrire son histoire en français. Ces dispositions d'esprit prévalaient partout et l'imitation des modèles français est la récrie.

La substitution des caractères galliques aux caractères gothiques en Espagne, pendant le xi* siècle, favorisa l'essor de ce qu'avaient commencé les aventuriers français qui avaient pris part à la reconquête. Les jongleurs français les suivirent pour enseigner aux Espagnols l'art de la chanson de geste. L'expression elle-même — cantar de gesla — indique une source française. Comme l'origine première du Poema del Cid remonte peut-être à Roland, de même le Misterio de los Reyes Mas;os est sans doute un rejeton de la liturgie de Cluny. La plus ancienne mention qui soit faite du Cid dans la chronique latine d'Almeria rattache, de façon significative, le héros national h Olivier et à Roland. Il est clair que l'histoire des deux paladins français était déjà courante en Espagne. Une autre influence française est visible dans le Poema de Fernàn Gonzalez, où l'auteur, faisant allusion h la défaite de Charlemagne à Roncevaux, déplore que la bataille n'ait pas été une rencontre avec les Maures dans laquelle Bernard del Carpio aurait pu les tailler en pièces.

La présence dans la Péninsule de jongleurs français et de troubadours provençaux est encore attestée par d'irréfragables preuves*. On insiste habituellement beaucoup

1. Voir : Los Trovadores en Espatia, Barcelona, 1889, par Manuel Milâ }• Fontanals; du même : Resenya histàrica y critica dels anlichs poetas catalans dans le tome III de ses Obras complétas, Barcelona, 1890; la remarquable introduction de H. Henry R. Lang à Dos Liederbuch des

3ft LITTERATURE ESPAGNOLE

sur ce fait que les Français se trouvaient en proportions très grandes parmi les pèlerins qui visitèrent l'autel de Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, et l'on constate que le premier qui ait rédigé une relation de ce pieux voyage fut Aimeric Picaud, Parthen de ay-le-Vieux, qui remarque peu aimablement que « quand les Basques mangent vous les prendriez pour des pourceaux, et lorsqu'ils parlent, pour des chiens «. Cela se passait au xn" siècle, et saint Jacques de Compostelle était encore populaire quand l'Anglais William Wey (qui fut fellow d'Eton et plus tard, semble-t-il, moine augustin du monastère d'Edyngdon, dans le Wiltshire) écrivit son Itinerary (1456). Mais, bien que ce pèlerinage soit noté comme une dévotion particulièrement française dans la Francesilla (?1602) de Lope de Vega, il n'est pas certain que le nombre des pèlerins français ait dépassé grandement celui des autres nations; même en ce cas, cela n'expliquerait pas la prédominance littéraire de la France, car cette prédominance ne saurait être attribuée au passage de bandes de voyageurs illettrés désireux seulement de sauver leur Ame et de retourner chez eux. Elle est plutôt le résultat naturel d'une immigration constante de clercs à la suite des évêques et des princes de France, de moines français attirés par les trésors des monastères espagnols, de seigneurs, de chevaliers et de gentilshommes français qui prirent part aux croisades et que les jongleurs, mimes et bateleurs accompagnaient. De quelque façon qu'on l'explique, l'influence de la France sur l'Espagne est profonde et durable. On l'aperçoit quand l'Espagnol, naturel ou naturalisé, en laisse

Kônigs Denis von Por^w^a/, Hnllc, 189'j, et la coiilribution de M"* Carolina Michaëlis de Vasconcellos au Grundriss der romantschen Philologie, Slrassburg, 1897.

voir sa mauvaise humeur. Rodrigue de Tolède, archevêque de la coterie de Cluny, proteste contre les juglares espagnols qui célèbrent les victoires de Charlemagne en Espagne; et Alphonse le Savant raille aussi ces triomphes fabuleux puisque l'empereur « conquit au plus quelque rien dans les Cantabres ». Un passage de la Cronica general tend à prouver que certains jongleurs français donnaient des séances de récitation, évidemment devant un auditoire choisi de patriciens instruits. Ceci soulève une curieuse question. On s'attend à trouver que quelque part en Espagne (dans la Navarre ou le Haut- Aragon) des poèmes furent composés par des trouvères et des troubadours en une langue hybride. Le plus fameux des érudits espagnols, M. Menéndez y Pelayo, incline à croire que des poèmes de ce genre purent exister en Espagne comme ils existèrent en Italie. C'est possible, mais on n'en a encore trouvé aucun. Dans VEntrée de Spagne l'auteur déclare que, à part la chronique apocryphe de Turpin, ses principales autorités sont

dous bons cierges, Can-Gras et Gauteron, Çan de Navaire et Gauter d'Aragon.

Jean de Navarre et Gautier d'Aragon peuvent être deux bons clercs qui existèrent en chair et en os, mais ils peuvent aussi n'avoir vécu que dans l'imagination de l'auteur. Il est intéressant de constater que, à l'encontre des chansons de geste typiques, VEntrée de Spagne a deux types distincts de rythme (l'alexandrin et le vers de douze syllabes) comme dans le Poema del Cid, et que la langue a une certaine saveur exotique. Il serait téméraire de se risquer plus loin quant à présent.

Mais si l'Espagne n'a pas comme l'Italie des poèmes authentiques dans une langue intermédiaire, il existe

dans luaints textes primitifs des traces probantes d'influence française et provençale. Deux des plus anciens poèmes lyriques castillans, la Rnzôn feita cTAinor et la Disputa del Alina, sont adaptés du français; le Libre de Apollonio renferme quelques provençalismes ; et la Vida de Santa Maria Egipciacqiia est (et pour cause) si complètement gallicisée que Milâ y Fontanals, parfait érudit et loyal Espagnol, fut tenté de la prendre pour une de ces productions intermédiaires que l'on recherche en vain. Voulant outrager Pero da Ponte, le vieux trovador de son père, Alphonse le Savant raille son ignorance et son incapacité de composer selon la veine provençale : Vos non trovades como proençal. Les Cantigas d'Alphonse sont franchement provençales dans la variété de leurs vers. Le neveu d'Alphonse, le roi Denis de Portugal, avoue, dans le Cancioneiro portugais du Vatican, son ambition de « faire un chant d'amour à la manière provençale » :

Quer'eu, en manoyra de proençal, fazer agora um cantar d'amor.

L'influence provençale était prépondérante en Catalogne, en Galice et en Portugal. Elle était beaucoup plus faible en Castille, où les trouvères du nord firent pour la poésie épique ce que les Provençaux faisaient pour la poésie lyrique à l'est et à l'ouest.

L'influence française, omnipotente en Portugal, est forte aussi en Espagne; et s'il existait quelque recueil de chansons espagnoles aussi ancien que le Cancioneiro portugais du Vatican, on s'apercevrait peut-ôtre que, en tout sauf pour la forme, l'influence étrangère n'était dans un pays que de quelques degrés moins marquée que dans l'autre. Pedramigo de Sevilha, poète andalou, écrivit

une pastourelle qui semble imitée d'un original français, et Juan Lopez de Ulhoa composa un canlar dCamigo qui rappelle une vieille chanson de femme en français ; mais ces deux poètes, comme Alphonse le Savant, écrivaient en galicien. Il est difficile de croire que le castillan pût offrir de bonne heure de nombreux exemples en ce genre. Si, en premier lieu, ils avaient existé, il est presque incroyable qu'aucune tradition n'ait survécu à leur sujet. Ensuite, l'idée en elle-même est improbable, car la langue castillane n'était pas encore assez assouplie pour cet usage. De plus, il y eut, dès le début, en Castille, un courant contraire. A part des traces étrangères évidentes dans les premières recensions de l'histoire de Bernard del Carpio (qui passe pour le neveu de Charlemagne), le ton des romances est hostile aux Français et, naturellement, cette inimitié s'accrut avec le temps. Le Cid, spécialement, est anti-français. Il jette le roi de France en prison, il renverse, avec des invectives, le trône du roi de France dans Saint-Pierre. Le caractère des femmes françaises devient matière à risée. L'auteur fait ressortir que l'infidèle épouse de Garci Fernandez est française, et quand la mère de Sancho Garcia, française aussi, apparaît dans un romance, on la pourvoit, pour amant, d'un Arabe. Ce sont là les faiblesses de l'homme primitif, dans tous les pays; il règle de vieux comptes en bafouant la vertu de la femme, de la mère, des filles ou des sœurs de son ennemi; et dans l'Espagne du moyen âge c'est la Française qui porte le fardeau des scandales communs. Dans un examen de la poésie primitive de l'Espagne, il convient de ne tirer de conclusions qu'avec une grande prudence. Le Poema del Cid et la Chanson de Roland appartiennent au même genre, et il y a entre eux des points de ressemblance plus intime. Mais on ne saurait

affirmer qu'une similarité d'incidents implique nécessairement une imitation directe. L'évêque guerrier dans le Poema en est un exemple. Sa présence sur le champ de bataille peut être, et fut sans doute, un événement historique, assez commun en des jours où les prélats militants aimaient charger à la tête de leurs troupes; et le chroniqueur peut avoir été le témoin de la prouesse qu'il raconte. Si c'est le cas, le juglar espagnol n'eut pas besoin de copier l'épisode dans la Chanson de Roland. Qu'il ait entendu la Chanson, la chose est possible et clic est même probable ; on peut aussi admettre qu'il prit le squelette conventionnel de la Chanson telle qu'il le trouva, et qu'il emprunta parfois une épithète. Mais il n'est pas du tout prouvé qu'il soit allé plus loin. De plus, si le Poema révélait davantage des traces d'influence française, nous aurions a tenir compte du fait que ce poème, bien qu'au nombre des plus anciens qui aient survécu, ne représente pas la poésie épique nationale dans la période primaire de son développement, et que la copie qui nous en est parvenue est relativement récente et a dû subir de considérables remaniements.

Il faudrait aussi se rappeler qu'il y a des traces fort anciennes d'une réaction sur la littérature française; elles sont, à vrai dire, peu nombreuses, mais elles sont authentiques. Dans un Fragment de la vie de sainte Forj d^Agen, qu'on attribue au xi® siècle, l'emprunt du thème espagnol est franchement avoué :

Canczon audi q'cs bella'n Ircscn, Que fo (le razo espancsca.

On a fait remarquer que Mainel, épopée française fragmentaire du \\f siècle, peut dériver d'un cantav de

gesta espagnol dont les restes se retrouvent clans la prose assonancée de la Crônîca general (eh. VI, VII, et VIII). Il est à observer que dans le Cléomadès d'Adenet le Roi, et son dérivé, le Méliacin de Girard d'xVmiens, nous voyons le cheval de bois, familier aux lecteurs de Don Quichotte, caracoler parmi les planètes. Originaire d'Orient, cette histoire parvient aux Grecs qui la transmettent aux Arabes, et elle passe avec ceux-ci en Espagne. Et c'est en Espagne qu'Adenet le Roi l'emprunte pour l'offrir h l'Occident.

Comme Gaston Paris l'a montré dans une lumineuse étude, le sujet du poème épique intitulé Anséis de Carthage est encore plus directement et plus caractéristiquement espagnol. La chronologie est jetée à tous les vents, selon 1 habitude des poètes épiques. La fable est celle-ci : Charlemagne a laissé en Espagne un roi qui a déshonoré la fdle d'un de ses barons, et le baron, pour se venger, déchaîne sur lui les hordes arabes. Aucun thème ne peut être plus évidemment espagnol. Cette épopée n'est qu'un remaniement maladroit de la légende concernant Rodéric, la Cava, et le comte Julien, avec Carthage substituée à Carthagène. Plus tard Hernaut de Belaunde imite quelques épisodes du Poema de Fernàn Gonzalez. Ceci, peut-être, épuise la liste des emprunts faits du côté français, et il est manifeste qu'à cette période, la dette littéraire de l'Espagne et de la France est inégalement partagée. Comme le reste de l'Europe, l'Espagne prend trop et donne fort peu; mais, au cours des siècles, les positions sont renversées. Saint- Amant, Théophile, Sorel, Racan, les deux Corneille, Desmarets, d'Ouville, Gillet de la Tessonnerie, Boisrobert, Rotrou, Cyrano de Bergerac, Tristan, Scarron, Molière, Quinault et Le Sage, — pour ne mentionner au

hasard que quelques noms des plus connus, — font pencher la balance en faveur de l'Espagne. Et l'inépuisable théâtre espagnol, aux richesses duquel les Français empruntèrent, n'est qu'un fragment de la littérature dont nous nous occupons.

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